Practical Magic, Putnam Adult, 1995 - Drôles de meurtres en Famille, Éditions Flammarion (trad. de M.O. Fortier-Masek), 1996 - Les Ensorceleuses, Éditions Flammarion, 1999 - Editions J'ai lu, 1999 - Les Ensorceleuses, Éditions du Seuil, label Verso (trad. de F. Le Roy), 2026.
Depuis plus de deux siècles, les femmes Owens portent le poids d’une rumeur tenace : dans leur petite ville du Massachusetts, on les tient responsables de tout ce qui tourne mal. Gillian et Sally ont grandi avec cette réputation. Trop libres, trop différentes, entourées d’un parfum de magie que les autres redoutent, elles ont toujours été mises à l’écart.
Leur seule envie : fuir. Alors Sally se marie, et Gillian disparaît. Mais on n’échappe ni à ses racines ni aux liens du sang.
Les
années passent, jusqu’au jour où un drame les ramène l’une à l’autre,
comme guidées par une force invisible. Car malgré les silences, les
blessures et les choix qui les ont éloignées, un lien indestructible,
presque surnaturel, demeure entre les deux sœurs.
Le roman culte qui a inspiré le film tout aussi culte Les Ensorceleuses, avec Sandra Bullock et Nicole Kidman (1999).
***
Il y a des univers auxquels on revient toujours – ou qu'on ne quitte jamais, c'est selon. Practical Magic est de ceux-là. Ceux qui nous connaissent et qui nous suivent de longue date le savent : on a parlé de nombreuses fois du roman (dans sa première traduction ICI), du film (ICI), ou encore des suites et des préquels qui leur ont succédé (à vous de retrouver les articles correspondants). On a même reproduit une grande partie des recettes croisées au détour des pages, dans l'idée de goûter encore un peu plus à cet univers, en bon bovaryste que nous sommes.
Pour tous, Les Ensorceleuses, c'est cette comédie fantastique inclassable et un peu bizarre des années 90 : à l'aube de leur succès, l'incandescente Nicole Kidman et la douce Sandra Bullock y campaient les sœurs Owens, maudites en amour depuis que celui-là entraîne immanquablement la mort des hommes qu'elles ont la faiblesse d'aimer. On se souvient de leurs tantes un peu fantasques, fagotées comme des Mary Poppins qui écouteraient du Stevie Nicks. On se souvient de leur maison – et quelle maison ! On se souvient de la margarita de minuit. On se souvient de cet homme qu'elles empoisonnent, transportent en Oldsmobile et enterrent sous le rosier du jardin, et dont les bottes sortent de terre comme pour les narguer. A la fois malicieux, drôle, macabre et parfois même émouvant, ce cocktail de saveurs qui avait fait un flop à sa sortie a eu l'excellente idée de devenir culte avec le temps.
Mais qui savait que le film était tiré d'un livre, qui plus est best-seller aux États-Unis ? Qui savait, alors que toute la communauté instagram s'emballe déjà derrière le trope "cosy fantasy", que le roman se réclamait de ce registre bien particulier qu'est le magic realism (lequel n'est, désolé de vous décevoir, ni cosy, ni fantasy) ? Qui savait que cette histoire, loin d'être une comédie, était une puissante évocation des croyances, superstitions, et du pouvoir qu'on leur accorde, le tout entrecoupé de réflexions sur le deuil, la transmission et l'amour ? En vérité assez éloigné de son adaptation, le matériau littéraire d'origine n'en est pas moins fascinant.
Alice Hoffman, conteuse au sens unique de la narration, parvient à nous faire croire à cette tension persistante entre l'âpreté de l'existence d'un côté et l'étincelle d'étrangeté qui s'y glisse parfois de l'autre. Elle nous confronte à toutes les formes de rupture que l'on peut connaitre dans une vie et à leur caractère inéluctable, tout en rendant réels, palpables – oserions-nous dire crédibles ? – les signes du destin qui se lisent dans le vol des moineaux et dans les différentes phases de la lune. Pour ce faire, elle n'hésite pas à malmener ses personnages et, même, à nous les rendre antipathiques par instant si cela les rend aussi plus vrais. Contrairement à ce que le film de 1998 pourrait laisser croire, Alice Hoffman ne cherche pas à nous servir un univers séduisant, convenu et rassurant – non, une fois encore, rien ici n'est cosy, rien n'y est simple. Elle s'amuse même à nous mettre mal à l'aise et à nous déstabiliser quand cela lui chante. A sa manière, l'ouvrage n'en est que plus réussi : il est de ceux, pour citer le poète, qui mordent et qui piquent. De ceux qui se laissent apprécier pour peu qu'on ne refuse pas d'être un peu remué.
Ce conte noir et baroque est ici servi dans une toute nouvelle traduction de Fabien Le Roy, qui parvient à restituer la langue ensorcelante de la romancière américaine tout en dynamisant les dialogues et en leur insufflant l'énergie et la modernité dont ils avaient besoin. On regrette peut-être quelques confusions ici ou là (l'horloge de la mort, nom vernaculaire de la vrillette, dont la légende dit que le son caractéristique annonce la mort de l'être aimé, est ici devenue un "gros coléoptère"), mais c'est probablement pinailler. Ne nous en voulez pas trop : on l'a tellement lu et relu, ce texte, qu'on en connait des passages entiers par cœur, en anglais comme en français. Eh oui, Practical Magic, c'est un peu notre livre totem, un texte jusque-là méconnu qu'on aimait chérir secrètement. A partir de ce jour, il nous appartiendra certainement un peu moins, mais réjouissons-nous qu'il puisse être enfin redécouvert.
En bref : Bien plus sombre que l'adaptation qui l'a fait connaître, le roman original des Ensorceleuses est un pur produit de réalisme magique : le cœur y balance entre superstition et conviction, hasard et destin, fantômes et mirages. Le style, impeccable, saisit le lecteur par son pouvoir d'évocation, preuve s'il en est que derrière un film de pop culture se cache parfois une très belle œuvre de littérature, à la fois complexe et surprenante.
Merci à Verso pour cette lecture !

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