Pages

lundi 31 octobre 2022

Happy Halloween from the Addams Family !


    It's time foolish mortals ! Le 31 octobre est arrivé ! Fidèlement à la thématique du traditionnel Challenge Halloween, nous honorons cette année les familles extraordinaires. Familles de monstres, familles étranges, familles macabres... et laquelle pourrait être la plus iconique de cette saison si ce n'est... la famille Addams ?

    A la base : des personnages créés par l'illustrateur Chas Addams dans une série de cartoons publiés dans la presse des années 30. Représentation satirique de la famille typiquement américaine, légèrement snob et surtout (très) macabre, qui agit comme elle l'entend sans se soucier du regard des autres, la Famille Addams ne prendra son nom réel qu'avec l'adaptation télévisée des années 60. C'est la nécessité de scénariser et de donner de l'épaisseur aux différents protagonistes mis en images par l'artiste qui amène à les baptiser et leur donner des liens de parenté. Comment imaginer, aujourd'hui, la famille Addams sans Morticia, Gomez, Pugsley, Mercredi et les autres...? 
 
    On vous fait un petit tour du propriétaire ? C'est parti !

    Dans une banlieue cossue et proprette typique des États-Unis, au milieu des demeures des familles bourgeoises et très "comme il faut", on peut apercevoir au bout d'une allée sans issue une maison biscornue entourée d'un parc cerné d'une haute grille. Situé aux abords de la forêt, le domaine paraitrait presque abandonné... et pourtant, on raconte que le portail et la boite à lettres seraient parfois dotés d'une vie propre et qu'ils s'amuseraient à jouer des tours aux visiteurs et facteurs successifs – lesquels ont la fâcheuse manie de disparaître les uns après les autres. La faute au chien des propriétaires, peut-être ? Une pancarte "Attention à la Chose" est justement ficelée à la grille...
 
    Vous êtes accueilli par un imposant majordome aux allures de créature de Frankenstein : armoire à glace au front plat et aux paupières tombantes, le domestique vous salue dans un grognement prolongé et indistinct (NDT : il s'est présenté, il s'appelle Lurch. C'est lui qui est chargé de l'intendance, du service et... du ménage. Si, si...).
 
 
    L'effrayant (mais non moins sympathique) serviteur vous invite à le suivre dans un dédale de sépultures et de pierres tombales. Ce que vous preniez pour un jardin d'agrément est en fait un gigantesque... cimetière familial ! Au milieu des statues, gargouilles et caveaux, un duo de personnages que vous auriez pu prendre pour des sculptures est au milieu d'une discussion animée. Le premier allume une ampoule en la mettant dans sa bouche, la seconde cueille des mandragores pour le souper. Bon sang mais c'est bien sûr ! Il ne s'agit ni plus ni moins que de l'oncle Fétide, frère éternellement blagueur du maître de maison, et de Grand-Mère Addams, la mère de... euh... en fait, on a jamais très bien su de qui (leur généalogie est décidément très obscure)...
 
 
     Ah, enfin, voilà le célèbre noyau du clan Addams, le couple pour lequel glamour rime avec macabre : Gomez et Morticia, que la mort a réuni il y a certainement des siècles. On raconte en effet qu'ils se sont rencontrés à l'inhumation d'un cousin Addams : la pâleur de la jeune Morticia volait la vedette au cadavre dans son cercueil encore ouvert. Les deux tourtereaux auraient convolé en justes noces le soir même. De leur sinistre et diabolique union sont nés deux effroyables enfants : Mercredi et Pugsley, qui tuent joyeusement le temps en... s'entretuant.
 
 
    Voilà que quelque chose vous glisse soudainement entre les pieds. Qu'est-ce donc ?!? Ah, mais ce n'est pas quelque chose, c'est LA Chose. Animal de compagnie ? Membre tranché d'un défunt serviteur, échappé d'une des tombes du cimetière ? Éternel bras droit toujours prêt à donner un coup de main ? Personne ne le sait. Jamais avare de bonnes blagues, la Chose manie également l'art de se rendre utile, même si son sens de la conversation se limite au langage des signes...


    La voilà qui vous montre le chemin du manoir de l'index. Tous les membres de la famille ont rejoint leur foyer, où la fête semble battre son plein. Une musique rythmée et des claquements de doigts résonnent dans les corridors de la bâtisse située au-dessus de la colline. Hâtez-vous de les rejoindre pour faire la fête ; après le repas, on jouera à leur jeu favori : réveiller les morts. Vous n'avez pas oublié votre pelle, au moins ?
 


    Évidemment, la fin du mois d'octobre ne marque pas la fin de nos horrifiques publications. Comme tous les ans, nous jouerons les prolongations : d'autres familles de monstres et publications effrayantes vous attendent jusque fin novembre ! Mais d'ici-là, nous vous invitons à profiter de cette infernale soirée. Ah, et bien sûr...

Happy Halloween !


dimanche 30 octobre 2022

Lizzie Borden took an ax - un téléfilm de Nick Gomez.

 

Lizzie Borden took an ax

Un téléfilm de Nick Gomez pour Lifetime, d'après des faits réels.
 
Avec : Christina Ricci, Clea Duval, Billy Campbell, Stephen McHattie...
 
Première diffusion originale : le 25 janvier 2014 sur Lifetime
Première diffusion française : le 08 juin 2015 sur TF1 
 
    En août 1892 à Fall River dans le Massachusetts, Lizzie Borden, une enseignante de l'École du dimanche, retrouve le cadavre de son père, brutalement assassiné à la hache. Quand les autorités arrivent, un second corps est retrouvé, celui de la belle-mère de Lizzie. Plus l'enquête avance, plus les preuves semblent pointer Lizzie du doigt. Malgré l'aide de son avocat, qui pense qu'une femme ne pourrait jamais commettre quelque chose d'aussi violent, Lizzie est jugée. L'affaire commence de plus en plus à faire du bruit et Lizzie devient alors l'une des figures les plus célèbres du pays. 

***

    Nous vous avions promis, au menu de ce Challenge Halloween consacré aux familles de l'étrange, d'aborder quelques familles véridiques. Autrement dit : des familles où la notion de monstre est à prendre tout particulièrement au sérieux. Parmi celles-là, le cas Borden est d'autant plus intéressant qu'il a donné lieu à une foule de livres (dont Les sœurs de Fall River, chroniqué il y a quelques années) et de films inspirés de ce qui est encore considéré aujourd'hui comme l'un des faits divers les plus sanglants des États-Unis...

Trailer du téléfilm avant sa diffusion aux Etats-Unis.

    Août 1892 : au cœur d'un Massachusetts écrasé par la canicule estivale, on retrouve massacrés à la hache les cadavres d'Andrew Borden et de son épouse Abby. Seules personnes sur les lieux : Lizzie, la fille cadette, et Bridget, la bonne à tout faire de la maison. Malgré la certitude de Lizzie qu'un étranger a réussi à pénétrer dans la demeure familiale pour assassiner ses parents, ses témoignages contradictoires conduisent la police locale à l'inculper. Commence alors l'un des procès les plus retentissants de l'époque : Lizzie est-elle la fragile jeune femme que tout le monde pense connaître ou, au contraire, une dangereuse criminelle qui cache son véritable visage ?
 

    Entrée dans le folklore américain au point d'avoir donné naissance à une comptine horrifique extrêmement connue outre-Atlantique, l'affaire Lizzie Borden, officiellement toujours restée irrésolue, méritait bien une adaptation à l'écran. Loin d'être la première transposition du fait divers, Lizzie Borden took an ax succède à plusieurs nanars et à deux réalisations notoires (même si peu connues dans l'Hexagone) : The older sister, un épisode d'Alfred Hitchock présente, et The Legend of Lizzie Borden, téléfilm tourné en 1975. Anecdote amusante en ce qui ce qui concerne cette version des années 70 : le rôle titre était alors interprété par Elizabeth Montgomery, inoubliable Samantha de Ma sorcière bien-aimée mais également lointaine descendante de la réelle Lizzie Borden.
 

    Pour ce téléfilm diffusé sur la chaine américaine Lifetime en 2014, c'est l'excellente Christina Ricci qui joue le personnage de la mystérieuse Lizzie Borden. L'inoubliable interprète de Mercredi Addams, mais aussi visage iconique du cinéma d'inspiration gothique (Casper, Sleepy Hollow...), est probablement le point fort de Lizzie Borden took an ax. Avec un rôle qui aurait pu être créé sur mesures pour elle s'il n'avait été réel, la comédienne au visage faussement poupin confirme son talent pour les fictions dérangeantes aux accents horrifiques. Car si le film choisit (comme l'opinion publique et la plupart des experts en criminologie interrogés sur l'affaire depuis lors) de privilégier une solution à cette cold case centenaire, l'interprétation de C.Ricci joue d'un bout à l'autre du long-métrage de cette ambiguïté propre à son personnage : trop douce pour être coupable, ou au contraire meurtrière sanguinaire derrière le masque de la gentille fille à son papa ?
 

    Pour intensifier le questionnement et perdre le téléspectateur entre les différentes pistes éventuelles, la mise en scène, volontairement nerveuse et pesante (à laquelle s'ajoute une bande originale punk-rock d'un anachronisme totalement assumé mais intéressant), alterne les longs interrogatoires du procès avec de courts mais intenses flash-back, autant de clichés comme pris sur le vif qui illustreraient les mobiles ou reconstitutions possibles du double meurtre. Victime, témoin, séductrice, coupable... ? Les différentes étiquettes pour qualifier l'accusée s'enchaînent, mais peut-être pas suffisamment pour maintenir la tension jusqu'au bout. Certaines images suggèrent en effet peut-être trop rapidement la révélation finale ou viendront confirmer les doutes de ceux qui connaissent déjà bien le fait divers.
 

    Il faut dire que le scénario, s'il est dans les grandes lignes très fidèle aux éléments connus du dossier, se permet quelques libertés qui resserrent l’étau des suspicions sur Lizzie. On sait par exemple que Bridget, la bonne, avait en vérité fini de nettoyer les vitres extérieures et avait rejoint sa chambre au moment des crimes ; elle était donc elle aussi dans la maison au moment des meurtres. De même, le matin du funeste jour, l'oncle des sœurs Borden (frère de la défunte épouse d'Andrew Borden) était venu rendre visite à la famille ; il a en cela lui aussi été suspecté par les forces de l'ordre. Ces deux principaux éléments sont balayés du scénario pour qu'un réel focus se fasse sur le personnage de Lizzie, mettant rapidement en exergue les incohérences de ses témoignages successifs et le sexisme dont elle profite néanmoins à l'issue du procès.

 
    Peut-être plus encore que le procès en lui-même, ce sont les quelques scènes du quotidien des Borden avant les meurtres qui sont les plus intéressantes. Sans prétendre donner un mobile réel, elles laissent imaginer les nombreuses tensions qui couvaient dans la désormais célèbre maison de second street. Un père avare, d'apparence froide et distante – voire effrayante – et une belle-mère tout sauf chaleureuse. Emma, la fille aînée douce et renfermée, comme résignée à son triste sort de vieille fille. Et Lizzie, qui souhaite plus que tout renverser la balance des pouvoirs. Peut-être le film aurait-il gagné à accentuer par-là la lecture psychanalytique de la sphère familiale : si la mise en scène parvient à restituer l'atmosphère malaisante des relations, c'est sans aller jusqu'à suggérer les terribles suppositions qui font aujourd'hui autorité quant à cette sinistre affaire. L'homosexualité supposée de Lizzie refusée par Andrew Borden, par exemple, n'est évoquée que par des silences et des questions restées sans réponses au cours d'un dialogue tendu entre père et fille, en même temps que le personnage de Nance O'Neil, célèbre actrice américaine avec laquelle l'accusée aurait eu une relation intime (mais bien des années après l'affaire) est ajoutée dès le début du film à l'entourage de la jeune femme. Là encore cependant, seuls les connaisseurs sauront interpréter les quelques perches tendues par les scénaristes.
 

    Le casting porte cela dit merveilleusement cette ambiance pesante d'un bout à l'autre. Nous parlions plus haut de Christina Ricci, mais Clea Duval, qui interprète sa sœur aînée, la discrète et silencieuse Emma, fait un travail convaincant. Stephen McHattie, en quasi-sosie du réel Andrew Borden parvient quant à lui à glacer le téléspectateur malgré le peu de scènes qu'il a à l'écran. On évoquait tout à l'heure la réalisation volontairement nerveuse et (sans mauvais jeu de mot) très hachée qui permet une mise en tension assez réussie. Si on peut regretter que le tournage n'ait pas eu lieu dans la réelle maison des Borden, la reconstitution intérieure est assez fidèle pour faire frissonner les aficionados de true crime, et le traitement de l'image, austère à dessein, ajoute à la pesanteur des événements.
 

    Si Lizzie Borden took an ax n'a récolté que des notes très moyennes sur les sites de critiques américains, le téléfilm a en revanche enregistré des taux d'audience jamais vus par la chaine Lifetime lors de sa diffusion, invitant à commander une mini-série qui ferait suite aux événements du procès. Lizzie Borden Chronicles, composée de 8 épisodes, propose une lecture beaucoup plus fictionnelle de la vie des sœurs Borden mais parvient à rester palpitante d'un bout à l'autre.
 

En bref : Inspiré d'un fait divers particulièrement connu aux États-Unis, Lizzie Borden took an ax présente de nombreux intérêts malgré ses quelques défauts. Si la lecture proposée par le film aurait gagné à multiplier les fausses pistes et à accentuer la lecture psychanalytique de cette sombre affaire, la prestation de Christina Ricci, taillée pour le rôle, et l'atmosphère malaisante de la mise en scène justifient à elles seules le visionnage.
 
 
    

mardi 25 octobre 2022

La Semeuse d'Effroi - Eric Senabre.

Editions Didier Jeunesse, 2022.




    Paris, 1926. Sophie voit son monde s’écrouler. Alors que la jeune orpheline vient d’être recueillie par son parrain, l’adorable Rodolphe, celui-ci est accusé d’un crime et jeté en prison ! Elle a le sentiment d’avoir tout perdu. Tout ? Non. Il lui reste sa soif de vengeance et... une arme « inattendue ».
 
    Bientôt, l’heure de la justice sonnera. Car rien n'arrêtera plus la Semeuse d’Effroi !
 
 
 
***
 
 
 
    L'an dernier, nous avions découvert Eric Senabre avec son roman A la recherche de Mrs Wynter, enthousiasmant road trip en hommage à l'actrice anglaise Diana Rigg et à son iconique rôle de Mrs Peel. Cette année, l'auteur est de retour avec La Semeuse d'Effroi, une fiction dans un autre registre mais qui fait également la part belle aux clins d’œil et aux références...
 
Book trailer, conçu par l'auteur lui-même.

    Après avoir passé toute son enfance à Pékin, la jeune Sophie, d'origine franco-chinoise, arrive à Paris suite au décès de ses parents. L'adolescente y sera prise en charge par Rodolphe Camondo, son parrain et grand ami de sa famille, qui monte justement un commerce de produits et d'artisanat asiatiques dont la France raffole tant. Esprit libre et vif, Sophie tombe amoureuse de la capitale et de la culture occidentale : les théâtres, le Charleston et... les toits de Paris ! Ayant hérité des talents d'équilibriste de feu sa mère, ancienne acrobate au cirque de Pékin, Sophie n'aime rien de plus qu'escalader les parois des immeubles haussmanniens et enchaîner sauts et roulades sur leurs ardoises... au grand désespoir de son parrain qui panique toujours à l'idée d'un éventuel accident. La vie pourrait ainsi paisiblement se poursuivre, mais c'est sans compter la découverte d'un cadavre dans la boutique récemment ouverte par Rodolphe au Palais-Royal. Et pas n'importe quel cadavre : celui du propriétaire, avec qui on aurait vu Rodolphe se disputer récemment. Alors que tout accuse le jeune homme, Sophie, persuadée qu'il est victime d'un complot, est envoyée en pension chez les religieuses en attendant le jugement de son parrain. Maltraitée par ses camarades et peu emballée par les cours qui lui sont proposés, elle s'octroie cependant, dès que la nuit tombe, quelques heures de liberté en s'échappant par la fenêtre de sa chambre pour sauter de toit en toit. Au cours d'une de ses escapades nocturnes, elle découvre un lieu unique en son genre : le Théâtre du Grand Guignol. Ce théâtre populaire, connu pour ses spectacles sanglants et ses effets spéciaux effrayants donne des idées à la jeune fille : et si, costumée, elle s'inventait une seconde identité afin d'enquêter sur le meurtre et ainsi prouver l'innocence de Rodolphe ? Et si elle usait des subterfuges scéniques du Grand Guignol pour effrayer ceux qui veulent condamner son parrain et forcer les vrais coupables à se dévoiler ? De pensionnaire le jour, Sophie devient, la nuit, Thanaxas, la Semeuse d'Effroi, incarnation d'une terrible démone venue d'ailleurs, prête à faire éclater la vérité...

Inoubliable Fantômette...

    Nul doute, à la lecture de ce nouveau titre, qu'Eric Senabre est animé par la nostalgie : après Chapeau Melon & Bottes de Cuir dans A la recherche de Mrs Wynter, après la série Star Trek évoquée de façon déguisée dans Star Trip, ou encore après les films de monstre à la Godzilla dans Katsuro le titan, il semble convoquer ici les fantômes de Fantômette et Belphégor (sans mauvais jeu de mot aucun). Une dédicace toute spéciale à Georges Chaulet, créateur de la célèbre justicière masquée en jaune et noir, confirme cette première inspiration. Non content de donner ici vie à une héroïne qui, la nuit venue, va faire justice dans les rues parisiennes en justaucorps et cape noire, Eric Senabre prête à Sophie une personnalité qui n'est pas sans rappeler le caractère de notre bonne vieille Fantômette : des talents d'équilibriste, une vraie maîtrise des techniques de combat, mais surtout un humour subtil et un sens de la répartie inaltérable.
 
Belphégor version télévision dans les années 60 (à gauche) et Irma Vep, héroïne des Vampires (à droite)
 
    Également assumée par l'auteur, l'inspiration puisée dans Belphégor tiendrait davantage à la seconde identité choisie par l'héroïne : Thanaxas, démon fictif d'inspiration chinoise. Dans Belphégor (le roman original d'Arthur Bernède puis ses adaptations cinématographiques ou télévisées), le rôle titre est celui d'un criminel masqué qui emprunte le nom d'un démon oriental pour commettre ses forfaits. Le cadre spatio-temporel est également similaire, puisque le feuilleton de Bernède se déroule dans le Paris des années 1920. A ces sources d'inspiration officialisées par l'auteur, difficile de ne pas ajouter Les Vampires, de Louis Feuillade. Ce film muet en 10 épisodes tourné en 1915 met en scène le personnage d'Irma Vep, criminelle qui sillonne Paris en nocturne, revêtue d'une combinaison noire moulante. Une possible influence supplémentaire ?


    Il faut reconnaitre que tout le roman d'Eric Senabre est habité par cette atmosphère rocambolesque chère aux fictions françaises du tournant du XXème siècle : impossible, avec le personnage de Thanaxas, de ne pas songer aux romans feuilletons caractéristiques de cette époque et à ses personnages aux multiples facettes. Arsène Lupin, Fantômas, ou encore Rocambole (qui a depuis donné son nom au genre) habitent la plume de l'auteur. On imagine sans difficulté une publication de La Semeuse d'Effroi sous forme d'épisodes – pourquoi pas dans Le Petit Parisien ?
 
 Le jardin des supplices, véritable pièce du Grand-Guignol racontée dans le roman.

    Le plaisir de la lecture est multiplié par l'immersion dans cet univers particulièrement fantasmagorique qu'est le Grand Guignol. Cette salle de spectacle ouverte au XIXème siècle dans la cité Chaptal était spécialisée dans les pièces horrifiques et sanguinolentes. Les effets spéciaux, pourtant à l'ancienne, s'avéraient tellement réalistes qu'il n'était pas rare de voir des spectateurs s'évanouir dans le public. Véritable précurseur du cinéma d'horreur, le Grand Guignol a durablement marqué la culture populaire française ; même la recette du faux sang créé à l'époque pour la scène par Paul Ratineau, maître des trucages, est restée quasiment la même pour le grand écran d'aujourd'hui. Il n'est donc pas surprenant de retrouver ce véritable génie parmi les personnages de Senabre, de même que Paula Maxa. Cette comédienne iconique du Grand Guignol, surnommée la "Sarah Bernhardt de l'impasse Chaptal" ou encore "La femme la plus assassinée du monde", véritable tête d'affiche, occupe une place de choix dans cette intrigue. On applaudit l'idée de l'auteur de situer son histoire dans ce milieu haut en couleurs, tant il se prête à la quête de l'héroïne en plus d'être le levier de nombreux rebondissements.
Le Grand Guignol, situé impasse Chaptal, et Paula Maxa, actrice iconique du théâtre.

    L'enquête menée par Sophie tient le lecteur en haleine tout au long de ce roman, particulièrement rythmé et bien construit. On suit cette nouvelle justicière pleine de charme, de répondant et d'astuces dans les nombreux recoins du Paris des années 20, entre les hôtels particuliers où siègent des politiciens peu scrupuleux et les tripots où l'on peut danser le Charleston toute la nuit. On s'attache furieusement aux personnages que l'héroïne croise sur son chemin, de son parrain aimant à son ami Félicien, professeur de savate, en passant par l’inénarrable Mrs Helliwell, sa préceptrice pleine de fantaisie. Le tout baigne dans une atmosphère délicieusement exotique entretenue par l'omniprésence de la culture chinoise, qui donne une dimension particulièrement riche et foisonnante à ce roman. On espère vivement retrouver tout ce beau monde dans un éventuel second tome...
 

En bref : Au croisement de Fantômette et Belphégor, La Semeuse d'Effroi nous plonge dans le Paris rocambolesque de 1926 façon roman-feuilleton. Eric Senabre nous entraîne sur les traces d'une héroïne aventurière cultivant une double identité palpitante : pensionnaire le jour et justicière masquée la nuit. La culture chinoise et ce décor particulièrement bien choisi qu'est le Grand Guignol apportent une dimension historique particulièrement riche et propice au développement de l'intrigue. On adore et on en veut encore !

samedi 22 octobre 2022

Lili Goth, une fête d'enfer ! ( Lili Goth #2) - Chris Riddell.

Goth Girl and the Fete worse than death
, McMillan Children's books, 2014 - Éditions Milan (trad. d'A.Sarn), 2015.
 
 
    Quelle effervescence au manoir des Frissons frissonnants ! La Grande Fête de la Pleine Lune approche à grands pas. Au programme : concours de pâtisserie, cirque à vapeur, exposition de peintures et tombola. Un soir, trois étranges personnages débarquent d'une montgolfière pour livrer des pâtisseries. Plus tard, Lili les surprend en étrange conversation avec le sinistre Maltravers. Tout cela est louche. Lili doit mettre ses amis du club du grenier sur le coup.


***


    Près de huit ans après notre lecture du premier opus, nous exhumons ce second tome de Lili Goth de la PAL, où il dormait paisiblement. Par l'auteur et illustrateur de la série Appoline, Chris Riddle, Lili Goth nous avait charmé par son style fantaisiste à souhait, son univers foisonnant et ses images d'une finesse et d'un doux macabre, résolument burtonien. Une héroïne plus que jamais de saison !
 

    Toutes les nuits, la jeune Lili bénéficie d'un entraînement de combat au parapluie sur les toits du manoir familial, cours particuliers donnés par sa nanny Lucy, une vampire de plus de trois cents ans. Surgit alors de nulle part Lord Sidney Fantasy, spécialiste du camouflage et grand ami de Lord Goth. Ce dernier, absent pour quelques jours, a chargé son vieux compagnon d'organiser la traditionnelle Fête de La Pleine Lune, grandes festivités qui se tiennent chaque année dans le domaine des Frissons frissonnants. Pour l'occasion, le manoir voit débarquer une horde de pâtissiers mondialement connus, la fanfare locale et toute une école d'artistes peintres. Dans ce tumulte inhabituel, Lili et ses amis du club du grenier (majoritairement composé des enfants des domestiques) assistent à une suite d'événements étranges auxquels seraient liés Maltravers, le garde-chasse d'intérieur, et les épiciers venus approvisionner la cuisine pour le grand concours de pâtisserie... Alors qu'un cirque ambulant de vampires rejoint les festivités et qu'un complot s'ourdit dans l'ombre de la cave, Lili devra également aider Marylebone, sa timide femme de chambre qui vit cachée dans la penderie, à retrouver son amour de jeunesse.
 

    On a retrouvé avec enthousiasme l'univers de Lili Goth, dont l'esprit typiquement british occupe chaque page de ce très bel objet-livre (couverture en dure reliée et tranche colorée en rouge métallisé), dans le fond comme dans la forme. L'écriture, en effet, n'est pas sans évoquer la prose loufoque et l'imagination débridée d'un Lewis Carroll (mais d'un Lewis Carroll qui aurait dévoré Edgard Poe au breakfast) : la demeure des Goth possède un garde-chasse d'intérieur et un salon d'extérieur, mais aussi une écurie de chevaux à roulettes (en fait des draisiennes, mais dont s'occupe toute une équipe de palefreniers), ainsi qu'une rocaille aux nains de jardin pour la chasse et le tir (!).
 

    Les nombreux jeux de mots, s'ils ne fonctionnent certainement pas tous aussi bien en français qu'en version originale, renforcent l'extravagance gentiment ravagée de cette série, surtout dans les noms des protagonistes (qui ne sont d'ailleurs pas sans évoquer des personnages célèbres, issus de l'actualité ou de la littérature). Que dire, en effet, de ce Gordon Ramsgate au visage patibulaire qui vient participer au concours de pâtisserie ? Ou d'Abba, le minautore suédois qui compose sur sa lyre scandinave des mélodies dont on ne parvient pas à se débarrasser ? Ajoutons à cela les caniches Belle et Sébastien et les poètes La Fontainedelapiequiboit et Alfred Amussetcommunfou, ainsi que les peintres prêchiprêcharaphaélites, et il est difficile de lire ce roman sans glousser.
 

    Dans la forme, c'est un festival également : on pourrait parler des notes de pied de page, qui prennent très concrètement la forme d'un pied de page (ou plus spécifiquement de pieds palmés de page, car écrites par un canard moscovite migrateur), mais on va surtout parler des magnifiques illustrations de Chris Riddell. Ses dessins réalisés à la main et à l'encre de chine sont réellement rafraîchissants, et on sent un plaisir évident à mettre en images cet univers gothico-loufoque, tant la dimension graphique prend une place importante. Les annotations qui complètent les images enrichissent ainsi le texte d'un humour supplémentaire en s'amusant des décalages ou interprétations possibles (à l'image de la statue des Trois Grâces – en fait étiquetée "Statue de Grace, Grace et Grace" – ou des nombreuses cheminées du manoir arborant chacune un style différent et toutes baptisées en conséquence : "Les six cheminées d'Henry VIII", ou encore une haute cheminée "Oxo", qui parlera sans doute aux amoureux de Londres).
 

    L'ensemble se savoure donc surtout pour ce foisonnement de clins d’œils et de références déguisées, au point qu'on se demande si Chris Riddell écrit pour les enfants ou des adultes, les premiers ne pouvant disposer de la culture suffisante pour en cerner toutes les subtilités. C'est d'ailleurs encore plus vrai pour le lectorat français, tant les nombreux easter eggs cachés entre les pages renvoient à des clichés, images et événements très britanniques. Mais peu importe : nous, on adore !
 

En bref : Un second tome qui impose toute la fantaisie gothique et délicieusement barrée de Lili Goth ! Chris Riddell s'amuse évidemment comme un fou à disséminer dans son texte et dans ses illustrations les clins d’œil qu'il adresse directement au lecteur. Le tout est magnifiquement mis en images par son coup de crayon légendaire, lequel s'accorde particulièrement bien à cet univers gentiment horrifique débordant de charme macabre. 

dimanche 16 octobre 2022

Cheminement - Tom Duboc.

Autoédition, 2022.

    "Ce n'est pas parce que je suis handicapé que je ne peux pas faire... un marathon, du cheval, des spectacles, des voyages lointains... et avoir une vie extraordinaire !" nous confie Tom, atteint de paralysie cérébrale dès la naissance, dans ce récit personnel retraçant son parcours de vie. Aidé par sa famille, ses amis, ses soignants, il gravit peu à peu les marches vers son émancipation. Un témoignage émouvant qui donne de l'espoir à tous ceux qui côtoient le handicap.
    Tom Duboc, né en 1992, vit actuellement dans un foyer pour adulte situé dans les Côtes d'Armor après avoir été scolarisé dans des établissements spécialisés en région parisienne. Cet écrit, mûri pendant de longs mois, est l'aboutissement de son projet personnel : livrer à tous ses lecteurs son expérience sur le handicap pour s'en délivrer.
    Véronique Mathieu, professeur agrégé de Lettres Classiques, a prêté sa plume pour écrire le parcours du combattant que doit effectuer Tom chaque jour. Au cours de longues conversations avec lui, elle a tenté de retranscrire au plus juste son ressenti de personne en situation de handicap. Leur rencontre s'était faite sur les bancs de l'université, elle, comme enseignante, lui, comme étudiant. Ce livre à deux voix est le fruit d'une collaboration due au hasard qui s'est transformée en une véritable amitié.

***
 
    Petite pause dans nos lectures de saison pour aborder un ouvrage particulièrement fort, paru cette année. On vous parle très rarement, ici, de témoignages – les rares fois où nous l'avons fait, c'était d'ailleurs pour vous évoquer l'univers dans lequel nous travaillons (quand on ne chronique, n'illustre ou n'écrit pas de livres) : le médico-social. Dans Cheminement, paru en autoédition début 2022, le jeune auteur Tom Duboc nous invite à une immersion dans son quotidien de personne atteinte de paralysie cérébrale. L'occasion de parler du handicap ? Oui, mais pas que...
 
    Fruit d'une rencontre entre Tom, l'auteur et narrateur, et Véronique, enseignante et co-autrice, Cheminement retrace le parcours du jeune homme, qui raconte en une centaine de pages son projet d'obtention du DAEU (Diplôme d'Accès aux Études Universitaires). Handicapé de naissance, Tom ouvre son livre sur le poème L'Albatros, de Charles Baudelaire : " ... Le poète est semblable au prince des nuées / Qui hante la tempête et se rit de l'archer / Exilé sur le sol au milieu des huées, / Ses ailes de géant l'empêche de marcher". Une référence forte de sens, dont l'analogie avec la situation de l'auteur se dessine avec résonance et poésie. Marcher, c'est la capacité qui fait principalement défaut à Tom, parmi les autres complexités de son handicap. C'est aussi le verbe qui occupe notre esprit à la lecture des titres des chapitres, tant il y brille par son absence : Tomber, Trébucher, Se relever, S'envoler, S'élever, S'évader, Se mouvoir. Parce qu'il y a des tas d'autres manières d'aller vers ses rêves et ses objectifs, quelle que soit sa façon d'avancer : intellectuellement, physiquement ou même symboliquement.
 

    En témoignant de son expérience de reprise d'études, ce sont ces différents processus que Tom souhaite aborder. Pour cela, un retour en arrière s'impose, et c'est toute son histoire qu'il nous restitue. Sans pathos, mais néanmoins avec une réelle transparence, il nous montre en quoi tous les actes du quotidien et toutes les étapes charnières de la vie d'un enfant et d'un adolescent ont été pour lui différentes. Et pourquoi c'est une nécessité ? Parce que (et c'est heureux) si les essais sur le sujet sont de plus en plus nombreux, et qu'il en va de même pour les témoignages des professionnels ou des aidants familiaux, la parole des premiers concernés se fait encore trop rare. Le lecteur néophyte du monde du handicap pourra ainsi, grâce au témoignage de Tom, prendre toute la mesure de son parcours du combattant pour réaliser ce qui, à nous autres bien-portants, nous demande si peu d'effort. A travers ce livre, il en profite pour remercier ceux qui l'ont accompagné au quotidien – les professionnels comme sa famille – ainsi que ceux qui lui ont permis de mener à bien ce projet de livre.
 
    C'est en effet Véronique Mathieu, professeur agrégée de Lettres Classiques, rencontrée pendant sa formation au DAEU, qui a accompagné Tom dans la mise en mots de son histoire, pour trouver la juste formulation qui exprimerait le vécu et surtout les ressentis du jeune homme. Ce dernier, profondément touché par les textes étudiés en littérature et par leur analyse stylistique, a pu, grâce à ce travail à quatre mains et à cette collaboration qu'on imagine d'une grande richesse, mettre de cette poésie qu'il appréciait tant dans son récit. La famille de Tom – en particulier sa sœur et son frère – est ensuite intervenue pour faire du manuscrit un livre édité via une campagne sur ulule. Le résultat, au croisement de l'aventure humaine et du récit d'apprentissage, se lit comme un roman.


    Mais au final, Tom obtient-il son DAEU, nous demanderez-vous ? Peut-être n'est-ce pas, au bout du compte, l'intérêt de ce témoignage, mais l'élément déclencheur qui a permis à ce livre d'éclore et à ce héros du quotidien de retranscrire son parcours. A une époque où le terme d'inclusion est le maître mot des politiques en faveur des personnes en situation de handicap, il est heureux de voir une personne parmi les plus concernées en parler en connaissance de cause, et de raconter la chose de l'intérieur.
 
 "Le cheminement est long, ardu, ce n’est pas une allée bordée de roses mais, au contraire, c’est une pente raide, parsemée d’embûches, où il faut toujours se relever pour continuer à avancer. Ma déambulation ne se fait pas sur deux jambes comme tout le monde ; elle est celle que j’ai dans la tête, celle des deux roues que trace mon fauteuil roulant, celle où, tout petit, j’ai été porté sur les épaules de mes parents, de mes accompagnateurs, de tous ceux qui m’ont aidé à arpenter ce trajet de vie. Ce n’est pas une avenue rectiligne, c’est plutôt une sente, à peine dessinée dans un sous-bois touffu tellement dense que j’ai du mal à m’y orienter. Comment trouver la direction de ce parcours du combattant sans cesse à recommencer ? Tous les jours, il faut répéter les mêmes gestes, subir les mêmes soins, étirer des membres gourds, proférer des phrases métalliques, rire nerveusement, alors qu’on voudrait pleurer… Pourtant, comment ne pas être entraîné dans le sillage de tous ceux qui m’entourent dans leur affection, qui me prodiguent de leur temps sans compter, qui m’accompagnent sans jamais faillir pour que je continue ma marche hésitante, que j’avance sur la pente escarpée de ma destinée jusqu’à suivre une ligne de crête bordée de ravins vertigineux"

En bref : A mettre entre toutes les mains des néophytes comme des connaisseurs, celles des professionnels confirmés comme des futurs diplômés qui travailleront dans le champ du handicap ou l'aide à la personne. Cheminement est un témoignage nécessaire qui force à l'humilité et qui rappelle le quotidien d'une partie de la population encore trop souvent invisibilisée, malgré la politique d'inclusion pourtant tellement actuelle. Un récit fort et poignant.
 
*

NB : Cheminement est actuellement en train d'être intégré au catalogue d'une librairie en ligne. En attendant, vous pouvez le commander en contactant la famille de Tom à cette adresse : laura.dubcatgmail.com

dimanche 9 octobre 2022

Le château des trompe-l'oeil - Christophe Bigot.

Editions de la Martinière, 2022.

    1837, baie du Mont Saint-Michel. Le jeune Baptiste Rivière est convoqué au château d’Escreuil pour s’y faire dicter les dernières volontés de la propriétaire des lieux. Mais à son arrivée, le personnel se ligue pour lui interdire l’accès à sa chambre : Langlois, diabolique intendant du domaine, le vieux Simon, qui semble plus qu’un ordinaire jardinier, et même Séverine, la femme de chambre dont Baptiste cherche pourtant à se faire une alliée.
    Pourquoi la baronne d’Escreuil se cache-t-elle ? Qui est vraiment cette ancienne comédienne, veuve d’un aristocrate guillotiné sous la Terreur ? Bravant les mises en garde, Baptiste s’aventure dans les plus sombres recoins du domaine. Mais les apparences sont trompeuses, et en cherchant la baronne, c’est sa propre vérité que Baptiste va devoir affronter.
    Jouant sur les codes du conte gothique, du roman historique et du récit d’apprentissage pour mieux les subvertir, Le Château des trompe-l’œil offre une plongée vertigineuse et haletante dans les gouffres du passé et de l’âme humaine.
 
    Christophe Bigot est professeur de lettres et écrivain. Son premier roman L'Archange et le procureur, paru chez Gallimard, a reçu cinq récompenses dont le Prix Mottart de l'Académie française. Ses romans explorent sa passion pour la Révolution française et le XIXe siècle.
 
***

    Très bel objet livre que nous servent ici les éditions de la Martinière pour cette rentrée littéraire 2022 : ouvrage grand format à la couverture cartonnée et évidée pour laisser voir l'illustration intérieure, relié et la tranche colorée bleu clair. Enluminures, escaliers grinçants, vieilles pierres et chandeliers font leur effet racoleur à la perfection et laissent deviner l'atmosphère gothique qui occupe ce Château des trompe-l'oeil...
 

    L'intrigue nous emporte dans la Normandie d'un XIXème naissant, sur lequel plane encore l'ombre de la Révolution. Baptiste Rivière, jeune et candide clerc de notaire, y est envoyé au château d'Escreuil pour fait l'inventaire de la propriété et consigner le testament de Léonie d'Escrueil, la vieille et fantasque baronne qui occupe les lieux. A son arrivée, le jeune homme est accueilli par les domestiques de la maisonnée, dont il ne sait s'il doit s'en méfier ou s'en faire des amis : Etienne Langlois, l'intendant à l'impressionnante carrure, sa femme Rose, cuisinière bigote qui ne tarde pas à mettre l'invité en garde, Simon, vieux jardinier dont les motivations semblent bien secrètes, ou encore Séverine, la mystérieuse camériste de la baronne. Tous lui interdisent l'audience qu'il réclame avec la propriétaire des lieux, la prétextant trop souffrante. En attendant qu'on lui donne enfin le sésame de ses appartements, Baptiste entame l'inventaire du château : entre ouvrages précieux et études de peintures célèbres, il met à jour de nombreux trésors, dont toute une littérature érotique qu'il lit en cachette. Son imagination nourrie par ses lectures et par les silences de la demeure, le jeune homme s'imagine les secrets qui se cachent derrière les portes d'Escreuil et, la nuit tombée, s'aventure à travers ses dédales en quête de réponses...
 

    Petit bijou de littérature en hommage à la veine du gothique, Le château des trompe-l’œil revendique en toute transparence ses inspirations, et ce dès la citation qui ouvre la première partie : un extrait des  Mystères d'Udolphe, d'Ann Radcliffe. Ce roman, considéré à la fois comme l'archétype et le père du roman gothique, s'impose donc ici comme une référence de choix. Référence qui ouvre la voie à de nombreuses autres, tant l'auteur s'amuse du foisonnement de son propre récit : enfiévré par ses lectures, le jeune héros programme des visites nocturnes du château, candélabre à la main, à la façon de l'héroïne du Northanger Abbey de Jane Austen, que l'autrice avait justement écrit en clin d’œil à Ann Radcliffe. Ce jeune clerc de notaire, comme retenu prisonnier d'une demeure dont il tente de percer le secret tout en rendant compte de ses recherches via ses correspondances, n'est pas non plus sans nous évoquer les péripéties de Jonathan Harker dans Dracula. De même, le final de ce Château des trompe-l'oeil vous remémorera peut-être celui d'un certain Jane Eyre...

Marie-Anne Lenormand, célèbre prophétesse du Paris de la fin du XVIIIème...
 
    Grand passionné de la Révolution française, Christophe Bigot déclame ici sa flamme à la littérature gothique, tout en réussissant à inviter dans l'intrigue sa fascination pour l'ère des guillotines et la faune artistique et littéraire truculente de cette fin de siècle. La seconde partie du roman, histoire dans l'histoire (une mise en abyme d'ailleurs courante dans le roman gothique), nous raconte ainsi la jeunesse de la baronne, que l'auteur recontextualise dans une réalité historique fourmillante de détails et de personnalités. On y croise tantôt les Beauharnais, tantôt Mademoiselle Lenormand (célèbre oracle de la Révolution), et les œuvres de Claire de Duras comme les peintures de David et de Girodet s'y invitent à la façon d'easter eggs bienvenus mais jamais gratuits.
 
L'Endymion de Girodet, dont certains secrets seront révélés dans Le château des trompe-l'oeil...
 
    Car à la façon des trompe-l’œil du château et des doubles-fonds de l'âme humaine, chaque référence minutieusement choisie par l'auteur se veut, dans sa double lecture, mettre en lumière les tréfonds psychologiques de ses personnages. Entre les fantômes qui hantent les couloirs d'Escreuil, Christophe Bigot distille en filigrane de son histoire une atmosphère tendrement sulfureuse bien plus qu'anecdotique. Et si, en cherchant à percer les secrets du château et de ses occupants, c'était avant tout les siens que le jeune Baptiste cherchait à dévoiler ?
 
Portrait de Saint Just par David, un autre tableau qu'on ne
verra plus de la même manière une fois le livre refermé...
 
En bref : Parfaite lecture de saison et hommage dans le fond comme dans la forme à la littérature gothique du XIXème siècle, Le château des trompe-l'oeil est l'audacieuse surprise de cette rentrée littéraire, à l'issue et aux motivations aussi inattendues pour le personnage principal qu'elles le sont pour le lecteur. Une petite pépite en clair-obscur à lire à la lueur de la chandelle...
 

Dans les archives du terrier : Creepy families...


    Comme souvent au challenge Halloween, on honore un thème dans lequel on a déjà fait quelques (voire de nombreuses) incursions par le passé. Cette année, à l'occasion de la thématique des "familles extraordinaires", on vous propose un petit tour d'horizon des familles fantasques, fantastiques ou carrément effrayantes qui se sont déjà invitées sur le blog. Autant d'univers dans lesquels vous pourrez vous plonger pour vous mettre dans l'ambiance...
 
*

Familles de monstres...
 

    En tête de notre sélection, le clan de monstres le plus célèbre de la pop culture, avec lequel nous passerons le 31 : la seule, l'unique, la famille Addams ! Cette famille de créatures et de gens décidément très bizarres, imaginée par le dessinateur américain Chas Addams, a vu le jour dans la presse des années 30 avant de connaître le succès à la télévision, au cinéma et sur les planches. Retrouvez notre avis sur le recueil de dessins et de comics paru en France dans les années 90 et sur la comédie musicale, qui s'est jouée à Paris en 2017 !
 

    Certainement apparentés aux Addams (mais installés en Angleterre), les Goth sont des gens charmants, vivant dans un gigantesque manoir habité de monstres et de créatures so british, au flegme débordant. Zombies, vampires et spectres prennent le thé avec Lili Goth, l'adorable fillette du château...
 

    Au croisement d'un roman d'Anne Rice et du Da Vinci Code, l'alliance des Bishop et des de Clermont, union de sorcières et de vampires du Livre perdu des sortilèges, s'annonce comme le plus palpitants des repas de familles.
 
Familles monstrueuses...
 

    Famille de monstres ou famille monstrueuse ? La différence est subtile, et le clan Caskey de la mémorable saga Blackwater a prouvé qu'il n'est nul besoin de marier goules et vampires pour engendrer une famille entière de créatures. Une étrangère aux mystérieuses aptitudes suffit peut-être...

Familles de vampires...
 

    Le meilleur exemple est bien évidemment les Von Dentkreuz : la famille de l'adorable Petit Vampire, série de littérature jeunesse allemande aujourd'hui méconnue mais autrefois véritable succès de librairie !


    Autre temps, autres mœurs :  vivez la Révolution à travers l’œil des Villemorts, famille de sang bleu et de "talons rouges", famille de vampires au cœur d'une époque secouée de nombreux tumultes politiques. Les talons rouges de Antoine de Baecque, c'est le croisement de l'Histoire et du fantastique.

Familles de sorcières...


    Notre favorite est évidemment celle des Owens, des Ensorceleuses (ainsi que de ses suites et préquels, sans omettre l'adaptation cinématographique, inoubliable). Lignée de femmes puissantes aux pouvoirs supposés mais craints de toutes les époques, les Owens n'en restent pas moins maudites en amour...
 

    Aussi puissante mais plus gothique, la famille Spellman de Chilling adventures of Sabrina (comics et série télé) met en scène tantes, nièce et toute une filiation de sorcières adeptes de l'Eglise de la Nuit. 


    N'oublions pas les Bredov. Dans une veine plus humoristique, dans un univers proche de Sabrina l'apprentie sorcière et Ma sorcière bien aimée, les Bredov des Sorcières d'Astria, c'est une famille de sorciers et de sorcières exclus de leur royaume et expédiés dans le monde des mortels. Dépaysement garanti !

Familles de fantômes...
 
 
    Dans un esprit très similaire aux romans Le petit vampire, on a découvert il y a quelques années Les temps sont durs pour les fantômes, une sorte d'équivalent dans le milieu des spectres et des esprits, également également originaire d'Allemagne.

Fantômes familiaux...


    Esprit de corps ou fantôme métaphorique ? Certaines familles semblent hantées à vie. C'est le cas des De Winter de Manderley, dans le profondément gothique Rebecca de Daphne du Maurier, ainsi que dans son adaptation (critiquable mais néanmoins intéressante) par Netflix en 2020. 


    Dans une atmosphère très similaire mais que viendrait faire pétiller une narration de soap opera, Meurtres au Manoir, de l'excellente Willa Marsh, fait planer l'angoissante présence de fantômes vengeurs au-dessus d'un jeune couple installé dans le manoir Tudor familial.


    Dans la veine de du Maurier et de ses augustes inspirations (Dickens ou les Brontë), Le treizième conte, de Diane Setterfield, met en scène une romancière pleine de secret dont les confessions raconteront l'histoire de la famille Angelfield, comme échappée d'un conte gothique où se promèneraient de nombreux spectres. Une famille que l'on retrouve dans l'adaptation du livre par la BBC.
 
Familles criminelles...
 
    
    La monstruosité emprunte parfois des visages surprenants : sous l'apparence innocente d'un frère, d'une sœur, ou même d'un père peut se cacher le plus cruel des personnages, plus effrayant que bien des créatures cauchemardesques. Agatha Christie en sert un bel exemple avec le clan Leonides de La maison biscornue, ainsi que dans le film adapté du roman.


    Dans une atmosphère gothique chère aux esprits, la famille Blackwood de Nous avons toujours vécu au château semble dissimuler bien des secrets : deux sœurs vivant recluses dans leur manoir sur les hauteurs du village avec leur vieille oncle, sénile depuis l'empoisonnement de toute la famille à l'arsenic. Tout un programme, et une famille qu'on n'oublie pas !


    Plus sombre que toutes les familles issues de romans, les Borden, au centre d'un fait divers sanglants, ont inspiré le fascinant roman Les sœurs de Fall River. Un double meurtre resté officiellement impuni, mais qui a ouvert la porte aux nombreuses spéculations sur les dysfonctionnements d'une famille qui, dans l'intimité la plus sournoise, peuvent conduire à l'irrémédiable.
 
***
 
    Voilà pour notre tour d'horizon des familles étranges ou effrayantes que vous pouvez retrouver sur le blog. N'hésitez pas à les inscrire sur votre wish list pour cet Halloween 2022 ! Quant à nous, on revient très vite pour vous présenter de nouvelles familles qui, on n'en doute pas, vous émerveilleront autant qu'elles vous feront frissonner...