mardi 24 février 2026

Oz, un monde extraordinaire - Un film de Walter Murch d'après L. Frank Baum.

Oz, un monde extraordinaire

(Return to Oz)

 
Un film de Walter Murch d'après les romans Le merveilleux pays d'Oz et Ozma, princesse d'Oz, de L. Frank Baum.
 
Avec Nicol Williamson, Jean Marsh, Piper Laurie, Fairuza Balk...
 
Date de sortie originale : 21 juin 1985
Date de sortie française : 23 octobre 1985
 
Date de sortie française en dvd : 10 mars 2004
Disponible sur Disney +
 
    Dorothy Gale habite une petite ferme au cœur du Kansas avec son oncle et sa tante. Depuis qu'une étrange tornade a détruit la moitié de la propriété, elle rêve nuit après nuit d'un pays enchanté : le monde d'Oz...
    Autour du palais d'émeraude vivent de merveilleux personnages, tels que le Lion Poltron, l'Homme de Fer Blanc, le robot Tik Tok  l'épouvantail ou Jack le potiron, qui sont tous les amis de Dorothy. Avec eux, elle devra faire face à ses farouches ennemis, la princesse Mombi, les rollers et le Roi des Gnomes...
 
    Retrouvez la jeune Dorothy pour de nouvelles aventures dans l'univers fabuleux du Magicien d'Oz, d'après le chef-d’œuvre de L. Frank Baum !
 
***
 
    Peu de lecteurs du Magicien d'Oz le savent, au même titre que rares sont ceux qui connaissent les autres romans écrits par L. Frank Baum : il existe une suite produite par Disney. On ne parle pas du film Le monde fantastique d'Oz (Oz, the Great and Powerful) de 2013, mais de Oz, un monde extraordinaire (Return to Oz) sorti dans les salles en 1985. Pépite alors injustement boudée et fruit d'une production catastrophique, ce long-métrage est aujourd'hui reconnu et célébré par les fans de la première heure de l'auteur.


    Mais remontons tout d'abord un peu le temps, en 1937 : Walt Disney vient de rencontrer un incroyable succès avec Blanche-Neige, son long-métrage animé, et souhaite renouveler l'expérience en adaptant une autre œuvre pour enfants. Son choix se porte rapidement sur Le magicien d'Oz, mais la Metro-Goldwyn-Mayer le coiffe au poteau en achetant les droits en premier. Le film adapté du roman de Baum sortira quelque temps plus tard avec la renommée incontestée qu'on lui connait aujourd'hui. Pour autant, ni Walt Disney de son vivant ni sa société après sa mort n'accepteront ce deuil et Oz sera pour la compagnie un Graal qui n'aura de cesse de leur échapper. En effet, même si Disney parvient à acheter les droits de plusieurs des suites écrites par Baum et lance des projets d'adaptation à plusieurs occasions, ceux-là n'aboutissent jamais. C'est dans les années 1980 que les choses se concrétisent : la société traverse alors une période de creux et tente de se renouveler en produisant des films plus matures et, dans une certaine mesure, plus sombres : Le trou noir, Les yeux de la forêt ou encore La foire des ténèbres. Cette mouvance est aussi influencée par toute une vague de films iconiques de cette période : Star Wars, Dark Crystal, Labyrinthe, L'histoire sans fin, etc. Cependant, force est de constater que la firme à Mickey ne s'en tire pas avec le même succès.
 

    S'ils ont effectivement bénéficié d'une reconnaissance tardive, les films produits par Disney pendant cette décennie sont victimes de très mauvaises critiques. Oz, un monde extraordinaire ne fit pas exception. Ayant souffert de coupes budgétaires alors que la préproduction avait déjà dépassé la somme allouée par le précédent gérant de la société, le film doit sans cesse se réadapter aux contraintes et ainsi limiter les scènes prévues à l'étranger au profit d'un tournage en Angleterre et majoritairement en studio. Comme la compagnie le pressentait, le film est un échec commercial. Son réalisateur, Walter Murch, dont ce sera par ailleurs le seul film, avait pourtant fait ses armes aux côtés de Francis Ford Coppola et George Lucas, des amis qui avaient soutenu jusqu'au bout Return to Oz.
 

    Comme pour de nombreux films devenus cultes avec le temps, il faudra quelques années pour que celui-là soit apprécié à sa juste valeur, et ce alors que les fans de la première heure de Lyman Frnak Baum, lui reconnaissent une plus grande fidélité à l'oeuvre originale que la comédie musicale de 1939. Et ceux qui ont lu Le monde merveilleux d'Oz et Ozma, la princesse d'Oz, ne peuvent que le confirmer. Adaptation de ces deux titres sortis en 1904 et 1907, le film se veut une suite directe (quoi que non-officielle puisque n'étant pas du même studio) du long-métrage de la MGM, raison pour laquelle Disney a dû payer des droits afin d'utiliser les souliers de rubis, copie de ceux portés par Judy Garland dans la précédente version (pour rappel, dans le roman original, il s'agit de souliers d'argent ; les chaussures en rubis étaient un choix de la MGM pour exploiter au maximum le Technicolor, mais sont devenues ensuite un symbole indissociable du Magicien d'Oz dans l'imaginaire collectif).
 

    Dans cette nouvelle aventure, on retrouve une Dorothy très perturbée depuis son voyage à Oz : personne ne veut croire à son histoire et son oncle et sa tante, inquiets pour sa santé mentale, décident de l'emmener voir un médecin spécialisé afin de la faire bénéficier d'un traitement par électrochocs. Mais au cours de la première nuit qu'elle passe à la clinique, la fillette s'enfuit et, prise dans une tempête, tombe à l'eau et perd connaissance. Elle se réveille au pays d'Oz en compagnie de sa poule, Billina, désormais douée de parole. Mais la joie est de courte durée car Oz a bien changé depuis sa dernière visite : la route de briques jaunes est à moitié détruite et la cité d'émeraude, laissée à l'abandon. Tous ses habitants ont été transformés en statues et les lieux sont occupés par les terrifiants rouleurs, à la solde de la Princesse Mombi. Le responsable de ce carnage ? Le roi des Gnomes, qui réside dans sa montagne de l'autre côté du désert mortel. Bien décidée à libérer Oz, Dorothy part à l'aventure avec de nouveaux amis : Tik Tok, robot de cuivre de la garde royale, Jack, bonhomme de bois à la tête de courge, et le Gump, trophée de chasse auquel la joyeuse troupe a donné vie grâce à une poudre magique...
 

    On ne peut nier le caractère étrange et inquiétant de cette suite, notamment dans sa première partie : la clinique où est envoyée Dorothy, les soins psychiatriques qui lui sont proposés et le médecin comme l'infirmière en chef, tous les deux terrifiants à leurs manières, sont loin du merveilleux féérique et enfantin du film de 1939. Et pourtant, on aime. On aime comme ont aimé les admirateurs de L. Frank Baum, qui ont retrouvé le véritable esprit des romans dans ce long-métrage : des rouleurs au roi des Gnomes, en passant par la terrible Mombi. Mombi, qui est ici la contraction de deux personnages des romans originaux : la sorcière éponyme responsable de la disparition d'Ozma et, surtout, la princesse Langwidere et sa collection de têtes interchangeables. Le film nous offre ainsi des scènes aussi séduisantes qu'angoissantes dans le boudoir de cette dernière, où les nombreuses têtes observent Dorothy derrière leurs vitrines. Osé et ambitieux, le tout est surprenant de réussite, même en comptant avec les trucages de l'époque.
 


    Fidèlement aux techniques des années 80, il faut en effet se rappeler que l'équipe utilise essentiellement des animatroniques et des marionnettes, mais le tout est encore furieusement crédible même 40 ans plus tard. L'animation de Jack Potiron, notamment, mais aussi de Tik Tok ainsi que les effets spéciaux utilisés pour le Roi des Gnomes forcent encore aujourd'hui l'admiration et émeuvent davantage que n'importe quelle image de synthèse. On ne s'étonne pas de retrouver dans l'équipe artistique Brian Henson (fils de Jim Henson, roi des animatroniques et des marionnettes des films de fantasy des années 80, créateur des Muppets et fondateur de la Jim Henson's Creature Shop) et Henry Selick (réalisateur et animateur à l'origine de L'étrange Noël de Mr Jack, James et la pêche géante ou encore Coraline, et futur comparse de Tim Burton). Malgré la problématique budgétaire évoquée plus haut et quelques scènes tournées sur fond vert qui ont moins bien vieilli, Oz, un monde extraordinaire a conservé toute sa magie grâce à des visuels et des effets très convaincants. Pour les amoureux des illustrations originales de John R. Neill, les designers du film s'en sont largement inspirés pour l'esthétique générale et l'allure des personnages (l'artiste est d'ailleurs cité au générique).
 

    Le casting se révèle réduit, puisque la majorité des personnages sont des créatures ou des êtres fantastiques. Fairuza Balk apparait ici pour la première fois à l'écran : la future sorcière de The worst witch (première adaptation télé de Amandine Malabul) et de The Craft y interprète une Dorothy beaucoup plus fidèle au personnage original que Judy Garland – en fait, Fairuza Balk est Dorothy, à n'en pas douter. Elle est d'une touchante crédibilité à l'écran, en particulier dans sa relation avec ses compagnons de route, qu'elle parvient à rendre réels aux yeux du spectateur. Les personnages sont en effet la grande force de ce film tant ils émeuvent au-delà de l'écran, notamment Jack Potiron (Oh, adorable Jack!) et Tik Tok (merveilleusement doublé par Roger Carel dans la version française). A noter que certains acteurs campent deux rôles, à la façon du casting du film de 1939 où on les retrouve sous de nouveaux oripeaux une fois que Dorothy a basculé dans le monde d'Oz.
 


En bref : Boudé à sa sortie au cinéma en 1985 avant de bénéficier du statut de film culte, Oz, un monde extraordinaire est une petite pépite d'étrangeté. Avec sa grande fidélité à l’œuvre originale de L. Frank Baum, ses visuels convaincants et ses effets spéciaux réussis, le film reste, 40 ans plus tard, d'une magie incontestable. Fairuza Balk y campe la meilleure Dorothy croisée à l'écran et ses compagnons de route émeuvent durablement le spectateur. Une petite merveille de nostalgie.
 
 

 

vendredi 20 février 2026

Tante Dimity et le mystère de Noël (Les mystères de Tante Dimity #4) - Nancy Atherton.

Aunt Dimity's Christmas (Aunt Dimity Mysteries #4)
, Penguin Books, 1999 - Seuil Éditions, label Verso (trad. de A. Demoulin & N. Ancion), 2025.
 
    Cette année, Lori attend avec impatience l’arrivée de Noël. Les montagnes de cadeaux pour les jumeaux, les branches de houx, les guirlandes et les biscuits en forme d’angelots. Sans oublier le plus important : la neige !
    Alors, quand le jardin du cottage se pare de son blanc manteau, Lori est comblée. Mais, car il y a malheureusement un mais, le lendemain, un mystérieux sans-abri est retrouvé à l’article de la mort sous des buissons. Tandis que le village de Finch répète la pièce de la Nativité pour le réveillon, Lori va devoir mettre ses projets de côté et mener l’enquête pour découvrir l’identité de cet homme que Tante Dimity semble connaître…
 
    Le quatrième tome de la série d'enquêtes plus cosy que mystery, best-seller depuis 30 ans aux États-Unis ! 
 
***

    On avait laissé Tante Dimity il y a presque un an, après un mystère touchant à la découverte de mystérieux vestiges archéologiques et aux secrets de Francesca, la nounou fraichement embauchée par Lori. Entre-temps est paru Le duc de Penford Hall, prequel que nous n'avons pas encore eu le temps de découvrir, mais que son statut d'"antépisode" nous permettra de savourer quand on le souhaitera sans perturber la temporalité de nos lectures (comment ça, nous, psychorigide ? Oh, si peu...).
 

" Ce soir-là, Finch scintillait comme un bracelet de pacotille. Tous les bâtiments de la place étaient éclairés par des guirlandes lumineuses et brillaient comme les vitrines de Harrods pour les fêtes. Des guirlandes criardes avaient été enroulées autour des arbres. Les enfants de chœur en plastique du pub se balançaient dans la grisaille comme s'ils étaient saouls et les têtes de pères Noël de Sally Pyne semblaient épier les passants depuis les fenêtres sombres du salon de thé. En revanche, l'obscurité adoucissait les traits du visage du père Noël mécanique aux yeux fous du Magasin général, le faisant paraître un peu moins hostile.

    Lu au sortir des fêtes afin de faire perdurer encore quelque temps la magie de Noël, ce quatrième opus nous emmène dans le cottage de Tante Dimity alors que Lori est jusqu'au cou dans les préparatifs. Lori, pour qui cette période est marquée par les mauvais souvenirs venus obscurcir les doux et réconfortants Noëls de sa petite enfance, souhaite cette année organiser le plus beau et le plus grand réveillon qu'on puisse imaginer, multipliant pour cela toutes les traditions possibles liées aux fêtes de fin d'année. Si son beau-père se laisse porter sans déplaisir, son mari, Bill, n'en dirait pas autant. Ce tableau presque trop parfait est fort heureusement perturbé par la découverte, dans le jardin couvert de neige, d'un sans-abri inconscient, transi de froid. Alors qu'il est transporté en urgence à l'hôpital le plus proche, Lori s'interroge : que venait faire cet inconnu sur sa propriété ? S'agirait-il d'un ancien protégé de Tante Dimity ? L'inconnu n'évoque rien à la défunte, qui continue de communiquer avec la jeune femme depuis l'au-delà. Par l'intermédiaire de son carnet bleu, elle incite Lori à mettre Noël de côté pour enquêter sur cet homme mystérieux, persuadée qu'il a besoin de leur aide. Assez peu séduite par l'idée (et c'est peu de le dire), Lori finit malgré tout par se laisser convaincre et va peut-être ainsi découvrir que le véritable esprit de Noël se trouve ailleurs que dans le confort de son salon, même décoré du plus beau sapin qui soit...
 

    On a beaucoup disserté dans nos précédents articles à propos de cette série, de la définition élastique du cosy mystery et de la façon dont Nancy Atherton s'appropriait ce registre. Pas de sang, pas de meurtre, même pas vraiment de crime à proprement parler, mais des énigmes, des mystères et des secrets à résoudre, le tout dans une atmosphère féérique qui emprunte beaucoup aux nursery rhymes. Presque trop anglais pour être honnête, nous direz-vous ? Bien vu : c'est que l'autrice est une Américaine, mais du genre très anglophile.
 

    Or donc, comme nous le disions à l'instant, ni sang ni meurtre chez tante Dimity, pas même à l'approche du réveillon. Mais une Lori qui provoquerait bien quelque accès de violence chez le lecteur, tant sa fascination pour les fêtes confine à l'obsession, le tout doublé d'une petite tendance à l’embourgeoisement. Notre pourtant si humble et si simple héroïne se serait-elle (trop) habituée à son nouveau train de vie ? Le revirement est peut-être un peu trop abrupt et on ne peut nier que cela ne colle pas tout à fait au personnage, l'autrice enchainant ici et là quelques maladresses dans la façon de nous présenter cette nouvelle Lori, laquelle se sentirait tout à coup plus concernée par ses bottines en cuir et ses manteaux de marque qu'au devenir et à la survie d'un homme trouvé inanimé sur sa propriété. On comprend ainsi dès le début de l'histoire qu'il s'agit-là d'un trait de caractère qui trouvera à évoluer avec la résolution du mystère, à la façon d'un Scrooge que les fantômes de Noël visitent afin de lui rappeler les véritables valeurs des fêtes de fin d'année.
 

" — Miranda Morrow joue l'ange ? demandai-je, interloquée.
Comme c'était la sorcière attitrée de Finch et une païenne acharnée, ce choix donnait un nouveau sens au mot "œcuménique".
— Elle était la seule à vouloir fabriquer des ailes. 

    Passé ce petit défaut dans la cohérence narrative, on retrouve tout ce qui fait le charme de la série, notamment les habitants de Finch, propices au comique de caractère déjà exploité dans le tome précédent. La présence de ce sans-abri réveille les traits de personnalité les moins charitables des voisins de Lori, qui semblent eux aussi avoir oublié ce qu'était le véritable esprit de Noël. Nancy Atherton s'amuse alors beaucoup avec la caricature, les nombreux et charismatiques villageois versant tantôt dans l'original, tantôt dans le ridicule, surtout quand il s'agit de décorer leurs maisons ou de s'improviser comédiens pour la crèche vivante. Le ton presque sarcastique qu'adopte l'autrice dans sa manière de les "croquer" dans tous leurs défauts (sans jamais cesser de les aimer) nous a évoqué la façon piquante dont M.C. Beaton mettait en scène ses personnages dans Agatha Raisin enquête.
 
 
    A l'image de l'opus précédent, Tante Dimity est cette fois encore très en retrait, ce qui nous convient très bien : ses incursions, par petites touches, permettent à l'intrigue de ne pas perdre en crédibilité, d'autant que l'enquête conduit peu à peu vers des faits historiques on ne peut plus véridiques. Fidèlement à ce que la série a déjà posé de contexte jusque-là, les événements de la Seconde Guerre mondiale sont toujours très présents et constituent une partie de la solution. Et on n'oublie pas la dimension très gourmande de l'univers pensé par Nancy Atherton, renouvelée à l'occasion des fêtes avec les nombreuses pâtisseries de Noël et la recette des biscuits en forme d'anges fournie en postface...
 

" Jasper Taxman, l'ex-fiancé de Peggy Kitchen, agenouillé à côté d'une toile, peignait des décors censés représentés la Terre Sainte. Son sens des couleurs était exactement celui qu'on attendrait d'un comptable à la retraite : les collines autour de Bethléem étaient d'un vert lugubre qui rappelait l'eau d'un aquarium mal lavé.
Peggy était penchée au-dessus de lui et lui prodiguait des conseils. L'impératrice incontestée de Finch avait dissimulé sa silhouette d'âge mûr dans un vêtement remarquable en velours rouge qui aurait évoqué de façon convaincante un burnous si elle n'avait pas oublié d'enlever les anneaux du rideau.


En bref : Malgré quelques petits défauts dans le traitement du personnage principal (c'est un roman de Noël écrit par une Américaine : il fallait bien que notre héroïne trouve matière à s'amender pour se souvenir du véritable esprit des fêtes de fin d'année), on retrouve ici le meilleur des Mystères de Tante Dimity. Le traitement des personnages secondaires alterne entre humour et émotion, le mystère conçu par l'autrice fonctionne très bien, et on continue de voyager dans le temps avec une intrigue dont la résolution trouve sa source dans les événements de la Seconde Guerre mondiale. On termine ce cake anglais avec l'envie d'en reprendre une 5ème part.  
 

Un grand merci à Verso pour cette lecture !
 

dimanche 15 février 2026

Ozma, la princesse d'Oz - L. Frank Baum.

Ozma of Oz
, Reilly & Britton, 1907 - Ozma, la princesse d'Oz, éditions Flammarion (trad. de H. Seyrès), coll. "Bibliothèque du chat perché", 1982 - Le cycle d'Oz #2, éditions du Cherche midi (trad. de A.S. Homassel), 2013.
 
    Dorothée Gale, une petite fille du Kansas, traverse le Pacifique par bateau en compagnie de son oncle. Une tempête éclate et Dorothée est emportée par-dessus bord. Elle se retrouve sur la côte d'Ev, pays dont le souverain tyrannique a vendu sa femme et ses enfants à son terrifiant voisin, le puissant roi des Nomes. Ozma, la princesse d'Oz, décide de délivrer les prisonniers.
    Dans un précédent ouvrage de L. Frank Baum, Dorothée a jadis fait preuve de courage pour se rendre chez Le Magicien d'Oz. Elle est heureuse de retrouver ici, dans la suite de la princesse Ozma, ses anciens amis qui ont vécu, entre-temps, bien des aventures dans Le merveilleux pays d'Oz. Ce sont l’Épouvantail, le Bûcheron-en-fer-blanc, le Lion Poltron, auxquels s'ajoutent ici Tic-Tac, l'homme machine, Le Tigre Affamé et Billina la poule savante.
    Arriveront-ils, tous ensemble, au royaume souterrain des Nomes, formé de grottes immenses ? Mèneront-ils à bien cette difficile expédition ? Une formidable armée les guette... mais ils ont des alliés.
 
***
 
    Après Le merveilleux pays d'Oz, deuxième opus oublié de la grande saga imaginée par Lyman Frank Baum, l'auteur récidivait trois ans plus tard avec Ozma, la princesse d'Oz, une autre suite réclamée par ses lecteurs. Comme le précédent tome né de milliers de demandes arrivées par la poste chez l'éditeur, on doit en effet cette nouvelle aventure aux centaines d'enfants qui ont littéralement harcelé L. F. Baum de questions : Quand reverra-t-on Dorothy, la petite héroïne du Kansas ? Qu'est devenu le Lion Poltron ? Qu'a fait Ozma une fois montée sur le trône ? Certainement que les réponses ne demandaient qu'un livre pour se révéler...


    Au début de ce troisième titre du cycle d'Oz, on retrouve donc la jeune Dorothy, quelques années après ses célèbres péripéties. La fillette accompagne son oncle Henry en Australie, mais le voyage en bateau est perturbé par une terrible tempête. Les vagues sont si fortes que Dorothy passe par-dessus bord, en s'accrochant in extremis à une cage à poules qui se trouvait sur le pont du navire. Lorsque la météo s'apaise, Dorothy échoue sur la plage d'un pays inconnu avec, comme seule et unique compagnie, une poule rescapée... douée de parole ! D'expérience, la jeune fille sait qu'il n'y a qu'un endroit où les animaux peuvent parler : le pays d'Oz – ou, tout du moins, un autre royaume magique du même ordre. Comme pour confirmer ses dires, elle est bientôt poursuivie par les Rouleurs, étranges créatures humanoïdes montées sur roues, puis rencontre la princesse Langwidere, qui change d'humeur comme de tête, et qui ajouterait bien celle de Dorothy à sa collection. Fort heureusement, elle peut compter sur l'aide de Tik-Tok, homme mécanique à la poigne de cuivre, et sur l'assistance bienvenue de ses vieux amis l’Épouvantail, le Lion Poltron et le Bûcheron en fer blanc, qui ne tardent pas à venir à sa rescousse. En compagnie d'Ozma, ils tentent de retrouver une famille royale disparue, apparemment retenue prisonnière du roi des Nomes, terrible personnage qui tient désormais la contrée sous son joug...
 

    Sans surprise, et peut-être encore plus que pour le tome précédent, on retrouve avec un plaisir jubilatoire l'univers de Lyman Frank Baum et, nostalgie oblige, le personnage de Dorothy. Comme pour le premier opus où la fillette était emportée à Oz par un cyclone, c'est de nouveau une catastrophe naturelle qui provoque ici le passage d'un monde à l'autre (reste à voir si cela se confirmera dans les tomes à venir). Si Toto ne l'accompagne pas dans ses nouvelles pérégrinations, elle est néanmoins assistée dans son voyage d'une poule douée de parole nommée Billina, qui se révèlera on ne peut plus utile. Fidèle à son don pour concevoir des personnages pleins de charisme, L. F. Baum en fait un protagoniste à part entière avec une personnalité bien trempée (et une langue bien pendue).
 

    Les personnages, justement, sont certainement l'élément fort de ce troisième opus. L'auteur y emploie toute sa fantaisie habituelle et propose une galerie de portraits qui va du ravissement au bizarre en passant par le très inquiétant. Dans cette dernière catégorie, la palme revient à Langwidere : princesse désabusée, seule rescapée d'une famille royale disparue, jouant la régente alanguie. Accordant une grande importance à son apparence, elle dispose d'un boudoir lambrissé de miroirs où elle conserve derrière des vitrines plusieurs têtes de jeunes femmes afin d'en changer aussi souvent qu'elle le souhaite... quitte pour cela à agrandir sa collection en prenant ici ou là celles des jeunes femmes qu'elle croise et qu'elle trouve à son goût. On sait que L. Frank Baum vouait une admiration sans bornes à Lewis Carroll : il n'est pas impossible que certains aspects de la glaçante Langwidere aient été soufflés par la fascination des têtes coupées de la Reine de Cœur.
 

     Là où Jack Pumpkinhead était une alternative à l’Épouvantail dans Le monde merveilleux d'Oz, L. Frank Baum propose ici, parmi ses nouveaux personnages, des pendants au Lion Poltron et au Bûcheron en fer blanc : le Tigre Affamé (une autre version de l'animal que l'on croit féroce, mais doté d'une personnalité contraire à sa nature) et Tik-Tok (homme mécanique qui, s'il ne rouille pas, a besoin d'être remonté sous peine de s'enrayer régulièrement) rejoignent cette troupe haute en couleur et délicieusement fantasque. Du côté des antagonistes, pas de sorcière ni d'armée de jeunes filles rebelles cette fois-ci, mais une créature peut-être bien plus terrible en dépit de son tempérament affable et (presque) sympathique : le roi des Nomes. Fées des rocs, des pierres et du métal, immortelles et indestructibles, les Nomes (parfois orthographié Gnomes, qui se prononce de la même manière, dans certaines suites et traductions) résident dans les montagnes et dans les souterrains. Leur souverain y dissimule, dans un palais à la localisation tenue secrète, une immense collection de bibelots décoratifs aussi divers que variés, à la nature peut-être bien plus magique qu'on pourrait le croire...
 

    Moins fourni dans son intrigue et dans ses axes narratifs que le tome précédent, Ozma, la princesse d'Oz n'en reste pas moins un excellent titre de par le foisonnement de son univers. Lyman Frank Baum continue en effet d'élargir la cartographie et la mythologie d'Oz et de ses alentours avec une cohérence constante, là encore digne des fresques de fantasy qui suivront plus tard en littératures de l'imaginaire. Certains éléments de l'intrigue restent encore très énigmatiques, comme d'autres l'étaient déjà dans les volumes passés de la saga : des ressorts à la portée symbolique trouble, complexe à décrypter, mais dont le Mystère avec un grand M suffit à apporter la magie et la saveur nécessaires, à défaut de réponses claires et éclairantes (il en est par exemple ainsi du caractère mortel des œufs pour les Nomes qui, bien plus qu'un choix scénaristique hasardeux, semble cacher quelque interprétation métaphorique).
 

    La première édition française de ce roman, parue dans les années 80 chez Flammarion, avait eu la bonne idée de conserver les magnifiques illustrations originales de John R. Neill (qui avait succédé à W. W. Denslow depuis Le merveilleux pays d'Oz). Son style, détaillé et tout en finesse, est ici très habité par l'Art Nouveau et ses élégants entrelacs, Langwidere étant par ailleurs la parfaite incarnation de la Gibson Girl alors très populaire. Contrairement au Lion, au Bûcheron et à l’Épouvantail que J. R. Neill tente toujours de représenter tels que son prédécesseur les avait pensés, son interprétation de Dorothy diffère radicalement de l'originale : adieu la fillette aux nattes brunes et à la robe vichy ; l'héroïne apparait ici grandie de quelques années et porte un très élégant carré blond. Le roi des Nomes et son armée, presque cartoonesques – probablement pour illustrer leur bonhomie de façade – évoquent quant à eux autant de personnages du Dr Seuss (avec un faux air du Grinch avant l'heure).
 

    Redécouvert par le public francophone en 2013 dans l'intégral du Cycle d'Oz (volume 2) publié au Cherche midi, ce texte, rebaptisé Ozma du pays d'Oz a bénéficié d'une nouvelle traduction d'Anne-Sylvie Homassel, qui avait déjà assuré le texte français du Merveilleux pays d'Oz. Elle y déploie le même talent pour restituer la langue, pétillante, de L. Frank Baum dans toute sa singularité. On est peut-être un peu plus déçu, en revanche, par les illustrations de Stéphane Levallois : les dessins encrés du premier volume ont cédé la place à des esquisses très crayonnées. On retrouve le vertige et l'audace des angles de vue propres à l'artiste (Ah, la salle à manger pleine de gardes d'Oz, comme vue à travers une lentille déformant la perspective !), mais le tout semble plus tenir du travail préparatoire que d'un travail finalisé.
 
 
En bref : Classique à redécouvrir d'urgence pour qui aime se promener dans les mondes oubliés de Lyman Frank Baum, Ozma, la princesse d'Oz témoigne de la capacité de l'auteur à élargir la cartographie et la mythologie de son univers imaginaire avec un égal talent. On se régale des personnages comme de leurs péripéties, avec une mention spéciale pour le bizarre et l'inquiétant que l'auteur cultive ici avec brio. 

dimanche 25 janvier 2026

Le merveilleux pays d'Oz - L. Frank Baum.

The marvelous land of Oz
, Reilly & Britton, 1904 - Le merveilleux pays d'Oz, éditions Flammarion (G. Lelièvre), coll. "bibliothèque du chat perché", 1981 - Le Cycle d'Oz, éditions du Cherche midi (trad. de A.S. Homassel), 2013. 

    Après la publication du Magicien d'Oz aux États-Unis en 1900, son auteur, L. Frank Baum, fit la promesse suivante à une petite fille qui lui réclamait la suite de cette histoire : il commencerait cette suite si mille petites filles au moins lui écrivaient pour lui demander.
    Les mille lettres et des milliers d'autres encore lui étant parvenues, L. Frank Baum rédigera donc en 1904 Le merveilleux pays d'Oz, dans lequel se déroule les aventures d'un jeune garçon nommé Tip et de ses compagnons Jacques Tête de Courge, l’Épouvantail et le Bûcheron en fer blanc.
    Cette féérie peuplée de personnages extravagants mais combien humains dans leur comportement a conservé depuis bientôt quatre vingts ans son entière popularité auprès de son jeune public. 
 
***
 
    Peu de lecteurs le savent, y compris ceux qui ont dévoré enfants (ou même plus tard) Le magicien d'Oz : il existe une suite. Plusieurs suites, en vérité. Comme on l'a déjà expliqué dans notre article consacré au chef-d’œuvre de Lyman Frank Baum, ce que beaucoup considèrent n'être qu'un conte de fées est davantage le premier opus d'une longue saga préfiguratrice de la fantasy. Car Oz ne s'arrête pas aux aventures de Dorothy Gale, du Lion peureux, du Bucheron de fer blanc et de l’Épouvantail. Après quatre ans et de nombreuses lettres de petits lecteurs et lectrices (la légende dit qu'il y en aurait eu des milliers...), le romancier se décidait à se remettre à l'ouvrage et à raconter ce qu'il advenait à Oz après le retour de la fillette dans le Kansas et après le couronnement de l’Épouvantail. Ce texte, paru dans une unique édition française en 1981, a été redécouvert par le lectorat hexagonal à l'occasion de la publication de l'intégral du Cycle d'Oz en 2013, où il figure dans le premier volume sous une toute nouvelle traduction.
 

    A l'inverse du précédent tome, l'intrigue ne se déroule pas à cheval sur deux univers, avec une transition du monde ordinaire au monde d'Oz ; cette fois-ci, l'histoire prend intégralement place dans le royaume magique créé par l'auteur. On y fait la rencontre de Tip, un jeune garçon malmené par la Sorcière Mombi, une vieille enchanteresse ayant appris autrefois quelques tours auprès du Magicien alors qu'il venait de s'installer à Oz. Las de mener une vie de misère auprès de cette tutrice qui n'a rien de maternel ni même de sympathique, Tip lui vole un jour une poudre magique capable de donner vie à n'importe quel objet inanimé et s'enfuit. Oui, mais pas seul : il part avec Jack Pumpkinhead, un personnage façonné de bois à la tête de citrouille malencontreusement touché par la poudre de vie. Le garçon transforme également un billot en cheval de fortune pour voyager plus commodément. Ce trio incongru part à la rencontre du souverain d'Oz, le célèbre Épouvantail. Mais la Cité d’Émeraude est menacée par une armée de petites pestes munies d'aiguilles à tricoter, décidées à se rebeller contre la couronne et à détrôner l'actuel souverain.
 

    Avec ce deuxième opus, on retourne avec un plaisir jouissif dans l'univers d'Oz, d'autant plus qu'il nous est cette fois montré sous une toute nouvelle perspective : celle de ceux qui y vivent. Comme on l'évoquait plus haut, pas de passage du monde ordinaire à celui, merveilleux, d'Oz. On y suit les péripéties d'un de ses habitants, désireux de s'affranchir du joug de sa tutrice, péripéties qui vont entremêler plusieurs intrigues. Là où le voyage de Dorothy avait pour but ultime de la ramener chez elle, Tip, de son désir de s'affranchir, se trouve emporté dans une suite de rebondissements en lien avec différents arcs narratifs. Parmi ceux-là, la quête de l’Épouvantail pour reconquérir son trône et la Cité prise d'assaut par l'armée de la Générale Jinjembre (ou Jinjur selon les traductions), et la résolution d'un mystère vieux de plusieurs années : la disparition d'Ozma, princesse d'Oz et fille du défunt Roi d'Oz dont le Magicien avait volé le trône à son arrivée. Évidemment, les trois intrigues trouveront à fusionner dans une seule et même résolution : un twist final inattendu et fort bien pensé, qui pourrait d'ailleurs appeler à de nombreuses interprétations.
 

    On retrouve dans cette nouvelle aventure le Bucheron en fer blanc et l’Épouvantail, accompagnés de nouveaux amis dont l'adorable Jack Pumpkinhead (Jacques Tête-de-courge), candide et attendrissant à souhait, souvent drôle malgré lui de par sa nature quelque peu ignorante. Fidèlement à ses précédents personnages morcelés ou rapiécés, Lyman Frank Baum introduit également le Gump, une espèce d'élan exotique (même s'il est maladroitement traduit "daim" dans la première version française) dont le trophée de chasse est fixé à l'avant d'un engin ailé composé de meubles disparates, auquel notre fine équipe donne vie grâce à la poudre magique. Le Woggle, insecte grossi dix-mille fois (devenu un pou dans la première traduction – décidément, quel manque de fantaisie) est peut-être le personnage le moins sympathique, mais aussi parce que sa supériorité autoproclamée le rend volontairement agaçant. La sorcière Mombi est quant à elle loin d'égaler la Méchante Sorcière de l'Ouest en charisme et en pouvoirs, mais là aussi, il s'agit d'un vrai choix de l'auteur : Mombi est une arriviste et, en quelque sorte, une parvenue en sorcellerie.
 

   Du côté du style, il y a une patte, une plume particulière qui semble s'affirmer dans ce deuxième titre, surtout dans les dialogues entre les personnages – notamment ceux de nature extraordinaire. Quelque chose entre l'absurde et le surréalisme, les particularités des protagonistes contaminant jusqu'à leur façon de s'exprimer et donnant ainsi lieu à des conversations aussi farfelues que délicieuses, tantôt drôles et tantôt savantes. Lyman Frank Baum se disait grand admirateur d'Alice au Pays des Merveilles : on retrouve dans ce ton quelque chose de la langue si particulière de Lewis Carroll, éminemment bizarre.
 

    L'édition de 1981, si elle souffre d'une traduction un peu datée, a le mérite d'être mise en image par John R. Neill, illustrateur original qui prend ici la relève de W. W. Denslow. Ce dernier, pourtant grand ami de L. Frank Baum, avait pensé l'univers visuel d'Oz en même que l'auteur le couchait par écrit, mais une dispute entre les deux compagnons eut raison de leur collaboration peu de temps après la publication du Magicien d'Oz. Par voie de conséquence, la mission de mettre en image la suite de la saga revint à un nouvel artiste. John R. Neill s'inscrit ici dans la continuité de son prédécesseur par souci de cohérence (les apparences du Bucheron et de l’Épouvantail en sont un bon indicateur), mais se démarque peut-être par une plus grande finesse dans les détails, notamment des scènes estampillées fantasy et des personnages féminins.
 

    La réédition au Cherche Midi bénéficie de l'excellente traduction de Anne-Sophie Homassel, qui restitue toute l'élégante fantaisie du texte original et, surtout, redonne aux différentes créatures leurs noms d'origine. Les illustrations de Stéphane Levallois, issu du monde du cinéma et du design graphique hypnotisent le lecteur : les prises de vues audacieuses, parfois vertigineuses, la finesse des traits et des silhouettes ainsi que le style, vif, montrent la modernité du monde d'Oz, même plus de cent ans après la publication originale de ce titre.
 

En bref : Restée dans l'ombre et trop méconnue, cette première suite officielle du Magicien d'Oz vient rappeler le talent et l'imagination débridée de Lyman Frank Baum. Avec Le merveilleux pays d'Oz, on découvre un monde pensé bien au-delà de ce que le précédent titre avait donné à voir, tant dans son histoire que dans ses perspectives. Le style, notamment les dialogues, teinté d'absurde et de surréalisme, en fait une pépite pleine d'audace et de fantaisie à redécouvrir de toute urgence.
 
 
 
 
Pour aller plus loin...
 

mardi 13 janvier 2026

En quête d'un grand peut-être, tome 2 - Tom et Nathan Levêque.

Éditions du grand peut-être, 2025. 
 
    Les ados lisent-iels encore de la littérature ado ? Passent-iels plus de temps sur TikTok ? Doit-on censurer la Dark Romance ? Et le manga ? C'est quoi un roman ado, au fait ? L'Éducation nationale promeut-elle assez la lecture, et celle pour la jeunesse ? Ce sont autant de questions auxquelles Tom et Nathan Lévêque essaient de répondre dans ce nouveau livre, cinq ans après En quête d'un grand peut-être : Guide de littérature ado (vendu à 10 000 exemplaires).
    À nouveau, les deux auteurs spécialistes de la littérature ado vous proposent de partir, carte et lampe torche à la main, à l'exploration de ce paysage littéraire : dates et chiffres clés, incontournables, portraits, analyses de ses grands genres et de ses grandes thématiques, pressions politiques et questions sociétales qui la traversent...
    Ce livre de référence vous donnera les outils pour arpenter une littérature au moins aussi riche à défricher que les autres !
 
Un nouveau livre de référence pour les passionné·es de littérature ado !
 
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    L'an dernier, on avait lu (avec un retard non négligeable – et sans avoir pris le temps de le chroniquer) le premier tome d'En quête d'un grand peut-être écrit par les jumeaux Tom et Nathan Levêque. Un guide fouillé de la littérature ado dont l'intérêt était de ne pas s'arrêter à la simple liste, au seul annuaire thématique, mais bel et bien de s'interroger sur ce qui fait la spécificité de cette catégorie de lectures. Noyée quelque part entre la littérature de jeunesse et la littérature young adult sans y avoir pourtant la place définie qu'elle mérite, assimilée à un genre ou à un registre faute d'avoir une vraie reconnaissance, la littérature ado s'y définissait finalement par son intensité, proportionnelle aux grandes étapes qui caractérisent cette tranche d'âge.
 

    Revenir cinq ans plus tard avec une suite, est-ce légitime ? Très certainement : parce que le public qu'elle vise n'a de cesse d'évoluer, et cela de plus en plus vite, la littérature ado a été contrainte, en l'espace d'une demi-décennie, de s'adapter à un lectorat en pleine transformation. La métamorphose est constante pour continuer de séduire les jeunes et autant dire qu'en cinq ans, il s'en est passé, des choses. Les deux auteurs, connus depuis leur adolescence pour leurs blogs littéraires respectifs, proposent d'explorer ces mutations et, surtout, de les interroger.
 
    C'est peut-être dans cette interrogation constante qu'on a trouvé ce second tome plus intéressant encore que le premier – et ce même si l'on n'est pas toujours d'accord avec eux (on y reviendra). Peut-être parce que les sujets qu'ils viennent questionner, loin d'être lisses ou faciles, dans une société en perpétuel mouvement, viennent polariser bien plus qu'ils ne font consensus. Mais n'est-ce pas le cas de tous les sujets d'importances, de tous les sujets sérieux ? Or, derrière cette étiquette faussement candide ou accessoire dont elle a trop souvent héritée, rappelons-le : la littérature ado, c'est du sérieux.
 

    Le premier opus dressait un portrait pluriel de la littérature ado : ses grands thèmes, son actualité et ses codes, le tout ponctué de portraits, de témoignages et de nouvelles inédites signées de plumes devenues iconiques (ou en passe de l'être) en la matière. Ce nouveau titre conserve un plan similaire, si ce n'est que ses articles et différentes contributions élargissent ici le propos à des questions plus épineuses quant à ce qu'est en train de devenir la littérature ado et, à savoir, si elle n'est pas dans une certaine mesure en train de disparaître. Ou de se fondre dans les autres, peut-être : on en tient pour preuve ses codes esthétiques, que la littérature New Adult, voire la littérature adulte, se réapproprie sans qu'une tranche d'âge particulière semble visée. Les lecteurs de demain seront-ils d'éternels adulescents ?
  
 
    Parmi les sujets brûlants qu'on apprécie de voir traiter sous ce jour dépassionné qui caractérise la recherche (celle avec un grand R) : celui de la dark romance et de l'attrait qu'elle provoque chez les adolescents. Un chapitre qui conduit à questionner l'existence d'une offre alternative et sécure pour les plus jeunes et la légitimité de collections traitant ouvertement de sexualité. Un thème en amenant souvent un autre, celui-là conduit ce guide à aborder l'autocensure des auteurs, quand ce n'est pas un cas de censure tout court qui a récemment secoué le monde de la littérature de jeunesse (mais silencieusement, parce que la littérature de jeunesse, ce n'est pas vraiment de la littérature, pas vrai ?). Tom et Nathan Levêque montrent ainsi tous les enjeux de cette littérature ado, son éthique et, on aurait envie de le dire ainsi : ses objectifs. Car il n'y a probablement pas plus engagée que la littérature ado. Peut-être est-ce d'ailleurs pour cette même raison que son avenir serait en danger...
 

    Ne s'arrêtant jamais aux réponses faciles ou aux évidences, les jumeaux Levêque n'hésitent pas à gratter là où ça fait mal, quitte à questionner la déontologie de certaines pratiques commerciales qui, si elles sont nécessaires au marché du livre, n'en sont pas moins discutables. Il en est ainsi des questionnements sur la représentation/représentativité (la distinction entre les deux est très pertinemment amenée) parfois utilisée comme argument de vente ou au coût écologique de pseudo ouvrages collectors aux dos reliés et aux tranches jaspées. Pour les sujets les plus techniques, les auteurs ne s'improvisent pas spécialistes et cèdent la place aux pointures de la littérature ados, des plus connues (Sophie Van der Linden, Clémentine Beauvais...) aux figures émergentes (Céline Retrouvey et Julie Donizel), sans oublier les représentants des "métiers de l'ombre" qui ont ici enfin voix au chapitre (sensitive readers, traductrices, correctrices, etc.). Cette diversité est par ailleurs un très bel hommage à la pluralité des métiers qui font la littérature en général et les livres pour la jeunesse en particulier.
 
    On reste cependant un peu plus sceptique quant à certaines analyses. Ce n'est pas une critique de notre part, seulement un constat. A notre sens, celui-là tient à un double biais (il y en a toujours, quoi qu'on en dise) : le biais d'une certaine catégorie de lecteurs dont font partie les auteurs, et notre propre biais de prescripteur du livre dans un environnement professionnel très spécifique au croisement du handicap et d'une réalité socio-économique complexe. Si on a à ce titre été touché de voir présentées des maisons d'édition proposant des textes adaptés ainsi que le cas des lecteurs en difficulté évoqués à plusieurs reprises dans l'ouvrage, ces derniers nous ont semblé manquer dans les équations et conclusions de certains chapitres. 
 

    Certains sujets épineux parmi ceux mentionnés plus haut ont parfois ouvert à des conclusions à notre sens trop relativistes : si l'analyse des effets de la dark romance est incontestablement bien menée et pertinente à plus d'un titre, explicitant notamment que les jeunes lectrices et lecteurs sont en capacité de lire ces textes avec une certaine distance et évoquant l'importance du discours des adultes pour accompagner les représentations, cela demande donc à ce que lesdits adultes soient effectivement de la partie pour apporter un contexte, un cadre, des valeurs, etc. Ce n'est malheureusement pas le cas d'une foule de jeunes qui deviennent dès lors des personnes vulnérables. Le cas des lecteurs en difficulté, évoqués plusieurs fois, ne donne lieu à aucune représentation concrète : on aurait aimé, en vis-à-vis des deux très bons lecteurs interviewés dans l'ouvrage, que soient aussi interrogés des jeunes qui entretiennent un rapport complexe avec la lecture (il faut dire, nous concernant, que ce sont ceux qu'on fréquente le plus). Enfin, on a trouvé un peu expéditive l'évocation de Michel Desmurget en début d'ouvrage, où son expression de "crétin digital" semble pointée du doigt comme un jugement de valeur facile, alors que son livre Faites-les lire ! reste un plaidoyer très bien documenté sur les multiples effets de la lecture.
 
    Il s'agit-là, en vrai, de quelques détails, ceux-là alimentés par ce double biais qu'on évoquait à l'instant et à une vision nécessairement nourrie de notre propre subjectivité. La littérature étant, comme tout sujet de société, un sujet de débats, cela ne nous empêchera pas de recommander sincèrement cet ouvrage quoi qu'il en soit d'une grande qualité et fruit d'un travail objectivement titanesque, d'un indéniable sérieux.
 


En bref : Les philosophes, les romanciers et les essayistes l'ont démontré plus d'une fois : l'art est par définition inutile, et pourtant il est nécessaire. La littérature, comme toute forme d'art, est donc concernée. Tom et Nathan Levêque montrent ici une fois encore à quel point la littérature ado, malgré ses contours flous en perpétuel mouvement, est plus que jamais une nécessité. Et à quel point il est nécessaire de toujours la questionner. On espère vivement un troisième tome dans quelques années, que ce vivier continue de donner matière à réfléchir et à réinventer la littérature ado.
 
 
Un grand merci à Babelio pour cette lecture