« Cette année, en septembre, au lieu de faire ma rentrée en troisième, on m’a admis dans cet institut spécialisé pour les loufoques, un château transformé en une sorte d’atelier de réparation pour adolescents mal barrés. On m’a confisqué mon téléphone et ma liberté de nuisance. On m’a dit que je n’aurais pas le droit de sortir, que c’était pour mon bien. Je crois que c’est surtout pour le bien des autres. »
D’où vient cette colère immense qui dévore Milo ? Et cette violence qu’il déchaîne contre les autres et contre lui-même ? Peu importe : Milo en est certain, quelque chose s’est brisé en lui il y a longtemps, et il est trop tard pour espérer le réparer.
Son thérapeute, le docteur G. Wolber, n’est pas de cet avis. Les blessures sont anciennes, mais si Milo parvient à poser des mots sur son passé déconstruit, à remettre le puzzle dans l’ordre, un avenir peut encore se dessiner.
Alors Milo parle, il rembobine et commence à raconter son histoire, en vrac, depuis le début.
D’où vient cette colère immense qui dévore Milo ? Et cette violence qu’il déchaîne contre les autres et contre lui-même ? Peu importe : Milo en est certain, quelque chose s’est brisé en lui il y a longtemps, et il est trop tard pour espérer le réparer.
Son thérapeute, le docteur G. Wolber, n’est pas de cet avis. Les blessures sont anciennes, mais si Milo parvient à poser des mots sur son passé déconstruit, à remettre le puzzle dans l’ordre, un avenir peut encore se dessiner.
Alors Milo parle, il rembobine et commence à raconter son histoire, en vrac, depuis le début.
Un texte brut, qui explore la fine frontière entre colère et reconstruction.
***
Il n'y a pas de hasard, dit le dicton, il n'y a que des rendez-vous. Si cela vaut pour les êtres de chairs et de sang, il en est certainement de même pour les livres et leurs êtres de papier. C'est tout à fait "par hasard" qu'on est tombé sur cet ouvrage et sur son auteur, à l'occasion du dernier salon du Livre Sur La Place. C'est certainement encore "par hasard" qu'on s'est attardé sur celui-là plutôt que sur un autre, tout séduit qu'on était par cette illustration de couverture qui nous évoquait le Kintsugi (art japonais qui consiste à réparer la céramique ou la porcelaine cassée au moyen d'une laque saupoudrée de poudre d'or). C'est "par hasard" encore qu'on a lu la quatrième de couverture, et "par hasard" toujours qu'on y a reconnu, avant même d'avoir confirmation en feuilletant quelques pages, l'histoire d'un gamin accueilli en dispositif ITEP.
Hervé Giraud
Certains qui nous lisent le savent peut-être, et alors uniquement parce qu'on s'autorise, quand une lecture nous rappelle à leur humble souvenir, à parler de ces enfants et adolescents que nous avons accompagnés dans une structure similaire pendant presque dix ans (auprès de qui on intervient encore ponctuellement, et qu'il nous arrive ici ou là de mentionner). Un public dont personne, par ailleurs, ne fait grand cas : ni l’État, ni l'école (certainement pas l'école) et encore moins la littérature. De tous les handicaps existants – car oui, il s'agit bien d'un handicap, un handicap psychique – les enfants, adolescents et jeunes adultes souffrant de difficultés psychologiques et de troubles du comportement constituent le public le moins connu et le moins mis en lumière du monde de l'inclusion ; la patate chaude qu'on se passe de main en main, si possible vers la sortie. Jusqu'à nier leur existence.
"La voix des profs se perdait dans l'espace sans limite des choses dont je n'ai rien à faire, là où vivent le participe passé des verbes du troisième groupe et tout ce que j'ai abandonné à ces nazes du premier rang, ceux qui peuvent prendre les terminaisons des verbes de tous les groupes et s'en fabriquer des colliers pour aller faire la danse des nouilles au spectacle de fin d'année."
Alors trouver "par hasard" un roman qui parle d'eux, ce ne pouvait être qu'un rendez-vous. Échanger avec l'auteur, apprendre qu'il a été directeur en ITEP par le passé, puis papoter travail et littérature pendant au moins quarante minutes en bloquant plus que de raison les lecteurs venus lui faire dédicacer un de ses ouvrages, c'était purement et simplement la suite logique des choses. Enfin ! Enfin depuis Le Big Big Boss d'Anne Mulpas (Nathan, 2014), la fiction se penchait à nouveau sur ces enfants que le reste du monde préfère oublier ! La preuve s'il en fallait une que la littérature est travail de mémoire et, surtout, de réparation ; ici celle d'une erreur qui est de trop souvent regarder ailleurs. Pour toutes ces raisons, on aimait déjà Non réparable avant de l'avoir lu.
"Tous ceux qui sont accueillis ici ont le cerveau déglingués. Beaucoup prennent des gouttes pour dormir ou pour gérer leurs "conduites émotives". Tous voient le pédopsychiatre, le psychomotricien, le psychologue, le psy-truc... je ne sais pas si ça va les guérir, ce n'est pas mon problème. Je ne suis pas malade. Beaucoup ne parlent pas ou racontent des délires, piquent des crises monumentales en hurlant, en se roulant par terre, en gueulant qu'ils veulent mourir ou d'autres dingueries."
Non réparable, c'est l'histoire de Milo racontée par lui-même, au rythme des rendez-vous hebdomadaires avec le médecin psychiatre de l'ITEP où il vient d'être admis. D'un jeudi à l'autre, le Dr G. Wolber l'interroge, lui parle et l'écoute, mais surtout, il le considère. De son côté, Milo, sur la défensive, agresse. Puis, petit à petit, l'armure se fend et le garçon raconte. Il raconte sa famille – un frère absent, une mère fantôme et un père violent –, il raconte le taudis dans lequel il vit – une maison sur un terrain recyclé en décharge où l'on tente d'arracher aux carcasses d'engins et de machines les métaux précieux –, il raconte l'école et le regard que les autres posent sur sa situation. Il raconte comment l'humour, l'agitation et la dissipation lui permettent de sauver la face, puis, quand celle-là est définitivement perdue, il raconte l’agressivité et la domination. Mais, plus que tout, il veut raconter Andréa : ce garçon mutique, le seul véritable ami qu'il ait jamais eu malgré l'absence de paroles échangées, le seul qui ne le juge pas. Celui qu'il ira retrouver un jour, dans sa maison de famille en Italie, dès qu'il se sera échappé de ce château pour ados abîmés...
"Je bâille longuement. Je suis fatigué. Les animaux ne dorment pas sur leur deux oreilles. Ils veillent d'un œil, se méfient du danger parce que le danger n'a pas d'horaires, pas de jours de fermeture non plus."
Qu'il est difficile de parler des romans qu'on a aimés – trop aimés. Qu'il est difficile de leur rendre justice, au moins autant que de quitter Milo, Andréa et les quelques autres protagonistes que l'on croise entre les pages. Les personnages secondaires sont rares, principalement évoqués à travers les échanges rapportés dans l'espace-temps du rendez-vous pédopsychiatrique. Parfois à peine esquissés au détour d'un chapitre ou de l'un des couloirs au parquet recouvert de linoléum de l'institut. On aurait pu en prendre ombrage : dans notre métier, les pédopsychiatres sont devenus chose rare, presque une légende urbaine, et ce sont les autres métiers (tout juste entrevus ici) qui font réellement tourner la boutique. Mais le Dr Wolber est davantage là pour symboliser l'oreille attentive et le regard bienveillant du tuteur de résilience quel qu'il soit plutôt que pour glorifier un métier parmi d'autres. Et puis aussi parce loin de servir une vision lisse des institutions, Non réparable, à travers le jugement extrêmement réaliste que porte Milo du haut de son adolescente enfiévrée, n'épargne personne : de l'éducateur armoire à glace à la maîtresse RASED inutile, tout le monde en prend pour son grade ; sentence ô combien réjouissante et justifiée.
"Un jour à l'école, je devais être en CM1, il y a eu un remplaçant. Normalement, un remplaçant, c'est moins bien que d'habitude, c'est une roue de secours, c'est plus petit et ça dure moins longtemps. On va moins loin avec, c'est simplement pour dépanner."
Le parcours de Milo témoigne de violences intrafamiliales, de précarité et d'intelligence précoce. Tous les parcours des jeunes accueillis en DITEP ne se construisent pas sur ses critères, mais ce peut être le cas de certains d'entre eux. Peu importe, l'analyse de l'auteur, nourrie de son expérience, met surtout en avant la continuité cumulative qui caractérise tous les Milo du monde : tout un chacun traine bien une ou deux gamelles, mais ces enfants-là ont à souffrir le poids d'une véritable batterie de cuisine, laquelle continue de s'accroitre chaque jour davantage, en plus de rendre difficiles les passages en terrain escarpé. Ces terrains, ce sont ceux de l'école, des relations sociales et de la vie en général, celle qui ne semble pas conçue pour les accueillir. A cela, Hervé Giraud n'oublie pas d'aborder le poids des mots comme des maux, l'importance des premiers pour penser (et panser) les seconds, à condition de parvenir à les nommer. Car souvent dans les trajectoires de ces enfants, la blessure originelle est oubliée, elle est devenue impensable. Ne reste qu'un agir désemparé pour dire ce que la parole ne peut plus exprimer. Des symptômes.
"Je veux parler mais je ne sais pas trop par quoi commencer. Dans ma mémoire tout est mélangé, absent, confus. Un jour chasse l'autre, les souvenirs s'enchevêtrent et une partie essentielle est enfouie (...). Il y a des tas d'événements que je peux raconter, mais il s'est passé dans ma vie quelque chose qui ne veut pas venir à la surface."
La langue est belle, vive, alerte et sauvage. Poétique et impétueuse – tempétueuse, parfois. Se penchant par-dessus notre épaule alors qu'on lisait, une connaissance a commenté "Aucun ado ne s'exprime comme ça". Erreur, car c'est oublier que les plus grands poètes étaient aussi de grands dépressifs : si vous réconciliez suffisamment ces enfants avec un crayon pour qu'ils laissent s'exprimer leur imagination sur le papier, vous y verrez des auteurs en puissance, souverains de ces métaphores dont seule la beauté de l'enfance meurtrie peut accoucher. Leur plume est chauffée à blanc, franche et incisive comme l'est ce texte.
"Je ne sais pas faire les fugues. Petit, je me cachais dans le placard sous l'évier. Maintenant, ma technique, ce n'est pas la fugue, c'est l'agitation, je fiche le camp en restant sur place."
Nous avons quitté Milo à regret ; il nous manque depuis que le livre est refermé, à la façon d'un être de chairs dont on espère, un jour, avoir des nouvelles. Et puis on se souvient qu'on le retrouvera demain, sous d'autres noms et d'autres visages, dès qu'on passera la grille de l'institut où l'on mène notre autre vie, celle qu'on appelle active. On prendra ce livre avec nous, on leur montrera sa couverture, on leur parlera du Kintsugi et de sa philosophie qui considère que la brisure et la réparation de l'objet font partie de son histoire. On leur dira qu'un livre jeunesse – non, qu'un grand livre de littérature – parle d'eux. On leur dira qu'ils existent.
"Est-ce que je suis malade ? Les fous, à mon avis, c'est de la braise endormie, tant que personne ne souffle dessus, il ne se passe rien. Si ça se trouve, les asiles sont remplis de gens heureux."
En bref : Beau et violent comme peut l'être la vie, Non réparable est à mettre d'urgence entre toutes les mains. A travers l'histoire de Milo, Hervé Giraud met en lumière un public qu'il connait bien, celui des enfants et adolescents accueillis en Institut thérapeutique, éducatif et pédagogique. Trop souvent mésestimés, ces grands oubliés de l'inclusion scolaire sont rarement racontés avec justesse. Ici, l'auteur parvient à cerner en à peine deux cents pages leur force inextinguible et tout à la fois leur immense fragilité. Un texte absolument nécessaire, de la belle et grande littérature de jeunesse. De la belle et grande littérature tout court.














































