The Lollipop Shoes, Doubleday, 2007 - Éditions Baker Street (trad. de J. Short-Payen), 2008 - Éditions Points, 2009.
Dix ans après, Vianne Rocher, l'héroïne du roman
magique de Joanne Harris, Chocolat, est de retour, avec sa fille Anouk.
Mère maintenant d'une deuxième petite fille, Rosette, elle a quitté le
Périgord et, après un long périple sur les routes de France, a repris
une chocolaterie... à Montmartre. Vianne a changé cependant : devenue
Yanne Charbonneau, elle est déterminée à cacher les dons surnaturels qui
lui ont valu tant d'ennuis à Lansquenet et aspire désormais à une vie
paisible. La voilà même sur le point d'accepter la demande en mariage de
Thierry, un riche entrepreneur. Mais une mystérieuse Zozie de l'Alba, à
l'identité floue et inquiétante, se lie à Anouk, et vient s'immiscer
entre elle et sa fille, ou est-ce pure imagination ? Ah si Roux était
là, pour l'aider à y voir plus clair...
Dans un Montmartre revisité,
empreint à la fois de réalisme et de fantastique, rôde une magie
maléfique qui va contraindre l'héroïne de Chocolat à affronter malgré
elle de diaboliques pouvoirs. À la croisée de l'univers féerique
d'Amélie Poulain et de la magie d'Harry Potter, avec un zeste du
savoureux Charlie et la chocolaterie, ce véritable conte de fées pour
adultes met en scène la lutte entre les forces du bien et du mal, entre
magie blanche et magie noire, tout en abordant avec justesse la délicate
question de la relation mère-fille et du passage à l'adolescence.
***
Cette fois encore, nous profitons de l'été pour tourner le dos aux nouveautés et replonger dans les tréfonds de notre PAL : avec la sortie, au printemps dernier, du roman Les secrets du chocolat, préquel du best-seller Chocolat de Joanne Harris, il nous a pris l'envie de (re)découvrir toute la saga de l'autrice franco-britannique. Aussi, après avoir relu le premier opus mondialement connu et adapté au cinéma avec Juliette Binoche et Johnny Depp, nous avons exhumé de notre bibliothèque sa suite directe, écrite presque dix ans plus tard et éditée en France chez Baker Street.
"La vraie magie, celle que nous avions vécue toute notre vie, celle des sortilèges et des porte-bonheur de ma mère, du sel purificateur laissé au seuil de la porte et des petits sachets de soie rouge que l'on accrochait pour s'attirer les bonnes grâces des petits dieux domestiques, cette magie-là, je ne sais comment, s'était retournée contre nous cet été là, comme l'araignée qui, au dernier coup de minuit, devient celle dont on craint que, dans sa toile maléfique, au lieu de notre espoir, elle tisse son chagrin."
Une fois n'est pas coutume, nous y retrouvons Vianne sous une toute nouvelle identité, celle de Yanne Charbonneau : après avoir fui Lansquenet-sous-Tanne et avoir momentanément séjourné dans un village en bord de Loire où serait advenue une mystérieuse catastrophe provoquant une nouvelle fugue, elle se cache désormais sur les hauteurs de Montmartre. Se cache, oui, car personne qui a un jour rencontré la Vianne Rocher d'autrefois ne pourrait la reconnaître sous ses nouveaux oripeaux : adieu chaussures rouges et robes écarlates, adieu fantaisie et magie, adieu chocolats faits maison. Yanne se contente de vendre des chocolats industriels, se refusant aujourd'hui à pratiquer l'art qui, de son propre avis, a causé tant de soucis à sa famille. Recourir de nouveau à ses dons risquerait d'attirer l'attention de potentiels ennemis : l'Homme en Noir, tout d'abord, mais aussi les Bonnes Dames Charitables qui, sous couvert de vous venir en aide, menacent de vous prendre vos enfants. Et des enfants, Yanne en a deux, à présent : Anouk, aujourd'hui adolescente, qui se fait appeler Annie, et Rosette, souffrant d'un handicap mystérieux, née de sa brève relation avec Roux. Dissimulée sous le manteau de la morne normalité, Yanne s'apprête à épouser Thierry, le riche propriétaire de la boutique – un choix bien loin de celui que Vianne aurait fait, mais Vianne n'est-elle pas morte et enterrée ? Peut-être même laisse-t-elle derrière elle une odeur de charogne que certaines personnes mal intentionnées pourraient flairer à condition de détenir, elles aussi, des dons particuliers. C'est le cas de la mystérieuse Zozie de l'Alba, qui s'invite un jour d'Halloween dans la vie de Yanne, bien décidée à lui prendre ses biens les plus précieux...
"Comme bien des hommes de sa génération, il lit Le Point et croit que cela fait de lui un expert en tout, ou presque. Moi, au contraire, ne suis que femme – en plus d'être mère –, ce qui me condamne à jamais à être incapable de juger objectivement une situation."
Publié dans la plus grande discrétion, Le rocher de Montmartre est malheureusement passé complètement inaperçu en France, au point que peu de lecteurs savent qu'il existe une suite à Chocolat. L'univers de Joanne Harris, par ailleurs surtout connu grâce à son adaptation cinématographique, peut surprendre pour ceux qui se plongeraient dans sa lecture sans être préalablement informés des nombreuses différences avec la matière littéraire initiale, assez éloignée de ce que l'on peut voir à l'écran. En plus de se dérouler à notre époque (et non pas à la veille des années 60, comme dans le film), l'histoire imaginée par Joanne Harris se veut un pur produit de réalisme magique, abordant subtilement mais néanmoins sans détour les pouvoirs magiques de son héroïne. Une atmosphère que l'on retrouve dans ce deuxième opus où la présence du fantastique est par ailleurs encore plus prononcée, pour ne pas dire omniprésente.
"Dans son chaudron de brume, Paris
bouillonne à petit feu au-dessous de nous mais la Butte semble flotter
au-dessus des rues comme une cité magique née de la fumée de la ville et
de la poussière des étoiles."
En effet, si le personnage de Vianne/Yanne se refuse à pratiquer la cuisine vaguement teintée de sorcellerie qu'elle exerçait autrefois, ce n'est pas le cas de cette Zozie qui s'invite dans son quotidien. Celle que l'on identifie assez rapidement comme une sorte d'alter-ego maléfique de l'héroïne lui ressemble de fait en de nombreux points (toujours sur les routes, elle cumule elle aussi les noms et les masques, et détient des pouvoirs très similaires), à ceci près qu'elle vole ses multiples identités à des personnes qui disparaissent mystérieusement dans son sillon. Si la troublante Zozie en dit peu, on la devine tour à tour faussaire, voleuse, manipulatrice, sorcière et... peut-être même meurtrière. Aimantée par la personnalité que Yanne tente de dissimuler sous ses vêtements ternes, elle enquête secrètement sur son passé dans l'idée de s'approprier sa vie, en commençant par sa fille aînée Anouk...
"Autour de moi, son silence affolé filait comme un cocon de soie."
Après un premier opus construit sur l'alternance de voix entre ses deux protagonistes, Joanne Harris élabore ce nouveau titre autour des narrations croisées de Yanne, Zozie et Anouk, toutes trois respectivement surnommées le Soleil Noir, le Jaguar et la Lune Montante, comme autant d'allégories de puissances qui les dépassent. La supposition, à la lecture de Chocolat, que les personnages incarnaient quelque chose de figures totémiques sans le savoir, est donc ici renouvelée, d'autant plus dans le contexte occulte que l'autrice prend soin de renforcer (l'intrigue se déroule entre Halloween et Noël, dans une atmosphère délicieusement païenne). La confrontation finale entre Vianne et sa Némésis confirme cette hypothèse lorsque Zozie de l'Alba laisse entrevoir son vrai visage... Joanne Harris, plusieurs fois interrogée sur les tournants dramatiques choisis dans son roman, reconnait la prédominance inattendue du surnaturel. Comme elle l'explique elle-même sur son site officiel, elle n'avait pas prévu cette suite à Chocolat : l'idée s'est imposée lorsque sa propre fille, Anouk (qui a inspiré la fille de Vianne dans le roman), est entrée dans l'adolescence et a suggéré dans l'esprit de l'autrice que ses personnages n'avaient peut-être pas totalement disparu, mais qu'ils avaient tout simplement changé, et avec eux leur environnement.
"Si leurs fantômes ont cherché à me
poursuivre, ils l'ont fait sans succès. D'ailleurs, les Chinois sont
persuadés que les fantômes ne se déplacent qu'en ligne droite. Alors, la
Butte, avec tous ces escaliers et ses ruelles sinueuses, représente le
refuge idéal : aucun fantôme ne pourrait jamais y retrouver ses petits."
Aussi, après s'être battue contre les principes rigoristes de l'institution religieuse en revendiquant sa différence, Vianne tente cette fois par tous les moyens de se conformer aux règles de la normalité, effrayée qu'elle est par sa propre histoire et par sa nature extraordinaire. Le conflit raconté ici ne porte donc pas sur la liberté de croire et de penser, il est plus personnel et plus insidieux : c'est une lutte d'identité, qui plus est entre les deux faces d'une même pièce. Blanc et Noir, bien et mal, jour et nuit ; ce récit tout en contrastes déstabilise par son ton résolument ésotérique, dans un Paris un peu étrange que n'aurait pas renié Jean-Pierre Jeunet. Mais peut-être n'est-ce pas si inintéressant, en tant que lecteur, d'être déstabilisé, et peut-être cela vient-il nous en apprendre beaucoup du devenir des personnages lorsqu'ils vont à l'encontre de ce qu'ils sont.
"Il y a un équilibre à maintenir, vous
voyez. Pour chaque moment de joie : un malheur ; pour chaque
gentillesse : une blessure. Quelqu'un pend un sachet de soie rouge à
votre porte, et une ombre s'étend quelque part. On allume un cierge chez
soi pour écarter la malchance et, de l'autre côté de la rue, la maison
d'un étranger est avalée par les flammes et disparaît en cendres. Un
jour, c'est le festival du chocolat, et une amie très chère s'éteint
justement ce jour-là. Malchance. Accident."
Alors, certes, tout ne fonctionne pas dans cette suite – du moins pas autant que dans Chocolat. Le Montmartre irréel que dessine l'autrice est bien moins crédible que son Lansquenet, de même que le quotidien d'Anouk parait bien loin des turpitudes réelles de l'adolescence. On regrette quelques longueurs et répétitions qui auraient gagné à sauter lors des relectures et corrections du processus éditorial, la forme générale paraissant souvent inaboutie. Cette impression est cependant en grande partie accentuée par une traduction française inégale, loin du très beau travail réalisé par Anouk Neuhoff pour le précédent roman.
"Jamais de la vie on ne l'oubliera, la première vie que l'on déroba."
En bref : Suite aussi étrange que déstabilisante de Chocolat, Le rocher de Montmartre n'en propose pas moins une évolution d'autant plus intéressante de ses personnages qu'elle est inattendue. Après avoir questionné les croyances et la liberté de vivre et de penser, Joanne Harris aborde ici les sujets de l'identité, des souvenirs, et de la lutte nécessaire pour rester, parfois, fidèle à soi-même. Chez l'autrice franco-britannique, cela prend nécessairement des oripeaux métaphoriques – ici, ceux d'une magie noire et d'une magie blanche en lutte, justifiant l'omniprésence de l'occulte et du fantastique pourtant sobrement suggérés dans Chocolat. En cela, Le rocher de Montmartre déroutera certainement plus d'un lecteur, mais en convaincra peut-être d'autres, séduits par le réalisme magique dont se réclame cette saga.
Et pour aller plus loin...




















































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