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mercredi 31 août 2022

Amours et compagnie - Faustina Fiore.

Poulpe Fictions, 2022.

    Vous rêvez de trouver l’âme sœur ? Appelez Amours et compagnie !
 
    Les jumeaux de la fratrie Alonzi, Théo et Léa, ont fait une découverte qui les enchante : à eux deux, ils connaissent toutes les histoires d’amours secrètes de leur école. Ayant besoin d’argent pour offrir un cadeau de mariage à leur tante, les frères et sœurs Alonzi ont trouvé le bon plan. Ainsi, au centre de tous les potins de la cour de récré, ils se mettent à arranger et à gérer les couples d’amoureux. Très vite se met en place une véritable agence matrimoniale qui leur permet de gagner un peu de monnaie tout en répandant l’amour autour d’eux !
    Vous désespérez de trouver votre moitié ? Ne cherchez plus : Amours et compagnie est fait pour vous !

    Un roman tendre qui célèbre l’amour avec beaucoup de malice et de dérision, dans une nouvelle aventure de la famille Alonzi après
Bobards et compagnie !

***

    Cet hiver, nous avions partagé avec vous notre hilarante lecture de Bobards et Compagnie, par Faustina Fiore : les cinq enfants de la famille Alonzi, débordants d'imagination, y créaient une société de mensonges à la demande afin de se faire de l'argent de poche. Une fois le livre refermé, on espérait vivement les revoir dans de nouvelles aventures : voilà notre souhait exaucé.

    Nous retrouvons donc Frédéric (l'adolescent fainéant), Marianne (l'intello de la famille), Léa (la plus normale des cinq), son jumeau Théo (un tantinet hyperactif) et William, dit "l'Alien", probablement le plus étrange et le plus inquiétant malgré sa bouille d'ange. Leur tante Aurélie s'apprête à se marier, et toute la famille est embauchée pour les préparatifs. Il faut dire qu'Aurélie n'est pas une pro de l'organisation, et qu'ayant trouvé un fiancé très à cheval sur les traditions, il est donc prévu de faire une cérémonie dans les règles, mais dans un temps record. Pour l'occasion, les enfants Alonzi espèrent lui trouver un cadeau qui marquera l'événement... mais comment faire, quand on n'a aucun sou en poche ? Leur éternel problème se présente de nouveau et avec lui, son éternelle solution : leur imagination. A force de cogitation et forts de leur expérience avec la société Bobard & cie, les Alonzi fondent cette fois-ci Amour & cie : agence matrimoniale pour la cour d'école. Leur entreprise sera-t-elle fructueuse ?
 

"— "Le mariage est une merveilleuse institution qui permet à deux êtres de supporter ensemble les difficultés qu'ils n'auraient pas eues s'ils ne s'étaient pas mariés", a cité Marianne.
— Nietzssse ? a demandé l'Alien.
— Non, Lucky Luke."

    On replonge avec délice dans l'univers imaginé par Faustina Fiore pour Bobards et compagnie : la famille Alonzi, véritable concentré d'imagination, de folie et d'humour, est de retour ! Et autant dire qu'on réalise à la lecture à quel point tout ce beau monde nous avait manqué. Évidemment, il y a les enfants – leurs spécificités, caractéristiques et petits travers faisant de chacun d'eux un alter ego potentiel du lecteur – mais aussi les personnages secondaires qu'on avait adorés. En tête ? Mamie, bien sûr : l'éternelle maîtresse d'école, devenue maire de la petite ville de Cannelle, aura son rôle à jouer au mariage ! Parmi les nouveaux venus, le lecteur fera connaissance avec Aurélie, la tante fantaisiste des enfants, et Pierre-André, son futur mari... qui, il faut bien le dire, est loin d'avoir le grain de folie des Alonzi...
 
"Jusqu'à la fin du CM2, tout est normal, facile. On joue ensemble, on se chamaille, on se rabiboche. Untel peut jouer à chat avec Machine, à l'élastique avec Trucmuche, et nul n'y voit rien d'étonnant (en dehors du fait que leurs prénoms sont un peu bizarres, peut-être)." 
 
    La narration, qui était déjà le point fort du premier opus, s'affirme ici comme la marque de fabrique de l'autrice (et d'une série en devenir ?) : jouant sur les mots et les phrases, s'amusant et amusant le lecteur de notes de bas de page tordantes et prenant un plaisir évident à briser le quatrième mur. On n'aurait pu rêver meilleure plume pour raconter les inventions toutes plus perchées les unes que les autres de nos cinq petits héros. La création de leur agence de rencontre est évidemment sujette à détourner la thématique des rencontres arrangées, des algorithmes, ou tout simplement la notion de service après-vente, dans un festival de drôlerie qui flirte plus d'une fois avec l'humour de situation.
 

"— Allô, ici l'agence Amours et compagnie, je vous écoute.
— Allô, bonjour, le service après-vente ?
— Oui, que puis-je faire pour vous ?
— Eh bien je ne suis pas trop satisfaite de ma commande.
— Pouvez-vous me préciser votre code client, le nom de l'article que vous avez reçu et les problèmes que vous avez rencontrés ?
— Je me suis inscrite sous le numéro 351, et j'ai eu Hugo Martin, de 5e C. Il est plutôt gentil, mais il ne me parle de Pokémon à longueur de temps, et ça commence à me soûler (...). Du coup, je me demandais si je pouvais faire un retour ?
— (...) L'article est-il endommagé ?
— Non non, il est en parfait état. J'ai rompu en douceur."

En bref : Le retour hilarant et plein de fantaisie de la famille Alonzi ! Amours et compagnie s'inscrit dans la droite lignée de Bobards et compagnie, avec son lot de nouveaux personnages, de surprises et de situations à se tordre de rire. Audacieux, intelligent et drôle ; on espère retrouver la fratrie Alonzi dans un troisième tome !

dimanche 28 août 2022

Le Serpent de l'Essex - Sarah Perry.

The Essex Serpent
, Serpent's Tail, 2016 - Editions Christian Bourgeois (trad. de C.Laferrière), 2018 - Le livre de poche, 2019.

    Cora Seaborne, jeune veuve férue de paléontologie, quitte Londres en compagnie de son fils Francis et de sa nourrice Martha pour s’installer à Aldwinter, dans l’Essex, où elle se lie avec le pasteur William Ransome et sa famille. Elle s’intéresse à la rumeur qui met tout le lieu en émoi : le Serpent de l’Essex, monstre marin aux allures de dragon apparu deux siècles plus tôt, aurait-il ressurgi de l’estuaire du Blackwater ? Dans un cadre marqué par une brume traversée d’étranges lumières, Cora Seaborne construit sa liberté.
 
"Sarah Perry réhabilite brillamment le roman victorien. Nourri des lectures de Dickens et des sœurs Brontë, ce livre, remarquable par ses descriptions d’une campagne luxuriante, sait aussi sonder les méandres du cœur avec une élégance rare." Ariane Singer, Le Monde.
 
"Le sublime portrait d’une époque en plein basculement, ainsi qu’une réflexion intéressante sur la foi." Baptiste Liger, Lire.
 
*** 
 
    Voilà quelques années déjà que ce Serpent de l'Essex nous faisait de l’œil. Souvent comparé à Miniaturiste (excellent) et à La sirène, le marchand et la courtisane (décevant), ce roman d'inspiration victorienne entre sciences, croyances et superstitions avait tout pour nous plaire.


"L'enfance était tellement parcourue de terreur qu'il était inutile de prêter plus de crédit à une chose qu'à une autre."

    Dans un dix-neuvième siècle au tournant de ses découvertes scientifiques, Cora Seaborne, jeune veuve passionnée de paléontologie et des découvertes de Mary Anning, n'aime rien de plus que porter bottes d'homme et pardessus usé pour arpenter la campagne anglaise et y chercher os et fossiles. Plus à l'aise avec la sauvagerie de la nature qu'avec les codes de la bonne société londonienne, elle saisit le décès récent de son mari comme occasion pour quitter la ville et partir découvrir l'Essex. L'estuaire d'Aldwinter, petite contrée perdue comme au bout du monde, est en effet le théâtre d'étranges événements : on y raconte qu'un serpent de mer aurait récemment resurgi des profondeurs et qu'il y dévore bêtes, hommes, femmes et enfants. Pour Cora, c'est peut-être une espèce préhistorique ayant survécu à l'extinction. Pour le révérend du village, ce n'est ni plus ni moins que l'esprit enfiévré des habitants, trop sujets aux superstitions. Pour ces derniers, c'est l'annonce de l'Apocalypse. Accompagnée de son fils Francis, aux intérêts étranges, et de sa dame de compagnie Martha, aux ambitions socialistes, Cora apporte avec elle à Aldwinter un vent de changement qui ne laisserait personne indemne.
 

"Des vies ordinaires, ça n'existe pas."

    Encensé à sa sortie en version originale et récemment adapté en mini-série pour la plateforme Apple TV, Le serpent de l'Essex n'a bénéficié que d'une publication très discrète dans l'Hexagone. La presse a cependant plébiscité l'ouvrage, aujourd'hui best-seller dans les pays anglo-saxons. Son autrice, Sarah Perry, membre de la Royal Society of Literature et titulaire d'un doctorat en création littéraire, est originaire de l'Essex où elle a puisé les légendes et les paysages de son roman. Inspirée par plusieurs faits divers entre Histoire et légendes urbaines, l'intrigue fait revivre le mythique serpent de l'Essex, créature qui apparait pour la première fois dans un texte du XVIIème siècle (document par ailleurs conservé à la British Library et évoqué dans le roman).
 
Paysage d'Aldwinter et de son estuaire, dans l'Essex.
 
"Il n'y a pas de mystères, rien que des choses que nous ne connaissons pas encore."
 
    En ressuscitant l'ombre terrifiante de la créature en plein XIXème siècle, l'autrice en fait à la fois le levier de son intrigue et le nœud qui relie les thématiques et les personnages de son roman. Minutieusement documentée sur l'ère victorienne, Sarah Perry évoque en postface les fausses idées entretenues sur cette époque qu'on s'imagine perpétuellement corsetée alors qu'elle était justement celle des premiers mouvements socialistes et féministes ainsi que d'un renouveau scientifique et médical qui deviennent autant de thèmes centraux de son livre. Les superstitions à l’œuvre dans les terres reculées et humides de l'Essex viennent se confronter aux connaissances paléontologiques et au savoir lié à l'évolution de l'espèce, théories qualifiées d'hérésie par la religion
 
"Mais si vous insistez sur votre foi, vous devriez au moins concéder que c'est une affaire étrange, sans grand rapport avec les soutanes bien repassées et le déroulement du service."
 
Réelle gravure eu XVIIème évoquant l'apparition d'un serpent ailé dans l'Essex.
 
"Le soleil inonde les trottoirs, tandis que, à Leicester Square, jongleurs et magiciens s'enrichissent. Personne ne veut rentrer chez soi. Pourquoi le voudrait-on ? Devant les tavernes et les cafés, des employés de bureau deviennent impudents et, si ce n'est pas exactement de l'amour qui infuse dans le houblon et le café, c'en est si proche que cela ne fait aucune différence."
 
    Ces convictions sont merveilleusement incarnées en des personnages forts, habilement construits par Sarah Perry. Aucun n'est univoque et c'est probablement ce qui fait tout leur réalisme et toute leur humanité. Loin d'être la veuve éplorée qu'on imagine, Cora se révèle progressivement à la lumière d'une vie conjugale douloureuse tandis que le révérend, particulièrement dévoué à sa famille, se dévoilera au contact de Cora beaucoup moins lisse et stoïque qu'on pourrait le croire. Leur duo a la complexité des extrêmes qui s'attirent : en perpétuel désaccord sur les choses de la vie mais désireux d'en discourir sans fin, dans une union des intellects qui les rend aveugles au monde qui flanche autour d'eux, et peut-être même à cause d'eux. Cora, femme peu commune pour son époque, semble être le centre de gravitation de bien des passions.
 
"Mais votre foi n'est-elle pas toute entière mystère et étrangeté, sang et soufre... Le fait de ne rien voir dans le noir, de trébucher, de distinguer à tâtons des formes obscures ?"
 
 
"— Nous parlons tous les deux d'illuminer le monde, mais nous avons des sources de lumière différentes, vous et moi (...).
— Donc nous allons voir qui éteint en premier la chandelle de l'autre."

    Sa dame de compagnie Martha, solide comme un roc, en est également victime, et ce bien qu'elle tente de repousser les autres pièces rapportées attirées à son amie comme des aimants : William Ransome, certes, mais aussi le Dr Garrett, médecin et ami de la famille qui ne cache pas ses sentiments pour Cora. Au milieu de tout ce beau monde, la jeune veuve, plus ou moins consciente de l'intérêt qu'elle suscite mais qui se réjouit surtout de la compagnie de ceux qu'elle aime, préfère ignorer les attirances (réciproque ou non)... et louvoie tel le serpent. Et si c'était elle qui, en arrivant dans l'Essex, allait chambouler la vie de ses habitants plus que toute autre créature surgie des cauchemars des enfants et des superstitieux ?


"Vous ne pouvez pas toujours vous tenir à l'écart des choses qui vous blessent. Nous voudrions tous pouvoir le faire, mais nous ne le pouvons pas : vivre tout court, c'est être meurtri."

    La complexité des personnages, de leur psychologie et des passions qui les animent ou les confrontent trouve son écho dans la plume de Sarah Perry, bien traduite malgré quelques rares anomalies de langue ou de contexte. Son style, profond, ciselé et évocateur, a la beauté et l'étrangeté des entrelacs végétaux de William Morris. Propice à raconter autant la nature que le feu intérieur qui consume ses protagonistes, l'écriture de Sarah Perry se savoure et nous ensorcelle.
 
 "L'allée en damier était bordée de jacinthes bleues. Elles dégageaient un puissant arôme et Cora, qui en était grisée, le trouva indécent : il provoquait une réaction si semblable à du désir non recherché que son pouls s'accéléra."

En bref : Porté par une prose délicate et vénéneuse qui sied à merveille à son sujet, Sarah Perry raconte dans Le Serpent de l'Essex des personnages complexes dont les parcours et les aspirations se croisent et s'entrecroisent autour d'un fait divers sujet à réveiller les conflits et les passions. Métaphore de ce qui nous fascine autant que de ce qui nous consume, la créature surgie des eaux de l'Essex donne lieu à un roman sombre et envoutant.

"Si l'amour était un archer, quelqu'un lui avait arraché les yeux et il allait en vacillant, décochant ses flèches à l'aveugle sans jamais atteindre sa cible."
 
 
 
Et pour aller plus loin...

samedi 27 août 2022

Les aérostats - Amélie Nothomb.

Éditions Albin Michel, 2020 - Le livre de poche, 2022.
 
    "La jeunesse est un talent, il faut des années pour l'acquérir."
    Dans ce nouveau livre, la romancière se raconte à travers le personnage d’une étudiante bruxelloise. Les aérostats sont des aéronefs dont la sustentation est due à un gaz plus léger que l'air. Elle nous emmène pour la première fois dans son pays natal. Ange, 19 ans "mène une vie assez banale" et étudie la philologie. Après avoir répondu à une petite annonce, elle donne des cours de littérature à Pie, un lycéen de 16 ans dyslexique. La romancière souhaitait avec cette rencontre explorer comment deux "très jeunes gens, qui sont chacun à leur manière, très emprisonnés" peuvent s’aider à avancer. "Ange c’est moi à 19 ans" avoue Amélie Nothomb, qui confie avoir également été, au même âge, "terriblement sérieuse" comme son héroïne. "Elle a beaucoup de points communs avec moi" insiste-t-elle, en pointant notamment les études et les difficultés de la jeune femme à rencontrer des amis.
 
"Comme souvent, Amélie Nothomb évoque brillamment l’adolescence et ses tourments." (Libération).
 
"Elle demeure inspirée. Son imagination fertile se déploie dans le domaine du merveilleux fantastique." (Le Figaro).
 
"Amélie Nothomb conte avec cette légèreté féroce qui nourrit les plus drôles de ses romans." (Le Point).
 
 ***
 
    Cela fait bien quinze ans qu'on n'avait pas lu un Amélie Nothomb, depuis son Stupeur et Tremblements étudié au programme de notre année de seconde. Et pourtant, Amélie, on l'aime. Ou en tout cas, on adore le personnage : quelqu'un qui aime autant les chapeaux et le champagne ne peut susciter chez nous autre chose que de l'empathie, voire de l'adoration. Les aérostats, on l'avait repéré à sa sortie en grand format en 2020, notamment en raison de la thématique de la dyslexie, au centre du roman et évoquée dans plusieurs des synopsis alors croisés dans la presse ou sur la toile...
 

"À partir du vingtième siècle, l'héritage que nous laisse la génération précédente, c'est la mort. même pas la mort instantanée : Il s'agit de traîner une longue angoisse de cancrelat blessé avant d'être écrasé"

    Ange est une étudiante bruxelloise discrète en sous-location chez Donate, une jeune femme au caractère particulièrement lunatique. Ayant proposé ses services pour des cours particuliers, Ange est contactée par Grégoire Roussaire, un riche et irascible homme d'affaires, pour aider Pie, son fils adolescent dyslexique, dans ses devoirs. Lorsqu'elle met les pieds chez les Roussaire, la jeune fille découvre un univers où se côtoient méfiance et folie : le père semble détester son fils (voire le craindre) et espionne les cours du soir à travers une glace sans tain, la mère, quasi-absente, semble avoir une case en moins, et Pie, lui, est tout ce qu'il y a de plus désarçonnant. Perspicace, d'une grande finesse d'esprit mais aussi perpétuellement en colère contre une famille qui ne le comprend pas, le jeune garçon découvre au contact de sa nouvelle professeure l'amour (ou pas) de la littérature et des grandes œuvres classiques, voire un appel à la rébellion...
 
"— Les lecteurs de l'époque ont-ils boycotté l'Odyssée ?
— Au contraire.
— Comment peut-on le savoir ? A-t-on accès au palmarès des ventes du cinquième siècle avant Jésus-Christ ?"

    Sans perdre sa place de reine des lettres francophones, Amélie Nothomb semble susciter à chaque rentrée littéraire des avis mitigés : parcourez les avis des lecteurs sur Babelio, les forums, ou la blogosphère, vous y lirez tout et son contraire. Ici ceux qui vantent le talent inaltérable de l'autrice, là ceux qui lui reprochent d'être tombée dans la facilité depuis qu'elle s'est fait un nom. Difficile pour nous d'avoir un avis aussi tranché ou même très éclairé lorsqu'on n'a pas lu la moitié de sa bibliographie – ni tout simplement lu du Amélie Nothomb tout court depuis quinze ans.
 
Bruxelles by night.

"Vous et moi, nous sommes des êtres délicats, nés dans un peuple de brutes. C'est pour cela que nous sommes des solitaires."

    Cependant, peut-être Les aérostats n'était-il tout simplement pas le titre par lequel replonger dans l’œuvre de la célèbre écrivaine. Alors que nous avions été attirés par la thématique de la dyslexie, c'est justement le traitement de ce sujet en particulier qui fait quelque peu défaut au roman : vite expédiée et abordée sous un jour peu réaliste, elle aurait presque tendance à passer pour une vraie-fausse pathologie, et ce même si on est certain que ce n'était pas là le but de l'autrice. Déformation professionnelle de notre part (on vous rappelle que dans notre autre vie, celle qu'on mène quand on ne chronique pas des livres, on est justement confronté tous les jours au handicap) qui nous a peut-être empêché de passer la barrière du réel pour apprécier totalement la fiction.

"Je retournais dans ma chambre. Mieux qu'une solution de repli, celle-ci était le lieu de tous les possibles. Elle donnait sur le tournant du boulevard : j'entendais les trams négocier leur virage dans un crissement qui me séduisait. Couchée sur le lit, j'imaginais que j'étais un tramway, moins pour me nommer désir que pour ignorer ma destination. J'aimais ne pas savoir où j'allais."

    Car très rapidement, ce qui transparait dans ce livre, c'est que son autrice s'affranchit de tout ce qui fait la lourdeur du réel et du réaliste : l'ampleur de cette dyslexie autant que le caractère dysfonctionnel (quasi cartoonesque) de cette famille, le vocabulaire et les manières de ce jeune adolescent autant que la chute du roman. A tout cela, Amélie Nothomb préfère distiller une intrigue surréaliste (dans le sens artistique du terme) qui fait la part belle à la langue (le style est tout bonnement magnifique, précis et affuté comme une lame) et au charisme quasi-archétypal des protagonistes.
 
Bruxelles by night (bis).
 
"Ce qui est pire encore c'est de mépriser quelqu'un et de l'admirer en même temps. C'est aberrant mais possible."

    Si notre avis est donc mitigé, il n'en reste pas moins que la plume d'Amélie Nothomb est ensorcelante à plus d'un titre. Le ton autant que les ressorts de son intrigue sont aussi déroutants que féroces et nous invitent à poursuivre notre redécouverte de sa bibliographie dans un avenir proche.
 
"Tout grand texte contient une expiation et des meurtres."

En bref : Un roman qui peut laisser perplexe le lecteur dans le traitement de ses thématiques ou dans son dénouement, mais qui reste à découvrir pour sa qualité littéraire et pour ses personnages inattendus, comme échappés d'un songe grinçant.

mercredi 24 août 2022

Mary Poppins - Un musical Disney de Julian Fellowes d'après P.L.Travers, au Prince Edward Theatre de Londres.

Mary Poppins


Livret : Julian Fellowes
Musiques et paroles originales : les frères Sherman
Musiques et paroles additionnelles : George Stiles & Anthony Drewe

D'après les romans de P.L. Travers et le film Disney de 1964

Mise en scène : Richard Eyre et Matthew Bourne

Avec : Zizi Strallen, Louis Gaunt, Charlie Anson, Amy Griffiths, Liz Robertson, Claire Machin, Petula Clark...

Au Prince Edward Theatre, Londres, jusqu'au 8 janvier 2023

    Mary Poppins, le musical de Disney multiprimé, de retour au Prince Edward Theatre ! L'histoire ensorcelante de la plus célèbre des nounous anglaises magistralement adaptée pour la scène, avec des chorégraphies éblouissantes, des effets spéciaux incroyables, et des chansons inoubliables !
    Ce spectacle est brillamment adapté des merveilleux romans de P.L.Travers et du film Disney par le célèbre scénariste et créateur de Downton Abbey, Julian Fellowes. Avec les chansons iconiques des frères Sherman initialement conçues pour le long-métrage de 1964 et les chansons additionnelles de George Stiles et Anthony Drewe.

***
 

    Sur notre liste des 10 musicals à voir im-pé-ra-ti-ve-ment avant de mourir figurait en bonne place la transposition scénique de Mary Poppins, qu'on désirait ardemment découvrir depuis notre Noël Supercalifragilistexpialidocious de 2018. Produite par la société Disney d'après le film de 1964, cette comédie musicale a été créée en 2004 pour le West End avant d'être transposée sur les scènes du monde entier, dont Broadway mais aussi la Suède, l'Australie ou encore les Pays-Bas et la Hongrie ! En France, le spectacle reste malheureusement inédit à ce jour et ce malgré deux faux espoirs : une production avortée en 2012 puis une proposition soumise au vote du public en 2019, toutes les deux restées sans suite. Sur la scène du Prince Edward Theatre depuis 2019 jusqu'au 8 janvier 2023, ce musical de Mary Poppins a donc largement justifié qu'on s'envole jusqu'à Londres pour y assister enfin !
 

     Dès notre arrivée dans la gigantesque et éblouissante salle aux lignes Art Déco du Prince Edward Theatre, nous sommes plongés dans l'atmosphère unique de Mary Poppins : sur la scène, des volutes de fumée s'échappent de centaines de cheminées au-dessus des fenêtres allumées d'une Londres plongée dans une douce nuit bleutée. Le rideau se lève alors sur les toits enchevêtrés de la capitale où, entre les membres de la famille Banks et les habitants de Cherry Tree Lane se tiennent bien droit des ramoneurs dont les hauts chapeaux fument abondamment. Ce bien étrange tableau, figé dans une pénombre magique, est introduit par Bert, dont l'arrivée lance le début des festivités...
 

    Et quelles festivités ! Transposition de Disney par Disney, ce musical reprend bien évidemment l'esthétique et les célèbres chansons du film de 1964, aujourd'hui indissociable du personnage de Mary Poppins même s'il s'éloignait quelque peu des romans de P.L. Travers. Rappelons en effet que les livres originaux sont peu à peu tombés dans l'oubli au profit de l'iconographie et du scénario du célèbre long-métrage. Initialement constituée de huit opus (six romans et deux hors-séries – dont certains jamais traduits en Français et de nombreux titres aujourd'hui introuvables dans l’Hexagone), la saga Mary Poppins, très old school dans son écriture et sa construction, était proche de l'univers de James Barrie et de Lewis Carroll et mettait en scène une figure quasi-totémique beaucoup plus rigide que son incarnation à l'écran. Le musical a l'ambition de revenir aux sources tout en conservant ce qui a fait le succès du film.
 

    Julian Fellowes, que l'on connait pour avoir créé le chef-d’œuvre télévisuel qu'est Downton Abbey, s'est ainsi vu confier la tâche d'écrire le livret du spectacle. Choisi en raison de sa connaissance du système de classes de l'Angleterre édouardienne, il remplit donc également ici le difficile objectif de rendre hommage aussi bien au film de 1964 qu'à l’œuvre de P.L. Travers, en refondant de nombreux éléments issus de l'un et de l'autre pour donner naissance à une histoire augmentée de nouveaux rebondissements. Le résultat surprendra peut-être les amoureux du long-métrage mais en ce qui nous concerne, nous avons été on ne peut plus charmés.
 

     Parmi les modifications opérées sur le scénario initial, Julian Fellowes supprime le personnage d'Ellen mais réinstaure celui de Robertson, le valet des Banks. La Mrs Banks suffragette de 1964 devient ici une ancienne actrice ; sans aller jusqu'à dire qu'elle a plus d'épaisseur sur scène qu'à l'écran, son traitement dans le musical est intéressant. Le livret ne comprend pas l'épisode du goûter dans les airs chez l'oncle Albert mais, à la place, reprend de nombreux chapitres des romans : les enfants Banks se retrouvant aux commandes de la cuisine pendant l'absence de Mrs Brill (Mary Poppins in the kitchen), la rencontre, au parc, d'une statue ayant pris vie (Les bonnes idées de Mary Poppins), ou encore la boutique de pains d'épice de Mrs Corry (Mary Poppins).
 
 
    Ces ajustements profitent particulièrement à la construction en deux actes du spectacle : le premier acte s'achève sur le départ de Mary Poppins après une dispute avec les enfants Banks, qui n'ont pas retenu les leçons qu'elle tente de leur transmettre. Son retour dans l'Acte 2 se fait par cerf-volant (comme dans Le retour de Mary Poppins), pour affronter sa remplaçante au sein de la maison Banks : Mrs Andrews, l'ancienne terrifiante nanny de Mr Banks (également dans Le retour de Mary Poppins). Mais que les puristes se rassurent cependant : la scène sur les toits de Londres, la danse des ramoneurs, la dame aux oiseaux, la réconciliation des enfants Banks avec leur père, le sirop qui aide la médecine à couler ou encore le Supercalifragilisticexpialidocious font bien partie de l'aventure !
 
 La terrifiante Mrs Andrews...
 
    On retrouve également les célèbres chansons des frères Sherman, ainsi que des chansons et musiques additionnelles qui sont loin de démériter. Parmi les plus mémorables de ces nouvelles compositions de George Stiles et Anthony Drewe, on retiendra Pratically Perfect, Playing the game ou encore Brimstone & Treacle, qui rythme le duel entre Mary Poppins et l'horrible Mrs Andrews. Le tout joué en direct par un orchestre donne à l'ensemble une dimension nouvelle et l'impression de redécouvrir même les mélodies les plus connues.


 
    Visuellement, Mary Poppins est également un véritable enchantement, de ceux qu'on apprécie dans les musicals à grand spectacle. Opulence et technicité des décors, astuces visuelles et effets spéciaux incroyables se marient à merveille à la scénographie de Richard Eyre. A la façon d'une maison de poupée géante comme l'auberge du Bal des vampires ou au manoir de La famille Addams, le 17 Cherry Tree Lane s'avance sur scène et s'ouvre pour dévoiler un intérieur incroyable avec bibelots, cheminée et escalier. On découvre plus tard que la maison tourne sur elle-même pour dévoiler à l'arrière une adorable cuisine ! Sans oublier la nursery qui donne directement accès aux toits ou encore au décor du parc avec ses arbres mouvants et ses statues animées.
 

    Nous parlions des effets spéciaux : sans images de synthèse, nous avons pu voir Mary sortir de son sac en tapisserie un porte-manteau complet et remonter la pente d'escalier. Nous avons vu Bert exécuter un incroyable numéro de claquettes sur les murs et au plafond, dans un tour complet de la scène (!), nous avons vu une version géante du parapluie de Mary s'ouvrir sur scène et tourner sur lui-même et un pantin gigantesque et effrayant apparaitre au-dessus des toits de Londres (brrh!). Enfin, nous avons vu Mary s'envoler au-dessus du public ! Comme dirait Mary herself : "Tout est possible, même l'impossible".
 
Apparition creepy pendant Playing the game !

    Le casting, de grande qualité, est à notre sens un sans faute : Zizi Strallen (dont la sœur aînée a également joué le rôle pour le West End il y a une dizaine d'années) est une Mary Poppins pleine de charme et de malice. Elle ne cherche à aucun moment à copier Julie Andrews ou Emily Blunt, même si son jeu est sans doute plus proche de cette dernière. Son minois lutinesque donne du pétillant au personnage, qu'elle incarne à merveille. Louis Gaunt livre une prestation particulièrement physique en Bert et Charlie Anson se révèle être, une fois maquillé en Mr Banks, un véritable sosie de David Tomlinson (qui interprétait le rôle dans le long-métrage de 1964) !
 
Zizi Strallen : pétillante et malicieuse Mary Poppins.

    La Mrs Brill du musical, interprétée par Claire Machin, nous évoque furieusement la Mrs Patmore de Downton Abbey (mais avec Julian Fellowes aux commandes, est-ce une coïncidence ?) et Liz Robertson campe une effrayante Mrs Andrews, comme un personnage sorti de l'imaginaire de Tim Burton. Dans le rôle de la dame aux oiseaux, nous n'avons au départ pas reconnu la très célèbre Petula Clark, icône des sixties qui joue avec émotion son personnage et qui a récolté les applaudissements du public pour ce très touchant come back. Enfin, nous avons été particulièrement impressionnés par la prestation des enfants Banks, joués ce soir-là par Cian Eagle-Service et Alex Munden (plusieurs jeunes acteurs et actrices se relaient pour les rôles de Michael et Jane), pleine d'humour et d'énergie.

Petula Clark en dame aux oiseaux.

En bref : Une mise en scène magique et une adaptation qui fait la part belle autant au film de 1964 qu'aux romans de P.L.Travers. Ce musical de Mary Poppins, plein de surprises scénaristiques et visuelles, écrit par le talentueux Julian Fellowes et merveilleusement interprété, est un total enchantement. Un coup de cœur dont on espère vivement une adaptation sur les planches françaises un jour !
 

 

lundi 15 août 2022

Blackwater VI : Pluie - Michael McDowell.

Blackwater VI : Rain
, Avon Books, 1983 - Editions Monsieur Toussaint Louverture (trad. de Y.Lacour avec H.Charrier), 2022.

    Le poids des années pèse sur le cœur du clan ­Caskey. Pourtant, comme autrefois et comme un leitmotiv cruel, des machinations surgissent et des mots qu’on n’attendait plus sont enfin prononcés. Depuis les hauteurs, le chant inexorable d’une menace dont on pressent les effets dévastateurs ­résonne.

    Au-delà des manipulations et des rebondissements, de l’amour et de la haine, Michael McDowell (1950-1999), ­co-créateur des mythiques Beetlejuice et L’Étrange Noël de Monsieur Jack, et auteur d’une trentaine de livres, réussit avec Blackwater à bâtir une saga en six romans aussi ­addictive qu’une série Netflix, baignée d’une atmosphère unique et fascinante digne de Stephen King.

    Découvrez le sixième épisode de Blackwater, une saga matriarcale teintée de surnaturel avec un soupçon d’horreur.
 
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    La fin n'a jamais été aussi proche ! Après cinq volumes de cette saga horrifico-familiale addictive et passionnante, voici le sixième et ultime tome du cycle Blackwater, pépite de littérature populaire américaine enfin arrivée en France ! Le précédent opus s'était, comme de coutume, terminé sur un événement particulièrement fort qui allait de nouveau marquer un tournant dans l'histoire des Caskey...

    Nous retrouvons donc le clan aux lendemains de la disparition de Frances dans la Perdido. Sa fille Lilah, choyée par sa grand-mère Elinor, grandit davantage au contact de cette dernière que de son propre père Billy, qui vit pourtant sous le même toit. Miriam, qui réside toujours dans la maison d'à côté, aime à passer du temps avec la fillette, qui ressemble d'ailleurs beaucoup plus à sa tante qu'à sa propre mère défunte. Cette ressemblance, Miriam en a pertinemment conscience et n'hésite pas à l'entretenir, attisant le caractère froid et cassant de sa nièce, de même que son goût pour les bijoux. Serait-elle prête à se l'approprier comme tant d'autres Caskey avant elle se sont échangés et donnés bébés et enfants ? Pendant ce temps, Sister, devenue l'éternelle vieille-fille qu'elle a toujours été, s'est imposée le lit pour fuir son époux, prise au piège de la promesse de ce dernier de venir la chercher dès lors qu'elle oserait poser le pied par terre. Impotente par la force des choses, l'ainée de feu Mary-Love devient exigeante et caractérielle, évoquant à tous une copie de sa propre mère. Si les Caskey semblent prospérer en dépit de ces quelques désagrément du temps, c'est sans compter les fantômes qui voguent sur la Perdido. Bientôt, les bottes de Carl Strickland, pourtant envoyé pourrir dans la rivière vingt ans plus tôt, résonnent sous le porche de Queenie, tandis que dans la chambre d'amis d'Elinor, la porte de la penderie s'ouvre pour libérer quelques spectres vengeurs...
 

    Derrière cette sublime couverture qui alterne entre doré, bleu et vert d'eau aux reflets changeants se cache probablement le meilleur opus de toute la saga. Après avoir minutieusement posé ses pions au fil des tomes et des décennies qui se sont égrainées entre les pages tel le sable de Perdido, Michael McDowell vient conclure son cycle en apothéose. Rien de ce qu'il a raconté précédemment n'aura été le fait du hasard et, encore une fois, les rouages du destins se chargeront du reste, comme une évidence.
 
"Sister était alitée depuis tant d'années que la maison entière était imprégnée de son odeur et de celle de son infirmité : une nuance doucereuse, pâle et poudrée de lavande qui rappelait les herbes dont les Egyptiens se servaient pour remplir les cavités des cadavres éviscérés"

    Car si certains éléments de cette ultime intrigue se devinent rapidement, c'est que le lecteur, désormais familier de la mécanique fatale à l’œuvre chez les Caskey, peut à présent anticiper les prochains coups qui se joueront sur le grand échiquier de Blackwater. Tout y devient limpide, logique. Fidèlement à la construction profondément systémique de son œuvre, l'auteur met encore une fois en exergue le caractère cyclique de cette histoire familiale vouée à répéter les mêmes travers.
 
 
    En cela, Pluie concentre le meilleur et le pire des Caskey, qui tombent une fois encore dans les mêmes failles, avec un cran de tension supplémentaire. Ce dernier est dû au fait que désormais habitués à leurs propres travers et à leurs pires défauts, ils sont à même d'en parler et de les revendiquer sans honte aucune ni même s'en inquiéter, tout en déjeunant paisiblement en famille, laissant ainsi planer une impression d'inquiétante étrangeté pour le lecteur. Délicieusement malaisant... et parfois hilarant.

"La comédie à laquelle se livra Miriam lorsqu'elle s'assit pour ouvrir ses cadeaux dépassa de loin les performances de ces dames lors du jeu de mimes qui eut lieu plus tard. En découvrant une nouvelle calculatrice, Miriam sentit monter une vague d'excitation ; moins à la vue des sous-vêtements roses et chaussons en peluche. Elle sut néanmoins faire bonne figure et adresser un mot poli à chacune, au point qu'Elinor lui confia plus tard :
— Tu aurais pu te montrer très désagréable, mais tu ne l'as pas fait.
— A quoi bon ? Elles étaient plutôt gentilles.
— Parfois, répond sa mère, j'ai l'impression que tu mûris.
— La vraie question, soupira la jeune femme, c'est comment je vais réussir à me débarrasser de toute cette camelote?"

    Elinor elle-même, qui a joué la partie avec maestria pour se faire une place dans ce monde et enrichir le clan Caskey, toujours lucide (voire souvent extralucide) et consciente des mécanismes de la machine infernale qu'elle a elle-même participé à enclencher, se prépare aux conséquences de ses propres actes. Malgré l’ambiguïté de sa nature et de certains de ses faits et gestes, elle reste pour le lecteur une héroïne d'une force incroyable.
 

    Tome de la fin et du (re)commencement, Pluie clôture la saga comme elle a débuté : sous des trombes d'eau, Perdido étant la victime d'une nouvelle crue pourtant annoncée par Elinor quarante ans plus tôt. Au paroxysme de son talent et de son scenario, McDowell réinvite ici, dans un festival d'horreur habilement maîtrisée, les peurs et les fantômes des protagonistes au cours d'une ultime nuit qui nous fera frissonner.
 

En bref : Merveilleux exemple de Southern Gothic, Blackwater se clôture avec ce qui est probablement le meilleur tome de la saga. Page turner d'une construction impeccable, Pluie vient poser les ultimes pièces du puzzle et nous embarque dans une dernière intrigue à la logique systémique implacable. Le cycle avait commencé sous la pluie avec Elinor, il se termine sous la pluie avec Elinor. Les Caskey occuperont votre esprit encore longtemps après avoir refermé ce petit bijou. Adieu, Perdido et merci Michael McDowell...

Et pour aller plus loin...

jeudi 11 août 2022

Blackwater V : La fortune - Michael McDowell.

Blackwater V : The fortune
, Avon books, 1983 - Editions Monsieur Toussaint Louverture (trad. de Y.Lacour avec H.Charrier), 2022.

    Le clan Caskey se développe et se transforme. Certaines branches font face à la mort, d’autres ­accueillent la vie. Entre rapprochements inattendus, haines sourdes et séparations inévitables, les relations évoluent. ­Miriam, ­désormais à la tête de la scierie et noyau dur de la famille, continue à faire grandir la richesse. Suite à une découverte surprenante et miraculeuse – excepté pour une personne –, c’est la ville entière qui va bientôt prospérer. Mais la soudaine fortune suffira-t-elle alors que la nature commence à ­réclamer son dû ?
 
    Au-delà des manipulations et des rebondissements, de l’amour et de la haine, Michael McDowell (1950-1999), ­co-créateur des mythiques Beetlejuice et L’Étrange Noël de Monsieur Jack, et auteur d’une trentaine de livres, réussit avec Blackwater à bâtir une saga en six romans aussi ­addictive qu’une série Netflix, baignée d’une atmosphère unique et fascinante digne de Stephen King.
 
    Découvrez le cinquième épisode de Blackwater, une saga matriarcale teintée de surnaturel avec un soupçon d’horreur.
 
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    Après un apparent retour au calme dans un quatrième tome qui laissait presque croire à un avenir radieux pour les Caskey, le final de La Guerre avait finalement pris le lecteur à son propre piège avec un décès encore une fois très étrange. Avec ce cinquième opus au titre évocateur, se pourrait-il que la fortune soit effectivement au rendez-vous ?
 

"La Perdido, comme chacun le savait, ne rendait pas ses morts."

    Le clan Caskey s'est décimé encore un peu plus avec le décès de James. Pour autant, la vie continue : Grace et Lucille élèvent paisiblement le petit Tommy Lee dans une ferme à la frontière de la Floride, et Frances attend un heureux événement. Un... ou plusieurs ? Quant à savoir la nature desdits événements, elle laisse la jeune femme dans l'inquiétude. Pendant ce temps, alors que Miriam, revenue dans le giron familial, trouve sa place et devient de plus en plus utile dans la gestion de la scierie, Elinor choisit de lui faire une confidence de taille : d'après elle, il y aurait des puits de pétrole sur les terres de Grace et Lucille. L'occasion pour les Caskey de faire (encore un peu plus) fortune ?
 

"Dans la famille Caskey, toute interrogation était toujours tuée dans l’œuf à la mention d'Elinor."

    Tout comme dans le précédent opus, on pourrait croire que l'auteur cherche à endormir notre vigilance en racontant un nouvel épisode de l'ascension des Caskey : la découverte de puits de pétrole sur des terres récemment acquise entraine la famille dans une toute nouvelle entreprise, portée par Miriam, qui se révèle être une solide et imperturbable femme d'affaire. Mais en parallèle de cette aventure qui participe à enrichir encore un peu plus le clan et qui permet à chaque nouveau membre de trouver sa place (Miriam en porte-parole, Billy en comptable assidu et même Malcolm, sur le retour, en homme à tout faire), la grossesse de Frances amène une tension latente, insidieuse, aussi bien chez elle que chez le lecteur.
 

    La véritable nature d'Elinor, abordée beaucoup plus frontalement depuis le tome précédent, amène à des discussions sans détour entre mère et fille à l'annonce de cette naissance à venir. L'occasion pour le lecteur d'en apprendre encore un peu plus, même si McDowell parvient à doser très minutieusement ses informations pour laisser le flou nécessaire au mystère. Comme tout ce qu'on ne peut voir, comme ce qui se cache dans les recoins de la chambre d'amis, le manque de précision laisse encore planer une ombre glaçante sur les éventuelles motivations de la nouvelle matriarche du clan, et sur ce que seront les bébés une fois nés.
 

"Les avances timides qu'elle lui faisait au lit auraient pu être jugées conformes à celles encouragées par les dépliants distribués en pharmacie. "

  L'accouchement amènera son nouveau lot de secrets. Il confortera des alliances, dont la fidélité sans borne de Zaddie à Elinor, et amènera certains à prendre des décisions... irrévocables. Décisions sur lesquelles, en roi du cliffhanger, McDowell se fera évidemment un plaisir de clôturer cet avant-dernier opus (déjà) avant la fin de la saga...
 

En bref : Les choses s'accélèrent pour les Caskey dans cet avant-dernier tome : entre une ascension qui n'en finit plus pour ce clan pourtant suffisamment riche, et l'arrivée d'une nouvelle génération qui suscite bien des inquiétudes (et des frayeurs), la machine infernale continue de faire tourner ses rouages. L'auteur confirme son talent de conteur, au croisement de la psychologie, de l'humour grinçant et de l'horreur. On en veut encore !
 
Et pour aller plus loin...

samedi 6 août 2022

Blackwater IV : La guerre - Michael McDowell.

Blackwater IV : The war
, Avon Books, 1983 - Editions Monsieur Toussaint Louverture (trad. de Y.Lacour avec H.Charrier), 2022.

    La guerre est finie, vive la guerre ! Une nouvelle ère s’ouvre pour le clan ­Caskey : les années d’acharnement d’Elinor vont enfin porter leurs fruits ; les ennemies d’hier sont sur le point de devenir les amies de demain ; et des changements surviennent là où personne ne les attendait. Le conflit en Europe a fait affluer du sang neuf jusqu’à Perdido, et désormais les hommes vont et viennent comme des marionnettes sur la propriété des Caskey, sans se douter que, peut-être, leur vie ne tient qu’à un fil.
 
    Au-delà des manipulations et des rebondissements, de l’amour et de la haine, Michael McDowell (1950-1999), ­co-créateur des mythiques Beetlejuice et L’Étrange Noël de Monsieur Jack, et auteur d’une trentaine de livres, réussit avec Blackwater à bâtir une saga en six romans aussi ­addictive qu’une série Netflix, baignée d’une atmosphère unique et fascinante digne de Stephen King.
    Découvrez le quatrième épisode de Blackwater, une saga matriarcale teintée de surnaturel avec un soupçon d’horreur.
 
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    On ne se lasse décidément pas de cette saga qu'on lit presque en continu depuis sa parution, un peu à la façon d'un seul et même roman au déroulé long comme un fleuve – une analogie des plus appropriées, n'est-ce pas ? Après avoir affronté les terreurs secrètes qui enflent dans les fondations et les doubles-fonds de la maison d'Elinor, le troisième tome s'achevait sur un évènement sans précédent qui allait de nouveau bousculer le clan Caskey...
 

"Il s’accommodait d'une existence modeste et disciplinée, rythmée par sa famille et le travail. Il adorait les siens et tirait une immense fierté de son entreprise, mais parfois il regardait tout ça et se posait des questions. Et parfois, ses yeux s'arrêtaient sur son épouse, et il se demandait : "Qui est-elle ?" "

    Ce nouvel opus commence donc deux ans après le décès de la pourtant si solide Mary-Love, matriarche qu'on imaginait éternelle et indétrônable. En dépit d'un partage équitable de l'héritage, la question qui persiste est de savoir qui des femmes Caskey, plus que l'or, les diamants et les billets de banque, prendra sa place au sein de la famille. Elinor occupe rapidement l'espace vacant, sans pour autant modifier quoi que ce soit à son comportement : son charisme naturel suffit. Miriam, quant à elle, donne l'impression d'hériter du caractère et de la psychologie de la grand-mère qui l'a élevée, utilisant semble-t-il les mêmes astuces manipulatrices que son aïeule. Et pourtant, malgré toute l'audace et l'autonomie qu'on lui prête, la solitude finit par lui peser ; bon gré, mal gré, la froide Miriam met son orgueil de côté pour retourner dans le giron maternel. L'occasion de sa rapprocher de sa sœur cadette, Frances, et de constater à quel point toutes deux sont différentes, à plus d'un titre. Et au-delà des frontières de Perdido, pendant ce temps, la Seconde Guerre mondiale éclate, entraînant dans son sillon de nombreux morts et autant de deuils... mais participant aussi à relancer l'industrie des Caskey qui, contre toute attente, prospère...


"L'eau noire. C'est de là que tu viens. L'eau noire, c'est là que tu retourneras"

    Un tome particulièrement intéressant qui semble encore une fois nous rappeler ses fondements probablement autobiographiques, ou du moins plus réalistes que sa catégorisation en littérature d'horreur le laisse à penser. L'ancrage historique et les retentissements du conflit mondial – même si les retombées de ce dernier profitent plus à Perdido qu'elles sont sujettes au recueillement – de même que les interactions et la psychologie subtilement travaillée des personnages donnent une densité rare à ce nouveau tome d'une saga sobrement qualifiée de populaire à sa publication. 
 

"Sister et sa tête de mule de nièce formaient un ménage malheureux, sans cesse sur la défensive, épaules rentrées et mâchoire crispée sous le nuage bas de leurs secrets. Sister refusait d’admettre, y compris à sa Miriam, qu’elle n’aimait plus son mari, dont elle était même venue à redouter les rares et courtes visites. Miriam n’osait pas afficher ouvertement son hostilité envers sa mère, de peur de se faire écraser par l’habilité de celle-ci en matière de stratégie et son expérience poussée des conflits."

    L'intérêt de ce nouvel opus est de mettre en scène une toute nouvelle génération de Caskey, la troisième, qui entre dans la fleur de l'âge. Le décès de Mary-Love, fidèlement à la construction profondément systémique de l'intrigue, bouleverse les places de la sphère familiale et engendre de nouvelles interactions, parmi les plus inattendues. Le retour de Miriam et son tempérament plus apaisé qu'on aurait pu le croire, notamment, interrogent. Pour un peu, au vu de cette guerre qui profite tout particulièrement à la productivité de la scierie et aux comptes en banque de la famille (sans parler des jeunes soldats basés à Perdido : autant de futurs maris pour toutes ces jeunes filles, peut-être ?), on pourrait s'imaginer que les Caskey vont enfin couler des jours heureux.
 

"— C'est vrai que c'est un beau garçon ! s'exclama James. À leur place, je le garderais aussi.
— James, fit Sister, tu garderais n'importe quel enfant. Je suis surprise qu'on ne t'ait pas encore arrêté pour enlèvement."

    A moins qu'il s'agisse là du calme avant la tempête ? Insidieusement, les rouages du destin se mettent en branle et confirment dans leur accomplissement ce que tout arbre familial donne à voir : des réminiscences, des résurgences et des répétitions. Certaines catastrophes, certains traumatismes, reviennent comme des malédictions et certains enfants, par l'apparition de particularités aussi uniques qu'effrayantes, se révèlent les dignes héritiers de leurs parents. Alors que l'auteur aborde davantage de front la nature d'Elinor (sans pour autant être particulièrement explicite), il continue de distiller les éléments et événements qui, par leur incongruité comme par leur soudaine horreur, nous font l'effet d'une goutte de sueur glacée nous dégoulinant le long du dos. Passé maître dans l'art du cliffhanger dont il adore abuser à la fin de chaque tome, McDowell clôture ce quatrième opus sur une nouvelle scène magistrale qui nous saisit autant que l'apparition d'un spectre. On en redemande !


"— Je n'ai jamais compris comment les enfants arrivaient à se remettre de leurs parents, soupira Sister."

En bref : En arrière-plan d'une guerre qui ne semble pas impacter le petit microcosme de Perdido comme on l'attendrait d'un conflit international, McDowell endort notre vigilance de lecteur en nous servant ici un tableau presque idyllique du clan Caskey... probablement pour mieux nous surprendre. Car en mettant en scène la troisième génération de cette famille on ne peut plus étrange, l'auteur donne à voir des répétitions et des événements dont la chronicité n'est pas sans laisser un certain malaise. On a hâte de voir jusqu'où nous conduiront les rouages de cette machine infernale...

Et pour aller plus loin...