jeudi 13 août 2026

Chocolat - Joanne Harris.

Chocolat
, Doubleday, 1999 - Éditions Quai Voltaire (trad. d'A. Neuhoff) - Éditions j'ai lu, 2001 - Editions Charleston, 2013 - Éditions Folio, 2014.
 
    À Lansquenet, petit village perdu quelque part en France, mis à part les sempiternels sermons du sombre Reynaud, le curé intégriste de la paroisse, il ne se passe jamais rien. Alors, quand Vianne Rocher et sa fille Anouk décident de s’y installer pour ouvrir une chocolaterie, c’est tout le village qui se met à jaser. Ce qui est assez facile : Vianne n’est pas mariée, elle ne va pas à l’église, et même, elle ose ouvrir sa boutique de délices en plein carême ! Cela fait d’elle la cible idéale pour ce pauvre Reynaud et sa troupe de grenouilles de bénitier. Mais, contre toute attente, Vianne semble très bien s’intégrer dans le village ensorcelé par ses douceurs : ç’en est trop pour ses adversaires, qui vont tout faire pour lui barrer la route, allant jusqu’à la traiter publiquement de sorcière. Mais sur ce point, peut-être n’ont-ils pas tout à fait tort…
 
***
 
    En ces temps de marché du livre saturé de nouveautés souvent insipides, on sous-estime le plaisir qu'on peut trouver à replonger dans les classiques et valeurs sûres de ces dernières années. Quand on publiait moins et qu'on écrivait mieux ? Peut-être. Chocolat, de Joanne Harris, fait en tout cas partie de ces titres qu'on se plait à redécouvrir quand le monde semble aller trop vite : pour la plume poétique et épicurienne de son autrice, pour l'atmosphère de carte postale hors du temps qui se dégage du décor, pour la profondeur de ses personnages, et pour la justesse de son propos. Best-seller adapté au cinéma avec le succès qu'on lui connait, Chocolat est par ailleurs le premier opus d'un cycle qui compte actuellement trois suites et un préquel paru au printemps dernier. L'excuse parfaite pour lire ou relire toute la saga.
 

    Vianne et sa fille Anouk arrivent un jour de carnaval à Lansquenet-sous-Tannes, petit village du sud-ouest de la France. Après avoir voyagé pendant de nombreuses années au gré du vent et s'être arrêtées aux quatre coins du monde, c'est là qu'elles décident de poser leurs valises et d'ouvrir une chocolaterie. Une fantaisie qui n'est pas du goût de tous, et surtout pas du Père Reynaud, prêtre du petit bourg qui voit l'inauguration de ce commerce en plein carême comme une provocation à l'encontre de l'Eglise, voire un affront personnel. Une mère célibataire et sa fille née hors mariage qui jouent les tentatrices et cherchent à mener les habitants de Lansquenet sur le chemin de la dépravation : Reynaud se persuade qu'il y a là matière à une mission d'ordre divin doublé d'un combat à sa mesure, et s'emploie bientôt à leur mener la vie impossible, quitte à accuser Vianne de sorcellerie dans ses sermons. Tandis qu'il a promis à la jeune femme une fermeture prochaine, la boutique survit. Reconnaissons que Vianne a un don particulier, si ce n'est plusieurs : elle devine immanquablement quels sont vos chocolats préférés et, plus encore, est capable de lire en vous comme dans un livre ouvert. Un don hérité de sa défunte mère, sans doute, avec qui elle passait déjà d'une ville à l'autre dans son enfance, et qui lui a laissé après sa mort un jeu de tarot et un talent naturel pour la prescience – ainsi qu'une capacité à influencer le cours des choses. Mais lorsque la liberté de croire est en jeu et qu'elle menace de faire reculer un joug religieux et patriarcal pourtant instauré de longue date, même les soi-disant bons chrétiens sont prêts à tout (et surtout au pire) pour stopper cet élan d'émancipation. Vianne saura-t-elle résister à l'appel du vent et faire face ?
 

    Deuxième roman de l'autrice franco-britannique Joanne Harris, Chocolat rencontre dès sa publication un incroyable succès : traduit dans 55 pays et vendus à plus de 12 millions d'exemplaires, ses droits sont rapidement achetés pour le grand écran. Deux ans à peine après la sortie en librairie, son adaptation par Lasse Hallström avec Juliette Binoche et Johnny Depp séduisait le public et les festivals. Aujourd'hui, c'est ce film au charme indéniable qui est surtout resté dans les mémoires. Or, de quoi se souvient-on ? D'un village de la France profonde de 1959, d'une femme affranchie issue d'une longue lignée de gens du voyage et du conflit qui l'oppose au maire bigot et traditionaliste. Dans ce contexte digne d'une image d’Épinal, le chocolat devient le symbole d'une liberté de choix et de penser doublée d'une exaltation des sens.
 

"Les lieux ne perdent pas leur identité, aussi loin qu'on puisse aller. C'est le cœur qui, à la longue, finit par s'éroder."

    Si le film est d'une indéniable beauté (mise en scène, photographie, jeu des acteurs... tout y est parfait), le scénario se distingue de l'intrigue originale par plusieurs points. L'époque, tout d'abord : bien que Lansquenet semble ancré dans des traditions aussi désuètes que passéistes – un contexte qui correspond furieusement à la ruralité des années 50 –, le roman se déroule dans une époque contemporaine de l'écriture, soit la fin des années 90. On peine à imaginer, dans cette décennie encore pas si lointaine, un village soumis à des principes aussi rigoristes, et d'ailleurs, peut-être ce tableau de France profonde est-il alimenté par ce que l'imaginaire véhicule de stéréotypes et de fantasmes chez une autrice vivant en Angleterre. A moins que Joanne Harris, française par sa mère, ait projeté là ce qu'elle avait conservé de souvenirs de ses séjours dans l'Hexagone pendant l'enfance, à une époque où les principes religieux étaient peut-être plus ancrés. Honnêtement ? Peu importe : nous percevons davantage Chocolat comme une fable, un de ces contes parsemés de symboles et de métaphores, plutôt que comme un témoignage qui se voudrait vraisemblable.
 

"Dans cette province exubérante les gens sont gris. La couleur est un luxe ; elle vieillit mal. A leurs yeux, les fleurs aux couleurs vives sur le bas-côté de la route ne sont que de mauvaises herbes, envahissantes, inutiles."
 

    Joanne Harris, dont l'écriture et les univers sont nourris de folklore et de croyances diverses, nous sert en effet ici ni plus ni point qu'une œuvre de réalisme magique, ce registre à la fois si méconnu et pourtant si riche qu'on aime tout particulièrement. Et de fait, ceux qui ont vu le film ont été ou seront peut-être surpris par l'atmosphère subtilement surnaturelle qui plane autour de Vianne Rocher dans le roman : plus qu'une bonne intuition pour deviner le chocolat préféré de ses clients, elle détient des pouvoirs proches de la divination, mais qu'elle n'utilise qu'avec parcimonie. Loin de l'occultisme classique pratiqué par sa défunte mère – et outre le jeu de tarot de cette dernière, qu'il lui arrive de consulter – c'est dans le chocolat et la cuisine que Vianne transfigure son don de voyance, faisant de l'art culinaire une forme nouvelle de magie quotidienne (et l'on pense alors, évidemment, à l'expression "practical magic" qui a donné son titre original au célèbre roman des Ensorceleuses d'Alice Hoffman, autre très bel exemple de réalisme magique).
 

"D'elle, j'ai appris ce qui m'a façonnée. l'art de changer le malheur en bonne fortune. Comment faire les cornes avec les doigts pour éloigner le mauvais œil. Coudre un sachet, concocter un breuvage, être convaincue qu'une araignée porte chance avant minuit et malheur après."

    Face à Vianne, non pas le comte de Reynaud, maire de Lansquenet, mais le père Reynaud. Érafler une figure religieuse aurait-il déplu au scénariste du film et à l'Amérique puritaine ? Rien n'est moins sûr. Que le prêtre du village soit l'antagoniste principal permet aussi de mettre davantage en lumière le véritable propos de cette histoire : les croyances. L'interprétation des Textes par les hommes, la violence des dogmes, la domination ecclésiastique et la foi aveugle sont autant de sujets habilement débattus dans le roman. Aux yeux de Vianne, Reynaud est une incarnation de celui que sa mère surnommait l' "Homme en Noir", figure protéiforme du danger et de la menace que doivent craindre les femmes libres comme elles l'étaient. Mais, jamais manichéenne, Joanne Harris a conçu des personnages plus complexes que ne le laissent à penser leurs oripeaux, et Reynaud autant que Vianne cache des secrets qui expliquent ses agissements ainsi que sa façon de voir et de penser le monde.
 

"Il y a un élément de sorcellerie dans toute préparation culinaire : dans le choix des ingrédients, dans le processus consistant à mélanger, à râper, à faire fondre, à infuser et à aromatiser, dans ces recettes empruntées à des ouvrages anciens, dans ces ustensiles traditionnels – le pilon et le mortier avec lequel ma mère fabriquait son encens ont désormais un usage plus ordinaire, et les épices et autres condiments qu'elle utilisait exhalent aujourd'hui leurs essences subtiles au service d'une magie moins noble mais plus sensuelle."

    Au rythme d'une alternance de voix entre ces deux protagonistes, le lecteur partage les regards croisés et opposés de la femme en rouge d'un côté et de l'homme en noir de l'autre, filtres par lesquels on fait connaissance avec les habitants de Lansquenet ; habitants qui seront tous pris à parti dans ce duel au sommet. Dans cette confrontation, Vianne et Reynaud semblent personnifier des figures totémiques qui se livreraient bataille depuis des millénaires, sans en avoir totalement conscience. Le personnage d'Armande, doyenne du village au caractère bien trempé mais que la santé déclinante rend aveugle, n'en voit en effet pas moins en Vianne quelque chose qu'elle-même n'est pas certaine d'être : une force ancienne, puissante, que le destin a invoquée là pour une raison bien particulière.
 

"— J'ai appris que notre m'sieur le curé avait déjà une dent contre vous, ajouta-t-elle avec malice. Je suppose qu'il trouve qu'une confiserie est une chose malvenue sur la place de l'église.
Elle me regarda de son air ironique et moqueur.
— Est-ce qu'il sait que vous êtes une sorcière ?
Sorcière, sorcière... Ce n'est pas le mot juste, mais je savais ce qu'elle voulait dire.
— Qu'est-ce qui vous fait croire ça ?
— Oh, c'est évident. Entre sorcières, on se reconnait, j'imagine." 

    A ces thématiques se recoupent celles, vivantes et puissamment sensorielles des parfums et du goût du chocolat. Le cacao se fait ici ciment entre les personnages, la colle qui fait tenir les morceaux et qui répare les vieilles blessures. Joanne Harris capture à merveille son essence à la fois exotique, mystique et réconfortante qu'elle restitue grâce à une écriture quasi synesthésique. On rêve nous aussi de pousser la porte de La Céleste Praline et de siroter un chocolat chaud relevé de piment rouge et de vanille tout en savourant quelques truffes faites maison. En faisant de la gourmandise une véritable structure poétique, Joanne Harris nous invite au partage et à la tolérance.
 

"Il y a une odeur. Comme une odeur de brûlé, cette odeur que dégage la foudre en été dix secondes après être tombée. Un parfum d'orage d'été et de champs de blé sous la pluie..."

En bref : Merveille pour les sens, ode à la vie, à la gourmandise et à la liberté de croire, Chocolat, le best-seller de Joanne Harris est à redécouvrir sans attendre. Pépite de réalisme magique où s'entremêlent spiritualité, liberté et divination, ce roman émeut autant qu'il enchante grâce à la profondeur de ses personnages et à son écriture évocatrice qui fait rimer papille avec poésie. Un coup de cœur. 
 
 
Et pour aller plus loin...
 

mercredi 15 juillet 2026

A Practical Magic Spring...


"Jetez toujours du sel par-dessus votre épaule gauche. Gardez du romarin à la porte de votre jardin, ajoutez du poivre à la purée. Plantez de la lavande et des roses, ça vous portera chance. Tombez amoureux chaque fois que vous le pourrez."

    On en a assez parlé au cours de la saison pour que ce soit une évidence : c'est très clairement une année Practical Magic qui s'annonce avec, comme nous l'avons évoqué dans cet article, la sortie du second film au cinéma, la réédition en France du roman original et la traduction pour la première fois de l'une de ses suites. Autant vous dire qu'au Terrier, on s'est plongé dans l'ambiance depuis quelques mois, bien avant que l'instagramosphère inonde la toile de hashtag season of the witch et practical magic summer – le fan de la première heure d'Alice Hoffman que nous sommes, un rien pédant, aurait envie d'ajouter "La mode ? Nous ne la suivons pas, nous la faisons", mais ce serait sans doute un peu excessif, même de notre part ^^. Donc contentons-nous de notre traditionnel récapitulatif de printemps, pendant qu'on relit les livres d'Alice Hoffman ainsi que tout ce que notre bibliothèque compte de romans de magic realism, et qu'on s'abreuve jusqu'à plus soif de Margarita de Minuit.
 
 
Escapades :
 
 
    L'escapade la plus importante de ce printemps a bien sûr été notre participation aux toutes premières journées Jane Austen de France, organisées par la récente société hexagonale Jane Austen, dont notre amie Claire Saim est la coprésidente. Les festivités se tenaient dans le cadre idyllique du collège franco-britannique, en plein cœur de la cité universitaire de Paris : un ensemble de résidences pensées pour les étudiants de l'international dans l'esprit de leurs pays d'appartenance, réunissant au cœur d'un même parc bâtisse Tudor et pagode chinoise. 
 
 
    Mais revenons-en aux journées Jane Austen : au croisement de la recherche universitaire et de la pop culture, cet événement a réuni de nombreux lecteurs et aficionados divers, venus assister aux conférences, s'essayer aux danses historiques, acheter goodies et souvenirs, ou encore siroter un thé créé en l'honneur de la femme de lettres. Votre humble serviteur a même eu le grand honneur d'être convié à animer la table ronde avec Fabrice Colin et Nathalie Novi, respectivement auteur et illustratrice du Musée imaginaire de Jane Austen, aux côtés de Claire Saim herself.
 
 
 
 
    Outre le plaisir que nous avons eu à écouter les autrices, auteurs et artistes présents, à nous goinfrer de scones et à dévaliser les stands de présents à offrir à nos ami(e)s, nous avons pleinement profité du cadre et avons arpenté en long, en large et en travers la cité universitaire afin de mitrailler de photos ses fantaisies architecturales et visiter tout ce qui était visitable (soit le bâtiment principal, le seul véritablement ouvert au public, mais disposant de tout un espace patrimonial dédié à l'histoire du lieu, fascinant). Un décor particulièrement romanesque dont on s'étonne qu'il n'ait pas été davantage le théâtre de livres, de séries ou de films !



 
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Cadeaux & acquisitions :
 
 
 
     Coup du sort, malédiction ou heureux hasard : notre PAL continue de se remplir comme par magie, et ce alors que notre bibliothèque est encore loin (très loin) d'être terminée. Mai étant le mois de notre (non) anniversaire, nous ne sommes pas responsable de ces (nombreuses) acquisitions, pour la plupart des cadeaux offerts par des amis. Nous commençons avec ce florilège de présents de Claire/Jane Austen lost in France, servi dans ce très joli sac à motifs Art Déco : un carnet à l'effigie d'une ancienne réclame des frères Lumière, le Frankenstein édité par Toussaint Louverture, Un printemps avec Arsène Lupin, des marque-pages autocollants à l’effigie de grands auteurs anglo-saxons, et une bougie parfumée (pour changer du thé, a-t-elle dit ;) ).
 

    Pouchky/Ficelle ne nous a pas oublié non plus, avec son petit colis printanier : du chocolat chic (très chic, du genre de ceux dont même l'emballage est élégant), une carte automnale pour rafraîchir l'air caniculaire, du thé et cet adorable carnet de saison à la couverture toilée – parce que les carnets, c'est comme les livres : on n'en a jamais assez.


    En parlant de livres, justement, un ami nous a offert ce génialissime bouquin de recettes – oui, on en a déjà des tas, mais c'est un peu comme les carnets chez nous ou comme le poivre dans la purée chez les Owens : on n'en a jamais trop. La plus-value de celui-ci tient dans son thème : les épices. Il s'ouvre sur les fiches détaillées de chacune d'entre elles ainsi que sur les mélanges les plus couramment utilisés en gastronomie, avant de proposer de nombreuses recettes, particulièrement originales pour leur grande majorité. On a commencé à le tester et on n'est absolument pas déçu
 
     Toujours au rayon livres, nos partenaires éditeurs nous ont fait parvenir la réédition chez Verso des Ensorceleuses (dont on vous a parlé ici), le dernier tome des Journaux pas si intimes de Marion (par notre amie et co-autrice Faustina), ainsi qu'Hécate la sorcière, tout récemment paru au Rayon Imaginaire. Pour faire bonne mesure, nous avons tout de même mis la main au porte-monnaie pour quelques achats (oui, tous de la plus haute importance, évidemment) : deux albums de photos anciennes sur La Ciotat et Évian à la Belle Époque pour les besoins de futurs projets d'écriture (la mention de "Belle Époque" devrait suffire à vous indiquer de quoi il retourne). Pour les mêmes raisons, nous avons acquis Lyon, capitale du crime, nouveauté à la fois très technique, scientifique, et romanesque (un indice de plus ; si vous ne comprenez toujours pas de quoi il s'agit, même la médecine légale ne peut plus rien pour vous). Enfin, nous nous sommes fait plaisir avec Les secrets du Chocolat, de Joanne Harris, préquel qu'on a hâte de découvrir du best-seller Chocolat, un de nos romans favoris.

 
    Et pour finir, hors livres et littérature, nos collègues nous ont offert cette jolie sélection de thés sur le thème de Versailles et cette très élégante pochette en similicuir pour – comble du chic – transporter ses petits sachets de thé de la plus distinguée manière qui soit !
 
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Popotes et casseroles :
 
 
 
    Le retour du soleil et le jardin qui se pare de belles couleurs nous ont poussé vers la cuisine (bon, ça et aussi la nécessité de nourrir les invités venus séjourner au Terrier). Les fraises sont revenues en nombre malgré la canicule, un peu plus petites que l'an dernier en raison du manque d'eau, mais en nombre tout de même. Impossible de ne pas en perdre, parce qu'impossible de suivre le rythme, mais on a malgré tout fait honneur aux récoltes avec quelques kilos de confiture, de la glace et le traditionnel crumble ! Toujours au rayon du sucré, un goûter post-travaux dans la bibliothèque a été l'occasion de refaire la fournée de notre irrésistible (si, si) recette de muffins aux myrtilles    
 
 

    Côté salé, le printemps s'est accompagné des immanquables de la saison : la salade de lentilles Van Loo et le pain au thon, qui ont toujours un succès fou auprès des invités. Parmi les nouveautés, on s'est inspiré d'une salade mangée dans une boulangerie végétarienne à Paris pour recréer leur recette de carottes râpées au fenouil (désormais adoptée) et nous avons testé un premier plat du livre de cuisine aux épices : les patates douces à la cardamome (adoptées elles aussi).


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Bricoles et fariboles :


    L'an dernier à la même époque, on vous avait parlé du projet artistique et culturel mené au travail, récit familial et fantasmagorique réunissant petite et grande Histoire, créations visuelles et questionnement sur la nature de la monstruosité. Heurs et Malheurs de l'étrange famille Dyscornu, au croisement du transgénérationnel et de la bibliothérapie, avait été une médiation incroyable en même temps qu'un support d'élaboration particulièrement fort pour mettre en mots le vécu familial, dans ses transmissions comme dans ses non-dits. Cette année, c'est d'autres enjeux qu'il a été question : le besoin identifié se situait davantage autour des difficultés liées à la lecture, notamment l'accès à l'implicite et la compréhension des inférences. Pour mettre au travail une approche sensorielle, voire synesthésique, du livre, nous avons proposé de passer par un média bien spécifique : la fiction audio, également connue sous le nom de théâtre radiophonique ou, plus récemment, de podcast fiction.


    A la différence du livre audio, la fiction audio est comparable à un film sans les images : pas ou peu de narration, mais des dialogues et tout un ensemble de bruitages qui permettent de comprendre la scène grâce à une ambiance acoustique la plus évocatrice possible, le tout accompagné de codes empruntés au cinéma ou aux séries (musique d'ambiance, générique de début et de fin, etc.) Ce média particulièrement immersif a été présenté à nos loustics grâce aux fictions audio disponibles en podcast sur Radio France, et tout un travail de création a été mené cette année pour les faire adapter en feuilleton sonore le tome 1 de la saga jeunesse Nécropolis de Fabrice Colin. Et pour nous guider dans cette aventure, c'est le romancier himself qui nous a rejoints : non content d'être l'auteur du roman original, Fabrice Colin est aussi scénariste de pièces radiophoniques et connaissait donc tous les codes à maîtriser pour ce travail de réalisation.


    Après un an de lecture, adaptation, écriture, interprétation, enregistrement et montage, nos petits monstres, qui ont été tour à tour scénaristes, metteurs en scène et comédiens (et même graphistes, car ils sont aussi à l'origine du visuel, inspiré des designs de pièces radiophoniques de Radio France, ici conçu intégralement avec du canson découpé !), ont présenté le premier épisode à l'occasion de plusieurs restitutions face à un public composé tantôt de familles, de partenaires et de scolaires. Ces derniers ont pu remporter un CD dédicacé pour écouter chez eux les trois épisodes complets adaptés du premier opus. On est très très très fier d'avoir accompagné nos grands dadais dans ce projet d'un genre nouveau, une fois encore particulièrement porteur !
 
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Great news !
 

    Nous n'avons pas encore eu le temps d'y consacrer un article spécifique (cela viendra), mais le deuxième tome des Enquêtes des sœurs Lumière est paru le 27 mai dernier ! Il y est question de spiritisme, de pompes funèbres et de prestidigitation. On vous en reparle plus longuement très bientôt, mais on sait que vous êtes déjà nombreuses et nombreux à avoir accueilli ce nouvel opus sur vos étagères et on vous en remercie très chaleureusement !
 
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    Voilà pour le bilan de ce printemps caniculaire. Au programme de cet été, maintenant : de l'écriture, un séjour de recherches, des travaux et tout un livre de recettes aux épices à tester. On se retrouve en septembre pour faire le point ?
 

jeudi 2 juillet 2026

Les Ensorceleuses - Alice Hoffman.

Practical Magic
, Putnam Adult, 1995 - Drôles de meurtres en Famille, Éditions Flammarion (trad. de M.O. Fortier-Masek), 1996 - Les Ensorceleuses, Éditions Flammarion, 1999 - Editions J'ai lu, 1999 - Les Ensorceleuses, Éditions du Seuil, label Verso (trad. de F. Le Roy), 2026.

    Depuis plus de deux siècles, les femmes Owens portent le poids d’une rumeur tenace : dans leur petite ville du Massachusetts, on les tient responsables de tout ce qui tourne mal. Gillian et Sally ont grandi avec cette réputation. Trop libres, trop différentes, entourées d’un parfum de magie que les autres redoutent, elles ont toujours été mises à l’écart.
    Leur seule envie : fuir. Alors Sally se marie, et Gillian disparaît. Mais on n’échappe ni à ses racines ni aux liens du sang.
    Les années passent, jusqu’au jour où un drame les ramène l’une à l’autre, comme guidées par une force invisible. Car malgré les silences, les blessures et les choix qui les ont éloignées, un lien indestructible, presque surnaturel, demeure entre les deux sœurs.
 
Le roman culte qui a inspiré le film tout aussi culte Les Ensorceleuses, avec Sandra Bullock et Nicole Kidman (1999).
 
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    Il y a des univers auxquels on revient toujours – ou qu'on ne quitte jamais, c'est selon. Practical Magic est de ceux-là. Ceux qui nous connaissent et qui nous suivent de longue date le savent : on a parlé de nombreuses fois du roman (dans sa première traduction ICI), du film (ICI), ou encore des suites et des préquels qui leur ont succédé (à vous de retrouver les articles correspondants). On a même reproduit une grande partie des recettes croisées au détour des pages, dans l'idée de goûter encore un peu plus à cet univers, en bon bovaryste que nous sommes.
 

    Pour tous, Les Ensorceleuses, c'est cette comédie fantastique inclassable et un peu bizarre des années 90 : à l'aube de leur succès, l'incandescente Nicole Kidman et la douce Sandra Bullock y campaient les sœurs Owens, maudites en amour depuis que celui-là entraîne immanquablement la mort des hommes qu'elles ont la faiblesse d'aimer. On se souvient de leurs tantes un peu fantasques, fagotées comme des Mary Poppins qui écouteraient du Stevie Nicks. On se souvient de leur maison – et quelle maison ! On se souvient de la margarita de minuit. On se souvient de cet homme qu'elles empoisonnent, transportent en Oldsmobile et enterrent sous le rosier du jardin, et dont les bottes sortent de terre comme pour les narguer. A la fois malicieux, drôle, macabre et parfois même émouvant, ce cocktail de saveurs qui avait fait un flop à sa sortie a eu l'excellente idée de devenir culte avec le temps.
 

    Mais qui savait que le film était tiré d'un livre, qui plus est best-seller aux États-Unis ? Qui savait, alors que toute la communauté instagram s'emballe déjà derrière le trope "cosy fantasy", que le roman se réclamait de ce registre bien particulier qu'est le magic realism (lequel n'est, désolé de vous décevoir, ni cosy, ni fantasy) ? Qui savait que cette histoire, loin d'être une comédie, était une puissante évocation des croyances, superstitions, et du pouvoir qu'on leur accorde, le tout entrecoupé de réflexions sur le deuil, la transmission et l'amour ? En vérité assez éloigné de son adaptation, le matériau littéraire d'origine n'en est pas moins fascinant.
 

    Alice Hoffman, conteuse au sens unique de la narration, parvient à nous faire croire à cette tension persistante entre l'âpreté de l'existence d'un côté et l'étincelle d'étrangeté qui s'y glisse parfois de l'autre. Elle nous confronte à toutes les formes de rupture que l'on peut connaitre dans une vie et à leur caractère inéluctable, tout en rendant réels, palpables – oserions-nous dire crédibles ? – les signes du destin qui se lisent dans le vol des moineaux et dans les différentes phases de la lune. Pour ce faire, elle n'hésite pas à malmener ses personnages et, même, à nous les rendre antipathiques par instant si cela les rend aussi plus vrais. Contrairement à ce que le film de 1998 pourrait laisser croire, Alice Hoffman ne cherche pas à nous servir un univers séduisant, convenu et rassurant – non, une fois encore, rien ici n'est cosy, rien n'y est simple. Elle s'amuse même à nous mettre mal à l'aise et à nous déstabiliser quand cela lui chante. A sa manière, l'ouvrage n'en est que plus réussi : il est de ceux, pour citer le poète, qui mordent et qui piquent. De ceux qui se laissent apprécier pour peu qu'on ne refuse pas d'être un peu remué.
 

    Ce conte noir et baroque est ici servi dans une toute nouvelle traduction de Fabien Le Roy, qui parvient à restituer la langue ensorcelante de la romancière américaine tout en dynamisant les dialogues et en leur insufflant l'énergie et la modernité dont ils avaient besoin. On regrette peut-être quelques confusions ici ou là (l'horloge de la mort, nom vernaculaire de la vrillette, dont la légende dit que le son caractéristique annonce la mort de l'être aimé, est ici devenue un "gros coléoptère"), mais c'est probablement pinailler.  Ne nous en voulez pas trop : on l'a tellement lu et relu, ce texte, qu'on en connait des passages entiers par cœur, en anglais comme en français. Eh oui, Practical Magic, c'est un peu notre livre totem, un texte jusque-là méconnu qu'on aimait chérir secrètement. A partir de ce jour, il nous appartiendra certainement un peu moins, mais réjouissons-nous qu'il puisse être enfin redécouvert.
 

En bref : Bien plus sombre que l'adaptation qui l'a fait connaître, le roman original des Ensorceleuses est un pur produit de réalisme magique : le cœur y balance entre superstition et conviction, hasard et destin, fantômes et mirages. Le style, impeccable, saisit le lecteur par son pouvoir d'évocation, preuve s'il en est que derrière un film de pop culture se cache parfois une très belle œuvre de littérature, à la fois complexe et surprenante.
 
 
Merci à Verso pour cette lecture !