lundi 28 septembre 2026

Non réparable - Hervé Giraud.

Éditions Thierry Magnier, 2026.
 
    « Cette année, en septembre, au lieu de faire ma rentrée en troisième, on m’a admis dans cet institut spécialisé pour les loufoques, un château transformé en une sorte d’atelier de réparation pour adolescents mal barrés. On m’a confisqué mon téléphone et ma liberté de nuisance. On m’a dit que je n’aurais pas le droit de sortir, que c’était pour mon bien. Je crois que c’est surtout pour le bien des autres. » 
    D’où vient cette colère immense qui dévore Milo ? Et cette violence qu’il déchaîne contre les autres et contre lui-même ? Peu importe : Milo en est certain, quelque chose s’est brisé en lui il y a longtemps, et il est trop tard pour espérer le réparer.
    Son thérapeute, le docteur G. Wolber, n’est pas de cet avis. Les blessures sont anciennes, mais si Milo parvient à poser des mots sur son passé déconstruit, à remettre le puzzle dans l’ordre, un avenir peut encore se dessiner.
    Alors Milo parle, il rembobine et commence à raconter son histoire, en vrac, depuis le début.
 
Un texte brut, qui explore la fine frontière entre colère et reconstruction.
 
***
 
    Il n'y a pas de hasard, dit le dicton, il n'y a que des rendez-vous. Si cela vaut pour les êtres de chairs et de sang, il en est certainement de même pour les livres et leurs êtres de papier. C'est tout à fait "par hasard" qu'on est tombé sur cet ouvrage et sur son auteur, à l'occasion du dernier salon du Livre Sur La Place. C'est certainement encore "par hasard" qu'on s'est attardé sur celui-là plutôt que sur un autre, tout séduit qu'on était par cette illustration de couverture qui nous évoquait le Kintsugi (art japonais qui consiste à réparer la céramique ou la porcelaine cassée au moyen d'une laque saupoudrée de poudre d'or). C'est "par hasard" encore qu'on a lu la quatrième de couverture, et "par hasard" toujours qu'on y a reconnu, avant même d'avoir confirmation en feuilletant quelques pages, l'histoire d'un gamin accueilli en dispositif ITEP.
 
Hervé Giraud

    Certains qui nous lisent le savent peut-être, et alors uniquement parce qu'on s'autorise, quand une lecture nous rappelle à leur humble souvenir, à parler de ces enfants et adolescents que nous avons accompagnés dans une structure similaire pendant presque dix ans (auprès de qui on intervient encore ponctuellement, et qu'il nous arrive ici ou là de mentionner). Un public dont personne, par ailleurs, ne fait grand cas : ni l’État, ni l'école (certainement pas l'école) et encore moins la littérature. De tous les handicaps existants – car oui, il s'agit bien d'un handicap, un handicap psychique – les enfants, adolescents et jeunes adultes souffrant de difficultés psychologiques et de troubles du comportement constituent le public le moins connu et le moins mis en lumière du monde de l'inclusion ; la patate chaude qu'on se passe de main en main, si possible vers la sortie. Jusqu'à nier leur existence.
 

"La voix des profs se perdait dans l'espace sans limite des choses dont je n'ai rien à faire, là où vivent le participe passé des verbes du troisième groupe et tout ce que j'ai abandonné à ces nazes du premier rang, ceux qui peuvent prendre les terminaisons des verbes de tous les groupes et s'en fabriquer des colliers pour aller faire la danse des nouilles au spectacle de fin d'année."

    Alors trouver "par hasard" un roman qui parle d'eux, ce ne pouvait être qu'un rendez-vous. Échanger avec l'auteur, apprendre qu'il a été directeur en ITEP par le passé, puis papoter travail et littérature pendant au moins quarante minutes en bloquant plus que de raison les lecteurs venus lui faire dédicacer un de ses ouvrages, c'était purement et simplement la suite logique des choses. Enfin ! Enfin depuis Le Big Big Boss d'Anne Mulpas (Nathan, 2014), la fiction se penchait à nouveau sur ces enfants que le reste du monde préfère oublier ! La preuve s'il en fallait une que la littérature est travail de mémoire et, surtout, de réparation ; ici celle d'une erreur qui est de trop souvent regarder ailleurs. Pour toutes ces raisons, on aimait déjà Non réparable avant de l'avoir lu.
 

"Tous ceux qui sont accueillis ici ont le cerveau déglingués. Beaucoup prennent des gouttes pour dormir ou pour gérer leurs "conduites émotives". Tous voient le pédopsychiatre, le psychomotricien, le psychologue, le psy-truc... je ne sais pas si ça va les guérir, ce n'est pas mon problème. Je ne suis pas malade. Beaucoup ne parlent pas ou racontent des délires, piquent des crises monumentales en hurlant, en se roulant par terre, en gueulant qu'ils veulent mourir ou d'autres dingueries."

    Non réparable, c'est l'histoire de Milo racontée par lui-même, au rythme des rendez-vous hebdomadaires avec le médecin psychiatre de l'ITEP où il vient d'être admis. D'un jeudi à l'autre, le Dr G. Wolber l'interroge, lui parle et l'écoute, mais surtout, il le considère. De son côté, Milo, sur la défensive, agresse. Puis, petit à petit, l'armure se fend et le garçon raconte. Il raconte sa famille – un frère absent, une mère fantôme et un père violent –, il raconte le taudis dans lequel il vit – une maison sur un terrain recyclé en décharge où l'on tente d'arracher aux carcasses d'engins et de machines les métaux précieux –, il raconte l'école et le regard que les autres posent sur sa situation. Il raconte comment l'humour, l'agitation et la dissipation lui permettent de sauver la face, puis, quand celle-là est définitivement perdue, il raconte l’agressivité et la domination. Mais, plus que tout, il veut raconter Andréa : ce garçon mutique, le seul véritable ami qu'il ait jamais eu malgré l'absence de paroles échangées, le seul qui ne le juge pas. Celui qu'il ira retrouver un jour, dans sa maison de famille en Italie, dès qu'il se sera échappé de ce château pour ados abîmés...
 

"Je bâille longuement. Je suis fatigué. Les animaux ne dorment pas sur leur deux oreilles. Ils veillent d'un œil, se méfient du danger parce que le danger n'a pas d'horaires, pas de jours de fermeture non plus."

    Qu'il est difficile de parler des romans qu'on a aimés – trop aimés. Qu'il est difficile de leur rendre justice, au moins autant que de quitter Milo, Andréa et les quelques autres protagonistes que l'on croise entre les pages. Les personnages secondaires sont rares, principalement évoqués à travers les échanges rapportés dans l'espace-temps du rendez-vous pédopsychiatrique. Parfois à peine esquissés au détour d'un chapitre ou de l'un des couloirs au parquet recouvert de linoléum de l'institut. On aurait pu en prendre ombrage : dans notre métier, les pédopsychiatres sont devenus chose rare, presque une légende urbaine, et ce sont les autres métiers (tout juste entrevus ici) qui font réellement tourner la boutique. Mais le Dr Wolber est davantage là pour symboliser l'oreille attentive et le regard bienveillant du tuteur de résilience quel qu'il soit plutôt que pour glorifier un métier parmi d'autres. Et puis aussi parce loin de servir une vision lisse des institutions, Non réparable, à travers le jugement extrêmement réaliste que porte Milo du haut de son adolescente enfiévrée, n'épargne personne : de l'éducateur armoire à glace à la maîtresse RASED inutile, tout le monde en prend pour son grade ; sentence ô combien réjouissante et justifiée.
 

"Un jour à l'école, je devais être en CM1, il y a eu un remplaçant. Normalement, un remplaçant, c'est moins bien que d'habitude, c'est une roue de secours, c'est plus petit et ça dure moins longtemps. On va moins loin avec, c'est simplement pour dépanner."

    Le parcours de Milo témoigne de violences intrafamiliales, de précarité et d'intelligence précoce. Tous les parcours des jeunes accueillis en DITEP ne se construisent pas sur ses critères, mais ce peut être le cas de certains d'entre eux. Peu importe, l'analyse de l'auteur, nourrie de son expérience, met surtout en avant la continuité cumulative qui caractérise tous les Milo du monde : tout un chacun traine bien une ou deux gamelles, mais ces enfants-là ont à souffrir le poids d'une véritable batterie de cuisine, laquelle continue de s'accroitre chaque jour davantage, en plus de rendre difficiles les passages en terrain escarpé. Ces terrains, ce sont ceux de l'école, des relations sociales et de la vie en général, celle qui ne semble pas conçue pour les accueillir. A cela, Hervé Giraud n'oublie pas d'aborder le poids des mots comme des maux, l'importance des premiers pour penser (et panser) les seconds, à condition de parvenir à les nommer. Car souvent dans les trajectoires de ces enfants, la blessure originelle est oubliée, elle est devenue impensable. Ne reste qu'un agir désemparé pour dire ce que la parole ne peut plus exprimer. Des symptômes.
 

"Je veux parler mais je ne sais pas trop par quoi commencer. Dans ma mémoire tout est mélangé, absent, confus. Un jour chasse l'autre, les souvenirs s'enchevêtrent et une partie essentielle est enfouie (...). Il y a des tas d'événements que je peux raconter, mais il s'est passé dans ma vie quelque chose qui ne veut pas venir à la surface."

    La langue est belle, vive, alerte et sauvage. Poétique et impétueuse – tempétueuse, parfois. Se penchant par-dessus notre épaule alors qu'on lisait, une connaissance a commenté "Aucun ado ne s'exprime comme ça". Erreur, car c'est oublier que les plus grands poètes étaient aussi de grands dépressifs : si vous réconciliez suffisamment ces enfants avec un crayon pour qu'ils laissent s'exprimer leur imagination sur le papier, vous y verrez des auteurs en puissance, souverains de ces métaphores dont seule la beauté de l'enfance meurtrie peut accoucher. Leur plume est chauffée à blanc, franche et incisive comme l'est ce texte.
 

"Je ne sais pas faire les fugues. Petit, je me cachais dans le placard sous l'évier. Maintenant, ma technique, ce n'est pas la fugue, c'est l'agitation, je fiche le camp en restant sur place."

    Nous avons quitté Milo à regret ; il nous manque depuis que le livre est refermé, à la façon d'un être de chairs dont on espère, un jour, avoir des nouvelles. Et puis on se souvient qu'on le retrouvera demain, sous d'autres noms et d'autres visages, dès qu'on passera la grille de l'institut où l'on mène notre autre vie, celle qu'on appelle active. On prendra ce livre avec nous, on leur montrera sa couverture, on leur parlera du Kintsugi et de sa philosophie qui considère que la brisure et la réparation de l'objet font partie de son histoire. On leur dira qu'un livre jeunesse – non, qu'un grand livre de littérature – parle d'eux. On leur dira qu'ils existent.
 

"Est-ce que je suis malade ? Les fous, à mon avis, c'est de la braise endormie, tant que personne ne souffle dessus, il ne se passe rien. Si ça se trouve, les asiles sont remplis de gens heureux."

En bref : Beau et violent comme peut l'être la vie, Non réparable est à mettre d'urgence entre toutes les mains. A travers l'histoire de Milo, Hervé Giraud met en lumière un public qu'il connait bien, celui des enfants et adolescents accueillis en Institut thérapeutique, éducatif et pédagogique. Trop souvent mésestimés, ces grands oubliés de l'inclusion scolaire sont rarement racontés avec justesse. Ici, l'auteur parvient à cerner en à peine deux cents pages leur force inextinguible et tout à la fois leur immense fragilité. Un texte absolument nécessaire, de la belle et grande littérature de jeunesse. De la belle et grande littérature tout court.

dimanche 20 septembre 2026

Les Ensorceleuses 2 - Un film de Susanne Bier d'après le roman d'Alice Hoffman.

 Les ensorceleuses 2

(Practical Magic 2)


Un film réalisé par Susanne Bier et écrit par Akiva Goldsman, Georgia Pritchett et Kelly Marcel d'après le roman The book of magic (Le grimoire des ensorceleuses) d'A. Hoffman.
 
Avec : Sandra Bullock, Nicole Kidman, Dian Wiest, Stockard Channing, Maisie Williams, Joey King, Lee Pace...
 
Date de sortie originale : 10 septembre 2026
Date de sortie française : 9 septembre 2026 
 
    Vingt-cinq ans après les événements du premier film, l'histoire suit la famille Owens confrontée à une nouvelle crise lorsqu'une découverte concernant leur histoire et les origines de leur magie est révélée. Lorsque la fille de Sally, Kylie, commence à exhumer des secrets de famille enfouis et à développer ses propres pouvoirs obscurs, la famille se retrouve plongée dans une lutte acharnée pour enfin briser la malédiction qui pèse sur leur lignée depuis des siècles. Les femmes Owens (Sally, Gillian et leurs tantes) doivent une fois de plus s'unir et quitter leur Massachusetts natal pour se rendre au Royaume-Uni afin d'affronter la source de leur magie et sauver leur famille.
 
***
 

    Si vous nous suivez de longue date, il n'est pas utile de vous préciser pourquoi on vous parle de ce film aujourd'hui : on vous a certainement assez rebattu les oreilles des Ensorceleuses et de l'univers d'Alice Hoffman. Qu'il s'agisse des romans originaux, du film de 1998 ou encore des recettes tirées des premiers ou du second, Practical Magic est un monde dans lequel on irait bien vivre, et ce depuis notre découverte du long-métrage il y a de cela vingt ans. Film favori et cycle littéraire préféré ayant donné lieu à de multiples articles sur ce blog (on vous laisse le soin de les retrouver vous-mêmes), Les ensorceleuses voit cette année sa suite sortir sur le grand écran, avec ce détail non négligeable que ce second film est adapté du livre The book of magic (tout récemment sorti en France sous le titre Le grimoire des ensorceleuses), suite directe du roman d'Alice Hoffman : la garantie d'une suite réussie ?
 
Bande-annonce du film.
 
    Autant l'avouer : nous sommes allés au cinéma parfaitement convaincu que le film serait un désastre. Pourquoi ? Parce qu'une production entièrement motivée par la nostalgie, comme c'est le cas pour de nombreux reebots, revivals et autre suites de films ou de séries iconiques des années 90 et 2000, donne rarement un résultat convaincant (Le diable s'habille en Prada 2 en est certainement le meilleur exemple – enfin, le pire, en l’occurrence). Par ailleurs, le premier film Les ensorceleuses, fermement ancré dans son époque, avait été massacré par la critique et n'était devenu culte qu'avec le temps : sorti de ce contexte très précis, une suite avait-elle des chances de plaire ? On a rêvé de ces Ensorceleuses 2 depuis la première fois qu'on a vu le film de Griffin Dunne à l'âge de 14 ans, tant et si bien que devoir se confronter à une vision peut-être radicalement différente de ce qu'on a projeté pendant vint ans encourt le risque de reléguer ce nouveau film au rang des FBI – Fausses Bonnes Idées – de ces années 2020 figées dans leur éternelle nostalgie. Mieux valait donc partir défaitiste.
 

    Notre verdict ? Il nous faut le reconnaitre, on a aimé. Ce n'était pas gagné d'avance, pourtant, car on déplore de nombreux éléments : la bande originale de Rupert Gergson Williams est (très) loin des superbes musiques composées par Alan Silvestri pour le premier film (on nous avait pourtant promis le retour du compositeur pour cette suite !), les effets spéciaux à la fois médiocres, abusifs et inutiles nous font douter de l'univers dans lequel on est tombé (on se passait très bien de ces éclairs, volutes et paillettes à la Charmed il y a 28 ans – devons-nous rappeler le sens de "Practical" Magic ?), les placements de produit sont assez indécents, la VF est affreuse et, surtout, le recast des filles de Sally (dont les personnalités et trajectoires narratives ont par ailleurs été inversées) provoque chez nous un état proche de la dissociation. De façon générale, ce qui nous a le moins plu, c'est la direction artistique de Susanne Bier, très différente de la patte spontanée de Griffin Dunne (et pour cause, on a parfois l'impression de visionner un film Hallmark Channel...) : le changement de réalisateur saute aux yeux, ce qui empêche de ressentir l'effet de continuité pourtant nécessaire entre les deux films.
 

    Mais au jeu du pour et du contre, la balance a finalement penché du côté du pour. Tout d'abord parce que le scénario parvient à être une plutôt bonne adaptation du roman Le grimoire des ensorceleuses tout en respectant l'univers du précédent film (qui était pourtant très différent du premier livre). Ce jeu de claquettes est notamment réussi grâce à Akiva Goldsman, déjà co-scénariste du film de 1998, qui revient ici à l'écriture. Il réinjecte avec succès l'humour du premier long-métrage (absent des romans d'Alice Hoffman, beaucoup plus sombres), s'amusant toujours des différences entre les deux sœurs et de leur capacité à faire rire malgré elles dans des instants de forte tension dramatique. On a donc ri. Beaucoup. Et on a pleuré également. Car ce film-là est aussi celui du deuil : ceux qui ont lu le livre original et/ou qui ont vu cette suite au cinéma savent qu'on y perd quelques personnages parmi les plus appréciés de l'univers créé par Alice Hoffman, ce qui ne se fait pas sans quelques larmes.
 

    Nostalgie oblige, cette suite fait évidemment de nombreux clins d’œil au premier film : on y boit des Margaritas de Minuit et on saute du toit de la demeure des Owens pour s'envoler le soir d'Halloween. On retrouve d'ailleurs avec un plaisir inouï le manoir tel qu'on l'a quitté il y a presque trente ans, ce qui nous donne la douce impression de rentrer à la maison : l'escalier et ses portraits, le porche et le jardin, mais surtout, la serre et la cuisine... tout y est comme au premier jour (y compris les tantes, qu'on aimerait nous aussi prendre dans nos bras) ! Parmi les références plus subtiles, les chansons de Stevie Nicks sont toujours de la partie, et on a apprécié voir Sally jouer à nouveau de la poêle à frire pour mettre un homme hors d'état de nuire, et Gillian sortir de son sac son éternel flacon de belladone. Mais Les ensorceleuses 2 est plus qu'un simple fan service : le voyage en Angleterre, aux sources de la famille Owens, ainsi que des enjeux dramatiques très différents apportent une ambiance toute nouvelle, par ailleurs un peu déstabilisante lorsqu'on s'attend à retrouver la même atmosphère que dans le film original. C'est, au fond, plutôt un bien : cela permet de ne pas trop les comparer et, aussi, de ne pas faire une simple redite, mais d'explorer d'autres univers et de mesurer le temps qui s'est écoulé depuis notre dernier rendez-vous avec les Owens.
 

En bref : Si la réalisation de Susanne Bier nous fait âprement regretter l'absence de Griffin Dunne aux commandes de cette suite, on doit bien avouer avoir retrouvé avec plaisir les sœurs Owens. Tout n'est pas parfait dans ce second film loin d'égaler le premier : peut-être un peu trop magic à défaut d'être practical, et paradoxalement moins witchy que le précédent, mais aussi plus convenu. Il reste que malgré les défauts qu'on peut lui trouver, Les ensorceleuses 2, bien plus qu'un simple fan service, est à la fois fidèle au roman d'Alice Hoffman tout en plaçant judicieusement ses nombreux clins d’œil au précédent long-métrage. L'intrigue, qui conduit nos héroïnes dans les paysages pittoresques de l'Angleterre pour enquêter sur les origines de leur lignée, permet d'éviter le sentiment de redite et de proposer une autre atmosphère ainsi que de nouveaux enjeux dramatiques. Cela fait différer ce film du premier opus et l'empêche de souffrir de l'effet de comparaison. On se satisfait de retrouver cet univers qui nous avait décidément beaucoup manqué : on rit (beaucoup), on pleure (un peu, oui) et on parvient même à se réjouir du résultat !
 

 
 

dimanche 30 août 2026

L'extraordinaire destin de Jeanne Barret - Camille Salomon.

Éditions Scrineo, collection "Destinées", 2023.
 
    Bergère depuis son plus jeune âge, Jeanne Barret passe son enfance à parcourir les collines à la recherche de nouvelles plantes. Jusqu'au jour où elle entre au service de Philibert Commerson, médecin et naturaliste : grâce à lui, elle découvre la botanique.
    Mais quand Philibert est invité à rejoindre le navire de Bougainville qui s'apprête à faire le tour du monde, Jeanne n'a qu'un désir : suivre son amant et embarquer avec lui dans cette aventure !
    Elle se travestit et devient alors Jean Baré, valet du docteur Commerson. Mêlée aux 120 hommes de l'équipage pendant deux ans, parviendra-t-elle à garder son secret ?

De l'Argentine au détroit de Magellan, en passant par Tahiti puis l'île Maurice, découvrez l'extraordinaire destin de Jeanne Barret, la première femme à avoir fait le tour du monde.
 
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     Illustre inconnue de son époque, Jeanne Barret est de ces femmes que l'Histoire a parfois oubliée, à moins que ce ne soit les hommes qui peinent à s'en souvenir. On la redécouvre néanmoins depuis quelques années : à travers la littérature jeunesse, notamment (ce titre étant l'un des quatre ouvrages parus depuis 2023 à raconter son épopée), mais aussi grâce à quelques grands événements, à l'image de la cérémonie d'ouverture des JO de Paris, où elle figurait parmi les statues des grandes figures du matrimoine français inaugurées pour l'occasion. Des quelques romans biographiques qui lui sont consacrés, nous avons choisi ce titre de la collection "Destinées" paru chez Scrineo. "Destinées", c'est quoi ? Un peu à la façon de la collection "Destins" chez Albin Michel, "Destinées" ambitionne de raconter sous la forme romancée le parcours de petites et grandes personnalités de l'Histoire. Après avoir lu chez eux Marie Curie, la femme de sciences, et Émilie du Châtelet, la scientifique des Lumières – tous les deux écrits par Sylvie Baussier –, L'extraordinaire destin de Jeanne Barret est le premier ouvrage de la plume de Camille Salomon que nous découvrons.
 

    Bergère dans un petit bourg du Morvan, Jeanne est une fillette particulièrement dégourdie. Fascinée par les plantes qu'elle a appris à reconnaître et à utiliser pour soigner, elle rêve d'en apprendre davantage et, peut-être même, d'en faire son métier. Lorsqu'un herboriste suisse s'installe au village et recherche des cueilleuses, Jeanne se présente à lui et ne tarde pas à entrer à son service. Le médecin reconnait en elle un certain potentiel et lui enseigne les sciences naturelles ainsi que la lecture. Devenue jeune adulte, le hasard amène Jeanne à entrer au service de Philibert Commerson, éminent médecin et naturaliste, veuf depuis quelques années ; Jeanne est envoyée chez lui pour s'occuper de son fils de 2 ans et tenir sa maison. Rapidement, peut-être rapprochés par leur passion commune, tous deux tombent amoureux et Jeanne herborise aux côtés de son amant, l'élève dépassant bientôt le maître. Nommé "médecin naturaliste du Roy", Commerson doit participer au grand tour du monde par bateau dirigé par Bougainville, mais les femmes sont interdites à bord. Jeanne, qui désire plus que tout rejoindre cette expédition pour étudier et rapporter les plantes des terres lointaines, propose alors de se travestir en homme et de se faire passer pour le valet de Commerson afin d'effectuer elle aussi ce périple. Commence alors une aventure qui fera d'elle la toute première femme à effectuer le tour du monde...
 
Représentation la plus ancienne de Jeanne Barret, 1816
(néanmoins erronée : elle y est vêtue d'un costume de marin et d'un bonnet phrygien - ce qu'elle n'a jamais porté de toute sa traversée !)

    Le roman s'ouvre sur un extrait tiré de la correspondance de Commerson, puis se poursuit sur un long passage du journal de voyage de Bougainville : le premier décrit Jeanne comme un mélange de la Diane chasseresse et de Minerve, le second raconte comment fut découverte la supercherie sur son identité pendant l'expédition en mer. Deux témoignages exhumés d'un travail de recherche qu'on imagine aussi approfondi que sérieux et qui, dès les premières pages, nous convainc du désir de l'autrice de servir un récit aussi fidèle que possible à la réalité historique. Et de fait, on sent dans chaque paragraphe que ce roman est le fruit de minutieuses investigations et d'un intérêt sincère pour Jeanne Barret, que Camille Salomon s'attache à restituer dans toute son humanité. La désormais célèbre herboriste française, loin d'être une silhouette désincarnée comme c'est encore trop souvent le cas dans les récits biographiques pour la jeunesse, prend chair dans ce roman historique qui se dévore comme une fiction d'aventure.
 
Philibert de Commerson

    Bien que s'adressant à un jeune lectorat, Camille Salomon, au regard de son sujet, n'hésite pas à aborder les aspects les moins plaisants de la vie de Jeanne et les inconvénients qu'entraine son secret : la promiscuité avec les marins, les regards qui s'attardent sur sa silhouette, la difficulté à cacher sa vraie nature dès lors qu'elle a besoin d'aller aux commodités... l'autrice n'élude même pas la grossesse que Jeanne aurait découverte pendant son voyage et la perte du bébé qui s'en serait suivie : s'il s'agit-là d'une rumeur et non d'un fait avéré, cet épisode participe à renforcer l'affection que le lecteur porte à ce personnage incroyable qui fait face à tous les périls avec une dignité et une force de vie admirables.
 
Page extraite de l'herbier composé par Commerson et Jeanne pendant l'expédition de Bougainville

    Camille Salomon structure son roman en plusieurs parties aux titres évocateurs, à l'image de Pistil et étamines, ou encore d'Hermaphrodite, qui usent de la symbolique du langage floral pour nommer cette Jeanne Barret plus à l'aise en pantalons qu'en jupons, et qui n'hésite pas à passer d'un genre à l'autre pour atteindre son objectif. Cette analogie botanique fort à propos revient d'ailleurs plusieurs fois au fil du texte, évoquant avec poésie son travestissement ; l'autrice dissémine d'ailleurs au fil du roman d'autres très jolies images et métaphores. On regrette cependant de nombreuses expressions et des termes de vocabulaires très (trop) anachroniques (Jeanne qui "prend ses valises", ou encore qui évoque "le truc le plus fou" qu'elle ait fait !). Il est communément admis qu'un roman historique (et encore plus un roman jeunesse) ne peut évidemment adopter le vocabulaire en vogue à l'époque de l'intrigue, mais l'auteur doit cependant trouver un juste milieu et passer par un langage qui reste vraisemblable. La modernité de certaines expressions (voire de certains prénoms ou surnoms) vient trop souvent briser l'immersion de la lecture. C'est d'autant plus dommage que le reste du texte est particulièrement convaincant.
 

En bref : Un très bon titre de la collection "Destinées", qui rend très justement hommage à la personnalité incroyable de Jeanne Barret, grande herboriste et première femme à avoir fait le tour du monde, travestie en homme. Si l'on regrette quelques expressions très anachroniques, ce roman est à l'évidence le fruit de nombreuses recherches historiques et parvient en même temps à faire du périple de Jeanne un véritable récit d'aventures.

dimanche 23 août 2026

Le rocher de Montmartre - Joanne Harris.

The Lollipop Shoes
, Doubleday, 2007 - Éditions Baker Street (trad. de J. Short-Payen), 2008 - Éditions Points, 2009.
 
    Dix ans après, Vianne Rocher, l'héroïne du roman magique de Joanne Harris, Chocolat, est de retour, avec sa fille Anouk. Mère maintenant d'une deuxième petite fille, Rosette, elle a quitté le Périgord et, après un long périple sur les routes de France, a repris une chocolaterie... à Montmartre. Vianne a changé cependant : devenue Yanne Charbonneau, elle est déterminée à cacher les dons surnaturels qui lui ont valu tant d'ennuis à Lansquenet et aspire désormais à une vie paisible. La voilà même sur le point d'accepter la demande en mariage de Thierry, un riche entrepreneur. Mais une mystérieuse Zozie de l'Alba, à l'identité floue et inquiétante, se lie à Anouk, et vient s'immiscer entre elle et sa fille, ou est-ce pure imagination ? Ah si Roux était là, pour l'aider à y voir plus clair...
 
    Dans un Montmartre revisité, empreint à la fois de réalisme et de fantastique, rôde une magie maléfique qui va contraindre l'héroïne de Chocolat à affronter malgré elle de diaboliques pouvoirs. À la croisée de l'univers féerique d'Amélie Poulain et de la magie d'Harry Potter, avec un zeste du savoureux Charlie et la chocolaterie, ce véritable conte de fées pour adultes met en scène la lutte entre les forces du bien et du mal, entre magie blanche et magie noire, tout en abordant avec justesse la délicate question de la relation mère-fille et du passage à l'adolescence. 
 
***
 
    Cette fois encore, nous profitons de l'été pour tourner le dos aux nouveautés et replonger dans les tréfonds de notre PAL : avec la sortie, au printemps dernier, du roman Les secrets du chocolat, préquel du best-seller Chocolat de Joanne Harris, il nous a pris l'envie de (re)découvrir toute la saga de l'autrice franco-britannique. Aussi, après avoir relu le premier opus mondialement connu et adapté au cinéma avec Juliette Binoche et Johnny Depp, nous avons exhumé de notre bibliothèque sa suite directe, écrite presque dix ans plus tard et éditée en France chez Baker Street.
 

"La vraie magie, celle que nous avions vécue toute notre vie, celle des sortilèges et des porte-bonheur de ma mère, du sel purificateur laissé au seuil de la porte et des petits sachets de soie rouge que l'on accrochait pour s'attirer les bonnes grâces des petits dieux domestiques, cette magie-là, je ne sais comment, s'était retournée contre nous cet été là, comme l'araignée qui, au dernier coup de minuit, devient celle dont on craint que, dans sa toile maléfique, au lieu de notre espoir, elle tisse son chagrin."

    Une fois n'est pas coutume, nous y retrouvons Vianne sous une toute nouvelle identité, celle de Yanne Charbonneau : après avoir fui Lansquenet-sous-Tanne et avoir momentanément séjourné dans un village en bord de Loire où serait advenue une mystérieuse catastrophe provoquant une nouvelle fugue, elle se cache désormais sur les hauteurs de Montmartre. Se cache, oui, car personne qui a un jour rencontré la Vianne Rocher d'autrefois ne pourrait la reconnaître sous ses nouveaux oripeaux : adieu chaussures rouges et robes écarlates, adieu fantaisie et magie, adieu chocolats faits maison. Yanne se contente de vendre des chocolats industriels, se refusant aujourd'hui à pratiquer l'art qui, de son propre avis, a causé tant de soucis à sa famille. Recourir de nouveau à ses dons risquerait d'attirer l'attention de potentiels ennemis : l'Homme en Noir, tout d'abord, mais aussi les Bonnes Dames Charitables qui, sous couvert de vous venir en aide, menacent de vous prendre vos enfants. Et des enfants, Yanne en a deux, à présent : Anouk, aujourd'hui adolescente, qui se fait appeler Annie, et Rosette, souffrant d'un handicap mystérieux, née de sa brève relation avec Roux. Dissimulée sous le manteau de la morne normalité, Yanne s'apprête à épouser Thierry, le riche propriétaire de la boutique – un choix bien loin de celui que Vianne aurait fait, mais Vianne n'est-elle pas morte et enterrée ? Peut-être même laisse-t-elle derrière elle une odeur de charogne que certaines personnes mal intentionnées pourraient flairer à condition de détenir, elles aussi, des dons particuliers. C'est le cas de la mystérieuse Zozie de l'Alba, qui s'invite un jour d'Halloween dans la vie de Yanne, bien décidée à lui prendre ses biens les plus précieux...
 
 
"Comme bien des hommes de sa génération, il lit Le Point et croit que cela fait de lui un expert en tout, ou presque. Moi, au contraire, ne suis que femme – en plus d'être mère –, ce qui me condamne à jamais à être incapable de juger objectivement une situation." 
 
    Publié dans la plus grande discrétion, Le rocher de Montmartre est malheureusement passé complètement inaperçu en France, au point que peu de lecteurs savent qu'il existe une suite à Chocolat. L'univers de Joanne Harris, par ailleurs surtout connu grâce à son adaptation cinématographique, peut surprendre pour ceux qui se plongeraient dans sa lecture sans être préalablement informés des nombreuses différences avec la matière littéraire initiale, assez éloignée de ce que l'on peut voir à l'écran. En plus de se dérouler à notre époque (et non pas à la veille des années 60, comme dans le film), l'histoire imaginée par Joanne Harris se veut un pur produit de réalisme magique, abordant subtilement mais néanmoins sans détour les pouvoirs magiques de son héroïne. Une atmosphère que l'on retrouve dans ce deuxième opus où la présence du fantastique est par ailleurs encore plus prononcée, pour ne pas dire omniprésente.
 

"Dans son chaudron de brume, Paris bouillonne à petit feu au-dessous de nous mais la Butte semble flotter au-dessus des rues comme une cité magique née de la fumée de la ville et de la poussière des étoiles."

    En effet, si le personnage de Vianne/Yanne se refuse à pratiquer la cuisine vaguement teintée de sorcellerie qu'elle exerçait autrefois, ce n'est pas le cas de cette Zozie qui s'invite dans son quotidien. Celle que l'on identifie assez rapidement comme une sorte d'alter-ego maléfique de l'héroïne lui ressemble de fait en de nombreux points (toujours sur les routes, elle cumule elle aussi les noms et les masques, et détient des pouvoirs très similaires), à ceci près qu'elle vole ses multiples identités à des personnes qui disparaissent mystérieusement dans son sillon. Si la troublante Zozie en dit peu, on la devine tour à tour faussaire, voleuse, manipulatrice, sorcière et... peut-être même meurtrière. Aimantée par la personnalité que Yanne tente de dissimuler sous ses vêtements ternes, elle enquête secrètement sur son passé dans l'idée de s'approprier sa vie, en commençant par sa fille aînée Anouk...
 

"Autour de moi, son silence affolé filait comme un cocon de soie."

    Après un premier opus construit sur l'alternance de voix entre ses deux protagonistes, Joanne Harris élabore ce nouveau titre autour des narrations croisées de Yanne, Zozie et Anouk, toutes trois respectivement surnommées le Soleil Noir, le Jaguar et la Lune Montante, comme autant d'allégories de puissances qui les dépassent. La supposition, à la lecture de Chocolat, que les personnages incarnaient quelque chose de figures totémiques sans le savoir, est donc ici renouvelée, d'autant plus dans le contexte occulte que l'autrice prend soin de renforcer (l'intrigue se déroule entre Halloween et Noël, dans une atmosphère délicieusement païenne). La confrontation finale entre Vianne et sa Némésis confirme cette hypothèse lorsque Zozie de l'Alba laisse entrevoir son vrai visage... Joanne Harris, plusieurs fois interrogée sur les tournants dramatiques choisis dans son roman, reconnait la prédominance inattendue du surnaturel. Comme elle l'explique elle-même sur son site officiel, elle n'avait pas prévu cette suite à Chocolat : l'idée s'est imposée lorsque sa propre fille, Anouk (qui a inspiré la fille de Vianne dans le roman), est entrée dans l'adolescence et a suggéré dans l'esprit de l'autrice que ses personnages n'avaient peut-être pas totalement disparu, mais qu'ils avaient tout simplement changé, et avec eux leur environnement.
 

"Si leurs fantômes ont cherché à me poursuivre, ils l'ont fait sans succès. D'ailleurs, les Chinois sont persuadés que les fantômes ne se déplacent qu'en ligne droite. Alors, la Butte, avec tous ces escaliers et ses ruelles sinueuses, représente le refuge idéal : aucun fantôme ne pourrait jamais y retrouver ses petits."

    Aussi, après s'être battue contre les principes rigoristes de l'institution religieuse en revendiquant sa différence, Vianne tente cette fois par tous les moyens de se conformer aux règles de la normalité, effrayée qu'elle est par sa propre histoire et par sa nature extraordinaire. Le conflit raconté ici ne porte donc pas sur la liberté de croire et de penser, il est plus personnel et plus insidieux : c'est une lutte d'identité, qui plus est entre les deux faces d'une même pièce. Blanc et Noir, bien et mal, jour et nuit ; ce récit tout en contrastes déstabilise par son ton résolument ésotérique, dans un Paris un peu étrange que n'aurait pas renié Jean-Pierre Jeunet. Mais peut-être n'est-ce pas si inintéressant, en tant que lecteur, d'être déstabilisé, et peut-être cela vient-il nous en apprendre beaucoup du devenir des personnages lorsqu'ils vont à l'encontre de ce qu'ils sont.


"Il y a un équilibre à maintenir, vous voyez. Pour chaque moment de joie : un malheur ; pour chaque gentillesse : une blessure. Quelqu'un pend un sachet de soie rouge à votre porte, et une ombre s'étend quelque part. On allume un cierge chez soi pour écarter la malchance et, de l'autre côté de la rue, la maison d'un étranger est avalée par les flammes et disparaît en cendres. Un jour, c'est le festival du chocolat, et une amie très chère s'éteint justement ce jour-là. Malchance. Accident."

    Alors, certes, tout ne fonctionne pas dans cette suite – du moins pas autant que dans Chocolat. Le Montmartre irréel que dessine l'autrice est bien moins crédible que son Lansquenet, de même que le quotidien d'Anouk parait bien loin des turpitudes réelles de l'adolescence. On regrette quelques longueurs et répétitions qui auraient gagné à sauter lors des relectures et corrections du processus éditorial, la forme générale paraissant souvent inaboutie. Cette impression est cependant en grande partie accentuée par une traduction française inégale, loin du très beau travail réalisé par Anouk Neuhoff pour le précédent roman.
 

"Jamais de la vie on ne l'oubliera, la première vie que l'on déroba."

En bref : Suite aussi étrange que déstabilisante de Chocolat, Le rocher de Montmartre n'en propose pas moins une évolution d'autant plus intéressante de ses personnages qu'elle est inattendue. Après avoir questionné les croyances et la liberté de vivre et de penser, Joanne Harris aborde ici les sujets de l'identité, des souvenirs, et de la lutte nécessaire pour rester, parfois, fidèle à soi-même. Chez l'autrice franco-britannique, cela prend nécessairement des oripeaux métaphoriques – ici, ceux d'une magie noire et d'une magie blanche en lutte, justifiant l'omniprésence de l'occulte et du fantastique pourtant sobrement suggérés dans Chocolat. En cela, Le rocher de Montmartre déroutera certainement plus d'un lecteur, mais en convaincra peut-être d'autres, séduits par le réalisme magique dont se réclame cette saga.
 
 
Et pour aller plus loin...
 

jeudi 13 août 2026

Chocolat - Joanne Harris.

Chocolat
, Doubleday, 1999 - Éditions Quai Voltaire (trad. d'A. Neuhoff) - Éditions j'ai lu, 2001 - Editions Charleston, 2013 - Éditions Folio, 2014.
 
    À Lansquenet, petit village perdu quelque part en France, mis à part les sempiternels sermons du sombre Reynaud, le curé intégriste de la paroisse, il ne se passe jamais rien. Alors, quand Vianne Rocher et sa fille Anouk décident de s’y installer pour ouvrir une chocolaterie, c’est tout le village qui se met à jaser. Ce qui est assez facile : Vianne n’est pas mariée, elle ne va pas à l’église, et même, elle ose ouvrir sa boutique de délices en plein carême ! Cela fait d’elle la cible idéale pour ce pauvre Reynaud et sa troupe de grenouilles de bénitier. Mais, contre toute attente, Vianne semble très bien s’intégrer dans le village ensorcelé par ses douceurs : ç’en est trop pour ses adversaires, qui vont tout faire pour lui barrer la route, allant jusqu’à la traiter publiquement de sorcière. Mais sur ce point, peut-être n’ont-ils pas tout à fait tort…
 
***
 
    En ces temps de marché du livre saturé de nouveautés souvent insipides, on sous-estime le plaisir qu'on peut trouver à replonger dans les classiques et valeurs sûres de ces dernières années. Quand on publiait moins et qu'on écrivait mieux ? Peut-être. Chocolat, de Joanne Harris, fait en tout cas partie de ces titres qu'on se plait à redécouvrir quand le monde semble aller trop vite : pour la plume poétique et épicurienne de son autrice, pour l'atmosphère de carte postale hors du temps qui se dégage du décor, pour la profondeur de ses personnages, et pour la justesse de son propos. Best-seller adapté au cinéma avec le succès qu'on lui connait, Chocolat est par ailleurs le premier opus d'un cycle qui compte actuellement trois suites et un préquel paru au printemps dernier. L'excuse parfaite pour lire ou relire toute la saga.
 

    Vianne et sa fille Anouk arrivent un jour de carnaval à Lansquenet-sous-Tannes, petit village du sud-ouest de la France. Après avoir voyagé pendant de nombreuses années au gré du vent et s'être arrêtées aux quatre coins du monde, c'est là qu'elles décident de poser leurs valises et d'ouvrir une chocolaterie. Une fantaisie qui n'est pas du goût de tous, et surtout pas du Père Reynaud, prêtre du petit bourg qui voit l'inauguration de ce commerce en plein carême comme une provocation à l'encontre de l'Eglise, voire un affront personnel. Une mère célibataire et sa fille née hors mariage qui jouent les tentatrices et cherchent à mener les habitants de Lansquenet sur le chemin de la dépravation : Reynaud se persuade qu'il y a là matière à une mission d'ordre divin doublé d'un combat à sa mesure, et s'emploie bientôt à leur mener la vie impossible, quitte à accuser Vianne de sorcellerie dans ses sermons. Tandis qu'il a promis à la jeune femme une fermeture prochaine, la boutique survit. Reconnaissons que Vianne a un don particulier, si ce n'est plusieurs : elle devine immanquablement quels sont vos chocolats préférés et, plus encore, est capable de lire en vous comme dans un livre ouvert. Un don hérité de sa défunte mère, sans doute, avec qui elle passait déjà d'une ville à l'autre dans son enfance, et qui lui a laissé après sa mort un jeu de tarot et un talent naturel pour la prescience – ainsi qu'une capacité à influencer le cours des choses. Mais lorsque la liberté de croire est en jeu et qu'elle menace de faire reculer un joug religieux et patriarcal pourtant instauré de longue date, même les soi-disant bons chrétiens sont prêts à tout (et surtout au pire) pour stopper cet élan d'émancipation. Vianne saura-t-elle résister à l'appel du vent et faire face ?
 

    Deuxième roman de l'autrice franco-britannique Joanne Harris, Chocolat rencontre dès sa publication un incroyable succès : traduit dans 55 pays et vendus à plus de 12 millions d'exemplaires, ses droits sont rapidement achetés pour le grand écran. Deux ans à peine après la sortie en librairie, son adaptation par Lasse Hallström avec Juliette Binoche et Johnny Depp séduisait le public et les festivals. Aujourd'hui, c'est ce film au charme indéniable qui est surtout resté dans les mémoires. Or, de quoi se souvient-on ? D'un village de la France profonde de 1959, d'une femme affranchie issue d'une longue lignée de gens du voyage et du conflit qui l'oppose au maire bigot et traditionaliste. Dans ce contexte digne d'une image d’Épinal, le chocolat devient le symbole d'une liberté de choix et de penser doublée d'une exaltation des sens.
 

"Les lieux ne perdent pas leur identité, aussi loin qu'on puisse aller. C'est le cœur qui, à la longue, finit par s'éroder."

    Si le film est d'une indéniable beauté (mise en scène, photographie, jeu des acteurs... tout y est parfait), le scénario se distingue de l'intrigue originale par plusieurs points. L'époque, tout d'abord : bien que Lansquenet semble ancré dans des traditions aussi désuètes que passéistes – un contexte qui correspond furieusement à la ruralité des années 50 –, le roman se déroule dans une époque contemporaine de l'écriture, soit la fin des années 90. On peine à imaginer, dans cette décennie encore pas si lointaine, un village soumis à des principes aussi rigoristes, et d'ailleurs, peut-être ce tableau de France profonde est-il alimenté par ce que l'imaginaire véhicule de stéréotypes et de fantasmes chez une autrice vivant en Angleterre. A moins que Joanne Harris, française par sa mère, ait projeté là ce qu'elle avait conservé de souvenirs de ses séjours dans l'Hexagone pendant l'enfance, à une époque où les principes religieux étaient peut-être plus ancrés. Honnêtement ? Peu importe : nous percevons davantage Chocolat comme une fable, un de ces contes parsemés de symboles et de métaphores, plutôt que comme un témoignage qui se voudrait vraisemblable.
 

"Dans cette province exubérante les gens sont gris. La couleur est un luxe ; elle vieillit mal. A leurs yeux, les fleurs aux couleurs vives sur le bas-côté de la route ne sont que de mauvaises herbes, envahissantes, inutiles."
 

    Joanne Harris, dont l'écriture et les univers sont nourris de folklore et de croyances diverses, nous sert en effet ici ni plus ni point qu'une œuvre de réalisme magique, ce registre à la fois si méconnu et pourtant si riche qu'on aime tout particulièrement. Et de fait, ceux qui ont vu le film ont été ou seront peut-être surpris par l'atmosphère subtilement surnaturelle qui plane autour de Vianne Rocher dans le roman : plus qu'une bonne intuition pour deviner le chocolat préféré de ses clients, elle détient des pouvoirs proches de la divination, mais qu'elle n'utilise qu'avec parcimonie. Loin de l'occultisme classique pratiqué par sa défunte mère – et outre le jeu de tarot de cette dernière, qu'il lui arrive de consulter – c'est dans le chocolat et la cuisine que Vianne transfigure son don de voyance, faisant de l'art culinaire une forme nouvelle de magie quotidienne (et l'on pense alors, évidemment, à l'expression "practical magic" qui a donné son titre original au célèbre roman des Ensorceleuses d'Alice Hoffman, autre très bel exemple de réalisme magique).
 

"D'elle, j'ai appris ce qui m'a façonnée. l'art de changer le malheur en bonne fortune. Comment faire les cornes avec les doigts pour éloigner le mauvais œil. Coudre un sachet, concocter un breuvage, être convaincue qu'une araignée porte chance avant minuit et malheur après."

    Face à Vianne, non pas le comte de Reynaud, maire de Lansquenet, mais le père Reynaud. Érafler une figure religieuse aurait-il déplu au scénariste du film et à l'Amérique puritaine ? Rien n'est moins sûr. Que le prêtre du village soit l'antagoniste principal permet aussi de mettre davantage en lumière le véritable propos de cette histoire : les croyances. L'interprétation des Textes par les hommes, la violence des dogmes, la domination ecclésiastique et la foi aveugle sont autant de sujets habilement débattus dans le roman. Aux yeux de Vianne, Reynaud est une incarnation de celui que sa mère surnommait l' "Homme en Noir", figure protéiforme du danger et de la menace que doivent craindre les femmes libres comme elles l'étaient. Mais, jamais manichéenne, Joanne Harris a conçu des personnages plus complexes que ne le laissent à penser leurs oripeaux, et Reynaud autant que Vianne cache des secrets qui expliquent ses agissements ainsi que sa façon de voir et de penser le monde.
 

"Il y a un élément de sorcellerie dans toute préparation culinaire : dans le choix des ingrédients, dans le processus consistant à mélanger, à râper, à faire fondre, à infuser et à aromatiser, dans ces recettes empruntées à des ouvrages anciens, dans ces ustensiles traditionnels – le pilon et le mortier avec lequel ma mère fabriquait son encens ont désormais un usage plus ordinaire, et les épices et autres condiments qu'elle utilisait exhalent aujourd'hui leurs essences subtiles au service d'une magie moins noble mais plus sensuelle."

    Au rythme d'une alternance de voix entre ces deux protagonistes, le lecteur partage les regards croisés et opposés de la femme en rouge d'un côté et de l'homme en noir de l'autre, filtres par lesquels on fait connaissance avec les habitants de Lansquenet ; habitants qui seront tous pris à parti dans ce duel au sommet. Dans cette confrontation, Vianne et Reynaud semblent personnifier des figures totémiques qui se livreraient bataille depuis des millénaires, sans en avoir totalement conscience. Le personnage d'Armande, doyenne du village au caractère bien trempé mais que la santé déclinante rend aveugle, n'en voit en effet pas moins en Vianne quelque chose qu'elle-même n'est pas certaine d'être : une force ancienne, puissante, que le destin a invoquée là pour une raison bien particulière.
 

"— J'ai appris que notre m'sieur le curé avait déjà une dent contre vous, ajouta-t-elle avec malice. Je suppose qu'il trouve qu'une confiserie est une chose malvenue sur la place de l'église.
Elle me regarda de son air ironique et moqueur.
— Est-ce qu'il sait que vous êtes une sorcière ?
Sorcière, sorcière... Ce n'est pas le mot juste, mais je savais ce qu'elle voulait dire.
— Qu'est-ce qui vous fait croire ça ?
— Oh, c'est évident. Entre sorcières, on se reconnait, j'imagine." 

    A ces thématiques se recoupent celles, vivantes et puissamment sensorielles des parfums et du goût du chocolat. Le cacao se fait ici ciment entre les personnages, la colle qui fait tenir les morceaux et qui répare les vieilles blessures. Joanne Harris capture à merveille son essence à la fois exotique, mystique et réconfortante qu'elle restitue grâce à une écriture quasi synesthésique. On rêve nous aussi de pousser la porte de La Céleste Praline et de siroter un chocolat chaud relevé de piment rouge et de vanille tout en savourant quelques truffes faites maison. En faisant de la gourmandise une véritable structure poétique, Joanne Harris nous invite au partage et à la tolérance.
 

"Il y a une odeur. Comme une odeur de brûlé, cette odeur que dégage la foudre en été dix secondes après être tombée. Un parfum d'orage d'été et de champs de blé sous la pluie..."

En bref : Merveille pour les sens, ode à la vie, à la gourmandise et à la liberté de croire, Chocolat, le best-seller de Joanne Harris est à redécouvrir sans attendre. Pépite de réalisme magique où s'entremêlent spiritualité, liberté et divination, ce roman émeut autant qu'il enchante grâce à la profondeur de ses personnages et à son écriture évocatrice qui fait rimer papille avec poésie. Un coup de cœur. 
 
 
Et pour aller plus loin...