samedi 19 octobre 2019

Le démon de la tour Eiffel (Les aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec #2) - Tardi.

Casterman, 1976, 2008, 2017.




  En ce mois de décembre 1911, Paris est secouée par la brusque réapparition de la peste et par une mystérieuse vague de disparitions sur le Pont-Neuf. Adèle, déterminée à venger la mort de son ami Lucien Ripol, mène l’enquête, persuadée qu’un lien existe entre ces trois affaires. Affrontant tour à tour Albert, son ancien complice, et une redoutable secte d’adorateurs du démon Pazuzu, arrivera-t-elle à échapper aux différentes menaces qui planent sur elle ?



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  Continuons à suivre Adèle Blanc-Sec dans le Paris de la Belle Epoque : Après Adèle et la Bête, Tardi signe ici avec Le démon de la tour Eiffel le second tome de sa BD iconique, à la fois pastiche et hommage au roman-feuilleton.

Adèle et Flageolet.

  Quelques semaines à peine après l'affaire du Jardin des plantes, Adèle a quitté sa maison de Meudon pour se réfugier dans un appartement en plein Paris. Là, entre ses bibliothèques garnies de livres et une momie qui dort dans sa vitrine, elle écrit des histoires de malfrats en méditant de quelle manière elle pourra bien se venger de ses deux anciens hommes de main qui l'ont trahie sans vergogne. Pour cela, elle peut compter sur un nouvel allié : Simon Flageolet, détective privé rencontré quelques temps plus tôt, et qu'un mystérieux commanditaire anonyme a missionné de retrouver le magot volé chez le banquier Mignonneau, au centre de la précédente affaire. Le magot en question, tout le monde ignorait véritablement son contenu jusque là, mais résulterait en un seul et mystérieux objet : une antique statuette de Pazuzu, un démon assyrien. Pazuzu, qui est par ailleurs au centre d'une toute nouvelle pièce de théâtre racontant les derniers jours de Babylone. Le concepteur des décors, Jules-Emile Pessonier, est aussi un artiste-peintre qui semble obsédé par ce dieu barbare, au point de l'intégrer dans toutes ses toiles d'inspiration orientalisante. Tandis qu'Adèle et Flageolet suivent cette piste, d'autres faits simultanés semblent se rattacher à leur enquête : la disparition de plusieurs personnes sur le Pont Neuf, la propagation d'une épidémie de peste dans Paris, et la découverte de traces monstrueuses sur les lieux de crimes qui se multiplient... Pazuzu en chair et en os aurait-il pris vie?

Véritable statuette de Pazuzu, au centre de ce second tome.

  Quel plaisir de retrouver le petit monde d'Adèle! Fidèle aux multiples inspirations qu'offre le roman-feuilleton, Tardi, après avoir exploré la science-fiction (et usé de quelques éléments qui annonçaient le steampunk), raconte ici une intrigue policière plus classique. Plus classique, oui, mais pas plus mesurée pour autant : les rebondissements continuent d'abonder à un rythme effréné et les retournements de situation excessifs pour ne pas dire emphatiques sont toujours de la partie. Si l'intrigue suit quelques éléments resté en suspens à la fin du premier volume (le contenu du butin volé et ce que sont devenus les anciens hommes de main d'Adèle), elle emprunte de tous nouveaux chemins et fait intervenir de nouveaux personnages. La trame pourrait parfois faire penser au Belphégor d'Arthur Bernède, même si, bien sûr, les points communs restent tout relatifs (présence d'une statue/statuette d'un démon oriental, apparition d'un être masqué prenant son nom et perpétuant plusieurs meurtres, association du monstre à un lieu culte de Paris ainsi que l'existence d'une société secrète/secte dédiée au démon). De plus, coïncidence ou non, le démon Pazuzu mis en scène dans cet opus avaient déjà acquis une certaine popularité en 1973 grâce au célèbre film L'exorciste, où il possède la jeune héroïne. Fort heureusement, même si Tardi use de quelques ressorts propres à susciter l'effroi, le ton de sa BD est beaucoup plus grand public ; le final, même, tourne presque au vaudeville le temps de quelques vignettes.

Adèle va au théâtre.

  Adèle, qui avait ses motivations mais subissait plus qu'elle ne contrôlait tout les éléments survenus dans le premier opus, est ici davantage actrice de l'histoire. Aux côtés du détective Simon Flageolet, on lui découvre des talents d'enquêtrice qui surpassent parfois (voire souvent) la réflexion de son nouvel allié ("il n'est pas du genre à trouver sans qu'on l'aide", médite-t-elle avant de lui rendre visite et de lui conseiller, probablement à la manière de Sherlock Holmes, de "jouer du violon" pour améliorer ses performances de limier). Comme dans le volume précédent, ses aptitudes à suivre une piste lui attirent malheureusement des ennuis et des ennemis mais elle continue de tenir tête, celle-là étant toujours affublée de chapeaux de plus en plus extravagants. Côté vie privée, on glane au passage quelques informations : on apprend officiellement qu'elle est auteure de romans-feuilletons et que c'est au cours de recherches de terrain nécessaires à l'écriture qu'elle s'est mise à fréquenter le milieu des truands dans lequel elle semblait si à l'aise dans Adèle et la Bête


  Parmi les nouveaux personnages avec lesquels le lecteur fait connaissance, on rencontre la comédienne Clara Benhardt et le peintre Jules-Emile Pessonier. Parce que Tardi aime aussi s'inspirer de l'Histoire, on y verra deux clins d’œil à de réels artistes de l'époque : la véritable actrice de théâtre Sarah Bernhardt ainsi qu'un mélange des peintres Ernest Messonier (pour le nom et le physique) et Georges-Antoine Rochegrosse (pour les thèmes picturaux). Ce dernier, spécialiste de scènes inspirées de l'ancienne Babylone, avait par ailleurs peint plusieurs fois la comédienne Sarah Bernhardt. Simon Flageolet, lui, est un détective à la Rouletabille. Résidant dans un appartement chic à l'intérieur d'inspiration orientale, il est le premier personnage de la BD qui assiste Adèle sur un pied d'égalité et à qui elle manifeste une certaine sympathie (même si, nous le verrons au fil de la série, cela ne sera que pour un temps).

 Clara Benhardt et Sarah Bernhardt...
 Peissonier et Messonier...

  Avec Le démon de la tour Eiffel, l'auteur illustrateur continue de nous régaler du Paris sublimé de la Belle Époque : les lignes Art Nouveau des entrées de métro, les automobiles pétaradantes et les lieux cultes de la capitale, érigés au même niveau que les personnages principaux. Après le Jardin des Plantes, Tardi met principalement à l'honneur la tour Eiffel (décor d'un final de haute volée) et le Pont Neuf, qui révèle quelques secrets, dont une porte dérobée (que vous n'aurez de cesse de chercher à actionner à chacun de vos passages après avoir lu cet album)!

Sous le pont, on y danse, on y danse...

En bref : Après un premier tome baignant dans la plus pure science-fiction, Tardi continue de puiser dans l'intarissable source du roman-feuilleton pour un second tome usant beaucoup moins du fantastique mais mêlant polar et ésotérisme. Les éléments orientaux tournant autour du démon Pazuzu apportent une touche exotique originale et on se régale une fois encore des rocambolesques péripéties de cette héroïne émancipée dans un Paris de carte postale.



Et pour aller plus loin...

dimanche 13 octobre 2019

Adèle et la Bête (Les aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec #1) - Tardi.

Casterman, 1976, 2007, 2017.
 
  Un événement étrange survient au Muséum d'histoire naturelle lors d'une sombre nuit de novembre... L’œuf d'un ptérodactyle vient d'éclore dans le silence de la salle de paléontologie. Aussitôt, la bête assoiffée de sang va faire régner la terreur sur Paris ! La police est sur les dents et l'inspecteur Léonce Caponi, un illustre incapable, est désigné pour mener l'enquête. Adèle Blanc-sec, la Belle (qui n'est pas vraiment belle) va, évidemment, croiser le chemin de la Bête (qui, pour finir, n'est plus tout à fait une bête ! ).

  Premier épisode des aventures de la célèbre et intrépide Adèle Blanc-sec, cette bande dessinée nous plonge dans une enquête passionnante au cour d'un Paris peuplé de monstres fantastiques et de personnages étranges. Jacques Tardi, qui a reçu le Grand Prix de la ville d'Angoulême pour l'ensemble de son œuvre, crée une héroïne moderne dans un récit palpitant à la frontière des genres. Le riche appareil pédagogique, suivi d'une interview exclusive de Tardi, permettra d'explorer cette ouvre pas à pas, de la diversité des genres au parcours du personnage, en croisant étude de l'image et étude du récit. 

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  Lorsque qu'Adèle Blanc-Sec apparait en 1976 dans la monde des bulles francophone, elle est la première héroïne de bande-dessinée qui ne soit ni une créature érotique, ni une simplette ; il faut dire que jusque là, les protagonistes féminines de BD les plus connues étaient Barbarella et Bécassine! Tardi s'affranchit de ces images passéistes pour mettre en scène, au cœur de la Belle Époque parisienne, une femme indépendante et mystérieuse dans des aventures qui flirtent avec le fantastique et où les monstres sont monnaie courante... Une lecture idéale pour le challenge Halloween 2019 consacré aux crus français!


  L'histoire commence pendant l'Automne 1911 : au Muséum d'histoire naturelle du Jardin des plantes, un œuf de ptérodactyle éclot dans le silence nocturne et s'échappe par la verrière. Très vite, la créature revenue du fond des âges se manifeste : d'abord aperçue par des passants, elle s'attaque à quelques autres et en tue même certains! La mystérieuse affaire fait la une des journaux et toute la capitale panique. Depuis Lyon, un mystérieux scientifique féru de parapsychologie, d'abord enchanté par la naissance du dinosaure auquel il semble comme connecté, s'affole de la voir commettre de plus en plus de morts... A Paris, l’Élysée missionne son ministre (qui missionne le préfet qui missionne un commissaire qui missionne un inspecteur médiocre) de faire tuer cette créature pour en finir de cette folie qui s'empare de toute la ville. Dans cette atmosphère de peur générale, une mystérieuse jeune femme se faisant appeler Edith Rabatjoie débarque à Paname, accompagnée de deux hommes de main aux allures de gorilles et lourdement chargée d'une malle au contenu tenu secret. Interrogée dans le train par – étrange hasard – un employé du jardin des plantes , elle prétend venir chasser le ptérodactyle... Si l'on se doute très vite que cette jeune femme a des choses à cacher, on ignore à quel point ses motivations, en réalité très éloignées de la créature préhistorique qui terrorise les Parisiens, vont l'amener au bout du compte à s'y confronter...


  Illustrée dans le pure style ligne claire, Les aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec est l'un des meilleurs exemples de bande-dessinée franco-belge comme on en fait plus. L'auteur et artiste Tardi, connu plus tard pour ses adaptations en BD de Nestor Burma et ses albums consacré à la Grande Guerre, avait fait ses armes chez Pilote et Métal Hurlant (deux revues faisant office d'institutions dans le domaine de la bande-dessinée). D'un style unique aux contours fins qui semblent encrés à la plume, il fait revivre le Paris de la Belle Époque : la gare de Lyon, la galerie de paléontologie du jardin des plantes, l’Élysée... tous se dressent comme sortis tout droit de vieilles cartes postales, faisant de Paris un personnage à part entière, décor intimement lié à l'histoire qui s'y déroule. 


  L'héroïne, au physique qui deviendra iconique, a dès ce premier opus un charisme prometteur : coiffure bouffante à la Gibson, visage anguleux, yeux perçants presque toujours mi-clos (le plus souvent illustrés d'un seul trait chacun), bouche pulpeuse et boudeuse, et tâches de rousseur. Coiffée d'un chapeau à plumes quasi-outrancier (le premier d'une longue liste de couvres-chef d'un style parfois douteux) et de son grand manteau vert fétiche (la couleur étant un clin d’œil à Bécassine), sa silhouette sera rapidement reconnaissable entre mille. Secrète et caractérielle, elle a quelque chose d'à la fois ordinaire et mystérieux. Son introduction dans l'histoire sous un faux nom et sous de faux prétextes la rendent difficile à cerner : probablement issue d'une petite bourgeoisie, elle semble néanmoins frayer avec des malfrats peu recommandables mais qui font grandir l'intérêt du lecteur à son égard : bien que femme dans un monde d'hommes, elle donne l'impression d'y être leur égale, et ce sans pour autant chercher à s'imposer.

Première apparition d'Adèle...euh, Edith, dans la train pour Paris...

  D'ailleurs, ces hommes et autres personnages secondaires, qu'en est-il? Dessinées avec des "tronches" qui deviendront la marque de fabrique de Tardi, ils peuvent être caricaturaux aussi dans le fond que dans la forme. Soupirants éperdus ridicules (Adèle cumulera les prétendants auxquels elle n'accordera, au mieux, que de l'amitié) comme Zborowsky, savants aux pouvoirs psychiques incroyables comme Espérandieu, ou policiers ratés comme Caponi, on croise dans cette galerie de mâles aux noms tarabiscotés et aux moustaches en guidon de vélo quelques figures politiques reconnaissables (dont le président Fallières et le ministre Clémenceau).

Le président A.Fallières : le vrai et le dessiné...

  Du point de l'intrigue (dont le titre s'amuse de la ressemblance avec La Belle et la Bête), Tardi s'amuse à entremêler plusieurs trames, dont l'héroïne ne connait d'ailleurs pas tous les tenants et aboutissants : à Paris pour d'obscures raisons, ses propres motivations (dont on découvre peu à peu l'objectif) se recoupent presque par accident avec l'affaire du ptérodactyle ressuscité. Les événements se précipitent en fin d'album, l'auteur sortant de son chapeau des informations dont le lecteur n'étaient pas informé, mélangeant alors histoires de truands à la petite semaine avec des éléments de science-fiction dans un embrouillamini à la fois complexe et... enthousiasmant (oui, oui!). Quand l'ouvrage se termine sur la liste des questions en suspens et l'annonce du titre du prochain épisode, on comprend mieux le pourquoi d'un tel imbroglio romanesque : avec Adèle Blanc-Sec, Tardi signe en fait un hommage génialissime (et un pastiche jubilatoire) au roman-feuilleton d'antan.

Adèle au pays des malfrats...

  Le rythme et l'enchaînement des péripéties rappellent la construction parfois inégale des exemples les plus populaires du genre (rappelons que les auteurs commençaient souvent des textes en ignorant comment ils les termineraient, s'amusant parfois à multiplier les rebondissements les plus extrêmes et toujours avec emphase), dont Tardi s'amuse des codes avec un plaisir communicatif. Dès lors, les inspirations de l'auteur illustrateur sont évidentes : des dinosaures et des machines infernales, comme échappées d'un roman de Jules Verne, s'invitent entre les façades haussmanniennes et annoncent le steampunk avant l'heure dans un mélange des genres complètement avant-gardiste. On referme ce premier volume avec l'envie immédiate de découvrir le second.

La première scène de bain, futur leitmotiv de la série.

En bref : Hommage au genre du roman-feuilleton de la Belle Époque, ce premier tome des Aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec introduit une héroïne mystérieuse au caractère bien trempé qui séduit immédiatement le lecteur. Entre polar et science-fiction, Adèle et la Bête pose les bases d'une série devenue emblématique de la BD franco-belge, à lire au moins une fois dans sa vie de lecteur!


Et pour aller plus loin...

mardi 8 octobre 2019

Ann Radcliffe contre les vampires - Paul Féval.

La ville-vampire, ou bien le malheur d'écrire des romans noirs, Paul Féval, 1867 - Publication sous forme de feuilleton dans "Monsieur Universel" du 12 septembre au 25 octobre 1874 - Éditions E.Dentu, 1875 - Ann Radcliffe contre les vampires, Éditions les moutons électriques / coll. les saisons de l'étrange.

  Et si Ann Radcliffe, célèbre pour ses romans gothiques, avait elle-même été la protagoniste d'une aventure pleine de danger ? C'est ce qu'elle a raconté au grand feuilletonniste français Paul Féval, qui rapporte le récit de la lutte de la jeune femme contre l'atroce M. Götzi, le vampire aux yeux verts luminescents, et sa découverte de toute une terrifiante cité : la ville-vampire !

  Un roman drôle et enlevé qui appartient à la veine fantastique de Paul Féval (1816-1887), célèbre pour avoir écrit une des œuvres les plus abondantes et les plus échevelées du XIXe siècle (Le Bossu, Les Mystères de Londres, Les Couteaux d'or, Les Habits noirs). Un roman précurseur, qui influença la fiction vampirique, notamment Tanith Lee et Poppy Z. Brite, et ose pour la première fois mêler figures réelles et figures mythiques, avec un bon brin d'humour.

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  Faire d'un auteur célèbre le héros d'une fiction d'aventure nous semblait un concept tout récent (Oscar Wilde et le meurtre aux chandelles, la série des Voltaire mène l'enquête, Agatha, es-tu là?, etc), de même que les parodies horrifiques de classiques de la littérature (Orgueil et préjugés et zombies). Détrompez-vous. Bien avant les meilleurs exemples connus du genre, un écrivain s'était déjà risqué à cet exercice on ne peut plus audacieux : Paul Féval, feuilletoniste français du XIXème siècle, connu pour ses nombreux romans dont Les mystères de Londres, mais surtout Le bossu, classique de cape et d'épée maintes fois adapté à l'écran.

" Si Elle eût composé un de ses chefs-d’œuvre sur le sujet qui nous occupe, vous eussiez eu, dans les chapitres explicatifs placés à la fin du récit, des renseignements particuliers sur cette classe sociale, redoutée mais peu connue : les vampires."  

Pau Féval

" Un nuage, encore lointain, apparut dans le ciel bleu. Elle le vit grossir, avancer, s'assombrir, recelant dans ses flancs... Mais n'anticipons pas. L'orage éclatera toujours assez vite. (Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais chaque fois que, dans ses incomparables récits, Elle emploie cette formule, positivement inventée par Elle : "N'anticipons pas", j'ai la chair de poule.)"

  En 1867, le romancier français, persuadé de s'être fait plagié l'un de ses feuilletons par un auteur anglais, décide à son tour de s'emparer d'une thématique (ou en tout cas d'une figure) toute britannique. Il se lance dans l'écriture de La ville-vampire (rebaptisé pour la présente édition Ann Radcliffe contre les vampires – merci la pop culture et le domaine publique), mettant en scène la véritable romancière anglaise Ann Radcliffe (1764 - 1823), aux prises avec des créatures de la nuit. Qui est Ann Radcliffe et pourquoi l'avoir choisie comme héroïne d'une telle aventure? Issue d'un milieu modeste et épouse d'un juriste qui se réorienta dans l'édition de presse, Ann Radcliffe est aujourd'hui reconnue comme la pionnière du roman gothique, dont elle aurait la première défini les codes. Héroïnes courageuses, lords mystérieux ou maudits, forêts sinistres, manoirs en ruines et secrets d’alcôves, tous ces éléments clefs parsèment son œuvre (Les mystères d'Udolphe, Les mystères de la forêt...) et on influencé de nombreux auteurs à sa suite, des sœurs Brontë à Mary Shelley. Jane Austen elle-même s'était amusée à pasticher la célèbre créatrice du gothique dans son roman Northanger Abbey.

"C'est ici un scrupule tout anglais. En Angleterre, nous avons horreur du scandale appelé enlèvement. Plus nous donnons de liberté à la jeune fille dans nos familles, plus nous exigeons d'elle que jamais elle ne rompra les liens de convenances. La décence est une vertu anglaise. Je ne crois pas que notre Anna ait mis un seul enlèvement dans ses livres ; j'entends un enlèvement consenti par la jeune personne, car le rapt est un cas de force majeure moins choquant."

Ann Radcliffe

"Il n'y a point de pays au monde où le principe de liberté soit aussi splendidement appliqué qu'en Angleterre. Néanmoins, je ne pense pas que nos lois permettent d'exposer publiquement sur la scène un vrai vampire écrasant les os et buvant le sang d'une vraie jeune fille. Ce serait un excès."

  La ville-vampire se présente comme un enchâssement de plusieurs histoires : récit dans le récit... dans le récit. Le feuilleton débute par la prise de parole de l'auteur, qui devient aussi le premier narrateur. Affligé par le plagiat auquel s'adonnent les auteurs anglais sur les textes français, il se voit invité par une amie britannique, appelée Mylady, qui lui propose de renverser la balance en lui soumettant un sujet tout anglais dont il pourra s'emparer. Elle l'accueille donc dans son domaine du Shropshire et lui présente une dame quasi-centenaire, amie d'enfance de la célèbre Ann Radcliffe, qui lui confie une aventure tenue secrète vécue par la célèbre romancière aux veilles de son mariage. La future auteure (alors encore appelée Miss Anna Ward) aurait traversé toute l'Europe aux trousse de M.Goëtzi, un vampire décidé à s'en prendre à deux de ses amis dont il avait été le précepteur. Accompagnée dans cette course-poursuite par son domestique et quelques autres compagnons, elle aurait trouvé dans cette folle épopée l'inspiration nécessaire à son œuvre.


"— Quelle est cette petite fête? demanda notre Anna.
— C'est de vous boire, répondit Merry Bones.
  Elle faillit tomber à la renverse.
— Me boire! répéta-t-Elle d'une voix éteinte.
— Tout à fait, répartit Merry Bones, qui ajouta : C'est vrai qu'ils préfèrent les jeunes personnes de moins de vingt ans ; mais voici les propres paroles de M.Goëtzi ; il a dit : "Miss Anna Ward, à la rigueur, doit être encore potable."
— Potable! s'écria notre malheureuse amie en joignant ses mains crispées ; potable! Dieu Seigneur! Potable!
  Je pense, Mylady, et vous, genleman, que vous vous représentez les sensations diverses qui devaient l'agiter. Il n'y a pas beaucoup de situations aussi horribles dans la littérature moderne."

  Texte presque oublié quoi que précurseur, La ville-vampire s'inscrit, bien avant le Dracula de Bram Stocker, dans la veine initiée par Le vampire de Polidori (1919) : la littérature s'est déjà emparée du thème du non-mort et le définit progressivement, le dessine petit à petit. Dans l'héritage des précédents écrits sur ce sujet et comme annonciateur de ceux qui suivront, Paul Féval (qui a par ailleurs déjà écrit deux précédents romans mettant en scène des vampires) en fait des créatures originaires de l'Europe de l'Est : la ville-vampire où l'héroïne doit se rendre pour vaincre son ennemi est une sorte de cité-nécropole près de Belgrade, où tous les non-morts se réfugient pour se ressourcer. Ceci étant, d'autres caractéristiques prêtées aux vampires de Féval ne sont pas restées dans la mythologie actuelle : leur éclat luminescent vert, par exemple, la capacité de se dédoubler, ou encore celle de donner leur apparence à leur victime une fois vampirisée.

Scène illustrée d'un roman d'A.Radcliffe, très dans l'atmosphère du roman de Féval...

"M.Goëtzi, n'étant ni roi, ni dictateur, ni tribun, ni philosophe humanitaire, ni fondateur de crédits immobiliers, ni baron Iscarote, ni baronne Phryné, ne pouvait prétendre à faire partie de l'aristocratie des vampires. C'était un simple docteur, et encore, il n'exerçait pas la médecine. Aussi n'avait-il qu'un tombeau très mesquin et qui inspirait presque de la compassion si on le comparait aux sépultures patriciennes. C'était une pauvre chapelle de style grec barbare, à peine plus grande que Saint-Paul de Londres."

  Féval, qui connait manifestement bien l’œuvre de Radcliffe, s'y réfère dans le fond comme dans la forme : au nombreuses références à sa bibliographie ou à son écriture, il ajoute une construction évocatrice (l'enchâssement des récits évoqué plus haut) ainsi qu'un style flegmatique à souhait. Flegmatique ou feuilletonisant? Si la plume et l'humour quasi british du texte pourraient évoquer un clin d’œil à l'écriture britannique, n'oublions pas que le style propre aux romans feuilletons d'antan utilisait souvent les mêmes ressorts : lecteur pris à parti par l'auteur, distance assumée entre narration et situations, etc... Et puis surtout, il y a ce phrasé caractéristique plein de superlatifs, d'adjectifs à n'en plus finir et d'expressions grandiloquentes et interminables, qui nous rappelle que l'auteur de romans feuilletons est rémunéré au mot près, et qu'il n'hésitera donc pas en conséquence à rallonger la sauce (la description sans fin de la ville-vampire, toute en colonnades et en marbre, ou encore le réveil de la ville lorsque toutes les sculptures semblent prendre vie sont parmi les meilleurs exemples du livre). Si cet aspect très suranné dans l'écriture apporte une touche rétro appréciée, La ville-vampire, tout texte avant-gardiste qu'il soit, n'en reste pas moins une œuvre d'un autre temps dont tous les aspects n'ont pas forcément bien vieillis. Certains éléments, très passés de mode, pourront heurter le lecteur ou venir handicaper la fluidité initiale de la lecture : le rythme très inégal et la construction enchevêtrée par exemple, notamment dans le dernier tiers du livre où les rebondissement s'enchaînent et s'entremêlent à une telle vitesse qu'on perd vite le fil des événements de même que leur sens.


"Le sombre et le brillant, la nuit et le jour, le gracieux et le terrible étaient mêlés là-dedans et confondus en d'infernales promiscuités. Ce n'était plus même un rêve ni un cauchemar, ni une hallucination : c'était la débauche de toutes ces choses réunies, leur bataille et leur tempête."

  Il en reste en tout cas un roman à redécouvrir pour ses aspects les plus modernes et l'audace du projet de Féval. Le titre de cette réédition, clin d’œil évident à Buffy contre les vampires, vient d'un parallèle dressé dans la très érudite postface par Adrien Party (webmaster de vampirisme.com), qui compare la troupe menée par Ann Radcliffe dans ce roman au scoobygang de la célèbre série de Joss Whedon. En guise d'introduction à cet ouvrage, on découvre avec amusement des vraies-fausses citations de Buffy, A.Van Helsing, ou encore de Lord Ruthven qui louent les talents de tueuse de vampires d'Ann Radcliffe!

FanArt inspiré par le roman de Féval 
(même si Ann Racliffe emprunte ses traits à M.Shelley...)

"Comme elle était philosophe et tout imprégnée de la pensée des sages, tant chrétiens que païens, elle en vint à se dire que ces excès de bonheur pourraient bien avoir leurs revers. Ainsi est la vie humaine : action, réaction. Quiconque gagne perdra. Et derrière l'horizon, il y a toujours des nuages qui sont en route pour couvrir le plus radieux ciel."

En bref : Très ancré dans la culture du roman-feuilleton d'antan, cette histoire méconnue de Paul Féval n'en reste pas moins un texte d'avant-garde tant dans son inspiration que dans l'image du vampire qu'il véhicule avant que Bram Stoker ne s'en empare. En faisant d'Ann Radcliffe, véritable auteure anglaise et pionnière du roman gothique, l'héroïne d'une histoire de vampires menée tambour battant entre road-trip horrifique et pastiche d'un roman de mœurs à l'anglaise, il renverse les codes du roman fantastique bien avant une mode qu'on imaginait très actuelle.

mercredi 2 octobre 2019

France obscure et mystérieuse : dans les archives du Terrier...


  Pour cette première publication du challenge édition 2019 et tout spécialement consacré au mystère à la française, je vous propose comme chaque année de faire d'abord un petit tour aux archives. C'est que votre humble serviteur n'avait pas attendu cette année pour faire rimer hexagone avec sorcière, fantômes, et vampires! Faisons donc un petit récap' des lectures passées qui s'accordent au thème de cette année, un florilège de lectures à recommander aux participants du challenge ou aux futurs lecteurs qui veulent, tout comme nous, se mettre dans l'ambiance...


Romans feuilletons:

  La source principale de littérature à l'origine du thème de cette année. Les romans feuilletons sont parmi les premiers en France à avoir régalé le lectorat d'histoires horrifiques qui se voulaient le pendant hexagonal du penny dreadful anglais. Moins grand-gignolesque, cette littérature de genre tenait en haleine les lecteurs pendant plusieurs semaines d'affilée et certains de ses meilleurs titres sont devenus des classiques des lettres françaises.


  Roman feuilleton devenu un grand classique français, le fantôme de l'opéra est devenu un véritable mythe, bien au-delà des limites hexagonales. Cette histoire horrifique et romanesque d'une jeune cantatrice aux prises avec un fantôme résidant dans les souterrains du palais Garnier a inspiré de nombreux films, comédies musicales et même un opéra!


Belphégor, d'A.Bernède:

  A l'origine d'un mythe aussi célèbre que le fantôme de l'opéra, le fantôme du Louvre a bien évolué depuis ce roman original. Davantage dans la veine du polar ésotérique que de l'aventure fantastique, ce livre pourra surprendre ceux qui croyaient déjà connaître Belphégor à travers les adaptations peu scrupuleuses filmées plus tard pour le petit et le grand écran.


Albums:

  Histoires d'ici ou d'ailleurs illustrées par des artistes français, adaptations de classiques mis en images par des plumes francophones, les albums sont l'occasion d'imaginer ou de réinterpréter le fantastique et le mystère via des visuels qui se veulent percutants. Voici une sélection des meilleurs ouvrages bien de chez nous chroniqués jusqu'ici...

Le fantôme de l'opéra, album de C.Beigel et C.Espié d'après G.Leroux:

  Adaptation illustrée pour la jeunesse du classique de Gaston Leroux, cet album un peu trop lapidaire dans son texte n'en reste pas moins une merveilleuse transposition, notamment grâce aux illustrations de C.Espié. Dans un genre qui évoque l'impressionnisme, elle restitue tout le faste du palais Garnier et l'aura sombre du fantôme...


La dame de Pique, album illustré par H.Bogo d'après A.Pouchkine:

  Une histoire de fantôme russe mise en image par un talentueux illustrateur français. Sous sa plume nuancée qui évoque là aussi l'impressionnisme français, la nouvelle de Pouchkine prend vie...


Dracula, album de D.Marion illustré par J.Fleury d'après B.Stoker:

  Merveilleuse adaptation du classique de Stoker pour la jeunesse : le texte reprend les meilleures passages de l'histoire et les dessins du Français J.Fleury (qui évoqueront aux fans les scènes cultes du film de Coppola) sont magnifiques!

Les contes macabres, album illustré par B.Lacombe d'après E.A.Poe:

  Les illustrations du talentueux artiste français B.Lacombe s'accordent à merveille avec l'univers gothique de Poe. Ces contes choisis parmi les nouvelles horrifiques du célèbre auteur américain s'animent sous les coups de crayon et l'encre noire de notre dessinateur favori : flous artistiques, perspectives hallucinantes, visages pâles et lèvres écarlates... une merveille!

Généalogie d'une sorcière (La petite sorcière et Grimoire d'une sorcière), diptyque de S.Perez et B.Lacombe:

  L'histoire de Lizbeth, petite sorcière issue d'une longue lignée de magicienne. Le premier ouvrage raconte l'histoire de la fillette et le second est un grimoire qui retrace sa généalogie, au croisement de sorcières réelles et de sorcières fictives de la littérature. Le tout est merveilleusement mis en images par Benjamin Lacombe.
   

Romans et nouvelles contemporains :

  Les auteurs français d'aujourd'hui ne sont pas aussi connus que les Anglo-saxons pour leurs écrits fantastico-horrifiques, mais nous avons tout de même quelques belles pièces à mettre en haut de notre PAL halloweenesque!

La malédictions d'Old Haven, dyptique de F.Colin:

  Dans une Amérique uchronique du XVIIIème siècle, une jeune fille se découvre héritière d'une longue lignée de sorcières et entame une aventure romanesque au croisement des références culturelles et littéraires. Une grande fresque d'aventure portée par le talent de Fabrice Colin, un coup de cœur du blog.

 Les étranges sœurs Wilcox, saga de Fabrice Colin:

  Dans le Londres du XIXème siècle, deux sœurs se réveillent sans aucun souvenir, dans une nuit glaciale. Recueillie par les célèbres Holmes et Watson, elles ne tardent pas à réaliser qu'elles ont été vampirisées. Avec l'aide du célèbre détective et dans une ambiance très steampunk, elles partent en chasse pour réduire à néant le comte Dracula. Un récit pour la jeunesse dans la veine de La ligue des gentlemen extraordinaires, et qui n'est pas sans rappeler un bon vieux penny dreadful.

Carabosse, de M.Honaker:

  Cette variation autour de la méchante de La Belle au Bois Dormant, par un excellent auteur français, se révèle enivrante de par son ambiance et la complexité de ses personnages, dans un univers lyrique hérité des mythes arthuriens et du conte de Perrault.


  La première est aujourd'hui un classique de la littérature jeunesse contemporaine française, étudié dans les classes et adapté au cinéma. La seconde, moins connue, reste ma préférée des deux avec des petite héroïnes pleines d'énergie et de répondant, des personnages hauts en couleurs, et une magie écologique fort bien pensée.
   
Lumière, de C.Trébor:

  L'aventure, pendant le siècle des Lumières, d'une jeune fille qui voyage de Paris jusqu'en Russie impériale pour y rencontrer la charismatique Catherine II. Partant d'un contexte historique foisonnant (le XVIIIème siècle et le milieu des Encyclopédistes), l'auteure tisse une intrigue fantastique en confrontant notre héroïne à l'histoire des sorcières de Russie, dont elle se découvre être la descendante.

Les oiseaux noirs, de Faustina Fiore:

  Si ce roman se révèle davantage initiatique qu'horrifique, il se déroule dans un village d'atmosphère médiévale ou sévit une étrange malédiction : les attaques intempestives de corbeaux qui débarquent par centaines pour prendre des vies. Le jeune Arno, décidé à découvrir l'origine de ces assauts, part en voyage en quête de vérité.

Peggy Sue et les fantômes, série de romans de S.Brussolo:

  Par l'auteur considéré par le "Stephen King français", cette série pour la jeunesse est apparue dans les années 2000 et a été vite vendue comme la réponse française au succès Harry Potter. Les deux sagas n'ont pourtant rien en commun, si ce n'est d'être des romans fantastiques à destination de la jeunesse. L'histoire est celle de Peggy, une préado capable de voir les fantômes et autres esprits démoniaques grâce à une paire de lunettes magiques. Si la série a eu un grand succès à travers le monde, elle s'est faite plus discrète ces dernières années quoi que l'auteur continue pourtant d'élargir l'univers du personnage via d'autres séries et spin off. A redécouvrir pour les curieux ou les nostalgiques.

 La femme dans le miroir, de T.V.Tran Nhut:

  Un des premiers coups de cœur du blog : l'auteure, française d'origine vietnamienne, imagine un conte moderne pour adulte, une histoire d'amour et de mort autour des vanités et de l'alchimie. Une merveille baroque, sombre et poétique.

Le destin des initiés, saga de R.Taguchi:

  Entre la France et le Japon, une aventure contemporaine fantastique qui revisite le mythe des sorcières au croisement de deux cultures différentes. 

Appearance, fanfiction d'Oscar de Jargey:

   Fanfiction en anglais écrite par une autrice française qui prend un pseudonyme masculin anglais... tout ça, c'est un peu compliqué, mais le résultat est enthousiasmant : une histoire inédite dans l'univers d'Harry Potter sur les personnages de McGonagall et Poppy Pomfresh. 

Fantasmagories, nouvelles fantastiques par les élèves du collège du Vieux Chêne: 

  Un sympathique recueil écrit par une bande d'audacieux collégiens. Mené par leur professeur dans ce projet d'écriture, ils ont composé cette anthologie directement inspirée des nouvelles fantastiques classiques.

Bandes-dessinées :

Fantômette et l'étrange cas du Dr Jonquille, BD de P.Druart d'après G.Chaulet:

  Adaptation d'une nouvelle de George Chaulet, cette BD met en scène Fantômette, la célèbre héroïne française dans un pastiche directement inspiré de l'étrange cas du Dr Jeckyll et de Mr Hyde. Références visuelles et clins d’œil au cinéma d'horreur ou à la littérature de genre parsèment cet album illustré dans un pure style vintage. Me contacter directement pour se procurer un exemplaire.


Cinéma et télévision:


Le pendu, un film de C.Devers d'après H.James:

  Une petite merveille de télévision : dans ce téléfilm de la cinéaste française Claire Devers, une nouvelle fantastique et pastiche d'H.James est transposée sur une île bretonne. Dans la veine d'un film de Pascal Thomas, deux vieilles filles aux tempéraments opposés se disputent un héritage et... le fantôme qui va avec.

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  Et voilà pour un premier florilège de recommandations sorties de nos archives avant de vous proposer de l'inédit! Nous espérons que ces quelques idées alimenterons vos PAL respectives. ;)