Ozma of Oz, Reilly & Britton, 1907 - Ozma, la princesse d'Oz, éditions Flammarion (trad. de H. Seyrès), coll. "Bibliothèque du chat perché", 1982 - Le cycle d'Oz #2, éditions du Cherche midi (trad. de A.S. Homassel), 2013.
Dorothée Gale, une petite fille du Kansas, traverse le Pacifique par bateau en compagnie de son oncle. Une tempête éclate et Dorothée est emportée par-dessus bord. Elle se retrouve sur la côte d'Ev, pays dont le souverain tyrannique a vendu sa femme et ses enfants à son terrifiant voisin, le puissant roi des Nomes. Ozma, la princesse d'Oz, décide de délivrer les prisonniers.
Dans un précédent ouvrage de L. Frank Baum, Dorothée a jadis fait preuve de courage pour se rendre chez Le Magicien d'Oz. Elle est heureuse de retrouver ici, dans la suite de la princesse Ozma, ses anciens amis qui ont vécu, entre-temps, bien des aventures dans Le merveilleux pays d'Oz. Ce sont l’Épouvantail, le Bûcheron-en-fer-blanc, le Lion Poltron, auxquels s'ajoutent ici Tic-Tac, l'homme machine, Le Tigre Affamé et Billina la poule savante.
Arriveront-ils, tous ensemble, au royaume souterrain des Nomes, formé de grottes immenses ? Mèneront-ils à bien cette difficile expédition ? Une formidable armée les guette... mais ils ont des alliés.
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Après Le merveilleux pays d'Oz, deuxième opus oublié de la grande saga imaginée par Lyman Frank Baum, l'auteur récidivait trois ans plus tard avec Ozma, la princesse d'Oz, une autre suite réclamée par ses lecteurs. Comme le précédent tome né de milliers de demandes arrivées par la poste chez l'éditeur, on doit en effet cette nouvelle aventure aux centaines d'enfants qui ont littéralement harcelé L. F. Baum de questions : Quand reverra-t-on Dorothy, la petite héroïne du Kansas ? Qu'est devenu le Lion Poltron ? Qu'a fait Ozma une fois montée sur le trône ? Certainement que les réponses ne demandaient qu'un livre pour se révéler...
Au début de ce troisième titre du cycle d'Oz, on retrouve donc la jeune Dorothy, quelques années après ses célèbres péripéties. La fillette accompagne son oncle Henry en Australie, mais le voyage en bateau est perturbé par une terrible tempête. Les vagues sont si fortes que Dorothy passe par-dessus bord, en s'accrochant in extremis à une cage à poules qui se trouvait sur le pont du navire. Lorsque la météo s'apaise, Dorothy échoue sur la plage d'un pays inconnu avec, comme seule et unique compagnie, une poule rescapée... douée de parole ! D'expérience, la jeune fille sait qu'il n'y a qu'un endroit où les animaux peuvent parler : le pays d'Oz – ou, tout du moins, un autre royaume magique du même ordre. Comme pour confirmer ses dires, elle est bientôt poursuivie par les Rouleurs, étranges créatures humanoïdes montées sur roues, puis rencontre la princesse Langwidere, qui change d'humeur comme de tête, et qui ajouterait bien celle de Dorothy à sa collection. Fort heureusement, elle peut compter sur l'aide de Tik-Tok, homme mécanique à la poigne de cuivre, et sur l'assistance bienvenue de ses vieux amis l’Épouvantail, le Lion Poltron et le Bûcheron en fer blanc, qui ne tardent pas à venir à sa rescousse. En compagnie d'Ozma, ils tentent de retrouver une famille royale disparue, apparemment retenue prisonnière du roi des Nomes, terrible personnage qui tient désormais la contrée sous son joug...
Sans surprise, et peut-être encore plus que pour le tome précédent, on retrouve avec un plaisir jubilatoire l'univers de Lyman Frank Baum et, nostalgie oblige, le personnage de Dorothy. Comme pour le premier opus où la fillette était emportée à Oz par un cyclone, c'est de nouveau une catastrophe naturelle qui provoque ici le passage d'un monde à l'autre (reste à voir si cela se confirmera dans les tomes à venir). Si Toto ne l'accompagne pas dans ses nouvelles pérégrinations, elle est néanmoins assistée dans son voyage d'une poule douée de parole nommée Billina, qui se révèlera on ne peut plus utile. Fidèle à son don pour concevoir des personnages pleins de charisme, L. F. Baum en fait un protagoniste à part entière avec une personnalité bien trempée (et une langue bien pendue).
Les personnages, justement, sont certainement l'élément fort de ce troisième opus. L'auteur y emploie toute sa fantaisie habituelle et propose une galerie de portraits qui va du ravissement au bizarre en passant par le très inquiétant. Dans cette dernière catégorie, la palme revient à Langwidere : princesse désabusée, seule rescapée d'une famille royale disparue, jouant la régente alanguie. Accordant une grande importance à son apparence, elle dispose d'un boudoir lambrissé de miroirs où elle conserve derrière des vitrines plusieurs têtes de jeunes femmes afin d'en changer aussi souvent qu'elle le souhaite... quitte pour cela à agrandir sa collection en prenant ici ou là celles des jeunes femmes qu'elle croise et qu'elle trouve à son goût. On sait que L. Frank Baum vouait une admiration sans bornes à Lewis Carroll : il n'est pas impossible que certains aspects de la glaçante Langwidere aient été soufflés par la fascination des têtes coupées de la Reine de Cœur.
Là où Jack Pumpkinhead était une alternative à l’Épouvantail dans Le monde merveilleux d'Oz, L. Frank Baum propose ici, parmi ses nouveaux personnages, des pendants au Lion Poltron et au Bûcheron en fer blanc : le Tigre Affamé (une autre version de l'animal que l'on croit féroce, mais doté d'une personnalité contraire à sa nature) et Tik-Tok (homme mécanique qui, s'il ne rouille pas, a besoin d'être remonté sous peine de s'enrayer régulièrement) rejoignent cette troupe haute en couleur et délicieusement fantasque. Du côté des antagonistes, pas de sorcière ni d'armée de jeunes filles rebelles cette fois-ci, mais une créature peut-être bien plus terrible en dépit de son tempérament affable et (presque) sympathique : le roi des Nomes. Fées des rocs, des pierres et du métal, immortelles et indestructibles, les Nomes (parfois orthographié Gnomes, qui se prononce de la même manière, dans certaines suites et traductions) résident dans les montagnes et dans les souterrains. Leur souverain y dissimule, dans un palais à la localisation tenue secrète, une immense collection de bibelots décoratifs aussi divers que variés, à la nature peut-être bien plus magique qu'on pourrait le croire...
Moins fourni dans son intrigue et dans ses axes narratifs que le tome précédent, Ozma, la princesse d'Oz n'en reste pas moins un excellent titre de par le foisonnement de son univers. Lyman Frank Baum continue en effet d'élargir la cartographie et la mythologie d'Oz et de ses alentours avec une cohérence constante, là encore digne des fresques de fantasy qui suivront plus tard en littératures de l'imaginaire. Certains éléments de l'intrigue restent encore très énigmatiques, comme d'autres l'étaient déjà dans les volumes passés de la saga : des ressorts à la portée symbolique trouble, complexe à décrypter, mais dont le Mystère avec un grand M suffit à apporter la magie et la saveur nécessaires, à défaut de réponses claires et éclairantes (il en est par exemple ainsi du caractère mortel des œufs pour les Nomes qui, bien plus qu'un choix scénaristique hasardeux, semble cacher quelque interprétation métaphorique).
La première édition française de ce roman, parue dans les années 80 chez Flammarion, avait eu la bonne idée de conserver les magnifiques illustrations originales de John R. Neill (qui avait succédé à W. W. Denslow depuis Le merveilleux pays d'Oz). Son style, détaillé et tout en finesse, est ici très habité par l'Art Nouveau et ses élégants entrelacs, Langwidere étant par ailleurs la parfaite incarnation de la Gibson Girl alors très populaire. Contrairement au Lion, au Bûcheron et à l’Épouvantail que J. R. Neill tente toujours de représenter tels que son prédécesseur les avait pensés, son interprétation de Dorothy diffère radicalement de l'originale : adieu la fillette aux nattes brunes et à la robe vichy ; l'héroïne apparait ici grandie de quelques années et porte un très élégant carré blond. Le roi des Nomes et son armée, presque cartoonesques – probablement pour illustrer leur bonhomie de façade – évoquent quant à eux autant de personnages du Dr Seuss (avec un faux air du Grinch avant l'heure).
Redécouvert par le public francophone en 2013 dans l'intégral du Cycle d'Oz (volume 2) publié au Cherche midi, ce texte, rebaptisé Ozma du pays d'Oz a bénéficié d'une nouvelle traduction d'Anne-Sylvie Homassel, qui avait déjà assuré le texte français du Merveilleux pays d'Oz. Elle y déploie le même talent pour restituer la langue, pétillante, de L. Frank Baum dans toute sa singularité. On est peut-être un peu plus déçu, en revanche, par les illustrations de Stéphane Levallois : les dessins encrés du premier volume ont cédé la place à des esquisses très crayonnées. On retrouve le vertige et l'audace des angles de vue propres à l'artiste (Ah, la salle à manger pleine de gardes d'Oz, comme vue à travers une lentille déformant la perspective !), mais le tout semble plus tenir du travail préparatoire que d'un travail finalisé.
En bref : Classique à redécouvrir d'urgence pour qui aime se promener dans les mondes oubliés de Lyman Frank Baum, Ozma, la princesse d'Oz témoigne de la capacité de l'auteur à élargir la cartographie et la mythologie de son univers imaginaire avec un égal talent. On se régale des personnages comme de leurs péripéties, avec une mention spéciale pour le bizarre et l'inquiétant que l'auteur cultive ici avec brio.











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