samedi 22 décembre 2018

Mary Poppins - P.L.Travers.

Mary Poppins, Harper Collins, 1934 - Editions Desclée de Brouwer (trad. de L.Lack), 1937 - Hachette (trad. de V.Volkoff), 1963 - Le livre de poche jeunesse, depuis 1980.




  Mary Poppins, la nouvelle gouvernante des quatre enfants Banks, est vraiment très spéciale ! Elle monte l’escalier sur la rampe, ouvre un sac vide et en tire un lit pliant, verse de la même bouteille du sirop de citron, de la glace à la fraise, du lait et du punch au rhum. La fantaisie, le merveilleux et l’extravagance viennent bouleverser la vie quotidienne de toute la famille.


***


  Pour tout le monde, Mary Poppins, c'est Julie Adrews qui chante avec les oiseaux, danse avec les pingouins et s'envole au-dessus des cheminées de Londres. Pour tout le monde, Mary Poppins, c'est Disney. Pour tout le monde, enfin presque. Car à l'origine, il y a ce roman de l'australienne Pamela Lyndon Travers, écrit en 1934 : le premier d'un cycle de six livre, classique de la littérature anglaise mais bien différent du film. A l'occasion de notre Noël spécial Mary Poppins et de la sortie du Retour de Mary Poppins dans les salles, attardons-nous sur la version papier.


  Londres, années 1930 : la famille Banks n'en peut plus : les enfants, Jane et Michael, ont fait fuir toutes les nounous de la capitale... mais tous les deux ainsi que leurs frère et sœur, les jumeaux John et Barbara, ont résolument besoin d'une nourrice. Enfin, monsieur et madame Banks, eux, ont besoin d'une nourrice. Aussitôt dit, aussitôt fait : voilà que le vent tourne et qu'avec le souffle de l'Est arrive directement du ciel Mary Poppins. Mary Poppins, c'est une jeune femme élégante, guindée, et qui serait parfaitement ordinaire si elle ne savait pas voler! Enfin, ordinaire... elle ne fournit aucune recommandation car c'est "démodé", monte l'escalier en glissant sur la rampe, et possède un sac de voyage sans fond probablement magique. Mais seuls les enfants semblent s'apercevoir des dons de leur nouvelle nanny, même si cette dernière nie avec véhémence tout ce qu'ils prétendent voir...

"- Maintenant, pour vos références..., reprit Mme Banks.
- Je n'en donne jamais : c'est un principe, interrompit l'autre avec fermeté (...). Tout à fait démodé, si vous voulez mon avis, dit sévèrement l'inconnue. Vieux jeu, vous comprenez?
  Il n'y avait rien au monde que Mme Banks craignît plus que de paraître démodée. C'était son cauchemar. Aussi s'empressa-t-elle de dire :
- Eh bien, c'est parfait! Laissons les références. Je vous en avais simplement parlé pour le cas où... où vous en auriez eu besoin."


  Le changement d'époque est le premier point qui diverge du célèbre film de Disney, même si cela n'est pas un élément capital et qu'on le perçoit à travers de petits détails ( les descriptions des vêtements, les illustrations originales de Mary Shepard, mais aussi l'évocation de la reine Elizabeth II) : exit, donc, l'époque edwardienne, l'histoire originale se déroule dans les années 30. Dès lors, non, Madame Banks n'est pas l'extravagante suffragette du film mais une jeune maman débordée et assez effacée... tout comme monsieur Banks qui, s'il reste le personnage rigide que l'on redécouvrira dans l'adaptation cinématographique, est très peu exploité. Les protagonistes les plus mis en valeur dans le livre sont donc bien évidemment les enfants mais surtout Mary Poppins.

 Illustration de Mary Shepard.

  Une Mary Poppins néanmoins assez différente de celle interprétée par Julie Andrews, très adoucie pour satisfaire le public. La version papier de la célèbre nounou est beaucoup plus rigoriste et, même, elle en serait presque effrayante : elle donne l'impression d'une femme très austère que ses pouvoirs rendraient toute puissante! Le véritable intérêt du roman réside en effet dans le mystère qui entoure cette nounou : qui est-elle vraiment? Capable d'emmener chaque jour les enfants vivre de folles aventures en esquissant un demi-sourire qu'elle s'empresse de faire disparaître une fois rentrée à la maison, pour les convaincre qu'ils ont imaginé tout ce qui vient de se dérouler. Sa fantaisie, son charme, et sa seule gentillesse ne se distinguent dès lors qu'à travers ces escapades incroyables, même si c'est pour les contester par la suite. On ne la découvre par ailleurs vraiment douce et délicate que dans un seul chapitre sans les enfants, celui où elle retrouve le ramoneur Bebert (le célèbre Bert du film) en tête à tête...

" Mary Poppins avait mis ce jour-là sa jaquette bleue à boutons d'argent et le chapeau bleu qui allait avec : lorsqu'elle portait ce genre de toilette, elle se vexait toujours pour un rien."

 Mary et Bert en tête à tête...

  Outre le début et la fin du livre (ils marquent respectueusement l'arrivée et le départ de Mary Poppins, quand le vent tourne), le reste du roman se démarque là encore du film par son absence totale de trame : chaque chapitre est une aventure qui se suffit à elle-même, une petite historiette avec sa conclusion (Mary et les enfants vont acheter des pains d'épices dans une boutique enchantée, les enfants visitent un zoo ensorcelé où les animaux célèbrent l'anniversaire de Mary Poppins, ou encore, Mary et les enfants rencontrent une petite fée venue faire ses achats de noël dans les grands magasins pendant les fêtes!). L'ensemble évoquerait presque un recueil de nouvelles, et d'ailleurs, certains chapitres ont même été réédités en Angleterre sous forme de petits albums indépendants. Cette forme un peu datée rend la lecture ardue pour le jeune lecteur habitué à une écriture contemporaine, et laisse le sentiment que le roman a mal vieilli. C'est à la fois vrai... et faux. Car il en reste un univers plus complexe que le film : la où l'adaptation Disney est plus familiale mais uniquement fantaisiste, l'histoire de Travers relève du Mystère avec un grand M et incite à lire les suites pour en apprendre plus sur ce personnage peut-être plus obscure qu'on ne le croit.

" Ils étaient juste sur le point de passer la porte tournante lorsqu'ils aperçurent une petite fée qui courait sur le trottoir (...). De plus, elle ne paraissait pas très experte dans l'art d'utiliser les portes tournantes car, une fois entrée, elle se mit à pousser sur le battant de façon à le faire tourner le plus vite possible, si bien qu'elle se trouva bientôt dans une cage de verre tournoyante au milieu de laquelle elle riait aux éclats."


  Et si on peut aujourd'hui reprocher certaines choses à cet ouvrage, on ne peut nier un talent certain à P.L.Travers : son sens de la narration et de la description (malheureusement pas toujours honoré par les traductions les plus anciennes), et la malice subtile qu'elle glisse dans certains passage, en font sans conteste une auteure qui a mérité son succès.

"Mary Poppin baissa les yeux et frotta le trottoir de la pointe de son soulier, deux ou trois fois. Puis elle sourit en regardant toujours le soulier, mais d'un tel air que la chaussure comprit fort bien que le sourire ne lui était pas destiné."

Illustration de Jean Reschofsky pour l'édition française de 1963.

En bref : Entre ceux qui prétendent que le film est largement mieux que le roman, et ceux qui pensent que Disney a saccagé l’œuvre originale, il faudra choisir votre école... ou un juste milieu. Car malgré les surprises que réserve le roman de P.L.Travers à ceux qui s'attendent à lire une version écrite du film, l'univers dépeint par l'auteure reste à découvrir en ce qu'il constitue un classique de la littérature jeunesse du XXème siècle.



Et pour aller plus loin...


 - Découvrez toute la série...


- Le retour de Mary Poppins.
- Les bonnes idées de Mary Poppins.
 - Mary Poppins en promenade.

4 commentaires:

  1. Merci pour toutes ces précieuses informations. Ca m'intrigue et me donne encore plus envie de lire ce livre (et les suivants). J'imaginais, en effet, un roman construit d'une autre manière, mais je pense que ces petites historiettes me plairaient. Il faut que je découvre cette histoire de pain d'épices ! :D

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    1. Le livre reste à découvrir pour ce qu'il représente de patrimonial dans la littérature jeunesse britannique donc je ne peux que le recommander de toute façon ;) Ton avis m'intéresserait énormément! J'aime beaucoup le chapitre consacré à la boutique de pain d'épices, il est féérique à souhait. J'en reparlerai dans mes prochains articles sur les romans de la série "Mary Poppins", mais l'auteure a puisé beaucoup de son inspiration dans l'univers des mythes et légendes païens, les comptines ancestrales, la poésie... le tout relevé d'un humour hérité de Lewis Caroll et James Barrie :)

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  2. comme tu dis, Pedro ! les 2 sont différents et les 2 méritent toute notre attention ! Mary, c'est... Mary ! :-) d'ailleurs, c'est le premier vrai film que mon fils a regardé (en pointillés, tout de même), il y a 6 jours, il passait à la télé le soir de Noël : snif, larmiche d'émotion :-) Passe une belle fin d'année, Pedro, à très bientôt !!! :-)

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    1. Oui, les deux sont à connaître : On parle quand même d'un immanquable de la culture des fictions jeunesse.
      Ton petit bonhomme va donc débuter avec d'excellentes références, c'est excellent pour grandir :D (je ne vais pas réciter mon mémoire sur l'importance de l'imaginaire pour les enfants, la socialisation, etc, mais c'est une chose dont je suis sûr ;) ).
      As tu eu l'occasion de lire les suite en livres? Je suis en train de les lire pour les chroniquer (et mettre les articles en ligne dès mon retour dans la civilisation : Si tu as lu le dernier billet publié,tu sais que je suis actuellement en vacances dans un no man's land. ;) ) et je perçois vraiment le personnage de Mary Poppins avec plus de précision, ainsi que l'univers de l'auteure dans son ensemble. Il y a une vraie complexité, très intéressante, qui se dessine au fil des tomes.

      Belles fêtes à toi aussi, et après très vite pour une avalanche d'articles spéciale Mary Poppins ;)

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