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jeudi 2 juillet 2026

Les Ensorceleuses - Alice Hoffman.

Practical Magic
, Putnam Adult, 1995 - Drôles de meurtres en Famille, Éditions Flammarion (trad. de M.O. Fortier-Masek), 1996 - Les Ensorceleuses, Éditions Flammarion, 1999 - Editions J'ai lu, 1999 - Les Ensorceleuses, Éditions du Seuil, label Verso (trad. de F. Le Roy), 2026.

    Depuis plus de deux siècles, les femmes Owens portent le poids d’une rumeur tenace : dans leur petite ville du Massachusetts, on les tient responsables de tout ce qui tourne mal. Gillian et Sally ont grandi avec cette réputation. Trop libres, trop différentes, entourées d’un parfum de magie que les autres redoutent, elles ont toujours été mises à l’écart.
    Leur seule envie : fuir. Alors Sally se marie, et Gillian disparaît. Mais on n’échappe ni à ses racines ni aux liens du sang.
    Les années passent, jusqu’au jour où un drame les ramène l’une à l’autre, comme guidées par une force invisible. Car malgré les silences, les blessures et les choix qui les ont éloignées, un lien indestructible, presque surnaturel, demeure entre les deux sœurs.
 
Le roman culte qui a inspiré le film tout aussi culte Les Ensorceleuses, avec Sandra Bullock et Nicole Kidman (1999).
 
***
 
    Il y a des univers auxquels on revient toujours – ou qu'on ne quitte jamais, c'est selon. Practical Magic est de ceux-là. Ceux qui nous connaissent et qui nous suivent de longue date le savent : on a parlé de nombreuses fois du roman (dans sa première traduction ICI), du film (ICI), ou encore des suites et des préquels qui leur ont succédé (à vous de retrouver les articles correspondants). On a même reproduit une grande partie des recettes croisées au détour des pages, dans l'idée de goûter encore un peu plus à cet univers, en bon bovaryste que nous sommes.
 

    Pour tous, Les Ensorceleuses, c'est cette comédie fantastique inclassable et un peu bizarre des années 90 : à l'aube de leur succès, l'incandescente Nicole Kidman et la douce Sandra Bullock y campaient les sœurs Owens, maudites en amour depuis que celui-là entraîne immanquablement la mort des hommes qu'elles ont la faiblesse d'aimer. On se souvient de leurs tantes un peu fantasques, fagotées comme des Mary Poppins qui écouteraient du Stevie Nicks. On se souvient de leur maison – et quelle maison ! On se souvient de la margarita de minuit. On se souvient de cet homme qu'elles empoisonnent, transportent en Oldsmobile et enterrent sous le rosier du jardin, et dont les bottes sortent de terre comme pour les narguer. A la fois malicieux, drôle, macabre et parfois même émouvant, ce cocktail de saveurs qui avait fait un flop à sa sortie a eu l'excellente idée de devenir culte avec le temps.
 

    Mais qui savait que le film était tiré d'un livre, qui plus est best-seller aux États-Unis ? Qui savait, alors que toute la communauté instagram s'emballe déjà derrière le trope "cosy fantasy", que le roman se réclamait de ce registre bien particulier qu'est le magic realism (lequel n'est, désolé de vous décevoir, ni cosy, ni fantasy) ? Qui savait que cette histoire, loin d'être une comédie, était une puissante évocation des croyances, superstitions, et du pouvoir qu'on leur accorde, le tout entrecoupé de réflexions sur le deuil, la transmission et l'amour ? En vérité assez éloigné de son adaptation, le matériau littéraire d'origine n'en est pas moins fascinant.
 

    Alice Hoffman, conteuse au sens unique de la narration, parvient à nous faire croire à cette tension persistante entre l'âpreté de l'existence d'un côté et l'étincelle d'étrangeté qui s'y glisse parfois de l'autre. Elle nous confronte à toutes les formes de rupture que l'on peut connaitre dans une vie et à leur caractère inéluctable, tout en rendant réels, palpables – oserions-nous dire crédibles ? – les signes du destin qui se lisent dans le vol des moineaux et dans les différentes phases de la lune. Pour ce faire, elle n'hésite pas à malmener ses personnages et, même, à nous les rendre antipathiques par instant si cela les rend aussi plus vrais. Contrairement à ce que le film de 1998 pourrait laisser croire, Alice Hoffman ne cherche pas à nous servir un univers séduisant, convenu et rassurant – non, une fois encore, rien ici n'est cosy, rien n'y est simple. Elle s'amuse même à nous mettre mal à l'aise et à nous déstabiliser quand cela lui chante. A sa manière, l'ouvrage n'en est que plus réussi : il est de ceux, pour citer le poète, qui mordent et qui piquent. De ceux qui se laissent apprécier pour peu qu'on ne refuse pas d'être un peu remué.
 

    Ce conte noir et baroque est ici servi dans une toute nouvelle traduction de Fabien Le Roy, qui parvient à restituer la langue ensorcelante de la romancière américaine tout en dynamisant les dialogues et en leur insufflant l'énergie et la modernité dont ils avaient besoin. On regrette peut-être quelques confusions ici ou là (l'horloge de la mort, nom vernaculaire de la vrillette, dont la légende dit que le son caractéristique annonce la mort de l'être aimé, est ici devenue un "gros coléoptère"), mais c'est probablement pinailler.  Ne nous en voulez pas trop : on l'a tellement lu et relu, ce texte, qu'on en connait des passages entiers par cœur, en anglais comme en français. Eh oui, Practical Magic, c'est un peu notre livre totem, un texte jusque-là méconnu qu'on aimait chérir secrètement. A partir de ce jour, il nous appartiendra certainement un peu moins, mais réjouissons-nous qu'il puisse être enfin redécouvert.
 

En bref : Bien plus sombre que l'adaptation qui l'a fait connaître, le roman original des Ensorceleuses est un pur produit de réalisme magique : le cœur y balance entre superstition et conviction, hasard et destin, fantômes et mirages. Le style, impeccable, saisit le lecteur par son pouvoir d'évocation, preuve s'il en est que derrière un film de pop culture se cache parfois une très belle œuvre de littérature, à la fois complexe et surprenante.
 
 
Merci à Verso pour cette lecture ! 

dimanche 28 juin 2026

House of windows - John Langan.

Night Shade Books, 2009 - Editions J'ai Lu (trad. de T. Eliroff), 2025.
 
 
    « Tout le monde me demande ce qui, selon moi, est arrivé à Roger, disait Veronica Croydon, et si je ne donne pas de réponse immédiate, on s’empresse de m’en proposer une. Mais personne ne comprendrait. Enfin, personne ne me croirait. Reste un peu, et je vais te dire ce qui s’est passé. »

    La disparition de Roger Croydon, éminent universitaire spécialiste de Dickens, attise toutes les curiosités. Un mystère qui mène inexorablement à la demeure du couple, Belvedere House, et à son armée de fenêtres, baignées de lueurs étranges…
 
***
 
 
    On avait repéré il y a quelque temps déjà The Fisherman, second roman de l'auteur – mais publié en premier dans l'Hexagone – à la couverture argentée qui évoquait les superbes éditions françaises de la saga Blackwater de Michael McDowell. La ressemblance n'était certainement pas un hasard, tant les deux romanciers sont souvent comparés l'un avec l'autre, ou du moins évoqués comme se situant dans une même mouvance littéraire. C'est avec le premier roman de l'auteur – mais donc publié en deuxième en France, si vous suivez – que l'on décidait de découvrir John Langan. Il faut dire que la thématique de la maison dans le roman d'horreur (mais aussi dans la littérature en général) nous a toujours fascinés : de La maison hantée de Shirley Jackson à la maison vivante de Le blanc va aux sorcières d'Helen Oyeyemi en passant par la maison labyrinthe de La maison des feuilles de Mark Z. Danielewski, il nous est impossible de refuser une histoire ou la maison tient le rôle principal.
 
 
"— Je ne veux pas que vous vous mépreniez sur mes paroles, mais les morts sont terrifiants. Je ne parle pas de draps blancs qui flottent tout seuls. Je parle de deuils qui s'imposent à nous. Ils sont avides. Il sont toujours affamés. Ils prennent tout ce que vous avez à leur donner, et ça ne suffit pas. Ça ne suffira jamais (...). Vous ne pouvez pas rendre les morts heureux. Il est impossible de parvenir à une quelconque compréhension mystique des défunts. Cela n'arrive que dans les films et dans les mauvais livres d'ésotérisme. Pardon de vous parler de métaphore, mais j'espère être claire. Vous devez laisser les morts où ils sont et vous occuper de votre vie.
— Et si les morts refusent que vous le fassiez ?
— C'est pour ça que nous avons la thérapie.

    Mais ici, ce rôle reste difficile à cerner et cette "maison aux fenêtres" joue à cache-cache avec le lecteur : en cela, House of Windows est de ces lectures qui se méritent et qui demandent des efforts tant de concentration que de persévérance – tenons-en pour preuve les avis mitigés que l'on peut lire sur internet de part et d'autre de l'Atlantique, en parallèle d'une presse littéraire qui encense l'ouvrage. Nous avons depuis longtemps la certitude que c'est dans les livres qui ne font pas l'unanimité que l'on déniche des pépites : ceux qui font consensus nous paraissent le plus souvent prévisibles, convenus et plats, au mieux tout juste "sympathiques". Dans sa préface, l'auteur raconte la genèse du roman et les longues heures d'insomnie passées dans la buanderie de sa minuscule maison à écrire cette histoire, tout d'abord une novella dont la densité n'a eu de cesse de croître pour devenir ce très joli pavé de près de 600 pages ; un texte qui, avant les lecteurs, a laissé de nombreuses maisons d'édition perplexes. Et pour cause, comme il le dit si bien, les éditeurs de fantastique le trouvait trop littéraire, et les éditeurs littéraires, trop fantastique. Il est vrai qu'on pourrait s'imaginer avoir affaire à de la littérature de gare ou une sorte de série B (de qualité, mais une série B quand même), bref, un livre horrifique réussi mais oubliable. Il n'en est rien : il suffit de quelques pages pour comprendre qu'on tient là une véritable œuvre de littérature, bien plus complexe qu'il n'y paraît.
 
 Trailer diffusé en France pour la sortie du roman.
 
"C'était même carrément étrange – une de ces occasions où tu te sens frôler des puissances et des intentions plus grandes que les tiennes. Ce n'était pas tant que la vie imite l'art, plutôt que la vie et l'art convergent tous les deux vers une troisième chose – je ne sais pas comment l'appeler.
 
    Histoire dans l'histoire (à la façon des récits de fantômes d'antan, ce qui est évidemment loin d'être anodin), House of windows commence à travers les yeux d'un jeune universitaire qui passe un séjour entre collègues dans une maison du cap Cod. Avec eux se trouve Veronica Croydon, jeune veuve de Roger Croydon, éminent professeur spécialiste de Dickens qui avait choisi sa seconde épouse parmi ses étudiantes – une amourette que personne ne se serait imaginé prendre au sérieux si la relation, au lieu de s'arrêter à un soir, ne s'était poursuivie jusqu'au mariage. Mystérieusement disparu quelque temps plus tôt, Roger Croydon a laissé derrière lui de nombreuses questions et un voile de mystère qui refuse de se dissiper. Alors quand Véronica propose au narrateur de lui confier ce qui, selon elle, est arrivé à Roger, il est impossible pour le jeune homme, par ailleurs lui-même féru de littérature, de refuser ce qu'elle s'apprête à lui confier : une histoire. Veronica prend alors les rênes de la narration, en commençant par le début : sa rencontre avec Roger, leur mariage, les regards en coin, les jalousies, les rumeurs et, surtout, les nombreuses tensions avec Ted, fils unique de Roger, parti combattre en Irak et mort au champ d'honneur. D'après Veronica, c'est à partir de là que Roger est vraiment mort. C'est à partir de là que les événements étranges se sont succédé. C'est à partir de là que la maison qu'ils habitaient, splendide demeure historique, est devenue le théâtre d'incidents défiant l'entendement. Tandis que Roger voulait se convaincre que son fils cherchait à communiquer avec lui depuis l'au-delà, sombrant dans les théories les plus abracadabrantesques, Veronica avait décidé de méditer la question à l'inverse : et s'il s'agissait plutôt d'assouvir une vengeance ? Et si la maison, pour quelque raison occulte que ce soit, était le réceptacle parfait pour faire payer à Roger ce que seule Veronica savait ? Car peu de temps avant la mort de Ted, elle avait vu Roger renier son fils dans une confrontation à la violence inouïe. Alors Veronica enquête, questionne, investigue... d'autant qu'elle est la seule victime des attaques spectrales de la maison et l'unique témoin de ces étranges changements de paysages qui semblent s'opérer par-delà ses fenêtres...
 
 John Langan
 
"Je ne pouvais pas m'empêcher que ça devait être formidable de s'identifier à un auteur au point que son œuvre devient une sorte de foyer. Enfin, jusqu'à ce que les murs se rapprochent, que les fenêtres se couvrent de sang et que tu te retrouves dans une autre histoire que celle que tu avais prévue."
 
    Ouvrage inclassable dans lequel on se perd comme dans un labyrinthe aux multiples passages secrets et double-fonds, House of Windows est un texte particulièrement déstabilisant. Ne donnant jamais de solution trop rapidement (ni de solution tout court, d'ailleurs), le livre contraint le lecteur à poursuivre, encore et encore, sa progression erratique dans les méandres de cette maison aux surprises plus déroutantes les unes que les autres. Réduire le livre de John Langan à une histoire de maison hantée serait limiter le roman à un motif archétypal qu'il dépasse de très loin, même si c'est au profit d'un enchevêtrement historico-artistico-occulto-psychologico-littéraire aussi confusant que séduisant. Pour apprécier House of windows, il faut accepter de ne pas avoir le contrôle et, tout comme le personnage de Veronica, de suivre les multiples pistes possibles (à défaut du plausible) pour tenter de comprendre les apparitions (ou les dissociations) à l'oeuvre.
 

 "Nous essayons continuellement d'inventer un récit qui donne du sens à nos vies. A l'époque, j'avais perçu cette affirmation comme une platitude de plus, mais depuis quelques semaines, je ne cessais d'y revenir. C'est la base de la psychanalyse, non ? Au lieu d'appeler cela "guérison par la parole", on ferait mieux de parler de "guérison par la narration". Dickens tente d'accepter les traumatismes de son enfance et ses ambivalences adultes en les écrivant encore et encore. Hawthorne essaie de s'affranchir  de son héritage puritain dans la plupart de ses nouvelles. Chaque fois qu'il t'arrive quelque chose – quelque chose de grave –, tu crées une histoire pour l'appréhender, le définir, sinon le contenir. C'était exactement ce que j'avais fait – simplement, là où des gens imaginaient des histoires écrites par Anne Tyler, les miennes l'étaient par Anne Rice."
 
    On a aussi pensé (quoique dans un registre différent) à Possession, d'A. S. Byatt, où la dimension universitaire omniprésente apportait une densité toute particulière à l'intrigue. Il en est de même ici : l'univers étudiant et la recherche littéraire, plus qu'un contexte ou un environnement décoratif, occupent une place prépondérante. Dickens, dont le personnage de Roger est un fervent admirateur, semble hanter ce roman bien au-delà de l'anecdote narrative, et plus encore lorsqu'on apprend à travers les recherches des protagonistes l'importance que l'occulte avait dans sa vie (intérêt par ailleurs véridique, ainsi que vous le confirmeront quelques rapides recherches sur la toile). Pour autant, entre la vengeance d'outre-tombe et l'hallucination collective provoquée par la culpabilité paternelle, de multiples interprétations restent possibles. John Langan nous les fait toutes explorer au fil de son roman, dans une ambiance de casse-tête apocalyptique sous substance. Il n'est d'ailleurs pas certain que vous aurez une solution définitive au bout du compte, mais comme l'a dit un grand sage : les questions sont plus importantes que les réponses.
 

"J'ai passé des heures à ruminer sur le destin de Roger, à spéculer, à élaborer des scénarios que j'estimais plausibles – encore que, dans un cas comme celui-ci, peut-on vraiment parler de plausibilité ? Mauvais choix, ce mot. Ce que tu veux, c'est une fin satisfaisante, autrement dit une fiction. Dans la vraie vie, il est rare qu'on obtienne une conclusion à la hauteur du récit, pas vrai ?"
 
En bref : Œuvre qui se réclame autant de la grande littérature que de l'horrifique, House of windows, sorte d'ovni aussi séduisant que déstabilisant, est avant tout une réflexion sur le deuil et la culpabilité. L'ensemble est servi dans un écrin au style impeccable, à la psychologie tortueuse et à la complexité vertigineuse. Une prose hallucinée qui fourmille de références classiques et qui en déroutera certainement plus d'un.

vendredi 26 juin 2026

The Book of Magic - Alice Hoffman.

Simon & Schuster, 2021.
 
    Depuis des siècles, la famille Owens est maudite en amour. Quand la douce Jet Owens entend le tic-tac du scarabée horloge de la mort, elle sait qu'elle n'a plus beaucoup de temps devant elle. Il se trouve qu'elle vient tout juste de découvrir comment mettre fin à la malédiction, mais il ne lui reste que sept jours à vivre.
    Ignorante de l'héritage occulte de sa famille et de ce qu'il implique, l'une des jeunes filles Owens tombe amoureuse. La malédiction frappe à nouveau et son petit-ami se retrouve brutalement entre la vie et la mort, catastrophe qui vient faire violence à trois générations de femmes Owens. Celles-ci sont alors contraintes de s'aventurer là où tout à commencé et de recourir à leurs dons pour briser le sort qui pèse sur leur destinée. Mais ce faisant, ne risquent-elles pas de détruire tout ce que leur famille avait si ardemment défendu jusque-là ? 
    Jusqu'où faut-il être prêt à aller pour changer son destin ?
 
Une superbe et inoubliable conclusion à la saga des Ensorceleuses 
 
***
 
    Plus que jamais il était temps de terminer ce livre et de lui consacrer un article : The Book of Magic, encore inédit en France (mais plus pour très longtemps), vient clore le cycle d'Alice Hoffman initié en 1995 avec Practical Magic, plus connu dans l'Hexagone sous le nom des Ensorceleuses. A l'époque one shot pour lequel elle ne prévoyait pas de suites, Practical Magic est rapidement devenu best-seller aux États-Unis, où son adaptation au cinéma quelques années plus tard a aujourd'hui acquis le statut de film culte. Lorsque l'autrice avait annoncé revenir à l'univers des Ensorceleuses en 2016, tout le monde s'était imaginé retrouver Sally et Gillian Owens, les protagonistes du roman. Alice Hoffman avait provoqué la surprise en offrant à ses lecteurs non pas une suite, mais un préquel centré sur la jeunesse des tantes Owens, Jet et Frances, que le film avait rendu ô combien sympathiques. Puis la romancière avait continué de remonter le temps, consacrant trois ans plus tard un roman à Maria, l'ancêtre des Owens, dans le contexte des chasses aux Sorcières du XVIIe siècle. C'est finalement en 2021 qu'elle revenait à Sally et Gillian, ses deux héroïnes originales, avec The Book of Magic, selon un cheminement narrativement cohérent où les différents fils du temps se rejoignaient avec une implacable justesse. Commencée il y a trois ans, notre lecture avait été interrompue par les aléas du quotidien ; la sortie au cinéma des Ensorceleuses 2, directement adapté de ce titre, en septembre prochain nous a poussés à reprendre le livre depuis le début pour dire adieu aux sœurs Owens comme il se doit.
 
"Sally faisait les cent pas. Elle savait reconnaître un signe de mauvais augure quand elle en voyait un. Un chat sur la route. Un nuage en forme de nœud coulant. Une enfant qui se sentait trahie par sa propre mère. La pleine lune s'élevant dans le ciel."
 
    Nous retrouvons donc ici les Owens quelque temps après les événements survenus dans Les Ensorceleuses. Les filles de Sally ont grandi : Antonia, célibataire, attend un enfant, et Kylie a pris conscience des sentiments qu'elle éprouve pour son meilleur ami Gideon. Mais l'amour, chez les Owens, n'est source que de malheurs. Alors quand la malédiction frappe à nouveau et que le jeune homme se retrouve dans un profond coma, Kylie décide de fuir les États-Unis à la recherche de réponses. Elle découvre par hasard un vieux grimoire, trouvé dans une cache secrète de la bibliothèque de la ville par tante Jet peu de temps avant sa mort. Le livre, recueil de magie noire, invite la jeune fille à s'envoler pour l'Angleterre, où son ancêtre Maria Owens est née plus de 300 ans plus tôt. Craignant qu'elle ne s'aventure sur le chemin des Arts Profanes, Sally, Gillian et Tante Frances s'envolent pour l'Europe afin de la retrouver. De son côté, Kylie rencontre Tom Lockland, un mystérieux jeune homme fasciné par l'occulte, qui lui promet de l'aider à vaincre la malédiction qui pèse sur les Owens. A moins que ses intentions réelles soient moins honorables...
 

"L'idée qu'il puisse y avoir à la bibliothèque un livre qu'elle ne connaissait pas rendait Sally nerveuse, car elle était persuadée d'être au fait de tout ce que contenait leur fonds. C'était ridicule : quel mal pouvait bien causer un simple livre ? Quel pouvoir pouvait-il avoir ? C'est alors que Sally se mit à courir, parce qu'elle avait la réponse à ces questions. Les mots étaient tout, les histoires étaient bien plus puissantes que n'importe quelle arme, et les livres changeaient des vies." 
 
    Dernier ouvrage consacré aux Owens, The Book of Magic est donc une suite directe de Practical Magic, mais fait surtout écho aux événements racontés dans Magic Lessons et aux origines de la malédiction familiale. Le grimoire au centre de l'intrigue, The book of raven, avait en effet été caché par Maria Owens elle-même dans ce précédent opus, avant qu'on ne le redécouvre ici dans l'un des murs de la bibliothèque de la ville. A la façon des préquels écrits par l'autrice, cet ultime titre se situe davantage dans l'univers du film adapté du roman d'Alice Hoffman que dans celui de son propre livre. Aussi y retrouve-t-on des éléments caractéristiques du scénario écrit pour le long-métrage de Griffin Dunne, à l'image de la malédiction jetée par Maria sur sa descendance et de quelques phrases ou expressions iconiques tirées du film.
 

"Vous pouvez passer votre vie entière sans voir ce que vous avez sous votre nez. Car voir et ouvrir les yeux sont deux choses très différentes ; c'est ce que vous ressentez au plus profond de vous qui compte, ce que vous savez sans qu'on ait eu à vous le dire."
 
    Mais ici, la malédiction n'est toujours pas vaincue et le second mari de Sally est décédé quelques années plus tôt, la laissant dans une tristesse infinie qui nous fait retrouver le personnage tel qu'Alice Hoffman l'avait dessiné dans Les Ensorceleuses version papier – c'est à dire beaucoup plus mélancolique et réservé que dans l'adaptation à l'écran. Gillian, forte de ses expériences, est quant à elle devenue plus sage et plus mûre que l'indomptable jeune femme qu'elle était. Les tantes, enfin, sont très proches de leurs modèles cinématographiques (tout comme elles l'étaient dans The Rules of Magic, le préquel qui leur était consacré), avec des personnalités très contrastées et un charisme qui les rend particulièrement attachantes.
 

"Faites un vœu et payez-en le prix. Commettez la moindre erreur et elle vous hantera. Aimez qui vous
voudrez. Rappelez-vous que les mots sont essentiels. Ne trahissez jamais votre parole." 
 
   Opus de la maturité qui vient montrer les conséquences de la perte et du deuil sur la famille Owens, ce dernier tome est aussi davantage du côté du magique que du côté réalisme, faisant basculer un peu plus ce cycle dans le fantastique. Les superstitions et croyances supposées d'autrefois ont très distinctement cédé la place aux sortilèges et aux incantations, ce qui positionne à notre sens ce dernier tome un cran en dessous des autres, bien qu'on ait pris un grand plaisir à le lire. Le style de l'autrice, en effet, est toujours d'une égale qualité, ensorcelant et incantatoire à souhait, parsemé d'évocations aussi poétiques que symboliques (Sally qui a perdu la faculté de percevoir la couleur rouge depuis qu'elle ne croit plus en l'amour, les tenues blanches qu'on se doit de porter les jours de deuil, la tarte aux pommes qu'il est recommandé de cuisiner pour en appeler au retour d'une fille disparue...).
 

"Qu'elles soient seules ou séparées, qu'elles soient dans le besoin ou face à de gros problèmes, qu'elles recherchent la connaissance, un visage ami, ou simplement un téléphone pour appeler la maison, elles pouvaient trouver tout cela dans une bibliothèque."
 
    En confrontant les Owens à leurs origines et à des secrets de familles ancestraux après trois tomes traversant les générations, Alice Hoffman montre ici la nécessité de la transmission et l'éclairage que les événements du passé apportent sur les événements du présent. L'univers des Ensorceleuses dépasse donc ici le cadre de la simple fiction en se faisant récit familial et transgénérationnel. L'autrice double cette parabole d'un véritable hommage aux pouvoirs de la littérature et à l'importance des bibliothèques, citant au fil des pages de nombreux classiques des lettres américaines, de Ray Bradbury à Emily Dickinson, et rappelant ainsi que les mots, quels qu'ils soient et d'où qu'ils viennent, sont toujours une forme de magie.
 

"Quelle chance elles avaient eue d'être élevées par des femmes qui leur avaient transmis ce qu'il y avait de plus important au monde. Lisez autant de livres que vous le pouvez. Préférez toujours le courage à la prudence. Prenez le temps d'aller à la bibliothèque. Cherchez la lumière dans les ténèbres. Ayez confiance en vous. Retenez que l'amour est ce qui compte le plus." 
 
En bref : Dernier chapitre de la saga des Ensorceleuses, The Book of Magic nous fait retrouver les personnages de Sally et Gillian Owens quelques années après les événements du premier livre, dans un univers enrichi de ce que le lecteur a appris des préquels et des nombreux secrets de famille des Owens. Plus fantastique que les précédents titres du cycle d'Alice Hoffman, cet ultime roman se veut un hommage au pouvoir des livres et des histoires, mais surtout une métaphore joliment élaborée de l'importance de la transmission familiale. S'il n'est à notre sens pas le meilleur des quatre tomes consacrés aux Owens, il nous permet de leur faire nos adieux dans l'émotion... en attendant de les retrouver à l'écran en septembre prochain !
 
 
Et pour aller plus loin...

jeudi 28 août 2025

Un oeil bleu pâle - Louis Bayard.

The Pale Blue Eye
, Harper Collins, 2006 - Editions Le Cherche Midi, coll. Néo (trad. de J.L. Piningre), 2007. Editions Pocket, 2008 - Editions Le Cherche Midi, 2023.
 
    1830. Gus Landor est un vétéran en retraite de la police de New York. Personnage complexe, usé par les années de service et les tragédies personnelles, il répond à l'appel des autorités de l'académie militaire de West Point lorsque la dépouille d'un élève-officier est retrouvée atrocement profanée. Pour mener son enquête, Landor prend pour assistant un cadet de l'école, sombre et tourmenté, nommé Edgar Allan Poe. C'est le début d'un terrible voyage au cœur des ténèbres pour les deux hommes qui, lancés sur la piste d'un tueur machiavélique, devront affronter leurs propres démons alors que l'académie entière est prête à basculer dans la folie. Tandis que les cadavres s'accumulent, Landor et Poe pénètrent les arcanes mystérieux de West Point, entre sociétés secrètes et sacrifices rituels, jusqu'à une conclusion aussi stupéfiante qu'imprévisible.

    Louis Bayard nous propose un thriller gothique et érudit, d'une intensité rare. Multipliant les énigmes, les fausses pistes et les trompe-l'œil, il construit une intrigue qui prend racine dans la vie et les œuvres d'Edgar Allan Poe, au suspense constant et au final éblouissant. Un œil bleu pâle a été adapté pour Netflix avec dans les rôles principaux Charlotte Gainsbourg, Christian Bale et Robert Duvall.

" Un œil bleu pâle est une poupée russe : roman policier, gothique, sanglant, mais aussi, pour qui veut, jeu littéraire et logique abouti. "
Philippe Lançon, Libération
 
*** 
 
    Repéré à l'occasion de sa première édition française, Un œil bleu pâle était inscrit sur notre wish list depuis 2008. A l'époque, les consonances francophones du nom de l'auteur nous avaient laissé imaginer une nationalité française, mais il n'en est rien : Louis Bayard, né au Nouveau-Mexique, est tout ce qu'il y a de plus américain. Il nous aura fallu 17 ans avant de nous plonger dans la lecture de ce qui reste à ce jour son grand best-seller, sa récente adaptation sur Netflix (2023) ayant remis un coup de projecteur sur le roman original.



    L'intrigue nous donne à lire le journal d'Augustus "Gus" Landor, ancien inspecteur de la police de New York en retraite anticipée en Virginie, où il habite un petit cottage en pleine forêt. Un matin d'Automne 1830, l'académie militaire de West Point sollicite ses services : on a retrouvé un cadet pendu pendant la nuit, le corps ayant été atrocement mutilé dans un second temps. En effet, à la faveur de l'obscurité et de l'inattention du jeune étudiant chargé de surveiller le cadavre, quelqu'un sera revenu lui arracher le cœur. Pour Sylvanus Thayer, surintendant de l'académie, ce ne peut être là que l'oeuvre d'un fou – fou qu'il faut arrêter au plus vite. L'école étant sur la sellette, cet incident pourrait précipiter sa fermeture par le gouvernement et Thayer a donc besoin d'un enquêteur discret afin de résoudre le crime avant que l'information ne remonte aux oreilles de personnes plus haut placées. Landor, fin observateur du monde au regard acéré, y voit une occasion de sortir de sa retraite le temps que durera l'affaire. Alors qu'il entame ses investigations, il est accosté par un cadet, un jeune homme parmi les plus étranges qui lui ait été donné de rencontrer : celui-ci, répondant au nom d'Edgar Allan Poe, lui glisse à l'oreille que le meurtrier ne peut être qu'un poète. De rencontres fortuites en dialogues à bâtons rompus avec ce garçon au teint pâle et à la silhouette dégingandée, Landor entrevoit chez Poe une perspicacité qui peut lui être utile et lui offre un emploi : il sera son assistant en secret, sa taupe au sein de l'académie.
 

    Faire d'une personnalité historique un détective amateur, c'est un schéma littéraire aujourd'hui usé jusqu'à la corde, même s'il a souvent donné lieu à de bons livres. Après Voltaire et Oscar Wilde, après les sœurs Brontë et Jane Austen, après Rose Bertin et Houdini, c'est cette fois un jeune Edgar Poe qui mène l'enquête. Pour ce faire, Louis Bayard se base sur un épisode véridique des jeunes années du futur poète : son (bref) séjour à l'académie militaire de West Point, en Virginie. A cette époque, Edgar a perdu ses parents depuis longtemps et entretient des relations compliquées avec son père adoptif, John Allan : les ambitions littéraires de l'aspirant écrivain ne plaisent guère à son tuteur, qui a cependant consenti, après plusieurs projets étudiants ou professionnels aussi anarchiques qu'inaboutis, à financer son cursus à West Point. Les archives et la petite histoire racontent que le cadet Poe s'y démarque par de très bons résultats dans les matières académiques, mais aussi par son insubordination latente. C'est dans ce court chapitre de la vie d'Edgar Poe que Louis Bayard glisse un crime fictionnel, lequel va catalyser les aspirations artistiques et esthétiques du futur auteur du Corbeau.
 
Le jeune Edgar A. Poe
 
   On ne regrette pas du tout la découverte de ce joli pavé, même si on comprendra celles et ceux que le style aurait rebutés : il y est volontairement tortueux et certaines longueurs poussent parfois à une lecture en diagonale. Pour autant, l'écriture d'Un œil bleu pâle est l'une des grandes réussites de ce roman ; la capacité de l'auteur (mais aussi du traducteur, qui a fait un travail exceptionnel) à donner corps au personnage de Landor à travers une narration à la fois complexe, réaliste et immersive est un véritable tour de force. Dans cette catégorie de récits à la première personne, la plume reste trop souvent convenue ; ici, la voix de l'auteur s'efface complètement derrière celle du narrateur. Dans les hésitations, dans les circonvolutions de la pensée et du langage, dans les corrections apportées après coup à un dialogue, comme si la mémoire revenait soudainement à Landor (ou, peut-être, comme s'il s'amusait aux dépens du lecteur), le style force l'admiration. On pourrait tout à fait croire à la retranscription du journal tenu par un réel enquêteur du XIXe siècle à la retraite, un "vieux de la vieille" à qui l'expérience a donné une intuition presque surnaturelle.
 
Cadets de l'académie de West Point, fin du XIXe siècle.
 
    Non content du travail sur cette première narration, l'auteur alterne les extraits du journal de Landor avec les rapports que lui transmet Poe, où il rend compte de ses recherches au sein de l'académie. Là encore, la voix du personnage s'impose, et avec elle, tout l'univers poétique de l'Edgar Allan Poe en devenir. La langue y est plus sophistiquée et le narrateur y recherche le terme exact pour restituer soit ce qu'il a vu, soit ce qu'il en pense. En toute pertinence au regard du personnage, le verbe occupe une place de premier plan, et les sujets abordés dérivent naturellement vers les centres d'intérêt de Poe : une esthétique mélancolique et morbide, Louis Bayard prenant garde à ne jamais tomber dans les clichés qu'on associe bien trop souvent au célèbre auteur des Contes Macabres.
 

    Parce que ces voix restituent avec talent la psychologie des protagonistes, c'est là l'autre point fort de ce livre : les personnages. Les portraits sont dressés sans concession, l'auteur ne cherche pas à les enjoliver et nous les présente avec tous leurs défauts et toutes leurs manies, dessinant les contours de personnalités profondes et charismatiques. Landor et Poe sont évidemment en tête de liste (Louis Bayard mettant en scène une relation très émouvante et toute en pudeur, presque filiale, entre le vieux détective et son apprenti), mais leurs regards croisés permettent d'appréhender des personnages secondaires tout aussi complexes au filtre de leurs subjectivités respectives, brouillant ainsi les pistes dans l'avis que le lecteur cherche à s'en faire.
 
Le vrai surintendant Thayer, qui devient ici un personnage de roman. 
 
    Du côté de l'intrigue, en revanche, on a émis de nombreuses réserves tout au long de notre lecture. Les indices aiguillent rapidement l'enquête vers une histoire un peu facile de culte satanique, un ressort scénaristique très stéréotypé et, surtout, loin de la subtilité que l'auteur avait placée dans l'écriture et dans ses personnages. La solution du mystère, ensuite, semblait se laisser deviner dès le milieu du roman. On s'est donc convaincu qu'Un œil bleu pâle ne méritait peut-être pas son statut de best-seller et ses excellentes critiques, jusqu'à ce que les dernières pages viennent balayer nos objections et qu'on se range à l'avis général : ce livre est une réussite totale. Plus que ses quelques clins d’œil à l'oeuvre de Poe (on comprend petit à petit que le personnage de Landor lui inspirera celui du détective Auguste Dupin, easter egg parmi d'autres références habilement placées), ce thriller historique convainc par le talent de l'auteur à piéger le lecteur dans l'ultime phase du roman.
 
West Point et son atmosphère glaciale...

En bref : Thriller historique gothique et mélancolique comme l'est la poésie de Poe, Un œil bleu pâle se démarque des polars sanglants en costume d'époque par l'authenticité stupéfiante de sa narration et la complexité ambivalente de ses personnages. Puzzle machiavélique sans faille, l'intrigue achève de nous convaincre par son twist final, certainement l'un des meilleurs du genre. Un sombre délice.

mercredi 13 août 2025

Là où gisent les endormies - Faridah Àbíké-Íyímídé.

Where sleeping girls lie
, Feivel & Friends, 2024 - Éditions Ellispsis (trad. d'E.Chiron), 2024 - Editions PAL, 2025.
 
    Sade Hussein intègre la prestigieuse Académie Alfred Nobel après avoir été scolarisée à domicile toute sa vie. Bien que la malchance l'ait toujours
accompagnée, elle ne s'attend pas pour autant à ce que sa nouvelle colocataire, Elizabeth, disparaisse après sa première nuit à l'internat. Alors que les rumeurs à son égard vont bon train, Sade attire l'attention de la Satanée Trinité, un trio de filles populaires et énigmatiques. Entre en apprendre plus sur elles et rattraper son retard en classe, Sade a déjà beaucoup de pain sur la planche. Mais quand elle prend conscience que personne ne se soucie de ce qui est arrivé à Elizabeth, elle s'allie au meilleur ami de cette dernière, Baz, pour mener l'enquête. C'est alors qu'un étudiant est retrouvé mort.
    Tandis qu'elle tente de comprendre ce qui se passe, Sade se rend compte que l'ANA et ses étudiants sont plus mystérieux qu'elle ne le pensait.
 
Des secrets se cachent derrière chaque porte... Des secrets qui rivalisent même avec les siens.
 
***
 
    On l'a rappelé tout récemment avec notre lecture de Camelot, de Fabrice Colin : on a un penchant pour les intrigues se déroulant dans des pensionnats ou au sein d'anciennes universités où vieilles pierres et briques rouges se côtoient sous le lierre. Une veine littéraire majoritairement britannique mais pas que, comme en atteste le célèbre Maître des illusions de l'Américaine Dona Tartt. Exemple typique de ce registre très anglo-saxon qu'est le "roman de campus", Le maître des illusions a également popularisé l'esthétique Dark Academia aujourd'hui bien connue du monde des hashtags. Aussi, tout semblait réuni pour que les années 2020 se réapproprient ce registre du roman universitaire aux codes très instagramables. Ainsi est né Là où gisent les endormies, de l'autrice Faridah Àbíké-Íyímídé.
 

    L'intrigue nous fait entrer dans la prestigieuse ANA, l'Alfred Nobel Academy, un lycée de luxe situé en Angleterre. Doté d'un immense campus, l'établissement fonctionne comme une université et chaque nouvel élève est affilié à une maison à laquelle correspond son bâtiment avec chambres et pièces communes. Des maisons baptisées des noms d'augustes personnalités scientifiques. Masculines. Et blanches. C'est en tout cas ce que constate Sade Hussein lorsqu'elle passe les grilles de l'ANA en cours de premier semestre, après des années de scolarité à domicile. Le récent décès de son père, qui lui refusait jusque-là un cursus ordinaire, lui a ouvert les portes du monde extérieur et la possibilité, enfin, d'avoir une adolescence normale. A peine arrivée dans l'enceinte du lycée, Sade est présentée à Elizabeth, dont elle partagera la chambre. Mais 24 heures plus tard, cette dernière s'est envolée. Disparue. Volatilisée. Après une courte période de tension pendant laquelle tout le monde soupçonne "la nouvelle" d'être responsable, le proviseur rassure toute l'école en annonçant qu'Elizabeth a finalement décidé de suspendre sa scolarité et qu'elle est partie vivre chez sa tante. Or, ce que Baz, le meilleur ami d'Elizabeth et garçon haut en couleur, apprend à Sade ne la rassure pas du tout : l'annonce du proviseur ne peut être qu'un mensonge car la tante d'Elizabeth est décédée. Sade et Baz décident alors de mener leurs propres investigations, une contre-enquête destinée à retrouver leur amie. Cette dernière paraissait préoccupée avant sa disparition ; elle recevait plusieurs textos qui semblaient la mettre mal à l'aise, puis on avait déposé un cadavre de rongeur sur le paillasson devant sa chambre. Lorsque Sade tombe sur des lettres et des messages codés dissimulés dans une boite à musique qui appartenait à sa colocataire, elle découvre que celle-ci tentait de mettre à jour l'un des plus sombres secrets de l'ANA et de dénoncer les agissements de certains des élèves parmi les plus populaires. Il apparait très vite qu'Elizabeth en savait trop et qu'elle avait tout intérêt à disparaître... Qu'en sera-t-il de Sade, maintenant qu'elle suit le chemin tracé par sa camarade ? A moins que la proie ne devienne le chasseur...
 
Faridah Àbíké-Íyímídé
 
    Sur le papier et dans tous ses éléments clefs, Là où gisent les endormies semblait fait pour nous. Séduit par le titre et par la couverture, on l'avait inscrit depuis longtemps sur notre wish list avant que la sortie en poche et les congés estivaux nous permettent simultanément de nous plonger dans ce pavé de près de 700 pages. Les premiers chapitres étaient par ailleurs furieusement prometteurs : avec son introduction à la narration floue et ses extraits de journal intime anonyme disséminés au fil du texte, l'autrice éveillait très vite la suspicion et, brouillant les pistes, l'envie d'aller plus loin. Thriller psychologique, Là où gisent les endormies sait en effet captiver le lecteur et cultiver la machine à spéculations, multipliant les questionnements en même temps que se dessinent de nombreuses pistes et sous-intrigues. Usant à foison des codes narratifs de la série télé et maniant l'art du cliffhanger, Faridah Àbíké-Íyímídé sait faire de son livre un page-turner efficace, le tout dans un univers esthétisant à souhait. Mais. Car il a un mais ; voire plusieurs.
 

    On ne peut nier avoir passé un bon moment de lecture, mais on ne peut pas nier non plus ne pas avoir été déçu, au moins un chouïa. Le premier point négatif qui nous a très vite sauté aux yeux et qui a rendu la lecture parfois pénible est le texte français : la traduction est assez médiocre, au point que certains passages donnent l'impression d'avoir été écrits par l'intelligence artificielle. Construction de phrase maladroite, ordre des mots correspondant à la syntaxe anglo-saxonne, retranscription littérale des métaphores... même si cela s'améliore après le premier tiers du livre, on ne va pas se mentir : ça gâche le plaisir. Ajoutons à cela que la traductrice ne semble pas connaître le dictionnaire des synonymes (le vocabulaire est restreint et elle répète trop souvent les mêmes expressions) et on passe plus de temps à lever les yeux au ciel qu'à les garder rivés sur les pages.
 

    Les personnages, ensuite. Si l'autrice offre une belle diversité en mettant à l'honneur des protagonistes noirs (ce qui est assez rare pour être noté), elle leur réserve bien trop souvent des rôles stéréotypés, loin du niveau littéraire et de la complexité dont prétend relever le roman (ou auxquels on tente de nous faire croire). Sade mise à part, les autres sont assez fades et tirent l'intrigue vers le bas : du tombeur de service au gang de pimbêches populaires (la satanée Trinité, à l'évidence pompée sur le trio des Sœurs du Destin de Chilling adventures of Sabrina), même si certains se révèlent parfois surprenants, l'ensemble est plus proche d'une série Netflix à la Élite que d'un roman d'Evelyn Waugh ou de Dona Tartt.
 

    Faridah Àbíké-Íyímídé multiplie les détails et pseudo-rebondissements sans intérêt, notamment des éléments qui, là encore, participent à faire basculer son intrigue dans le scénario d'un teen-movie  oubliable (les changements de couleur de cheveux de Baz, les émojis sandwich, l'adoption du hamster de laboratoire...). C'est d'autant plus dommageable qu'en plus d'occuper au moins 20 pour cent du livre inutilement, cela gâche toute la dimension thriller du roman, dont les enjeux et thématiques se situent à mille lieues de ces préoccupations puériles.
 

    Enfin, si la résolution du mystère est particulièrement bien menée et si l'autrice s'amuse à balader intelligemment le lecteur grâce à ce que la narration ne dit pas, l'intrigue qui se veut habile et bien ficelée présente en fait de nombreuses failles (contrairement à la citation en quatrième de couverture qui prétend que le livre n'en présente aucune – hum). Il y en a malheureusement trop, dont une de taille qui semble échapper à tous les personnages (et aux éditeurs ?), sans parler du manque de bon sens de l'héroïne devant certains indices (l'épisode des lampes à UV, ou encore la lettre codée dont elle met des siècles à reconnaître l'écriture en morse – mais peut-être que le monde des youg adults ignore ce qu'est le morse, allez savoir).
 

 
En bref : Un roman prometteur sur le papier et, d'ailleurs, l'autrice sait en faire un excellent page-turner : suspense et rythme y sont maîtrisés. Cela étant, l'univers, hétérogène, est tiraillé entre des thématiques intéressantes par leur complexité (en plus d'être terriblement actuelles) et des éléments qui sonnent beaucoup trop le teen-movie ou la série pour adolescents. L'ère du hashtag sied mal au roman de campus à la Dona Tartt, dans les pas de qui il n'est pas aisé de marcher. Le résultat est sympathique et on se laisse prendre au jeu, mais il reste trop de failles et de fausses notes pour en faire le roman qu'on nous promet.  

lundi 11 août 2025

Camelot - Fabrice Colin.

Éditions du Seuil (collection Karactère(s)), 2007.
 
    Institut Saint-James de B..., Nathan, 17 ans, doit passer l’été à préparer son diplôme de fin d’études. Un soir arrive un nouvel élève, Arthur. Accueilli comme un prince par le directeur de l'établissement, il exerce immédiatement une fascination troublante sur les élèves. L'un après l'autre, les amis de Nathan succombent à l'étrange pouvoir de séduction et disparaissent des nuits entières, sans que l'adolescent ne puisse rien savoir de leurs escapades. Puis un soir, Arthur lui propose de devenir à son tour un chevalier de la Table ronde…
 
Fabrice Colin nous entraîne avec virtuosité dans une quête du Graal d'un genre nouveau, où le mystère flirte avec la folie, où la vérité avance toujours masquée.
 
***
 
    On l'a dit il y a peu : on a fait entrer par cargaison toute une sélection d'ouvrages tirés de la bibliographie de Fabrice Colin, essentiellement des titres à côté desquels on était passé ces (vingt) dernières années. Camelot, roman jeunesse paru en 2007, faisait partie du lot – une (re)découverte qu'on ne regrette pas !
 

    Quelque part dans la ville de B... se tient l'Institut Saint-James, un pensionnat de haut standing réservé aux enfants de familles huppées. L'été, l'établissement reste ouvert : on ne saurait tolérer que les élèves de Saint-James se distinguent autrement que par la réussite scolaire, aussi l'école propose-t-elle pendant les congés des cours de rattrapage pour ceux qui ont loupé leurs examens de fin d'études. Cette année-là, Nathan, Eric, David et Mathis font partie de la trentaine de lycéens qui ne rentreront pas chez eux pour les vacances. Les deux mois qu'ils s’apprêtent à passer dans l'enceinte de l'école s'annoncent des plus austères, mais voilà qu'arrive un soir Arthur, déposé en limousine par un chauffeur. Grand, pâle, incandescent et magnétique, l'adolescent suscite la curiosité autant que la méfiance, se drapant perpétuellement de mystère. Maniant habilement les mots, fin observateur du monde qui l'entoure et manipulateur hors pair, Arthur semble avoir toujours une longueur d'avance sur les autres. Son pouvoir d'attraction a tôt fait d'appeler dans son giron les trois amis de Nathan, que le garçon voit s'échapper en douce du dortoir chaque nuit pour rejoindre leur nouveau compagnon. L'adolescent, entre envie et appréhension, rejoint bientôt à son tour le cercle très fermé d'Arthur...
 

    Voilà très longtemps qu'on n'avait pas goûté au plaisir d'une intrigue dans un pensionnat – un registre en soi en littérature de fiction, qui plus est qu'on affectionne tout particulièrement. L'Hexagone s'illustre assez rarement dans cette veine, les school stories relevant davantage d'une patte toute britannique. Mais y a-t-il auteur français plus anglais que Fabrice Colin ? Probablement pas. Celui-ci, très certainement féru lui aussi de ces histoires de pensionnat, évoque les origines de son livre en préface et cite Le grand Meaulnes et Les disparus de Saint-Agil parmi ses inspirations. Rien de très britannique au demeurant, et pourtant, il y a quelque chose de furieusement british entre ses pages, autant dans l'atmosphère que dans les personnages. Et de fait : la perfide Albion ne renierait certainement pas un internat du registre de Saint-James !
 

    Avec le personnage de Nathan, narrateur et version moderne de François Seurel, le lecteur s'identifie et vit l'intrigue à travers son regard. Comme lui, on lutte entre fascination et aversion pour le mystérieux Arthur. Comme lui, malgré nos principes et nos réticences, on se laisse séduire par cet adolescent à l'aura hypnotique. Et bientôt, comme lui, on veut ardemment être de ce cercle secret qui se réunit chaque nuit dans les souterrains de l'école pour parler rêves, contes et poésie. Quoi qu'il en coûte. Car il est certain qu'il y aura un prix à tout cela. Dans l'univers de fables épiques que s'invente Arthur, féru des légendes de la Table Ronde dont il abreuve ses camarades et dont ils se rêvent tous les nouveaux chevaliers, la frontière entre réel et imaginaire se fait de plus en plus poreuse. La vie d'Arthur ressemble à s'y méprendre à un texte de Chrétien de Troyes, jusque dans les noms de ses protagonistes ou dans sa configuration familiale : de la fée Morgane au terrifiant Mordred, tout y est. Est-ce là une simple coïncidence ou bien le garçon, aussi intelligent soit-il, ne fait-il plus la distinction entre le mythe et le réel ? Fabrice Colin, conteur sans égal, nous invite à glisser avec les protagonistes sur le fil du rasoir : sa plume, vibrante d'émotion, est l'écrin parfait à ce conte noir qui explore toutes les extrémités de l'amitié.
 

En bref : Hommage aux intrigues de pensionnat et aux school stories d'antan, Camelot est un roman ciselé comme l'architecture d'une cathédrale gothique. Thriller psychologique, intrigue d'aventure et roman d'apprentissage, ce texte inclassable est aussi une ode aux amitiés sublimes parce que maudites. Un petit bijou entre ombre et lumière qui aborde tout ce qui fait l’adolescence : vie, mort, beauté et venin.