Qu'arrive-t-il à Alice après son retour du Pays des Merveilles ? A Wendy une fois rentrée du Pays Imaginaire ? Et à Dorothy, d'Oz ?
Toutes les trois se rencontrent ici, à Cheshire Crossing, un pensionnat où les jeunes filles comme elles apprennent à se confronter à leurs expériences surnaturelles et à leurs capacités à passer d'un monde à l'autre. Devenues des adolescentes qui en ont plus qu'assez des adultes, elles n'ont pas l'intention de rester sagement assises en classe toute la sainte journée. Très vite, elles se trouvent à transiter d'un univers à un autre en semant le chaos sur leur passage. Malencontreusement, elles provoquent la rencontre de la Méchante Sorcière de l'Ouest et du Capitaine Crochet, qui décident de s'allier contre le trio. Pour les stopper, les filles ne pourront compter que sur leurs pouvoirs... et sur une troupe d'alliés inattendus en provenance des mondes magiques.
Écrit par Andy Weir, auteur du best-seller Seul sur mars, et illustré par Sarah Andersen, créatrice de la BD Les adultes n'existent pas, Cheshire Crossing est un périple réjouissant à travers les classiques de notre enfance.
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Offert par une amie qui nous connait décidément un peu trop bien, Cheshire Crossing est un cross-over jubilatoire entre les univers de trois romans fantastiques iconiques du tournant du XXème siècle : Alice au Pays des Merveilles, Le Magicien d'Oz, et Peter Pan. Faire se rencontrer Alice, Wendy et Dorothy n'est cependant pas une première : Alan Moore, scénariste de La ligue des Gentlemen Extraordinaires avait déjà concrétisé cette idée dans la bande dessinée Filles Perdues (Lost Girls) qui imaginait l'amitié, à l'aube de l'âge adulte, entre ces trois mêmes héroïnes. Mais alors que la vision du célèbre auteur était très érotique et exclusivement destinée à un public adulte, Cheshire Crossing est ici une œuvre familiale qui s'adresse à un lectorat plus large.
Cheshire Crossing, première version créée par Andy Weir.
Andy Weir, surtout connu pour ses romans de science-fiction (notamment Seul sur mars, adapté par Ridley Scott au cinéma), s'est également improvisé scénariste de BD. En 2008, il se lance dans la création complète (illustrations comprises) de Cheshire Crossing, webcomic indépendant publié en ligne sous forme d'épisodes. Mais comme il le confesse dans l'introduction de cette édition (et comme on peut tous en juger des premières planches encore visibles sur le net), le dessin n'est pas un art qui s'improvise, et la bande dessinée parait à nouveau, cette fois sur la plateforme Tapas, intégralement redessinée par Sarah Andersen entre 2017 et 2019. Sarah Andersen, c'est cette bédéiste hilarante, créatrice du comic Sarah's Scribbles, dont le premier opus a été traduit en français sous le titre Les adultes n'existent pas : les tranches de vie autobiographiques et désopilantes d'une jeune femme un poil névrosée de la génération Y.
Publiée au format papier en un seul tome en 2019, Cheshire Crossing met donc en scène Alice, Wendy et Dorothy devenues adolescentes et "recrutées" par le (réel) physicien Ernest Rutherford pour leurs expériences paranormales. Alors que les trois jeunes filles sont passées par toutes les institutions psychiatriques possibles jusque-là, ce scientifique est le premier à croire à leurs histoires et à ne pas se convaincre qu'elles souffrent de psychose dissociative. Mais elles sont aujourd'hui loin des gentilles fillettes des livres qu'on a lus enfant : Wendy est devenue un garçon manqué qui n'a pas peur d'utiliser le poignard qu'elle porte sur elle en permanence, Alice est perpétuellement d'une humeur massacrante et ne semble connaître aucune autre forme de communication que le sarcasme, et Dorothy, enfin, est devenue une jeune fille d'une clairvoyance et d'une perspicacité à toute épreuve. Bien que surveillées par la nanny qu'on leur a imposée, Miss Poole (Mary Poppins dans la version autoéditée d'Andy Weir, qui n'a pas pu conserver le nom de la célèbre nounou pour des raisons de droits d'auteur, mais le personnage armé de son parapluie ne trompera évidemment personne), les trois héroïnes indisciplinées ne tardent pas à passer de Oz au Pays des Merveilles, puis du Pays des Merveilles au Pays Imaginaire, provoquant une collision des mondes qui pourrait avoir des effets plus que catastrophiques.
Débordant de malice et de fantaisie, Cheshire Crossing est à recommander à tous les amoureux de Lewis Carroll, Lyman Frank Baum et James Matthew Barrie, à condition qu'ils ne soient pas allergiques au subversif. La BD d'Andy Weir reste très fidèle aux œuvres originales dont elle s'inspire, mais l'auteur s'amuse avec ces différents univers et avec la façon dont la rencontre entre Alice, Dorothy et Wendy peut créer des étincelles. Leur évolution peut paraître surprenante, car rien ne nous aurait laissés imaginer une Alice aussi revêche ou une Wendy aux allures de garçonne, mais le tout fonctionne à merveille, aussi parce qu'Andy Weir n'oublie jamais de glisser, dans leurs dialogues pleins d'ironie, des clins d’œil très respectueux des romans initiaux (ainsi, Wendy est rassurée que les fenêtres de l'institut soient verrouillées – on ne sait jamais qui pourrait entrer par-là, même au deuxième étage). Pour le personnage de Dorothy, imaginaire collectif oblige, c'est surtout le cinéma qui sert de référence, notamment le film de 1939 (Glinda voyage dans une bulle, et la phrase "Je dois être très loin du Kansas" est très vite citée), mais aussi la suite de 1985 (lorsque Dorothy évoque avoir reçu des traitements par électrochoc en hôpital psychiatrique). Les easter eggs de ce genre abondent pour le plus grand plaisir des connaisseurs, jusqu'à la "spoonful of sugar" qui se révélera salvatrice pour notre nanny préférée.
Le coup de crayon de Sarah Andersen, ici plus travaillé que dans ses dessins humoristiques, évoque autant le manga (qu'on retrouve dans les grands yeux brillants des héroïnes) que la bande dessinée franco-belge, avec une mise en couleur qui n'est pas sans rappeler les contrastes de la bien nommée "ligne claire". Sa charte graphique se réclame de nombreuses inspirations : son Alice est inspirée de la véritable Alice Liddle (reconnaissable à son carré de cheveux sombres) et ses Munchkins sont vraisemblablement ceux du Magicien d'Oz de 1939. Elle réinvente cependant la Méchante Sorcière de l'Ouest et le Capitaine Crochet, qu'elle imagine ici aussi séduisants que diaboliques. Quant à sa Wendy très tomboy, elle semble calquée sur le physique de Sophia Illis dans le film Ça (2017), avec sa coupe courte blond vénitien. On déplore seulement une petite confusion : l'amalgame évident, page 91, entre l'homme de fer blanc et le robot Tik Tok (elle a semble-t-il donné au second l'apparence du premier). Mais que les potentiels lecteurs se rassurent : cela n'enlève rien à la qualité graphique de l'ouvrage, qui alterne entre facétie et candeur.
En bref : Cross-over subversif et malicieux, Cheshire Crossing imagine la rencontre entre Alice, Wendy et Dorothy bien après leurs aventures, et la collision des mondes d'Oz, du Pays des Merveilles et du Pays Imaginaire qui en découle. Plaisir jubilatoire que cette BD aux dialogues débordants d'ironie et de clins d’œil, finement écrite par Andy Weir et mise en image par la pétillante Sarah Andersen. A quand une édition française ?
















































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