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samedi 20 juin 2026

Tante Dimity et le manoir aux esprits (Les mystères de Tante Dimity #5) - Nancy Atherton.


Aunt Dimity beats the Devil (Aunt Dimity mysteries #5)
, Penguin Books, 2001 - Seuil Éditions, label Verso (trad. de A. Demoulin et N. Ancion), 2026.
 
    Dix mois après Noël, Lori n'en peut plus de tourner en rond. Alors quand Stan Finderman lui propose d'évaluer une collection de livres anciens à Tarant Hall, elle saute sur l’occasion.
En explorant la bibliothèque et ses ouvrages, Lori met au jour des lettres d’amour datant de la Première Guerre mondiale. Et l’une d’elles évoque un trésor caché quelque part dans l’inquiétant manoir victorien… Guidée par Tante Dimity, Lori se lance sur la piste des mystères de Tarrant Hall – entre secrets de famille et esprits venus d’ailleurs – et l’aventure s’avère beaucoup plus captivante qu’une simple expertise de livres rares !
 
Le quatrième tome de la série d'enquêtes plus cosy que mystery, best-seller depuis 30 ans aux États-Unis !
 
***
 
    L'hiver dernier, on avait passé les fêtes en compagnie de Tante Dimity avec le tome 4 de la série, dont l'intrigue se déroulait à Noël. L'ambiance convenait parfaitement à l'univers bercé de nursery rhymes imaginé par Nancy Atherton. L'opus suivant nous propose une toute autre atmosphère en nous projetant dix mois plus tard, en pleine période d'Halloween. La (superbe) couverture illustrée par Tiffanie Uldry pour l'édition française donne un avant-goût particulièrement représentatif de ce nouveau titre, qui se veut un véritable clin d’œil à la littérature gothique anglaise...
 
 
    C'est loin de Finch que nous retrouvons Lori : invitée à expertiser le contenu d'une ancienne bibliothèque, elle s'aventure dans le nord de l'Angleterre pour séjourner au domaine de Whydhurst, château néogothique offert en cadeau de mariage par Dickie Byrd, une vieille connaissance, à sa nièce Nicole. La candide et inexpérimentée jeune femme vient en effet de prendre pour époux Jared Hollander, un homme aussi antipathique que vieux jeu – au point que Lori se demande si elle n'a pas été envoyée là sous un faux prétexte, afin de vérifier pour le compte de Dickie que sa nièce n'est pas malheureuse en amour. Mais à peine est-elle arrivée dans la contrée que Lori est victime d'un accident qui ne semble pas si accidentel, sans compter que les rumeurs les plus abracadabrantesques circulent au village quant à ce qui se passerait au château : on y raconte en effet que Whydhurst serait... hanté ! Lori serait bien hypocrite de prétendre ne pas croire aux fantômes, d'autant plus lorsqu'elle est elle-même confrontée à des événements qui dépassent l'entendement. Un spectre hanterait-il vraiment les lieux ? Auquel cas, serait-il lié à l'histoire de la bâtisse et à ses vieilles lettres d'amour retrouvées pendant l'inventaire de la bibliothèque ? Lori devra faire toute la lumière sur cette énigme.
 

    C'est probablement notre tome préféré à ce jour, tout d'abord parce que l'intrigue nous fait quitter Finch, ce qui permet en cela de redynamiser le rythme de la série ; l'autrice est contrainte de sortir de sa zone de confort et des codes déjà (trop ?) récurrents instaurés jusqu'ici. Les précédents opus voyaient souvent se relier les mystères du présent aux affaires du passé, notamment aux événements de la Seconde Guerre mondiale – Tante Dimity était par ailleurs toujours plus ou moins impliquée dans le mystère à résoudre, ce qui facilitait grandement les choses. Cette fois, même notre fantôme préféré sera en difficulté pour aider Lori dans ses investigations.
 

    Comme mentionné plus haut, Nancy Atherton s'amuse à faire de nombreuses références à la littérature gothique, qu'elle pastiche à l'évidence avec un plaisir jubilatoire, poussant à l'extrême tous ses codes et caractéristiques. La jeune et innocente jeune femme qui épouse un mystérieux individu pour aller vivre avec lui dans un manoir plein de grincements, de voix d'outre-tombe et de chausse-trapes, où se télescopent l'histoire de cette candide héroïne et celle d'une aïeule dont le vécu semble se raconter en miroir. L'autrice entremêle ici les schémas et concepts iconiques du genre, de "the madwoman in the attic" à la thématique dite du "double fantôme" – avec un soupçon de gaslinghting. On pense plus d'une fois à Rebecca, Jane Eyre et Dragonwyck, mais dans une relecture suffisamment saturée pour qu'on n'oublie jamais qu'on se situe ici entre l'hommage et la caricature légère. Comme dans une maison hantée de parc à thème, on se plait à frissonner à chaque coup de tonnerre ou râle caverneux. 
 

    Reste que Lori, une fois encore, semble bien volage ! Et même si l'autrice nous invente une excuse quelque peu surnaturelle pour le justifier, cela devient redondant de la voir ainsi tomber dans les bras du premier bellâtre venu (tout en cherchant constamment à se donner bonne conscience). Parmi les autres petits bémols, on peut aussi regretter que le personnage de Jared soit si caricatural, jusque dans la révélation finale le concernant : au vu des sujets traités, il ne fait aucun doute que ça n'aurait pas été raconté de la même manière en 2026, et c'est peut-être là un des premiers éléments de la série qui nous rappelle son année de publication et son caractère un peu daté. 
 

En bref : Un cinquième tome qui renouvelle la série en s'éloignant de Finch et des récurrences des précédents opus. On se détourne également des événements entourant la Seconde Guerre mondiale, jusque-là centraux, pour une tout nouvelle ambiance puisque Nancy Atherton propose ici un très sympathique pastiche de roman gothique. Elle use et abuse pour cela de tous les archétypes du genre, sans jamais se prendre au sérieux. Cette audace est payante : on tient certainement là le titre le plus savoureux à ce jour, et on en redemande.
 
Un grand merci à Verso pour cette lecture !
 

vendredi 20 février 2026

Tante Dimity et le mystère de Noël (Les mystères de Tante Dimity #4) - Nancy Atherton.

Aunt Dimity's Christmas (Aunt Dimity Mysteries #4)
, Penguin Books, 1999 - Seuil Éditions, label Verso (trad. de A. Demoulin & N. Ancion), 2025.
 
    Cette année, Lori attend avec impatience l’arrivée de Noël. Les montagnes de cadeaux pour les jumeaux, les branches de houx, les guirlandes et les biscuits en forme d’angelots. Sans oublier le plus important : la neige !
    Alors, quand le jardin du cottage se pare de son blanc manteau, Lori est comblée. Mais, car il y a malheureusement un mais, le lendemain, un mystérieux sans-abri est retrouvé à l’article de la mort sous des buissons. Tandis que le village de Finch répète la pièce de la Nativité pour le réveillon, Lori va devoir mettre ses projets de côté et mener l’enquête pour découvrir l’identité de cet homme que Tante Dimity semble connaître…
 
    Le quatrième tome de la série d'enquêtes plus cosy que mystery, best-seller depuis 30 ans aux États-Unis ! 
 
***

    On avait laissé Tante Dimity il y a presque un an, après un mystère touchant à la découverte de mystérieux vestiges archéologiques et aux secrets de Francesca, la nounou fraichement embauchée par Lori. Entre-temps est paru Le duc de Penford Hall, prequel que nous n'avons pas encore eu le temps de découvrir, mais que son statut d'"antépisode" nous permettra de savourer quand on le souhaitera sans perturber la temporalité de nos lectures (comment ça, nous, psychorigide ? Oh, si peu...).
 

" Ce soir-là, Finch scintillait comme un bracelet de pacotille. Tous les bâtiments de la place étaient éclairés par des guirlandes lumineuses et brillaient comme les vitrines de Harrods pour les fêtes. Des guirlandes criardes avaient été enroulées autour des arbres. Les enfants de chœur en plastique du pub se balançaient dans la grisaille comme s'ils étaient saouls et les têtes de pères Noël de Sally Pyne semblaient épier les passants depuis les fenêtres sombres du salon de thé. En revanche, l'obscurité adoucissait les traits du visage du père Noël mécanique aux yeux fous du Magasin général, le faisant paraître un peu moins hostile.

    Lu au sortir des fêtes afin de faire perdurer encore quelque temps la magie de Noël, ce quatrième opus nous emmène dans le cottage de Tante Dimity alors que Lori est jusqu'au cou dans les préparatifs. Lori, pour qui cette période est marquée par les mauvais souvenirs venus obscurcir les doux et réconfortants Noëls de sa petite enfance, souhaite cette année organiser le plus beau et le plus grand réveillon qu'on puisse imaginer, multipliant pour cela toutes les traditions possibles liées aux fêtes de fin d'année. Si son beau-père se laisse porter sans déplaisir, son mari, Bill, n'en dirait pas autant. Ce tableau presque trop parfait est fort heureusement perturbé par la découverte, dans le jardin couvert de neige, d'un sans-abri inconscient, transi de froid. Alors qu'il est transporté en urgence à l'hôpital le plus proche, Lori s'interroge : que venait faire cet inconnu sur sa propriété ? S'agirait-il d'un ancien protégé de Tante Dimity ? L'inconnu n'évoque rien à la défunte, qui continue de communiquer avec la jeune femme depuis l'au-delà. Par l'intermédiaire de son carnet bleu, elle incite Lori à mettre Noël de côté pour enquêter sur cet homme mystérieux, persuadée qu'il a besoin de leur aide. Assez peu séduite par l'idée (et c'est peu de le dire), Lori finit malgré tout par se laisser convaincre et va peut-être ainsi découvrir que le véritable esprit de Noël se trouve ailleurs que dans le confort de son salon, même décoré du plus beau sapin qui soit...
 

    On a beaucoup disserté dans nos précédents articles à propos de cette série, de la définition élastique du cosy mystery et de la façon dont Nancy Atherton s'appropriait ce registre. Pas de sang, pas de meurtre, même pas vraiment de crime à proprement parler, mais des énigmes, des mystères et des secrets à résoudre, le tout dans une atmosphère féérique qui emprunte beaucoup aux nursery rhymes. Presque trop anglais pour être honnête, nous direz-vous ? Bien vu : c'est que l'autrice est une Américaine, mais du genre très anglophile.
 

    Or donc, comme nous le disions à l'instant, ni sang ni meurtre chez tante Dimity, pas même à l'approche du réveillon. Mais une Lori qui provoquerait bien quelque accès de violence chez le lecteur, tant sa fascination pour les fêtes confine à l'obsession, le tout doublé d'une petite tendance à l’embourgeoisement. Notre pourtant si humble et si simple héroïne se serait-elle (trop) habituée à son nouveau train de vie ? Le revirement est peut-être un peu trop abrupt et on ne peut nier que cela ne colle pas tout à fait au personnage, l'autrice enchainant ici et là quelques maladresses dans la façon de nous présenter cette nouvelle Lori, laquelle se sentirait tout à coup plus concernée par ses bottines en cuir et ses manteaux de marque qu'au devenir et à la survie d'un homme trouvé inanimé sur sa propriété. On comprend ainsi dès le début de l'histoire qu'il s'agit-là d'un trait de caractère qui trouvera à évoluer avec la résolution du mystère, à la façon d'un Scrooge que les fantômes de Noël visitent afin de lui rappeler les véritables valeurs des fêtes de fin d'année.
 

" — Miranda Morrow joue l'ange ? demandai-je, interloquée.
Comme c'était la sorcière attitrée de Finch et une païenne acharnée, ce choix donnait un nouveau sens au mot "œcuménique".
— Elle était la seule à vouloir fabriquer des ailes. 

    Passé ce petit défaut dans la cohérence narrative, on retrouve tout ce qui fait le charme de la série, notamment les habitants de Finch, propices au comique de caractère déjà exploité dans le tome précédent. La présence de ce sans-abri réveille les traits de personnalité les moins charitables des voisins de Lori, qui semblent eux aussi avoir oublié ce qu'était le véritable esprit de Noël. Nancy Atherton s'amuse alors beaucoup avec la caricature, les nombreux et charismatiques villageois versant tantôt dans l'original, tantôt dans le ridicule, surtout quand il s'agit de décorer leurs maisons ou de s'improviser comédiens pour la crèche vivante. Le ton presque sarcastique qu'adopte l'autrice dans sa manière de les "croquer" dans tous leurs défauts (sans jamais cesser de les aimer) nous a évoqué la façon piquante dont M.C. Beaton mettait en scène ses personnages dans Agatha Raisin enquête.
 
 
    A l'image de l'opus précédent, Tante Dimity est cette fois encore très en retrait, ce qui nous convient très bien : ses incursions, par petites touches, permettent à l'intrigue de ne pas perdre en crédibilité, d'autant que l'enquête conduit peu à peu vers des faits historiques on ne peut plus véridiques. Fidèlement à ce que la série a déjà posé de contexte jusque-là, les événements de la Seconde Guerre mondiale sont toujours très présents et constituent une partie de la solution. Et on n'oublie pas la dimension très gourmande de l'univers pensé par Nancy Atherton, renouvelée à l'occasion des fêtes avec les nombreuses pâtisseries de Noël et la recette des biscuits en forme d'anges fournie en postface...
 

" Jasper Taxman, l'ex-fiancé de Peggy Kitchen, agenouillé à côté d'une toile, peignait des décors censés représentés la Terre Sainte. Son sens des couleurs était exactement celui qu'on attendrait d'un comptable à la retraite : les collines autour de Bethléem étaient d'un vert lugubre qui rappelait l'eau d'un aquarium mal lavé.
Peggy était penchée au-dessus de lui et lui prodiguait des conseils. L'impératrice incontestée de Finch avait dissimulé sa silhouette d'âge mûr dans un vêtement remarquable en velours rouge qui aurait évoqué de façon convaincante un burnous si elle n'avait pas oublié d'enlever les anneaux du rideau.


En bref : Malgré quelques petits défauts dans le traitement du personnage principal (c'est un roman de Noël écrit par une Américaine : il fallait bien que notre héroïne trouve matière à s'amender pour se souvenir du véritable esprit des fêtes de fin d'année), on retrouve ici le meilleur des Mystères de Tante Dimity. Le traitement des personnages secondaires alterne entre humour et émotion, le mystère conçu par l'autrice fonctionne très bien, et on continue de voyager dans le temps avec une intrigue dont la résolution trouve sa source dans les événements de la Seconde Guerre mondiale. On termine ce cake anglais avec l'envie d'en reprendre une 5ème part.  
 

Un grand merci à Verso pour cette lecture !
 

dimanche 3 août 2025

Une robe couleur de vent - Sophie Nicholls.

The dress
(Everyday Magic #1), Ruby Slippers Publishing (autoédition), 2011 - Bonnier Zaffre, 2016 - Editions Préludes (trad. de M. Charrier), 2017.
 
    Fabia Moreno vient de s’installer avec sa fille, Ella, dans la petite ville de York, où elle a ouvert un magasin de vêtements vintage. Une boutique de rêve, comme les femmes de York n’en ont encore jamais vu. Car Fabia possède un don pour dénicher la robe idéale et l’ajuster à chaque cliente. Autour de son commerce, bientôt, les destins se croisent, les identités se révèlent et les amours s’épanouissent… mais naissent aussi la méfi ance et la jalousie. 

    L’exubérance de Fabia dérange, et la jeune Ella, à la peau cuivrée, est une adolescente bien mystérieuse. Parviendront-elles à s’intégrer dans la communauté ? Quel sombre secret cache Fabia derrière ses tenues flamboyantes et son accent chantant ? Sa fille elle-même sait-elle tout de l’histoire familiale ?

    Dans la lignée du roman Chocolat de Joanne Harris, adapté au cinéma avec Juliette Binoche et Johnny Depp, Une robe couleur de vent est un véritable bonheur de lecture, ode à la tolérance et hymne à la vie.

"Grâce à son talent, Sophie Nicholls se fera une place de choix parmi les auteurs qui comptent". 
Indie Book Review

"Un roman délicieux et inspirant qui, sous son romantisme assumé et son côté feel good, n’oublie pas de traiter des sujets profonds."
 Yorkshire Post 
 
***
 
    Voilà une lecture qui est tombée entre nos mains par le plus grand des hasards, alors que rien – strictement rien : ni le titre, ni la couverture, ni l'éditeur – ne le laissait présager. Ledit hasard s'est invité au cours d'une discussion avec Mother Rabbit qui, de sélections littéraires glanées sur le net en wishlists pour sa bibliothécaire, est un jour revenue de la médiathèque avec la trilogie de Sophie Nicholls dans sa récolte mensuelle. La curiosité attisée par les excellents avis publiés sur la blogosphère, on lui empruntait le premier opus afin de nous forger notre propre avis.
 
 
"L'histoire que je vais vous raconter n'est pas si simple, toute de coutures complexes et d'agrafes cachées, de poches profondes et d'entoilages rétifs à un ajustement précis. Je vais la tailler pour vous comme mamma m'a appris à le faire, en roulant l'ourlet entre mes doigts et en peignant les fils égarés le plus délicatement possible." 
 
    L'intrigue nous emmène à York, cité pittoresque de la vieille Angleterre, où la belle et mystérieuse Fabia Moreno vient d'emménager avec sa fille Ella pour ouvrir une boutique de vêtements. Mais pas une boutique quelconque, non, une boutique de vêtements vintage : des pièces uniques que Fabia ajuste à la silhouette de chacune de ses clientes, la commerçante étant également une couturière hors pair. Dotée d'un œil aguerri et d'un don pour dénicher la perle rare qui embellira quiconque passera la porte de son magasin, Fabia séduit bientôt les habitants même les plus retors de la ville, au point que personne ne s'attarde bientôt plus sur son accent ou sur ses origines. Personne ou presque, car Monsieur Pike, le conseiller municipal, ne voit pas l'arrivée de cette femme d'un bon œil – comme il n'apprécie rien qui sorte du cadre, du rang ou, de façon générale, de ce que la société bien pensante conçoit ou tolère. Il en est ainsi du jeune Billy et de sa famille : le garçon, ami d'Ella depuis son arrivée, n'entre pas non plus dans les critères élitistes de M. Pike, bien décidé à semer le trouble. Mais c'est sans compter sur Fabia qui, comme toutes les femmes de la sa famille, semble avoir hérité d'un sixième sens et d'une intuition pour le moins particulière...
 

    Tout d'abord auto-édité en 2011, ce roman de Sophie Nicholls, premier tome d'une trilogie, a rencontré un incroyable succès auprès des lecteurs. Best-seller de la plateforme Kindle Publishing, il fut même publié en édition classique quelques années plus tard, ce qui permit d'ouvrir les portes du marché étranger avec le rachat des droits par plusieurs éditeurs européens, dont l'Hexagone. Hexagone où le très sobre titre The dress est devenue Une robe couleur de vent, fantaisie que l'on doit au titre italien (Une vestito color del vento) qui a apparemment soufflé l'idée dans l'oreille des éditions Préludes ; une liberté au final aussi audacieuse qu'évocatrice puisqu'elle restitue très justement l'atmosphère magique du roman.
 
Les ruelles pittoresques de York.
  
 "Je vais monter cette histoire de mon mieux à partir de mes souvenirs, de ce que j'ai deviné et ce que, sans doute, j'ai inventé en la racontant encore et encore au fil des années.
Certaines pièces capricieuses me glissent entre les doigts comme un jersey de qualité ou se plissent sous mon aiguille comme un brocart. Il me suffit d'en lisser d'autres sur mes genoux pour les découvrir aussi légères et complaisantes qu'un vichy, aux lignes matérialisées par le fil que je tire entre les évènements - entre les mots.
"
 
    Magique, oui, mais toute en subtilité : si de nombreux détails donnent l'impression de s'affranchir du strict réel, c'est toujours avec parcimonie. Fabia et sa fille sentent des choses sans pouvoir se l'expliquer ? Certes, mais elles n'en sont pas encore à voler sur des balais ou à lire dans les pensées. Cette intuition, sorte d'héritage familial, est aussi utile qu'encombrante en ce qu'elle semble s'accompagner d'une habitude proche de la malédiction pour s'attirer des problèmes. L'atmosphère et certaines thématiques ne sont ainsi pas sans évoquer la magie très suggérée des Ensorceleuses d'Alice Hoffman ou les dons de Vianne Rocher dans le très célèbre Chocolat. Ce n'est d'ailleurs pas anodin si l'éditeur compare le roman de Sophie Nicholls au best-seller de Joanne Harris – il y a en effet de nombreux points communs dans la trame, mais surtout Une robe couleur de vent se réclame du même registre : le réalisme magique.
 

    Un registre qui permet, au-delà de quelques éléments vaguement fantastiques et de son atmosphère délicatement sucrée, d'enraciner l'intrigue dans un réel extrêmement concret avec toutes ses aspérités. L'autrice aborde ainsi sans détour des sujets profonds, loin de la chick lit dans laquelle on serait tenté de classer ce livre au premier abord : le gouffre qui sépare les classes sociales de York et comment s'exerce la domination de l'une sur l'autre, la xénophobie et la peur de l'étrange comme de l'étranger, le poids des transmissions familiales (celles qu'on choisit de faire siennes et celles qu'on tente de fuir, en vain). Le propos est parfois convenu, mais il n'est jamais maladroit et Sophie Nicholls manie suffisamment bien la plume pour que la forme marque le lecteur. Le vocabulaire de la couture y sert en effet avec poésie de multiples métaphores et la langue s'y pare de textures et de couleurs. 
 

"Il lui semblait que mamma tissait autour d'elles deux un cocon aux couleurs suaves - bleu pastel et rose argenté agrémentés d'une touche de jaune pâle -, hors duquel persistaient pourtant une pulsation, une palpitation plus énergétiques mêlant vibrations rouges, traînées blanches aveuglantes et arêtes noires anguleuses."

    Les protagonistes, tous attachants, sont conçus pour illustrer les différents sujets dont l'intrigue se fait le support. Avec la relation entre Fabia et Ella, l'autrice aborde la continuité de l'héritage familial complexe avec lequel elles tentent de composer et évoque les perturbations qui peuvent venir bousculer un lien mère-fille lorsque les secrets et l'adolescence s'en mêlent. Toujours comme dans Chocolat, mais aussi à la façon d'Amours et autres enchantements, la ville qui sert de décor amène avec elle une vaste galerie de portraits, chaque habitant portant avec lui un peu de son histoire. Les personnages y sont archétypaux, mais le lecteur s'en contente : l'ensemble a quelque chose de réconfortant et de confortable, sans jamais tomber dans la facilité. On lira la suite sans déplaisir aucun.
 

En bref : Délicat mais jamais précieux, classique mais jamais facile, Une robe couleur de vent est une agréable surprise. Personnages et thématiques, même s'ils relèvent des grands archétypes du genre, sont extrêmement bien amenés ; l'autrice les sert en effet dans l'écrin du réalisme magique, qui rend l'ensemble à la fois doux et mystérieux.
 
 
Et pour aller plus loin...

lundi 21 avril 2025

Le serment des soeurs Fossil - Noel Streatfeild.

Ballet Shoes
, J.M. Dent & Sons, 1936 - Éditions Novel (trad. de J.Martine), 2025.
 
    « Nous, les trois sœurs Fossil, nous jurons de faire entrer notre nom de famille dans les livres d’Histoire, parce qu’il n’appartient qu’à nous, et que personne ne pourra dire qu’on est devenues célèbres à cause de nos parents. »
    Lorsque Matthew Brown, un explorateur anglais passionné de fossiles, adopte trois orphelines au cours de ses voyages, il leur donne le nom de « Fossil » et les confie à sa nièce avant de repartir en mer. 
    Mais lors de ses pérégrinations, le vieil homme disparaît, et sa famille adoptive subit un revers de fortune. Espérant devenir indépendantes, les trois orphelines Fossil intègrent alors une académie de danse et de théâtre. Parviendront-elles à vivre de leur art ?
 
***
 
"La cliente : Vous avez les livres des Chaussures ?
Le vendeur : Les livres des Chaussures ? De quel auteur ?
La cliente : Je ne sais pas. J'ai une amie qui m'a dit que ma fille devait lire Les chaussures, alors je suis venue.
Kathleen Kelly : Noel Streatfeild. Noël Streatfeild a écrit Petites galoches, et Petits chaussons de danse, et Petits patins à glace et Petites bottes. Je lui ferais lire Petites galoches en premier, c'est mon préféré. Bien que Petits chaussons de danse soit une pure merveille, mais c'est épuisé."
 
Vous avez un mess@ge, film de Nora Ephron.
 

    C'est dans le film Vous avez un mess@ge, comédie romantique phare des années 90, qu'on a entendu parler pour la première fois de Ballet Shoes, ce grand classique de la littérature jeunesse anglaise. Dans ce film où la librairie de l'héroïne (angélique Kathleen Kelly campée par une adorable Meg Ryan) occupe une place centrale, on ne se lasse pas de traquer et de reconnaître les ouvrages qui garnissent les étagères – même au centième visionnage. Quand le film sort dans l'Hexagone, Ballet Shoes est encore inconnu de ce côté-ci de la Manche et de l'Atlantique (de même que les autres romans de Noel Streatfeild), aussi la VF traduit-elle plus ou moins littéralement le dialogue et le titre du roman. Comment ne pas se laisser attendrir par ce passage (Meg Ryan finit en larmes au terme de la scène) et comment ne pas prendre en compte une recommandation de Kathleen Kelly ? "Une pure merveille", nous dit-elle.
 

    Il fallut attendre près d'un siècle pour que le roman sorte enfin en France, un cas rare mais pas forcément isolé si on se penche sur la ligne éditoriale des éditions Novel, celles qui ont rendu la chose possible : le credo de cette maison, pari aussi incroyable que réussi, c'est de faire (re)découvrir au lectorat francophone les pépites oubliées ou inédites de la littérature jeunesse anglo-saxonne. C'était donc une évidence, après avoir donné une nouvelle vie aux chefs-d’œuvre d'Edith Nesbit et de Franklin W. Dixon, de faire enfin connaître les sœurs Fossil !
 
 
    Les sœurs Fossil, ce sont trois fillettes adoptées au gré de ses voyages par un excentrique paléontologue. Parce que sa nièce et pupille Sylvia et sa gouvernante Nana se plaignent du désordre causé par sa collection de pierres, ossements préhistoriques et fossiles divers et variés, le chercheur promet de ne plus rapporter de cailloux de ses périples... mais lorsque des orphelines lui tombent dans les bras et qu'il ne peut se résigner à les abandonner à leur triste sort, le vieil aventurier décide de les ramener à la maison. Ainsi grandissent Pauline, Petrova et Posy : au sein d'une famille atypique qui tente de leur offrir ce qu'il y a de mieux pour elles. Lorsque leur père adoptif, affectivement surnommé oncle Gom, disparait pendant un énième voyage, Sylvia et Nana doivent retrousser leurs manches pour faire tourner la maison. Afin d'avoir de quoi élever les fillettes, elles transforment la demeure en pension et hébergent toute une galerie de personnages charismatiques qui viennent rapidement agrandir la famille de cœur des orphelines. Lorsque l'une des locataires, professeure de danse dans une grande institution des arts de la scène, propose aux sœurs de rejoindre l'école, c'est tout un monde nouveau qui s'ouvre à elles.
 

    Sorti en Angleterre en 1936, Ballet Shoes est cité au palmarès des 1001 livres d'enfants qu'il faut avoir lu pour bien grandir (véritable bible du genre, qui ne liste que des valeurs sûres) – et pour cause : ce roman se lit encore parfaitement bien malgré ses presque cent ans et n'a à l'évidence rien perdu de son charme. L'écriture, tout d'abord, est délicieusement anglaise (les anglophiles comprendront) et ravira tous les lecteurs férus de classiques de littérature enfantine comme seule la Grande-Bretagne sait en produire. La traduction française parvient à conserver cet élan, cette patte et cette fantaisie caractéristiques du genre. On retrouve aussi au programme les archétypes qui ont fait le succès d'une littérature de jeunesse alors encore émergente, à savoir des héros ou héroïnes orphelin.e.s contraints de développer des trésors d'imagination pour se frayer un chemin dans l'existence et aller au bout de leurs rêves.
 

    Autour de cette situation initiale qui pourrait passer pour relativement convenue, l'autrice développe des personnages et des rebondissements qui font de Ballet Shoes une histoire inoubliable. On s'attache à chacun des protagonistes (autant aux sœurs qu'aux locataires, qui ont plus d'une fois un rôle à jouer dans le devenir des héroïnes), tous attendrissants sans jamais être mièvres. Pauline, Petrova et Posy se distinguent par des personnalités et des ambitions divergentes qui, d'ailleurs (et c'est en cela que l'intrigue n'est ni lisse ni facile) ne vont pas forcément dans le sens qu'on s'imaginerait tout tracé de l'histoire. Avec le personnage de Petrova, par exemple, Noel Streatfeild se révèle furieusement moderne en lui préférant des aspirations en décalage avec ce qu'on pouvait attendre d'une fille à cette époque et, surtout, en les valorisant. On pense ainsi souvent aux Quatre filles du Dr March, le monde de la scène en plus. En effet, l'univers dans lequel évolue les trois filles fait la part belle à la culture littéraire et théâtrale anglaise, un écrin dans lequel on s'immerge avec délice.
 

    Initialement illustré par Ruth Gervis, la sœur aînée de l'autrice, Ballet Shoes bénéficie pour cette édition française d'une impeccable mise en image par Marine Cabidoche, dont on découvre ici le travail et le talent. Les bouilles pleines de malice des personnages apportent une fraicheur qui fait échos au dynamisme de l'écriture, le charme d'antan étant parfaitement restitué.
 

En bref : Enfin édité en France près d'un siècle après sa publication originale, Le serment des sœurs Fossil (Ballet Shoes) n'a rien perdu du charme qui l'a rendu célèbre. Ce grand classique de la littérature de jeunesse anglaise est une véritable pépite : les personnages y sont aussi variés qu'attachants et le lecteur se laisse emporter par le tumulte et les péripéties autour des nombreux rêves d'avenir de ses héroïnes. On pense aux personnalités fortes et contrastées des Quatre filles du Dr March que serait venue relever de sa fantaisie coutumière une Angleterre d'antan. Touchant et malicieux, ce livre est une petite merveille.

mercredi 5 mars 2025

Tante Dimity et le chantier maudit (Les mystères de Tante Dimity #3) - Nancy Atherton.

Aunt Dimity digs in (Aunt Dimity Mysteries #3)
, Penguin Books, 1998 - Seuil Editions, Label Verso (trad. d'A. Demoulin & N. Ancion), 2025.
 
    Avec la naissance de ses jumeaux, Lori Shepherd est plongée jusqu'au cou dans les purées de carotte et les biberons. Heureusement, une belle nounou italienne a été appelée en renfort au cottage des Cotswolds. Car Lori doit aussi tenter de régler la guerre civile locale déclenchée par les mystérieuses fouilles d'un archéologue.
    Lorsque ce dernier finit par déterrer bien plus que de simples vestiges, Lori décide de mener l'enquête avec Reginald, son fidèle lapin en peluche rose, et le carnet bleu de Tante Dimity. Son fantôme détient peut-être la clé des secrets enfouis de la petite bourgade de Finch...

Le troisième tome de la série d'enquêtes plus cosy que mystery, best-seller depuis 30 ans aux Etats-Unis ! 
 
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    Il y a peu, on vous parlait du tome 2 de la désormais célèbre série des Mystères de Tante Dimity, cosy murder au croisement du fantastique et de la carte postale anglaise, best-seller outre-Atlantique depuis trois décennies. Plus portée sur le réalisme magique que les crimes de sang, l'autrice Nancy Atherton avait démontré dans les deux premiers titres son talent pour tisser des intrigues surtout axées sur les secrets de famille. Nous étions curieux de voir s'il s'agissait-là d'une constante dans la série ou d'un pur hasard, aussi avions-nous hâte de découvrir ce Chantier maudit !
 

    On avait quitté Lori enceinte jusqu'au cou, on la retrouve mère heureuse (mais surtout fatiguée) des adorables (et très casse-cou) Will et Rob. Paniquée à l'idée qu'il puisse leur arriver quelque chose, la jeune maman passe son temps à anticiper le moindre danger, verrouiller la moindre porte, protéger le moindre angle de table basse. Plus sécurisée que le Pentagone, le cottage de feu Tante Dimity n'en ressemble pas moins à un véritable champ de bataille. Par chance, Lori se voit proposer les services de la nounou parfaite : Francesca Sciaparelli, fille d'un soldat italien arrivé au village pendant la Seconde Guerre mondiale et l'une des nombreuses enfants de cœur de Dimity. Dotée d'un véritable don pour les bébés, la jeune femme fait très vite le bonheur de la famille. Mais Lori étant apparemment destinée à n'être jamais tranquille, une drôle d'affaire secoue bientôt le village. Adrian Culver, un jeune archéologue, a investi les locaux de l'école pendant qu'il effectue des fouilles dans le Champs des Bas Morceaux, d'où il aurait déterré des vestiges antiques. Les découvertes, prometteuses, risquent de le faire s'attarder au village alors que Peggy Kitchen, sorte de double anglais de Mrs Olsen, espérait profiter des murs de l'école pour sa traditionnelle fête des moissons. L'insupportable rombière mène une véritable cabale contre l'archéologue et contre le changement que sa trouvaille promet au village : le tourisme ! Ajoutez à cela une vieille querelle de clocher avec la propriétaire du salon de thé, désireuse de profiter de la publicité, et un vol commis chez le pasteur, et vous obtiendrez un réjouissant micmac comme seule la campagne anglaise semble en connaître.

 
    On doit reconnaitre être vraiment tombé sous le charme de Tante Dimity avec ce nouvel opus. Malgré nos doutes à la lecture du premier tome, le regain d'intérêt provoqué par le deuxième avait laissé présager une continuité prometteuse. On ne pouvait être plus satisfait. Nancy Atherton parvient à se renouveler sans s'éloigner de la mythologie instaurée depuis La mort de Tante Dimity : pas de sang, pas de cadavre, pas de réelle enquête policière, mais du cosy mystery quand même, le tout servi avec douceur et quelques pâtisseries. La thématique du secret de famille, bien qu'elle resurgisse en fin d'intrigue, n'est pas la première intention de la romancière pour cette nouvelle enquête. En effet, dans Le chantier maudit, Nancy Atherton raconte les tensions et les secrets qui animent les petits villages, ceux habités depuis des générations par les mêmes familles, ceux où tout le monde se salue respectueusement mais se déteste cordialement, bref, l’archétype du village anglais tel qu'on le croise chez Agatha Christie. Comment disait la Reine du Crime, déjà ? Ah, oui, "Il n'y a pas de village tranquille".
 

    Mais comme on est ici chez Nancy Atherton, le tout est vu sous un angle volontairement plus léger. Aussi, les conflits qui animent le petit bourg de Finch prennent-ils rapidement la forme d'une tempête dans un verre d'eau, avec le comique de caractère qu'apportent des personnages excessifs comme le sont ses habitants. On rit de bon cœur devant les trésors d'ingéniosité de Peggy Kitchen pour monter le village contre l'archéologue, on glousse face à son ennemie de toujours, Sally, prise de folie des grandeurs au point de transformer son humble échoppe en Parthénon et surtout, on s'émeut. Car Nancy Atherton a aussi le don de créer des personnages particulièrement touchants, à l'image de Francesca et de son passé familial. On en apprend ainsi davantage sur les conditions de vie des immigrés dans le contexte d'après-guerre et on prend conscience de l'ostracisme à l'oeuvre dans les petites communautés restées trop longtemps fermées sur elles-mêmes.
 

    Tante Dimity est quant à elle assez peu présente dans ce troisième tome. Détentrice des secrets de Finch, elle semble avoir toujours une longueur d'avance sur les découvertes de Lori et connaître les ressorts secrets qui animent (mais aussi expliquent, voire excusent) les faits et gestes des personnages, même les plus vils. Son pouvoir s'exerce au-delà des (rares) conversations auxquelles elle participe par l'intermédiaire de son carnet, via l'entremise d'un certain lapin en flanelle rose qui aime décidément beaucoup trop se mêler des affaires des autres... 
 
Avec une dimension gourmande encore très présente : le tome 3 se termine sur une nouvelle recette...
 
En bref : Avec Tante Dimity et le chantier maudit, Nancy Atherton confirme son talent pour distiller une forme unique de cosy mystery ; elle excelle dans cet exercice dont elle semble avoir redéfini les codes. Sa vision très personnelle du "polar douillet", ici mâtinée d'un comique de caractère comme seuls en offrent les archétypes anglais, fait des merveilles. Vous en reprendrez bien une part ? 
 

Un grand merci à Verso pour cette lecture !