dimanche 15 février 2026

Ozma, la princesse d'Oz - L. Frank Baum.

Ozma of Oz
, Reilly & Britton, 1907 - Ozma, la princesse d'Oz, éditions Flammarion (trad. de H. Seyrès), coll. "Bibliothèque du chat perché", 1982 - Le cycle d'Oz #2, éditions du Cherche midi (trad. de A.S. Homassel), 2013.
 
    Dorothée Gale, une petite fille du Kansas, traverse le Pacifique par bateau en compagnie de son oncle. Une tempête éclate et Dorothée est emportée par-dessus bord. Elle se retrouve sur la côte d'Ev, pays dont le souverain tyrannique a vendu sa femme et ses enfants à son terrifiant voisin, le puissant roi des Nomes. Ozma, la princesse d'Oz, décide de délivrer les prisonniers.
    Dans un précédent ouvrage de L. Frank Baum, Dorothée a jadis fait preuve de courage pour se rendre chez Le Magicien d'Oz. Elle est heureuse de retrouver ici, dans la suite de la princesse Ozma, ses anciens amis qui ont vécu, entre-temps, bien des aventures dans Le merveilleux pays d'Oz. Ce sont l’Épouvantail, le Bûcheron-en-fer-blanc, le Lion Poltron, auxquels s'ajoutent ici Tic-Tac, l'homme machine, Le Tigre Affamé et Billina la poule savante.
    Arriveront-ils, tous ensemble, au royaume souterrain des Nomes, formé de grottes immenses ? Mèneront-ils à bien cette difficile expédition ? Une formidable armée les guette... mais ils ont des alliés.
 
***
 
    Après Le merveilleux pays d'Oz, deuxième opus oublié de la grande saga imaginée par Lyman Frank Baum, l'auteur récidivait trois ans plus tard avec Ozma, la princesse d'Oz, une autre suite réclamée par ses lecteurs. Comme le précédent tome né de milliers de demandes arrivées par la poste chez l'éditeur, on doit en effet cette nouvelle aventure aux centaines d'enfants qui ont littéralement harcelé L. F. Baum de questions : Quand reverra-t-on Dorothy, la petite héroïne du Kansas ? Qu'est devenu le Lion Poltron ? Qu'a fait Ozma une fois montée sur le trône ? Certainement que les réponses ne demandaient qu'un livre pour se révéler...


    Au début de ce troisième titre du cycle d'Oz, on retrouve donc la jeune Dorothy, quelques années après ses célèbres péripéties. La fillette accompagne son oncle Henry en Australie, mais le voyage en bateau est perturbé par une terrible tempête. Les vagues sont si fortes que Dorothy passe par-dessus bord, en s'accrochant in extremis à une cage à poules qui se trouvait sur le pont du navire. Lorsque la météo s'apaise, Dorothy échoue sur la plage d'un pays inconnu avec, comme seule et unique compagnie, une poule rescapée... douée de parole ! D'expérience, la jeune fille sait qu'il n'y a qu'un endroit où les animaux peuvent parler : le pays d'Oz – ou, tout du moins, un autre royaume magique du même ordre. Comme pour confirmer ses dires, elle est bientôt poursuivie par les Rouleurs, étranges créatures humanoïdes montées sur roues, puis rencontre la princesse Langwidere, qui change d'humeur comme de tête, et qui ajouterait bien celle de Dorothy à sa collection. Fort heureusement, elle peut compter sur l'aide de Tik-Tok, homme mécanique à la poigne de cuivre, et sur l'assistance bienvenue de ses vieux amis l’Épouvantail, le Lion Poltron et le Bûcheron en fer blanc, qui ne tardent pas à venir à sa rescousse. En compagnie d'Ozma, ils tentent de retrouver une famille royale disparue, apparemment retenue prisonnière du roi des Nomes, terrible personnage qui tient désormais la contrée sous son joug...
 

    Sans surprise, et peut-être encore plus que pour le tome précédent, on retrouve avec un plaisir jubilatoire l'univers de Lyman Frank Baum et, nostalgie oblige, le personnage de Dorothy. Comme pour le premier opus où la fillette était emportée à Oz par un cyclone, c'est de nouveau une catastrophe naturelle qui provoque ici le passage d'un monde à l'autre (reste à voir si cela se confirmera dans les tomes à venir). Si Toto ne l'accompagne pas dans ses nouvelles pérégrinations, elle est néanmoins assistée dans son voyage d'une poule douée de parole nommée Billina, qui se révèlera on ne peut plus utile. Fidèle à son don pour concevoir des personnages pleins de charisme, L. F. Baum en fait un protagoniste à part entière avec une personnalité bien trempée (et une langue bien pendue).
 

    Les personnages, justement, sont certainement l'élément fort de ce troisième opus. L'auteur y emploie toute sa fantaisie habituelle et propose une galerie de portraits qui va du ravissement au bizarre en passant par le très inquiétant. Dans cette dernière catégorie, la palme revient à Langwidere : princesse désabusée, seule rescapée d'une famille royale disparue, jouant la régente alanguie. Accordant une grande importance à son apparence, elle dispose d'un boudoir lambrissé de miroirs où elle conserve derrière des vitrines plusieurs têtes de jeunes femmes afin d'en changer aussi souvent qu'elle le souhaite... quitte pour cela à agrandir sa collection en prenant ici ou là celles des jeunes femmes qu'elle croise et qu'elle trouve à son goût. On sait que L. Frank Baum vouait une admiration sans bornes à Lewis Carroll : il n'est pas impossible que certains aspects de la glaçante Langwidere aient été soufflés par la fascination des têtes coupées de la Reine de Cœur.
 

     Là où Jack Pumpkinhead était une alternative à l’Épouvantail dans Le monde merveilleux d'Oz, L. Frank Baum propose ici, parmi ses nouveaux personnages, des pendants au Lion Poltron et au Bûcheron en fer blanc : le Tigre Affamé (une autre version de l'animal que l'on croit féroce, mais doté d'une personnalité contraire à sa nature) et Tik-Tok (homme mécanique qui, s'il ne rouille pas, a besoin d'être remonté sous peine de s'enrayer régulièrement) rejoignent cette troupe haute en couleur et délicieusement fantasque. Du côté des antagonistes, pas de sorcière ni d'armée de jeunes filles rebelles cette fois-ci, mais une créature peut-être bien plus terrible en dépit de son tempérament affable et (presque) sympathique : le roi des Nomes. Fées des rocs, des pierres et du métal, immortelles et indestructibles, les Nomes (parfois orthographié Gnomes, qui se prononce de la même manière, dans certaines suites et traductions) résident dans les montagnes et dans les souterrains. Leur souverain y dissimule, dans un palais à la localisation tenue secrète, une immense collection de bibelots décoratifs aussi divers que variés, à la nature peut-être bien plus magique qu'on pourrait le croire...
 

    Moins fourni dans son intrigue et dans ses axes narratifs que le tome précédent, Ozma, la princesse d'Oz n'en reste pas moins un excellent titre de par le foisonnement de son univers. Lyman Frank Baum continue en effet d'élargir la cartographie et la mythologie d'Oz et de ses alentours avec une cohérence constante, là encore digne des fresques de fantasy qui suivront plus tard en littératures de l'imaginaire. Certains éléments de l'intrigue restent encore très énigmatiques, comme d'autres l'étaient déjà dans les volumes passés de la saga : des ressorts à la portée symbolique trouble, complexe à décrypter, mais dont le Mystère avec un grand M suffit à apporter la magie et la saveur nécessaires, à défaut de réponses claires et éclairantes (il en est par exemple ainsi du caractère mortel des œufs pour les Nomes qui, bien plus qu'un choix scénaristique hasardeux, semble cacher quelque interprétation métaphorique).
 

    La première édition française de ce roman, parue dans les années 80 chez Flammarion, avait eu la bonne idée de conserver les magnifiques illustrations originales de John R. Neill (qui avait succédé à W. W. Denslow depuis Le merveilleux pays d'Oz). Son style, détaillé et tout en finesse, est ici très habité par l'Art Nouveau et ses élégants entrelacs, Langwidere étant par ailleurs la parfaite incarnation de la Gibson Girl alors très populaire. Contrairement au Lion, au Bûcheron et à l’Épouvantail que J. R. Neill tente toujours de représenter tels que son prédécesseur les avait pensés, son interprétation de Dorothy diffère radicalement de l'originale : adieu la fillette aux nattes brunes et à la robe vichy ; l'héroïne apparait ici grandie de quelques années et porte un très élégant carré blond. Le roi des Nomes et son armée, presque cartoonesques – probablement pour illustrer leur bonhomie de façade – évoquent quant à eux autant de personnages du Dr Seuss (avec un faux air du Grinch avant l'heure).
 

    Redécouvert par le public francophone en 2013 dans l'intégral du Cycle d'Oz (volume 2) publié au Cherche midi, ce texte, rebaptisé Ozma du pays d'Oz a bénéficié d'une nouvelle traduction d'Anne-Sylvie Homassel, qui avait déjà assuré le texte français du Merveilleux pays d'Oz. Elle y déploie le même talent pour restituer la langue, pétillante, de L. Frank Baum dans toute sa singularité. On est peut-être un peu plus déçu, en revanche, par les illustrations de Stéphane Levallois : les dessins encrés du premier volume ont cédé la place à des esquisses très crayonnées. On retrouve le vertige et l'audace des angles de vue propres à l'artiste (Ah, la salle à manger pleine de gardes d'Oz, comme vue à travers une lentille déformant la perspective !), mais le tout semble plus tenir du travail préparatoire que d'un travail finalisé.
 
 
En bref : Classique à redécouvrir d'urgence pour qui aime se promener dans les mondes oubliés de Lyman Frank Baum, Ozma, la princesse d'Oz témoigne de la capacité de l'auteur à élargir la cartographie et la mythologie de son univers imaginaire avec un égal talent. On se régale des personnages comme de leurs péripéties, avec une mention spéciale pour le bizarre et l'inquiétant que l'auteur cultive ici avec brio. 

dimanche 25 janvier 2026

Le merveilleux pays d'Oz - L. Frank Baum.

The marvelous land of Oz
, Reilly & Britton, 1904 - Le merveilleux pays d'Oz, éditions Flammarion (G. Lelièvre), coll. "bibliothèque du chat perché", 1981 - Le Cycle d'Oz, éditions du Cherche midi (trad. de A.S. Homassel), 2013. 

    Après la publication du Magicien d'Oz aux États-Unis en 1900, son auteur, L. Frank Baum, fit la promesse suivante à une petite fille qui lui réclamait la suite de cette histoire : il commencerait cette suite si mille petites filles au moins lui écrivaient pour lui demander.
    Les mille lettres et des milliers d'autres encore lui étant parvenues, L. Frank Baum rédigera donc en 1904 Le merveilleux pays d'Oz, dans lequel se déroule les aventures d'un jeune garçon nommé Tip et de ses compagnons Jacques Tête de Courge, l’Épouvantail et le Bûcheron en fer blanc.
    Cette féérie peuplée de personnages extravagants mais combien humains dans leur comportement a conservé depuis bientôt quatre vingts ans son entière popularité auprès de son jeune public. 
 
***
 
    Peu de lecteurs le savent, y compris ceux qui ont dévoré enfants (ou même plus tard) Le magicien d'Oz : il existe une suite. Plusieurs suites, en vérité. Comme on l'a déjà expliqué dans notre article consacré au chef-d’œuvre de Lyman Frank Baum, ce que beaucoup considèrent n'être qu'un conte de fées est davantage le premier opus d'une longue saga préfiguratrice de la fantasy. Car Oz ne s'arrête pas aux aventures de Dorothy Gale, du Lion peureux, du Bucheron de fer blanc et de l’Épouvantail. Après quatre ans et de nombreuses lettres de petits lecteurs et lectrices (la légende dit qu'il y en aurait eu des milliers...), le romancier se décidait à se remettre à l'ouvrage et à raconter ce qu'il advenait à Oz après le retour de la fillette dans le Kansas et après le couronnement de l’Épouvantail. Ce texte, paru dans une unique édition française en 1981, a été redécouvert par le lectorat hexagonal à l'occasion de la publication de l'intégral du Cycle d'Oz en 2013, où il figure dans le premier volume sous une toute nouvelle traduction.
 

    A l'inverse du précédent tome, l'intrigue ne se déroule pas à cheval sur deux univers, avec une transition du monde ordinaire au monde d'Oz ; cette fois-ci, l'histoire prend intégralement place dans le royaume magique créé par l'auteur. On y fait la rencontre de Tip, un jeune garçon malmené par la Sorcière Mombi, une vieille enchanteresse ayant appris autrefois quelques tours auprès du Magicien alors qu'il venait de s'installer à Oz. Las de mener une vie de misère auprès de cette tutrice qui n'a rien de maternel ni même de sympathique, Tip lui vole un jour une poudre magique capable de donner vie à n'importe quel objet inanimé et s'enfuit. Oui, mais pas seul : il part avec Jack Pumpkinhead, un personnage façonné de bois à la tête de citrouille malencontreusement touché par la poudre de vie. Le garçon transforme également un billot en cheval de fortune pour voyager plus commodément. Ce trio incongru part à la rencontre du souverain d'Oz, le célèbre Épouvantail. Mais la Cité d’Émeraude est menacée par une armée de petites pestes munies d'aiguilles à tricoter, décidées à se rebeller contre la couronne et à détrôner l'actuel souverain.
 

    Avec ce deuxième opus, on retourne avec un plaisir jouissif dans l'univers d'Oz, d'autant plus qu'il nous est cette fois montré sous une toute nouvelle perspective : celle de ceux qui y vivent. Comme on l'évoquait plus haut, pas de passage du monde ordinaire à celui, merveilleux, d'Oz. On y suit les péripéties d'un de ses habitants, désireux de s'affranchir du joug de sa tutrice, péripéties qui vont entremêler plusieurs intrigues. Là où le voyage de Dorothy avait pour but ultime de la ramener chez elle, Tip, de son désir de s'affranchir, se trouve emporté dans une suite de rebondissements en lien avec différents arcs narratifs. Parmi ceux-là, la quête de l’Épouvantail pour reconquérir son trône et la Cité prise d'assaut par l'armée de la Générale Jinjembre (ou Jinjur selon les traductions), et la résolution d'un mystère vieux de plusieurs années : la disparition d'Ozma, princesse d'Oz et fille du défunt Roi d'Oz dont le Magicien avait volé le trône à son arrivée. Évidemment, les trois intrigues trouveront à fusionner dans une seule et même résolution : un twist final inattendu et fort bien pensé, qui pourrait d'ailleurs appeler à de nombreuses interprétations.
 

    On retrouve dans cette nouvelle aventure le Bucheron en fer blanc et l’Épouvantail, accompagnés de nouveaux amis dont l'adorable Jack Pumpkinhead (Jacques Tête-de-courge), candide et attendrissant à souhait, souvent drôle malgré lui de par sa nature quelque peu ignorante. Fidèlement à ses précédents personnages morcelés ou rapiécés, Lyman Frank Baum introduit également le Gump, une espèce d'élan exotique (même s'il est maladroitement traduit "daim" dans la première version française) dont le trophée de chasse est fixé à l'avant d'un engin ailé composé de meubles disparates, auquel notre fine équipe donne vie grâce à la poudre magique. Le Woggle, insecte grossi dix-mille fois (devenu un pou dans la première traduction – décidément, quel manque de fantaisie) est peut-être le personnage le moins sympathique, mais aussi parce que sa supériorité autoproclamée le rend volontairement agaçant. La sorcière Mombi est quant à elle loin d'égaler la Méchante Sorcière de l'Ouest en charisme et en pouvoirs, mais là aussi, il s'agit d'un vrai choix de l'auteur : Mombi est une arriviste et, en quelque sorte, une parvenue en sorcellerie.
 

   Du côté du style, il y a une patte, une plume particulière qui semble s'affirmer dans ce deuxième titre, surtout dans les dialogues entre les personnages – notamment ceux de nature extraordinaire. Quelque chose entre l'absurde et le surréalisme, les particularités des protagonistes contaminant jusqu'à leur façon de s'exprimer et donnant ainsi lieu à des conversations aussi farfelues que délicieuses, tantôt drôles et tantôt savantes. Lyman Frank Baum se disait grand admirateur d'Alice au Pays des Merveilles : on retrouve dans ce ton quelque chose de la langue si particulière de Lewis Carroll, éminemment bizarre.
 

    L'édition de 1981, si elle souffre d'une traduction un peu datée, a le mérite d'être mise en image par John R. Neill, illustrateur original qui prend ici la relève de W. W. Denslow. Ce dernier, pourtant grand ami de L. Frank Baum, avait pensé l'univers visuel d'Oz en même que l'auteur le couchait par écrit, mais une dispute entre les deux compagnons eut raison de leur collaboration peu de temps après la publication du Magicien d'Oz. Par voie de conséquence, la mission de mettre en image la suite de la saga revint à un nouvel artiste. John R. Neill s'inscrit ici dans la continuité de son prédécesseur par souci de cohérence (les apparences du Bucheron et de l’Épouvantail en sont un bon indicateur), mais se démarque peut-être par une plus grande finesse dans les détails, notamment des scènes estampillées fantasy et des personnages féminins.
 

    La réédition au Cherche Midi bénéficie de l'excellente traduction de Anne-Sophie Homassel, qui restitue toute l'élégante fantaisie du texte original et, surtout, redonne aux différentes créatures leurs noms d'origine. Les illustrations de Stéphane Levallois, issu du monde du cinéma et du design graphique hypnotisent le lecteur : les prises de vues audacieuses, parfois vertigineuses, la finesse des traits et des silhouettes ainsi que le style, vif, montrent la modernité du monde d'Oz, même plus de cent ans après la publication originale de ce titre.
 

En bref : Restée dans l'ombre et trop méconnue, cette première suite officielle du Magicien d'Oz vient rappeler le talent et l'imagination débridée de Lyman Frank Baum. Avec Le merveilleux pays d'Oz, on découvre un monde pensé bien au-delà de ce que le précédent titre avait donné à voir, tant dans son histoire que dans ses perspectives. Le style, notamment les dialogues, teinté d'absurde et de surréalisme, en fait une pépite pleine d'audace et de fantaisie à redécouvrir de toute urgence.
 
 
 
 
Pour aller plus loin...
 

mardi 13 janvier 2026

En quête d'un grand peut-être, tome 2 - Tom et Nathan Levêque.

Éditions du grand peut-être, 2025. 
 
    Les ados lisent-iels encore de la littérature ado ? Passent-iels plus de temps sur TikTok ? Doit-on censurer la Dark Romance ? Et le manga ? C'est quoi un roman ado, au fait ? L'Éducation nationale promeut-elle assez la lecture, et celle pour la jeunesse ? Ce sont autant de questions auxquelles Tom et Nathan Lévêque essaient de répondre dans ce nouveau livre, cinq ans après En quête d'un grand peut-être : Guide de littérature ado (vendu à 10 000 exemplaires).
    À nouveau, les deux auteurs spécialistes de la littérature ado vous proposent de partir, carte et lampe torche à la main, à l'exploration de ce paysage littéraire : dates et chiffres clés, incontournables, portraits, analyses de ses grands genres et de ses grandes thématiques, pressions politiques et questions sociétales qui la traversent...
    Ce livre de référence vous donnera les outils pour arpenter une littérature au moins aussi riche à défricher que les autres !
 
Un nouveau livre de référence pour les passionné·es de littérature ado !
 
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    L'an dernier, on avait lu (avec un retard non négligeable – et sans avoir pris le temps de le chroniquer) le premier tome d'En quête d'un grand peut-être écrit par les jumeaux Tom et Nathan Levêque. Un guide fouillé de la littérature ado dont l'intérêt était de ne pas s'arrêter à la simple liste, au seul annuaire thématique, mais bel et bien de s'interroger sur ce qui fait la spécificité de cette catégorie de lectures. Noyée quelque part entre la littérature de jeunesse et la littérature young adult sans y avoir pourtant la place définie qu'elle mérite, assimilée à un genre ou à un registre faute d'avoir une vraie reconnaissance, la littérature ado s'y définissait finalement par son intensité, proportionnelle aux grandes étapes qui caractérisent cette tranche d'âge.
 

    Revenir cinq ans plus tard avec une suite, est-ce légitime ? Très certainement : parce que le public qu'elle vise n'a de cesse d'évoluer, et cela de plus en plus vite, la littérature ado a été contrainte, en l'espace d'une demi-décennie, de s'adapter à un lectorat en pleine transformation. La métamorphose est constante pour continuer de séduire les jeunes et autant dire qu'en cinq ans, il s'en est passé, des choses. Les deux auteurs, connus depuis leur adolescence pour leurs blogs littéraires respectifs, proposent d'explorer ces mutations et, surtout, de les interroger.
 
    C'est peut-être dans cette interrogation constante qu'on a trouvé ce second tome plus intéressant encore que le premier – et ce même si l'on n'est pas toujours d'accord avec eux (on y reviendra). Peut-être parce que les sujets qu'ils viennent questionner, loin d'être lisses ou faciles, dans une société en perpétuel mouvement, viennent polariser bien plus qu'ils ne font consensus. Mais n'est-ce pas le cas de tous les sujets d'importances, de tous les sujets sérieux ? Or, derrière cette étiquette faussement candide ou accessoire dont elle a trop souvent héritée, rappelons-le : la littérature ado, c'est du sérieux.
 

    Le premier opus dressait un portrait pluriel de la littérature ado : ses grands thèmes, son actualité et ses codes, le tout ponctué de portraits, de témoignages et de nouvelles inédites signées de plumes devenues iconiques (ou en passe de l'être) en la matière. Ce nouveau titre conserve un plan similaire, si ce n'est que ses articles et différentes contributions élargissent ici le propos à des questions plus épineuses quant à ce qu'est en train de devenir la littérature ado et, à savoir, si elle n'est pas dans une certaine mesure en train de disparaître. Ou de se fondre dans les autres, peut-être : on en tient pour preuve ses codes esthétiques, que la littérature New Adult, voire la littérature adulte, se réapproprie sans qu'une tranche d'âge particulière semble visée. Les lecteurs de demain seront-ils d'éternels adulescents ?
  
 
    Parmi les sujets brûlants qu'on apprécie de voir traiter sous ce jour dépassionné qui caractérise la recherche (celle avec un grand R) : celui de la dark romance et de l'attrait qu'elle provoque chez les adolescents. Un chapitre qui conduit à questionner l'existence d'une offre alternative et sécure pour les plus jeunes et la légitimité de collections traitant ouvertement de sexualité. Un thème en amenant souvent un autre, celui-là conduit ce guide à aborder l'autocensure des auteurs, quand ce n'est pas un cas de censure tout court qui a récemment secoué le monde de la littérature de jeunesse (mais silencieusement, parce que la littérature de jeunesse, ce n'est pas vraiment de la littérature, pas vrai ?). Tom et Nathan Levêque montrent ainsi tous les enjeux de cette littérature ado, son éthique et, on aurait envie de le dire ainsi : ses objectifs. Car il n'y a probablement pas plus engagée que la littérature ado. Peut-être est-ce d'ailleurs pour cette même raison que son avenir serait en danger...
 

    Ne s'arrêtant jamais aux réponses faciles ou aux évidences, les jumeaux Levêque n'hésitent pas à gratter là où ça fait mal, quitte à questionner la déontologie de certaines pratiques commerciales qui, si elles sont nécessaires au marché du livre, n'en sont pas moins discutables. Il en est ainsi des questionnements sur la représentation/représentativité (la distinction entre les deux est très pertinemment amenée) parfois utilisée comme argument de vente ou au coût écologique de pseudo ouvrages collectors aux dos reliés et aux tranches jaspées. Pour les sujets les plus techniques, les auteurs ne s'improvisent pas spécialistes et cèdent la place aux pointures de la littérature ados, des plus connues (Sophie Van der Linden, Clémentine Beauvais...) aux figures émergentes (Céline Retrouvey et Julie Donizel), sans oublier les représentants des "métiers de l'ombre" qui ont ici enfin voix au chapitre (sensitive readers, traductrices, correctrices, etc.). Cette diversité est par ailleurs un très bel hommage à la pluralité des métiers qui font la littérature en général et les livres pour la jeunesse en particulier.
 
    On reste cependant un peu plus sceptique quant à certaines analyses. Ce n'est pas une critique de notre part, seulement un constat. A notre sens, celui-là tient à un double biais (il y en a toujours, quoi qu'on en dise) : le biais d'une certaine catégorie de lecteurs dont font partie les auteurs, et notre propre biais de prescripteur du livre dans un environnement professionnel très spécifique au croisement du handicap et d'une réalité socio-économique complexe. Si on a à ce titre été touché de voir présentées des maisons d'édition proposant des textes adaptés ainsi que le cas des lecteurs en difficulté évoqués à plusieurs reprises dans l'ouvrage, ces derniers nous ont semblé manquer dans les équations et conclusions de certains chapitres. 
 

    Certains sujets épineux parmi ceux mentionnés plus haut ont parfois ouvert à des conclusions à notre sens trop relativistes : si l'analyse des effets de la dark romance est incontestablement bien menée et pertinente à plus d'un titre, explicitant notamment que les jeunes lectrices et lecteurs sont en capacité de lire ces textes avec une certaine distance et évoquant l'importance du discours des adultes pour accompagner les représentations, cela demande donc à ce que lesdits adultes soient effectivement de la partie pour apporter un contexte, un cadre, des valeurs, etc. Ce n'est malheureusement pas le cas d'une foule de jeunes qui deviennent dès lors des personnes vulnérables. Le cas des lecteurs en difficulté, évoqués plusieurs fois, ne donne lieu à aucune représentation concrète : on aurait aimé, en vis-à-vis des deux très bons lecteurs interviewés dans l'ouvrage, que soient aussi interrogés des jeunes qui entretiennent un rapport complexe avec la lecture (il faut dire, nous concernant, que ce sont ceux qu'on fréquente le plus). Enfin, on a trouvé un peu expéditive l'évocation de Michel Desmurget en début d'ouvrage, où son expression de "crétin digital" semble pointée du doigt comme un jugement de valeur facile, alors que son livre Faites-les lire ! reste un plaidoyer très bien documenté sur les multiples effets de la lecture.
 
    Il s'agit-là, en vrai, de quelques détails, ceux-là alimentés par ce double biais qu'on évoquait à l'instant et à une vision nécessairement nourrie de notre propre subjectivité. La littérature étant, comme tout sujet de société, un sujet de débats, cela ne nous empêchera pas de recommander sincèrement cet ouvrage quoi qu'il en soit d'une grande qualité et fruit d'un travail objectivement titanesque, d'un indéniable sérieux.
 


En bref : Les philosophes, les romanciers et les essayistes l'ont démontré plus d'une fois : l'art est par définition inutile, et pourtant il est nécessaire. La littérature, comme toute forme d'art, est donc concernée. Tom et Nathan Levêque montrent ici une fois encore à quel point la littérature ado, malgré ses contours flous en perpétuel mouvement, est plus que jamais une nécessité. Et à quel point il est nécessaire de toujours la questionner. On espère vivement un troisième tome dans quelques années, que ce vivier continue de donner matière à réfléchir et à réinventer la littérature ado.
 
 
Un grand merci à Babelio pour cette lecture

mercredi 31 décembre 2025

Christmas somewhere over the rainbow : voeux d'entre-deux fêtes au pays d'Oz.



    On vous avait promis des fêtes à Oz, vous aurez des fêtes à Oz ! On ne vous offrira probablement pas la Cité d’Émeraude, mais on quittera le Kansas à coup sûr. Quelque part de l'autre côté de l'arc-en-ciel, peut-être ? Somewhere over the rainbow ? Oui, cela conviendra certainement. Il ne vous en coûtera qu'un cyclone. Ou une petite tornade. Un ouragan fera aussi bien l'affaire. Comment ça, vous n'avez pas ça sous la main ? Bon, empressez-vous de rejoindre Dorothy sur l'exploitation d'oncle Henry et de Tante Em, car il semblerait qu'une tempête s'annonce à l'horizon...
 
"Le vent du nord leur arrivait avec une sourde plainte ; ils pouvaient voir les hautes herbes se coucher à l'approche de la tempête. Un sifflement strident dans l'air leur fit tourner la tête vers le sud ; ils virent alors des vagues de vent accourir dans l'herbe de ce côté aussi."
 
 
 
 
    Alors que les tuteurs de la fillette s'empressent de rejoindre la cave où ils seront à l'abri des intempéries, Dorothy, partie chercher son chien Toto, n'a plus d'autre choix que de s'abriter dans la petite fermette familiale lorsque le cyclone s'approche. En moins de temps qu'il n'en faut pour dire ouf, voilà que la maison de bois se soulève du sol...
 
"La maison tournoya deux ou trois fois sur elle-même et s'éleva lentement dans les airs. Dorothy se crut transportée en ballon. Le vent du nord et le vent du sud se rencontrèrent à l'endroit où se trouvait la maison et en firent le centre exact du cyclone. Au cœur même d'un cyclone, l'air est calme d'habitude, mais la forte pression des vents, de part et d'autre de la maison, la poussait si haut, si haut qu'elle se retrouva à la pointe du cyclone ; elle y resta perchée et fut emportée comme une plume à des lieues et des lieues de là."
 
    Ce n'est cependant pas le tout de s'envoler, il faut aussi se poser. Pour ce qui est de l’atterrissage, on vous recommande de vous accrocher car il ne sera pas tendre. Par chance, Dorothy s'est assoupie dans son lit, mais vous, rien n'amortira votre chute...
 
 
 
 
 
"Dorothy fut réveillée par un choc si brusque et si violent que, si elle n'avait été allongée sur son lit moelleux, elle aurait pu se faire mal. La soudaineté de la secousse lui coupa le souffle."
 
    C'est bon ? Tout va bien ? Vous êtes en un seul morceau ?... Parfait ! Voilà qui n'était donc pas si terrible, au final. Mais vite, vite, précipitez-vous dehors avec notre jeune amie : un tout nouveau décor vous attend, un monde, disons, plus... coloré – oui, c'est cela, coloré. Après tout, ne sommes-nous pas au-delà de l'arc-en-ciel ?
 
 
 
 
"Le cyclone avait déposé la maison tout doucement – pour un cyclone – au beau milieu d'un pays d'une beauté prodigieuse. De ravissants parterres de gazon verdoyaient sous des arbres majestueux, lourds de fruits savoureux. Des fleurs superbes formaient des massifs de tous côtés et des oiseaux au plumage rare et étincelant chantaient et voletaient dans les arbres et les buissons. Un peu plus loin bondissait un ruisseau dont les eaux scintillaient entre ses rives moussues."

    Jamais vous n'avez vu pareil décor, n'est-ce pas ? Et encore moins en cette saison, même sans venir du Kansas ! Car, une chose est sûre : "On est bien loin du Kansas". Comme pour le confirmer, voilà que d'étranges petits personnages s'approchent de vous. Coiffées de chapeaux pointus et de vêtements bleus constellés d'étoiles scintillantes, ils se parlent à l'oreille ou dans leurs moustaches, l'air mi-inquiet, mi-impressionné. Une petite dame se détache du groupe et remercie la fillette d'avoir tué la Méchante Sorcière de l'Est qui avait réduit le peuple des Munchkins en esclavage.
 
    Tué ? Sorcière ? Muchkins ? Voilà bien trop d'informations à la fois.
 
"Voyez ! poursuivit-elle en montrant un coin de la maison, on voit encore ses deux orteils qui dépassent de sous ce gros morceau de bois.




"En effet, juste sous l'angle de la grosse poutre qui soutenait la maison, deux pieds dépassaient, chaussés de souliers de rubis à bout pointu."

 
 
 
    Force est de constater que la maisonnette s'est bien posée sur quelqu'un. Ou, plutôt, sur quelqu'une, et pas une quelqu'une quelconque, mais une sorcière du genre tortionnaire – et ce bien qu'elle semblait avoir fort bon goût en matière de soulier. D'autant que ceux-là ne sont pas des souliers comme les autres : ils sont magiques ! Évidemment, puisqu'il s'agit de souliers de sorcière, ils ne pouvaient en aucun cas être ordinaires. Leur origine réelle, vous racontent les Munchkins, est inconnue : des rumeurs circulent à leur sujet et certains prétendent qu'elles ont été ensorcelées par Glinda la bonne sorcière, à moins peut-être que ce ne soit par la Méchante Sorcière de l'Ouest, sœur de la défunte, du temps de leurs jeunes années ? On dit aussi qu'ils n'ont pas toujours été de rubis, mais d'argent, et que leur couleur change parfois grâce aux centaines de perles de verre qui les composent et qui captent les différentes teintes portées par la lumière.
 
     Mais peut-être s'agit-il seulement de vieux accessoires de théâtre auxquels on prête un pouvoir qui n'existe pas, à la façon de ces anciennes reliques dont la légende aura dépassé la triste et fade réalité. Toujours est-il que la magie est réelle pour ceux qui y croient et, comme la Bonne Sorcière du Nord aime à le rappeler :
 
"Dans les pays civilisés, il ne reste plus de sorcières, ni de magiciens, ni d'enchanteresses, ni d'enchanteurs. Par contre, voyez-vous, le pays d'Oz n'a jamais été civilisé, car nous sommes coupés du reste du monde. C'est pourquoi il existe encore des sorcières et des magiciens parmi nous."
 
    En parlant de magicien, il s'en trouve un qu'on dit très puissant et qui réside au centre du pays dans un somptueux palais qu'on appelle la Cité d’Émeraude. Puisque vous êtes là, pourquoi ne pas faire un peu de tourisme ? Loin du frimas hexagonal de décembre, le soleil ozien semble doux et la saison, quelle qu'elle soit ici, est plutôt belle. Pour rejoindre le cœur du royaume, il faut suivre la route de briques jaunes sur laquelle la maison s'est posée ; vous y serez en quelques jours à peine. Dorothy, en vraie fille de la campagne, sait s'organiser : voilà qu'elle prépare un panier garni de bonnes choses pour la route.
 

 
 
 "Elle prit un petit panier qu'elle remplit du pain du buffet et le recouvrit d'un torchon."


    On ne saurait trop vous conseiller que d'emporter avec vous cette burette d'huile : elle pourrait vous être d'une grande aide, même si vous l'ignorez encore pour l'instant. Par ailleurs, prenez garde pendant votre voyage : aussi fabuleux que semble être ce pays, il n'est pas sans danger. On raconte qu'on y trouve des créatures monstrueuses tapies dans les buissons, des champs de coquelicots mortels et, bien sûr, au moins encore une méchante sorcière...



    Mais l'heure tourne tandis que nous parlons ! Aussi, alors que vous vous éloignez sur le chemin pavé d'or en chantonnant, puisqu'il ne nous reste que quelques minutes avant de sauter à pieds joints (chaussés de souliers de rubis, bien sûr) dans 2026, nous vous souhaitons...
 

Un Très Joyeux Noël

(avec un petit retard)

et

Une Belle et Heureuse Année

(avec une minuscule avance) 







    Comme de coutume, nous continuerons bien évidemment nos publications de fêtes dans les semaines à venir, d'autant qu'il nous reste encore à chroniquer de nombreuses œuvres livresques du monde d'Oz ainsi que leurs adaptations. Au programme : les suites du Magicien d'Oz, un film oublié et une mini-série méconnue...



We're off to see the wizard !

 
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mardi 30 décembre 2025

Le Magicien d'Oz - Un livre pop-up de Robert Sabuda d'après L. Frank Baum.

The Wonderful Wizard of Oz
, Simon and Schuster Children's Publishing Division, 2000 - Éditions du Seuil jeunesse (trad. de P. Paringaux), 2005.
 
    Partez pour le Pays d'Oz et aventurez-vous avec Dorothy et ses trois compères - l'Épouvantail, le Bûcheron en Fer-Blanc et le Lion Poltron - sur les traces du Magicien.
    Un époustouflant pop-up d'où surgissent une tornade dévastatrice, le somptueux Palais de la Cité d'Émeraude (n'oubliez pas de chausser vos lunettes magiques pour ne pas être ébloui !) ou même un ballon dirigeable !
 
Une adaptation de la fameuse histoire de L. Frank Baum merveilleusement servie par les sculptures en papier créées par Robert Sabuda.
 
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    Robert Sabuda est un talentueux artiste américain connu pour ses nombreux livres pop-up. Ingénieur et illustrateur, il entremêle ses nombreuses compétences au profit de créations complexes qui lui ont permis de remporter en trois occasions consécutives le prix Meggendorfer, soit la plus grande récompense en matière de livres animés. Ses publications, souvent tournées vers l'univers des contes traditionnels ou des grands classiques de la littérature de jeunesse, ont bénéficié d'une reconnaissance internationale. En France, trois de ses ouvrages sont sortis aux éditions du Seuil jeunesse, dont ce superbe Magicien d'Oz.
 

    Visuellement, l'ouvrage impressionne par sa densité : avant même de l'ouvrir, observer les tranches du livre suffit à donner une idée de sa complexité et des mécanismes qu'il dissimule. On distingue en effet les nombreuses couches et sous-couches de papier cartonné, les plis et replis, soufflets et languettes. La première page tournée, et voilà qu'on s'envole pour le Kansas. Le grand format de cet album offre une immersion en cinémascope dans l'univers imaginé par L. Frank Baum. L'expression "tomber dans un livre" n'aura jamais été aussi juste, de même que l'appellation de "livre animé" : les éléments se déploient sous nos yeux dans un mouvement d'une rare élégance, presque une danse – ou nous sautent parfois littéralement au visage. C'est le cas de la tornade qui se dresse comme par magie dès l'ouverture du récit, au beau milieu de l'exploitation de l'oncle Henry et de la tante Em, qu'on semble observer depuis le ciel.
  

    Il en est ainsi à chaque nouvelle double page : un élément central – souvent un bâtiment – apparait de nulle part devant les yeux du lecteur (qui se demande vraiment comment un livre peut dissimuler autant de constructions et de palais en trois dimensions) quand ce n'est pas la montgolfière du magicien qui semble se gonfler d'air en temps réel pour prendre son envol. Malgré l'abondance de papier et de pliage, malgré l'enchevêtrement de cartonnages, tout reprend sa place une fois la page tournée. On pourrait presque croire à quelque sortilège...
 
 
    Non content de nous en mettre plein la vue, Robert Sabuda s'amuse aussi de dispositifs plus discrets disséminés çà et là au fil des pages. Le texte est par exemple imprimé sur de petits livrets encadrant chaque nouvelle composition, livrets ceux-là aussi agrémentés d'animations que le lecteur a la surprise de découvrir : Dorothy pirouettant au-dessus de son lit, la Sorcière de l'Ouest se transformant en flaque d'eau ou encore les souliers d'argent qui s'entrechoquent. Parmi les autres astuces enchanteresses : la double page consacrée à la cité d'émeraude propose une paire de lunettes que le lecteur peut chausser pour, comme les personnages de l'histoire, voir la vie en vert !
 

    Bien que les illustrations soient de Robert Sabuda, ce dernier calque les très célèbres images de William Wallace Denslow, ami de L. Frank Baum et illustrateur officiel du Magicien d'Oz dans ses premières éditions. On y retrouve donc un univers visuel familier qui nous renvoie à la genèse de ce grand classique : la robe à imprimé vichy de Dorothy, le lion poltron quelque part entre la gravure et le cartoon ou, encore, la Méchante Sorcière de l'Ouest et sa tenue farfelue. Format oblige, le texte est bien sûr abrégé, mais conserve de nombreux épisodes du roman original (dont certains qui sont souvent écartés des versions tronquées) ainsi que plusieurs dialogues retranscrits dans leur quasi intégralité.
 
 
En bref : Oubliez les écrans : cette version animée du Magicien d'Oz par le génial Robert Sabuda est un petit trésor d'ingénierie. Rarement un livre pop-up aura donné à voir autant de mécanismes aussi complexes pour un résultat aussi réussi ; les images se déploient avec une étrange virtuosité, comme si les différents éléments de papier étaient doués d'une vie propre. On ne s'en lasse pas.