The marvelous land of Oz, Reilly & Britton, 1904 - Le merveilleux pays d'Oz, éditions Flammarion (G. Lelièvre), coll. "bibliothèque du chat perché", 1981 - Le Cycle d'Oz, éditions du Cherche midi (trad. de A.S. Homassel), 2013.
Après la publication du Magicien d'Oz aux États-Unis en 1900, son auteur, L. Frank Baum, fit la promesse suivante à une petite fille qui lui réclamait la suite de cette histoire : il commencerait cette suite si mille petites filles au moins lui écrivaient pour lui demander.
Les mille lettres et des milliers d'autres encore lui étant parvenues, L. Frank Baum rédigera donc en 1904 Le merveilleux pays d'Oz, dans lequel se déroule les aventures d'un jeune garçon nommé Tip et de ses compagnons Jacques Tête de Courge, l’Épouvantail et le Bûcheron en fer blanc.
Cette féérie peuplée de personnages extravagants mais combien humains dans leur comportement a conservé depuis bientôt quatre vingts ans son entière popularité auprès de son jeune public.
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Peu de lecteurs le savent, y compris ceux qui ont dévoré enfants (ou même plus tard) Le magicien d'Oz : il existe une suite. Plusieurs suites, en vérité. Comme on l'a déjà expliqué dans notre article consacré au chef-d’œuvre de Lyman Frank Baum, ce que beaucoup considèrent n'être qu'un conte de fées est davantage le premier opus d'une longue saga préfiguratrice de la fantasy. Car Oz ne s'arrête pas aux aventures de Dorothy Gale, du Lion peureux, du Bucheron de fer blanc et de l’Épouvantail. Après quatre ans et de nombreuses lettres de petits lecteurs et lectrices (la légende dit qu'il y en aurait eu des milliers...), le romancier se décidait à se remettre à l'ouvrage et à raconter ce qu'il advenait à Oz après le retour de la fillette dans le Kansas et après le couronnement de l’Épouvantail. Ce texte, paru dans une unique édition française en 1981, a été redécouvert par le lectorat hexagonal à l'occasion de la publication de l'intégral du Cycle d'Oz en 2013, où il figure dans le premier volume sous une toute nouvelle traduction.
A l'inverse du précédent tome, l'intrigue ne se déroule pas à cheval sur deux univers, avec une transition du monde ordinaire au monde d'Oz ; cette fois-ci, l'histoire prend intégralement place dans le royaume magique créé par l'auteur. On y fait la rencontre de Tip, un jeune garçon malmené par la Sorcière Mombi, une vieille enchanteresse ayant appris autrefois quelques tours auprès du Magicien alors qu'il venait de s'installer à Oz. Las de mener une vie de misère auprès de cette tutrice qui n'a rien de maternel ni même de sympathique, Tip lui vole un jour une poudre magique capable de donner vie à n'importe quel objet inanimé et s'enfuit. Oui, mais pas seul : il part avec Jack Pumpkinhead, un personnage façonné de bois à la tête de citrouille malencontreusement touché par la poudre de vie. Le garçon transforme également un billot en cheval de fortune pour voyager plus commodément. Ce trio incongru part à la rencontre du souverain d'Oz, le célèbre Épouvantail. Mais la Cité d’Émeraude est menacée par une armée de petites pestes munies d'aiguilles à tricoter, décidées à se rebeller contre la couronne et à détrôner l'actuel souverain.
Avec ce deuxième opus, on retourne avec un plaisir jouissif dans l'univers d'Oz, d'autant plus qu'il nous est cette fois montré sous une toute nouvelle perspective : celle de ceux qui y vivent. Comme on l'évoquait plus haut, pas de passage du monde ordinaire à celui, merveilleux, d'Oz. On y suit les péripéties d'un de ses habitants, désireux de s'affranchir du joug de sa tutrice, péripéties qui vont entremêler plusieurs intrigues. Là où le voyage de Dorothy avait pour but ultime de la ramener chez elle, Tip, de son désir de s'affranchir, se trouve emporté dans une suite de rebondissements en lien avec différents arcs narratifs. Parmi ceux-là, la quête de l’Épouvantail pour reconquérir son trône et la Cité prise d'assaut par l'armée de la Générale Jinjembre (ou Jinjur selon les traductions), et la résolution d'un mystère vieux de plusieurs années : la disparition d'Ozma, princesse d'Oz et fille du défunt Roi d'Oz dont le Magicien avait volé le trône à son arrivée. Évidemment, les trois intrigues trouveront à fusionner dans une seule et même résolution : un twist final inattendu et fort bien pensé, qui pourrait d'ailleurs appeler à de nombreuses interprétations.
On retrouve dans cette nouvelle aventure le Bucheron en fer blanc et l’Épouvantail, accompagnés de nouveaux amis dont l'adorable Jack Pumpkinhead (Jacques Tête-de-courge), candide et attendrissant à souhait, souvent drôle malgré lui de par sa nature quelque peu ignorante. Fidèlement à ses précédents personnages morcelés ou rapiécés, Lyman Frank Baum introduit également le Gump, une espèce d'élan exotique (même s'il est maladroitement traduit "daim" dans la première version française) dont le trophée de chasse est fixé à l'avant d'un engin ailé composé de meubles disparates, auquel notre fine équipe donne vie grâce à la poudre magique. Le Woggle, insecte grossi dix-mille fois (devenu un pou dans la première traduction – décidément, quel manque de fantaisie) est peut-être le personnage le moins sympathique, mais aussi parce que sa supériorité autoproclamée le rend volontairement agaçant. La sorcière Mombi est quant à elle loin d'égaler la Méchante Sorcière de l'Ouest en charisme et en pouvoirs, mais là aussi, il s'agit d'un vrai choix de l'auteur : Mombi est une arriviste et, en quelque sorte, une parvenue en sorcellerie.
Du côté du style, il y a une patte, une plume particulière qui semble s'affirmer dans ce deuxième titre, surtout dans les dialogues entre les personnages – notamment ceux de nature extraordinaire. Quelque chose entre l'absurde et le surréalisme, les particularités des protagonistes contaminant jusqu'à leur façon de s'exprimer et donnant ainsi lieu à des conversations aussi farfelues que délicieuses, tantôt drôles et tantôt savantes. Lyman Frank Baum se disait grand admirateur d'Alice au Pays des Merveilles : on retrouve dans ce ton quelque chose de la langue si particulière de Lewis Carroll, éminemment bizarre.
L'édition de 1981, si elle souffre d'une traduction un peu datée, a le mérite d'être mise en image par John R. Neill, illustrateur original qui prend ici la relève de W. W. Denslow. Ce dernier, pourtant grand ami de L. Frank Baum, avait pensé l'univers visuel d'Oz en même que l'auteur le couchait par écrit, mais une dispute entre les deux compagnons eut raison de leur collaboration peu de temps après la publication du Magicien d'Oz. Par voie de conséquence, la mission de mettre en image la suite de la saga revint à un nouvel artiste. John R. Neill s'inscrit ici dans la continuité de son prédécesseur par souci de cohérence (les apparences du Bucheron et de l’Épouvantail en sont un bon indicateur), mais se démarque peut-être par une plus grande finesse dans les détails, notamment des scènes estampillées fantasy et des personnages féminins.
La réédition au Cherche Midi bénéficie de l'excellente traduction de Anne-Sophie Homassel, qui restitue toute l'élégante fantaisie du texte original et, surtout, redonne aux différentes créatures leurs noms d'origine. Les illustrations de Stéphane Levallois, issu du monde du cinéma et du design graphique hypnotisent le lecteur : les prises de vues audacieuses, parfois vertigineuses, la finesse des traits et des silhouettes ainsi que le style, vif, montrent la modernité du monde d'Oz, même plus de cent ans après la publication originale de ce titre.
En bref : Restée dans l'ombre et trop méconnue, cette première suite officielle du Magicien d'Oz vient rappeler le talent et l'imagination débridée de Lyman Frank Baum. Avec Le merveilleux pays d'Oz, on découvre un monde pensé bien au-delà de ce que le précédent titre avait donné à voir, tant dans son histoire que dans ses perspectives. Le style, notamment les dialogues, teinté d'absurde et de surréalisme, en fait une pépite pleine d'audace et de fantaisie à redécouvrir de toute urgence.
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Pour aller plus loin...
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