mardi 28 octobre 2014

L'indésirable - Sarah Waters

The little stranger, Vigaro Press, 2009 - Editions Denoël, 2010 (traduction par Alain Defossé) - Editions 10/18, 2011.

  Au hasard d'une urgence, Faraday, médecin de campagne, pénètre dans la propriété délabrée qui a jadis hanté ses rêves d'enfant : il y découvre une famille aux abois, loin des fastes de l'avant-guerre. Mrs Ayres, la mère, s'efforce de maintenir les apparences malgré la débâcle pour mieux cacher le chagrin qui la ronge depuis la mort de sa fille aînée. Roderick, le fils, a été grièvement blessé pendant la guerre et tente au prix de sa santé de sauver ce qui peut encore l'être. Caroline, enfin, est une jeune femme étonnante d'indépendance et de force intérieure. Touché par l'isolement qui frappe la famille et le domaine, Faraday passe de plus en plus de temps à Hundreds. Au fil de ses visites, des événements étranges se succèdent : le chien des Ayres, un animal d'ordinaire docile, provoque un grave accident, la chambre de Roderick prend feu en pleine nuit, et bientôt d'étranges graffitis parsèment les murs de la vieille demeure. Se pourrait-il qu'Hundreds Hall abrite quelque autre occupant?

« Il semblerait qu'avec cette romancière particulièrement douée, les derniers vestiges du gothique aient fini par s'écrouler. »
François Rivière, Le Figaro littéraire 


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  A l'occasion d'Halloween et pour tous ceux qui ont aimé La séance (chroniqué l'an dernier), je vous propose de découvrir cet autre roman écrit à la façon des bonnes vieilles histoires de fantômes à l'anglaise. Sarah Waters, connue et encensée pour ces nombreux ouvrages toujours riches de leur reconstitution historique (on lui doit les célèbres Caresser le velours et Du bout des doigts, tous deux adaptés pour le petit écran), s'essaye donc à un exercice de style intéressant dans la droite lignée d'Henry James et E.A.Poe.

 Couvertures des éditions originales anglaises, grands formats cartonné puis souple, et poche.

  Si L'indésirable provoquera bel et bien vos frayeurs nocturnes (je vous mets au défi de vous relever ne serait-ce que pour aller boire un verre d'eau si jamais il vous avait pris l'envie de le lire en pleine nuit, à la lueur de la lampe de chevet), il est d'un style plus mesuré que La Séance. Moins "pastiche", dirons nous ; en effet, Sarah Waters ne monte pas sa trame autours d'un enchainement de péripéties étranges et manifestations fantastiques, préférant jouer sur la mise en place d'une tension, d'une atmosphère qui se pique peu à peu de détails étranges avant de sombrer lentement dans une angoisse sourde. En cela, il s'agit d'un écrit dans la pure tradition du genre fantastique, à savoir une situation du réel perturbée par des éléments d'ordre métaphysique qui instaurent le doute chez le lecteur.

 Couvertures de l'éditions française québécoise et de l'édition poche hexagonale, chez 10/18.

  Car c'est le maitre mot de cette intrigue : le doute. Sarah Waters fait planer juste ce qu'il convient de bizarrerie pour glacer le lecteur, sans l'encombrer de ressorts scénaristiques à tire larigot ou de clichés inhérents aux histoires de fantômes. Chaque manifestation "paranormale" se déroule comme "hors-champs" de notre lecture, pour être découvert par le narrateur après coups, ou lui être rapporté des témoins directs. Alors, s'agit-il d'actes d'un esprit malin sorti de la tombe, ou de gestes prémédités d'un manipulateur dissimulé en coulisse? A moins, autre explication, que ces étranges phénomènes soient la manifestation d'un inconscient malade? La réponse tient peut-être bien dans l'ultime phrase du roman...

 Les attrayantes couvertures de quelques éditions étrangères : Tchécoslovaquie, Finlande, et Espagne.

  Enfin, ajoutons à cela que l'auteure nous régale d'une reconstitution minutieuse de l'Angleterre d'après-guerre, où les familles issues de la noblesse d'avant croulent sous la décrépitude et les dettes. La question des classes est ainsi présente en filigrane et Sarah Waters met en place un vrai jeu des relations et codes sociaux qui intensifie le réalisme du récit. Un peu comme si Le tour d'écrou se passait dans Downton Abbey!

  En bref : Certes moins palpitant qu'un roman d'horreur écrit selon les codes contemporain, ce beau pavé n'en reste pas moins une excellente histoire de fantôme à l'ancienne qui sait en même temps s'affranchir de ses inspirations. D'une main plume de maître, Sarah Water signe un thriller psycho-métaphysique glaçant tout en atmosphère, une histoire que n'aurait pas reniée Henry James lui-même.



Et pour aller plus loin...

dimanche 26 octobre 2014

Pumpkins Opening Season!

Orange is the new black, par David & Myrtille.

  Blogueurs et Blogueuses, Lecteurs et Lectrices, Epicuriens et Epicuriennes, Lapins de tous horizons,

  En ce mois d'Octobre bien avancé, il est néanmoins tant de signaler ce que le changement d'heure vient à nous rappeler. Nul besoin de calendrier pour le sentir approcher, il suffit de jeter un œil au potager : ça et là, au milieu des allées, au coeur de lianes entrelacées pointent d'inopinées cucurbitacées. Orange écarlate, jaune acidulé et autres couleurs chamarrées, aucun doute : Le temps de Jack O'Lantern est arrivé!

  La brume fait planer son opacité, le mercure s'est pris l'envie de baisser et la chaudière de se rallumer. Chaque soir semble encore plus vite tomber, au rythme croissant de chants de sorcières et d'étranges mélopées, de rires sardoniques et de parfums épicés. Le fauteuil se rapproche de la cheminée en même temps que de la bibliothèque tombent des lectures ensorcelées...

..."Halloween! Halloween! This is Halloween!
In this town we call home
Everyone hail to the pumpkin song!"

 Source : etsy.com

Au programme...

L'insoutenable légèreté des Scones (Les chroniques d'Edimbourg #5) - Alexander McCall-Smith

The unbearable lightness of scones (The 44 Scotland Street series, book 5), Polygon Books, 2008 - Editions 10/18 (traduction  de Nadège de Peganow), 2014.

  Pour un simple observateur, l'admirable ville d'Édimbourg - lieu d'élection des philosophes éclairés où l'on déguste de savoureuses pâtisseries avec le thé - peut sembler préservée des émotions fortes. Pourtant, au 44 Scotland Street, quand Matthew et Elspeth s'engagent dans l'aventure risquée du mariage, l'extravagant peintre Angus Lordie a le pressentiment d'un désastre. Irène quant à elle est sidérée d'apprendre que son fils Bertie nourrit un projet inacceptable tandis que le superficiel Bruce subit le premier refus de sa vie. Sans parler d'un énorme gangster qui arrive de Glasgow avec des cadeaux...
   Toujours aussi fantaisiste, sensible et ironique, voici de retour la joyeuse bande écossaise. Un cinquième rendez-vous à ne pas manquer au 44 Scotland Street !

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  Pas de repos pour les braves! Avoir avoir commenté les quatre premiers tomes de ces chroniques écossaises, je continue de partager avec vous les péripéties de nos truculents locataires du 44 Scotland Street! Si la fin du troisième opus avait laissé craindre l'arrêt de la série, c'est finalement le quatrième tome qui achève un cycle dans cette saga. En effet, il laisse planer un changement sans retour iminent, à savoir le départ de Pat. Si elle n'était pas à proprement parler l'héroïne du feuilleton, elle était néamoins l'un de ses personnages symboliques et celle par qui le lecteur s'était peu à peu immiscé dans le quotidien de ses voisins de palier. Aujourd'hui, Pat a quitté Edimbourg et ce cinquième tome se poursuit sans elle... la sauce prendra-t-elle malgré tout?

"Les vieux amis, comme les vieilles chaussures, sont confortables."

 Couvertures de l'édition originale britannique et de l'édition américaine.

  Eh bien oui! On réalise que l'on s'est tout autant attaché aux autres personnages (même les pires!) et on les retrouve avec le même plaisir jubilatoire. D'autant que cette fois, chacun sera soumis au changement ou même à la tentation : Domenica l’anthropologue voudra venger le vol supposé d'une de ses tasses par sa voisine tandis qu'Angus le peintre tombera tout à fait par hasard sur une toile de maître prétendue disparue, Matthew sera confronté aux joies et interrogations de sa nouvelle vie conjugale, et Bruce paiera le prix de son ego surdimensionné. Oh, et n'oublions pas Bertie qui trouve en son père un allié de choix contre le tempérament castrateur de son embourgeoisée de mère : quoi de mieux pour la faire enrager que de s'inscrire chez les Scouts?!

"Après avoir assister à une tragédie, même mineure, on recherche la compagnie de ses semblables et on redoute la solitude."

Alexander McCall Smith, l'auteur à la plume si flegmatique...

  Du palier du numéro 44 jusqu'à Drummond place, en s'arrêtant au café de Big Lou ou à la galerie d'Art de Matthew, ce nouvel opus est une fois encore rythmé de la plume vigoureuse de son auteur. Alternant commentaires piquants sur la société contemporaine et ses relations humaines avec une plume plus onirique lorsqu'il nous fait partager son amour pour l'Ecosse, McCall-Smith fait mouche une fois encore. A défaut d'avoir Pat, on s'attache encore un peu plus au personnage du petit Bertie et au regard certes plein d'innocence mais étrangement perspicace qu'il porte sur le monde actuel, analyse fine, pleine d'humour, et presque accidentellement sociologique!

"Quant aux rituel, ne trouvez-vous pas qu'ils sont le ciment de tout société? Les rituels et les principales institutions. Et quand on les fragilise, quand on déclare que le roi est nu, on découvre un grand vide. Il ne reste qu'un ensemble d'individus, tous étrangers les uns aux autres."

Illustration intérieure de l'édition originale, représentant le plan d'Edimbourg et les décors clefs de l'histoire.

En bref : Mordant sans rien perdre de sa profondeur, ce cinquième tome des Chroniques d'Edimbourg est d'une qualité égale au précédent et ce malgré les changements dans les tranches de vie des protagonistes. Aussi délectable que les scones du titre, cet opus égaillera les premières froidures automnales!

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Et pour aller plus loin...

vendredi 24 octobre 2014

Les chroniques d'Edimbourg (Intégrale 1) - Alexander McCall-Smith

 The 44 Scotland Street Series (years 2004 to 2007) - Les Chroniques d'Edimbourg (Intégrale 1), éditions 10/18, 2013, traduit de l'anglais par E.KERN : 
-44, Scotland Street, Abacus publishers, 2005 - 44 Scotland Street, éditions 10/18, 2007;
-Expresso Tales, 2005 - Edimbourg Express, éditions 10/18, 2009;
-Love over Scotland, 2006 - L'amour en kilt, éditions 10/18, 2009;
-The world acording to Bertie, Abacus publishers, 2007 - Le monde selon Bertille, éditions 10/18, 2013.

  Vous aimez les kilts, les chassés-croisés amoureux et la vie faussement tranquille des quartiers bohèmes ? Vous avez frappé à la bonne porte ! Entre les tergiversations sentimentales de Pat, les fantaisies de la doyenne MacDonald, ou la lutte précoce du petit surdoué, Bertie, pour s'émanciper d'une mère un peu timbrée, il y a bien du grabuge au 44 Scotland Street ! Chroniques croustillantes sur fond de satire sociale, la saga souffle sur Édimbourg un vent d'humour et de tendresse. Ce qui est sûr, c'est que les habitants bobos de McCall Smith n'ont pas fini de faire parler d'eux...

 « Une savoureuse comédie humaine pleine d'allant et d'humour, dans laquelle chacun reconnaîtra ses propres ridicules. »
(Jeanne de Ménibus - Madame Figaro)

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  Voilà une série dont je tenais à vous parler depuis bien longtemps, parce qu'elle fait partie de ces sagas littéraires qui accompagnent un lecteur dans la durée et laissent en lui une trace indélébile. Initialement publié sous la forme de mini-épisodes quotidiens dans le périodique écossais The Scotsman avant d'être compilé en romans, ce feuilleton se veut un pendant anglo-saxon aux célèbres Chroniques de San Francisco (Tales of the City) d'A.MAUPIN. Cependant, ici, on oublie le Golden Gate et les tramways pour suivre le quotidien d'un immeuble au cœur d'une Édimbourg pittoresque et de ses locataires hauts en couleurs.

"Les gens courageux ont rarement d'imagination, vous ne croyez pas?"
 "C'était la plus classique des angoisses en société : être surpris sans le savoir par la personne dont on est en train de parler en mal."

"Si Proust avait dû travailler pour gagner sa croûte il n'aurait jamais pu écrire A la recherche du temps perdu"

 "Il ne servait à rien de cultiver l'amitié d'une personne avec laquelle on éprouvait le besoin impérieux de meubler le silence"

(44 Scotland Street)

 Couvertures des éditions originales des 4 premier tomes.

  S'il est davantage connu pour ses séries policières (Les enquêtes de Mma Ramotswe et la saga du Club des philosophes amateurs), A.McCall-Smith fait mouche avec ce roman-feuilleton so'british. L'histoire débute avec la jeune et discrète Pat, qui s'installe en colocation au 44 Scotland Street après une année difficile passée en Australie. Par l'intermédiaire de cette attachante protagoniste, la narration s'étend peu à peu à tous les étages et appartements de l'immeuble, nous faisant découvrir la vie intime et domestique de chaque locataire : de Doménica, l'anthropologue à la retraite altruiste et observatrice à Bertie, l'enfant surdoué étouffé par une mère castratrice et envahissante, en passant par la contemplatif Angus Lordie et son chien presque humain, ou encore le narcissique Bruce. Petits travers humains, chassés-croisés sentimentaux, satire sociale... d'une plume vive et ironique mais aussi profonde et bienveillante, l'auteur place tout le flegme britannique dans une écriture profondément atypique et inimitable. Si les situations cocasses à hurler de rire sont parfois tirées par les cheveux, le vécu et les personnages sont d'un tel réalisme qu'ils nous renvoie forcément à nous-même, et nous invite à de profondes réflexions sur la nature humaine, mais avec la douceur qu'un nuage de lait apporte à un thé noir bien fort.

"Elle devait partager sa joie, car elle savait qu'une joie non partagée n'était qu'une demi-émotion tout comme le chagrin et la perte, affrontés seul, se révélaient deux fois plus durs à supporter."

"Le déni est un morceau de scotch qui ne colle pas bien."

"amor furor brevis est : l'amour (comme la colère) est une aliénation passagère. Une observation très prosaïque, mais qui, comme beaucoup d'autres, se révélait juste. Et l'on aurait pu ajouter : si l'amour est aliénation, il est aussi désolation et parfois même dévastation" 

(Edimbourg Express)

Couvertures, autrement toutes aussi charmantes, des éditions françaises.

  Également une superbe déclaration d’amour à l’Écosse, ces chroniques nous font découvrir avec un onirisme pétillant la ville d’Édimbourg et sa vie culturelle : on se laisse prendre par la main au fil des anecdotes historiques et des adresses véridiques qui deviennent autant de décors à l'histoire. Les péripéties proprement addictives instaurent, au rythme d'un tome par rentrée de Septembre, un sentiment agréable de familiarité : on trépigne d'impatience à l'approche du nouvel opus, pressé de retrouver les habitants du 44 Scotland Street comme une bande d'amis qui nous aurait donné rendez-vous. Pour ma part, cette série découverte par hasard est un concentré d'anti-crise, un remède anti-déprime que j'accueille comme une réelle bulle de fraîcheur à chaque début d'Automne un peu triste ; cet ouvrage intégral est donc l'occasion de (re)découvrir les 4 premiers tomes en une seule fois, quitte à risquer l'overdose de jubilation!

"Savoir accepter les cadeaux est très important, voyez-vous. En réalité, c'est tout un art, un art que la plupart d'entre nous ne se donnent pas la peine de cultiver. Nous pensons qu'il faut apprendre à donner, mais nous oublions qu'il est tout aussi important de recevoir. Cela se révèle parfois plus difficile qu'offrir."

 "La tolérance n'est pas une excuse pour laisser les choses dégénérer. La tolérance signifie que les gens peuvent faire tout et n'importe quoi."

(L'amour en kilt)

Edimbourg et quelques adresses du roman : Le Crumbland Bar, ou encore l"épicerie italienne Valvonna & Crolla...

En bref : Personnages charismatiques et atypiques, chassé-croisé sociologique et ironique au cœur de l’Écosse contemporaine, plume enlevée et flegmatique... Ces chroniques aussi incisives que profondes se veulent un feuilleton addictif et inimitable au parfum de chardon et au goût salé de shortbreads, véritable lecture anti-crise qui se savoure sans modération.

 "Parce qu'on a besoin de croire en quelque chose, soupira-t-elle enfin. Sinon, la vie n'a pas d'intérêt. On peut croire en n'importe quoi, tu sais. En l'art, en la musique, en Dieu. Le tout, c'est d'avoir un truc." 

 "Il y a deux mondes différents : celui des adultes et celui qui est au-dessous, là où vivent les garçons et les filles. Je ne pense pas que les adultes sachent vraiment ce qui se passe dans notre monde à nous. "

(Le monde selon Bertie) 


Et pour aller plus loin:

vendredi 10 octobre 2014

Les recettes du bonheur (The Hundred-Foot Journey) - Un film de Lass Hallström


Les recettes du bonheur (the Hundred-foot journey)
Un film de L.Hallström d'après le livre de R.C.Morais, co-produit par O.Winfrey et S.Spielberg (sorti le 10 Septembre 2014).
Avec: Helen Mirren, Om Puri, Manish Dayal, Charlotte Lebon, Michel Leblanc...

  Hassan Kadam a un don inné pour la cuisine : il possède le fameux « goût absolu »... Emigrant d’Inde avec sa famille, il s'installe dans le sud de la France, dans le paisible petit village de Saint-Antonin-Noble-Val où il projette d'ouvrir un restaurant indien, la Maison Mumbai. Mais c’est sans compter sur Madame Mallory qui, propriétaire hautaine et chef du célèbre restaurant étoilé au Michelin Le Saule Pleureur, décide alors de lui mener d'une guerre culturelle et culinaire, sans pitié...

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  Après avoir littéralement dévoré et chroniqué le roman original de R.C.Morais Le voyage de Cent pas (réédité sous le titre attribué au film, Les recettes du bonheur), votre humble serviteur, accompagné de son épicurienne Cousine Marie, fonçait déjà dans les salles obscures pour se délecter de l'adaptation cinématographique. Le paquet a tout d'alléchant : co-produit par Oprah Winfrey et Steven Spielberg eux-mêmes (leur dernière collaboration remonte au renommé La couleur pourpre), ces Recettes du bonheurs, en dépit d'un nouveau titre un peu trop simpliste, présente une affiche évoquant volontairement le visuel de La Couleur des sentiments et tablant sur le même succès. Alors, verdict?



  On devait déjà à Hallström l'adaptation du très gourmand Chocolat de J.Harris, roman Ô combien picaresque dans lequel une jeune femme mystérieuse et secrète ouvre une chocolaterie en plein Carême, s'attirant les foudres du prêtre et secouant joyeusement un village renfermé sur ses traditions passéistes. L'histoire originale avait subit de nombreuses modifications pour sa transposition filmique, donnant un résultat qui tenait à la fois de la réalisation parfaite en tout point pour certains ( j'en veux pour preuves les nominations aux Oscars, dont celui du meilleur film) et de la trahison pour d'autres (les trop-amoureux du romans ou encore les nombreux détracteurs d'Hallström, le réalisateur ne faisant semble-t-il pas l'unanimité dans le milieu). Bref, on peut faire une constatation similaire de cette adaptation de Morais. En effet, des premières petites modifications qui surviennent ça et là dans l'histoire, on passe rapidement à une refonte du matériau original par bien des aspects. Ainsi, le réalisateur se concentre essentiellement sur la relation entre Hassan et Mrs Mallory et en fait le point central de son film (alors que le livre commence bien avant pour se finir bien plus loin après). Si certains crieront au scandale, d'autres, comme moi, y trouveront très certainement leur compte en ce qu'Hallström réinterprète à sa sauce (épicée) l’œuvre initiale pour nous laisser ce qu'il faut de fidélité et ce qui surprendra de nouveauté. Loin d'être convenue, cette transposition est donc dans la lignée des plats d'Hassan lui-même lorsqu'il revisite d'un assaisonnement indien une bonne vieille recette franco-française,  sans la dénaturer!


  On passe donc vite sur le changement de lieu (le Jura devenant le Sud de la France), les quelques inversions de personnages ou sous-intrigues effacées pour le scénario, et on profite avec une gourmandise coupable de la mise en scène. Pourquoi coupable? Il faut reconnaître qu'Hallström nous sert une vision très stéréotypée de la France,  qui apparait ici sous ses meilleurs airs de carte postale rétro ou comme échappée d'une vignette d'un vieux Tintin. Les ruelles pavées et devantures anciennes (on se croirait presque retourné dans Chocolat), les tenues pleines de sobriété de certains personnages (élégance naturelle de vieilles chemises, blouses en toile et tabliers usagers qui fleurent bon la cuisine de grand-maman), l'omniprésence du trio pain/vin/fromage... tout respire une authenticité reconstituée qu'on ne trouvera cependant jamais réellement de nos jours mais qui, pour autant, satisfera entièrement les amoureux de parfums traditionnels et nostalgiques d'un certain âge d'or. Disons le carrément : on s'autorise à se délecter du cliché.

   D'autant que ce cadre à la fois sobre, naturel et enchanteur se prête d'autant plus au message de simplicité également véhiculé par le livre, tout en mettant en relief l'univers culinaire qui se fait à chaque minute une réelle explosion visuelle : de la couleur des oursins à la création d'une sauce béchamel, en passant par la confection d'une omelette que viennent relever quelques épices, chaque scène mettant à l'honneur la gastronomie est une ode à la cuisine. A la façon de Chocolat, Les recettes du bonheur parvient à exhaler tous nos sens : on pourrait presque humer les effluves qui s'échappent du Tandoor et sentir le picotement du curry sur notre langue. Tout comme dans le livre, mais ici servi par une explosion de couleurs et de musiques, on retrouve aussi l'éloge de la tolérance et de l'altruisme, symbolisés dans l'alliance tant humaine que culinaire des cultures française et indienne.


  Enfin, tâchons de rendre un hommage au casting, impeccable. Helen Mirren est fidèle à sa perfection et sa classe naturelle (*aaahh*, Elisabeth I! *_*) : son jeu d'apparence froid laisse peu à peu transparaître de multiples émotions, et évoque autant une sorte de Miranda Priestly culinaire que le personnage incarné par Catherine Frot dans Les saveurs du Palais. Manish Dayal (Hassan), nouveau dans le paysage cinématographique, sert quant à lui un jeu d'une grande profondeur, tout en candeur et en expressions, qui parvient à nous transmettre une myriade de sentiments. Petite mention spéciale à Charlotte Lebon, ancienne Miss Météo de canal+ et à qui je ne soupçonnais pas un tel talent : spontanée, fraîche et débordante d'un entrain pétillant, elle fait montre d'une prestation qui m'a renvoyé à Audrey Tautou (jusque dans son fond de voix et à ses accents légèrement graves). Enfin, si j'ai été un peu moins convaincu par l'interprète du patriarche indien (mais peut-être le doublage y est-il aussi pour quelque chose?), les autres second rôles (dont des apparitions françaises qui valent le coup d’œil!) sonnent tous très justes.


En bref: Jugé trop mièvre et trop plat par la critique américaine, cette adaptation du Voyage de cent pas m'a, pour ma part, entièrement convaincu. Mêlant fidélité et réinterprétation, Hallström signe ici une transposition à laquelle les plus tatillons reprocheront ses bon sentiments et son visuel de carte postal, deux points qui raviront en revanche les amateurs de plaisirs simple et altruistes dans l'âme. Alors on oublie les critiques et on savoure avec délectation cette explosion de saveurs et d'émotions.


Pour aller plus loin:

mardi 30 septembre 2014

Le grimoire d'Arkandias (La trilogie d'Arkandias #1) - Eric Boisset

Éditions Magnard jeunesse (collection "les fantastiques), 1996, 1998 - Éditions Magnard (collection scolaire "Classiques & Contemporains"), 2001 - Éditions Magnard Jeunesse (collection "tipik junior"), 2004, 2008 - Éditions France Loisirs (collection "Graffiti fantastique"), 2004 - Éditions Magnard jeunesse (revue et corrigée par l'auteur), 2013, 2014.


  Théophile Amoretti a 12 ans. Il aime passionnément la lecture et passe ses mercredis à la bibliothèque. Par le plus grand des hasards, il découvre, un jour, un grimoire, intitulé Leçons pratiques de magie rouge. En le feuilletant, il tombe sur une note oubliée entre deux pages. Stupeur ! Cette note indique comment devenir invisible. Aidé de son ami Bonaventure, il déploie des trésors d'ingéniosité pour se procurer un œuf punais et un dé à coudre de sang de poule noire... Mais un inconnu les suit : le mystérieux Agénor Arkandias

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  Avoir avoir entamé la pétulante Trilogie des Charmettes du même Eric Boisset, je vous propose de découvrir aujourd'hui la saga qui l'a fait connaître : La Trilogie d'Arkandias. Publié en 1996, ce premier tome avait alors rencontré un réel succès et s'était présenté, bien avant la vague fantastique Harry Potter, comme un précurseur du genre. Aujourd'hui étudié au programme scolaire d’œuvres contemporaines de certaines classes, Le Grimoire d'Arkandias revient aujourd'hui sur le devant de la scène avec une adaptation au cinéma français. Là encore, le 7ème Art hexagonal frappe fort en s'essayant à un genre cinématographique davantage réservé aux productions anglo-saxonnes, une bonne excuse pour (re)découvrir le livre d'origine (D'autant que la réédition actuelle bénéficie d'un texte revu et corrigé par l'auteur lui-même!).

Première édition française chez Magnard et édition parue chez France-Loisirs.

  Orphelin de père, le discret et sensible Théophile vit seul avec sa mère. Il y mène un quotidien tout en simplicité, entre la vie au collège, sa passion sans fin pour la lecture, et les jeux avec son meilleur ami de toujours, Bonaventure le casse-cou. Lorsque le jeune garçon tombe sur un ancien grimoire de sorcellerie à la bibliothèque qu'il fréquente assidument, lui et son camarade se mettent en tête de confectionner une bague qui donne le don d'invisibilité! Mais ce qu'ils ne prennent que pour un banal amusement tourne vite au vinaigre : alors qu'ils collectent les ingrédients du sortilège, un mystérieux individu du nom d'Arkandias, lui aussi en quête du sort, se manifeste et les prévient des dangers d'une telle entreprise quand on ne s'y connait pas en magie! Aussi, quand le sort tourne mal, Théo et Bonaventure n'ont plus qu'à s'en remettre à l'inquiétant Arkandias pour les tirer de ce mauvais pas... Ils entrent alors dans l'univers incroyable de l'alchimie...

Réédition parue chez Magnard dans la collection "Tipik",
 et couverture alternative de l'édition revue par l'auteur actuellement disponible.

  D'un ton certes moins vif et piquant que sa Trilogie des Charmettes, ce Grimoire d'Arkandias semble aussi s'adresser à un lectorat légèrement plus jeunes ; pour autant, la plume d'E.Boisset est toujours de cette finesse et de cette qualité si caractéristiques, un style impeccable et fluide d'un bout à l'autre qui remportera l'adhésion même des plus réfractaires à la lecture!
  Au centre d'une histoire fantaisiste mêlant genre fantastique et enquête, Boisset dresse des personnages attachants : du jeune héros discret débordant d'imagination (dont la passion pour la lecture et les visites à la bibliothèque évoque Mathilda de R.Dahl) ou son camarade martiniquais, au tempérament peu farouche, issu d'une famille d'immigrés (dont l'audace et la personnalité évoquent le fidèle Salim de la saga d'Ewilan de P.Bottero, que j'ai d'ailleurs souvent classé dans la même veine d'auteurs talentueux que Boisset), chaque jeune lecteur pourra trouver à se reconnaître et adhérer à cette variation contemporaine de L'apprenti sorcier. Quant au charismatique Arkandias, dont on ignore les vraies motivations, il apporte une touche plus sombre et délicieusement énigmatique qui n'est pas sans faire penser à un Severus Rogue avant l'heure!

Affiche du film adapté de la trilogie.

  Avec sa fin en suspens, ce roman se présente comme un chapitre introducteur à d'alléchantes péripéties : on a hâte de découvrir la suite de la trilogie et on trépigne d'impatience à l'idée du film, sur les écrans le 22 Octobre prochain!

Bande-annonce du film, sur nos écrans le 22octobre prochain.

  En bref : Entre éléments fantastico-terrifiants et humoristiques, Boisset signe là un roman original qui se veut précurseur du genre, au succès et à la qualité jamais démentis depuis plus de dix ans! En mettant en scène des personnages simples et attachants au centre d'une aventure énigmatique explorant le milieu de l'alchimie, l'auteur captive le jeune lecteur d'un bout à l'autre en le régalant de son imagination sans failles et de son style irréprochable. Une réussite livresque à (re)découvrir!

Et pour aller plus loin...

vendredi 12 septembre 2014

Les recettes du Bonheur (Le voyage de cent pas) - Richard C.Morais

The Hundred-foot journey, Scribners, 2008, 2011, 2011, 2014 - Le voyage de cent pas, éditions Clamann-Levy, 2011 - Les recettes du bonheur, éditions Le Livre de Poche, 2014.

  Né au-dessus du petit restaurant de son grand-père à Bombay, Hassan Haji grandit dans les senteurs de curry, entre les promenades dans les marchés aux épices et l'initiation à la bonne chère en compagnie de sa mère. Mais une tragédie pousse les siens à l'exil. Direction l'Angleterre, d'abord, et, par la force des choses, la France. Plus précisément Lumière, un petit village du Jura, où la famille Haji ouvre une gargote en face de l’auberge du Saule pleureur, propriété de Mme Mallory, chef émérite. Une guerre culturelle et culinaire s'ensuit, qui ne prendra fin que lorsque Mme Mallory, résignée, acceptera de reconnaître le talent du jeune Indien et le prendra sous son aile. Pour Hassan, c’est le début d’une initiation et du chemin qui le mènera à Paris vers de nouvelles aventures... Un roman picaresque plein de saveurs et de parfums, mais aussi une réflexion sur l’immigration et les différences.

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"Quelle chose puissante que le destin. On ne peut pas lui échapper. Jamais."

  Les recettes du bonheurs, un titre simpliste mais une sortie cinéma franco-américaine qui fait le buzz : produit par Spielberg lui-même et Oprah Winfrey, réalisé par L.Hallström (Le chocolat), et mettant en vedette Helen Mirren en cuisinière étoilée au Michelin ? Voilà un film gourmand qui ne peut que retenir l'attention! Et plus encore, quand on apprend qu'il est adapté d'un best-seller, on n'hésite pas et on s'offre le livre original (initialement publié sous le titre Le Voyage de cent pas) pour se faire patienter jusqu'à la première projection en salle!

"La joie que je ressentis avait la saveur d'une religieuse à la crème dans laquelle on mort à pleine dent."

 Couvertures des très colorées éditions originales américaines successives, grands formats et poche.

"Sa voix, que le vent emportait jusqu'à moi, évoquait les fruits rouges à la crème."

  Préférez d'ailleurs le titre original : il exprime à merveille le cheminement du personnage principal, Hassan Haji. Le garçon, issu d'une vaste famille musulmane installée à Bombay, grandit au milieu des parfums et des saveurs du restaurant de son grand-père ; dès lors, cet univers culinaire se fait symbole d'un voyage tant géographique qu'initiatique. Le racisme et les émeutes conduisant à l'émigration, la famille Haji part se réfugier en Angleterre puis en France où, une fois arrivée dans le massif jurassien, elle ouvre une cantine indienne dans un ancien manoir délabré. Problème? De l'autre côté de la rue se trouve Le Saule Pleureur, grand restaurant gastronomique étoilé au Michelin, tenu par la revêche Mrs Mallory, qui voit d'un très mauvais œil l'arrivée de ces étrangers. Bientôt cependant, l'intolérance de la cuisinière cède la place à l'évidence : Hassan a un réel don pour la cuisine, ce sixième sens qui fait les grands chefs et qui ne demande qu'à éclore. Mrs Mallory s'ouvre alors au jeune garçon et le prend sous son aile pour lui enseigner son savoir et faire de lui un cuisinier de renom.

"Un gastronome est un gentleman qui possède le talent et le courage de continuer à manger même quand il n'a plus faim."

 Couvertures de la première édition française (sous le titre initial Le voyage de cent pas)
 et des éditions espagnole et allemande.

"Seul un génie était capable d'abandonner tout effet ostensiblement artistique et dramatique pour ne laisser que les ingrédients les plus simples et les plus purs dans l'assiette."

  Véritable bulle d'humanité et de fraîcheur, ce roman positiviste sans jamais être simpliste est une merveille, un concentré de bonheur et de lumière. Traversé d'un bout à l'autre de saveurs et de parfums au croisement de la cuisine orientale et des vieilles recettes traditionnelles françaises, ce "voyage de cent pas" se parcourt le sourire aux lèvres, mieux, il se déguste avec lenteur et patience à la façon de l'enseignement philosophique et profondément humain qu'il nous transmet. Loin de toute fioriture, le roman de Morais brille de sobriété et de simplicité : le texte, limpide, n'en touche que davantage le lecteur de son message de tolérance et de solidarité tout en nous emportant dans un tourbillon épicurien au carrefour des cultures.

"S'il est nécessaire d'évoluer avec son temps, il faut veiller à se renouveler sans se renier. Changer pour changer - sans ancrage - n'a aucun sens, aucune valeur. Cela ne servira qu'à vous égarer davantage."

Bande-annonce du film, actuellement dans les salles.

En bref: Une ode picaresque et altruiste à l'existence, un cheminement initiatique gourmand servi par un texte d'une grande élégance et d'une belle sobriété. Un petit bijou qui réveille nos papilles de lecteur de ses notes épicées et de ses réflexions profondes. A lire de toute urgence avant de voir son adaptation au cinéma!

Et pour aller plus loin...