mercredi 15 juillet 2015

Le val de la morte embrassée - Michel Honaker.

Éditions Flammarion, 2013.



  Vous y croyez, vous, au prince charmant ? Jubella, une jeune journaliste, n'y croyait pas avant de rencontrer Lord Denholm, ancien magnat de la presse aujourd'hui retranché dans son manoir. Alors qu'il lui accorde une interview exclusive, Lord Denholm lui dévoile un secret : des individus sont capables de ramener des morts à la vie grâce à un simple baiser. Folie ? Mensonge ? Le lendemain de cette révélation, il meurt mystérieusement. Jubella se lance alors dans sa propre enquête...



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   Après avoir découvert cet auteur majeur de la littérature jeunesse contemporaine avec Carabosse (relecture noire et sinueuse de La Belle au Bois Dormant), je me suis laissé tenter par ce livre à la couverture tout aussi alléchante que son titre et son synopsis étaient énigmatiques lors d'une sortie au salon du livre jeunesse de Montreuil...

  Jubella, jeune reporter en free-lance indépendante et frontale, accepte l'étrange invitation de Lord Denlhom. Cet ancien magnat de la presse qui vit aujourd'hui reclus dans un manoir victorien perdu au fond du Sussex a choisir Jubella, pourtant inconnue dans le métier, pour lui accorder cette interview qu'il refuse à tant de grands professionnels... Attisée par la curiosité, la jeune fille le rejoint sur place, où le vieil homme distingué lui confie un étrange secret : il serait le dernier d'une longue lignée d'êtres exceptionnels baptisés "Les Eveilleurs", capables de ressusciter d'un seul et unique baiser la femme de leur vie si elle venait à décéder. Ce don véridique qui dépasse pourtant l'entendement serait à l'origine des célèbres princes charmants des contes de fées... Pour preuve, Lord Denlhom montre à Jubella un tableau inconnu de l'artiste William Turner, le val de la morte embrassée, sublime toile qui détiendrait la clé du pouvoir des Eveilleurs. Mais bientôt, tout sera fini : le vieil homme est persuadé qu'il sera bientôt assassiné.
  Aussi, lorsqu'on retrouve son corps sans vie le lendemain matin et que Jubella constate la disparition du tableau, elle comprend que le discours du vieillard n'était peut-être pas celui d'un fou... Lancée à la poursuite de la toile et de la vérité, la jeune reporter se trouve prise en chasse par les assassins eux-mêmes, une étrange société secrète baptisée "les Vicaires". Pendant son périple, elle rencontre le séduisant et énigmatique Even, fils caché de Lord Denlhom qui se joint à elle dans l'aventure. Ensemble, il s'embarquent dans une folle course-poursuite à travers une Europe poétique et mythique, du Londres brumeux  aux quais de la Seine, et de la campagne Anglaise aux villas d'une Prague mystérieuse...

Shoreham, Sussex... la petite ville où démarre notre étrange histoire...

  Jamais, en commençant ce livre, je ne me serais attendu à une histoire aussi riche d'originalité et aussi grisante, venant confirmer le talent de conteur hors-pair de l'écrivain. Michel Honaker parvient  en effet à mélanger des éléments tellement divers et des références si opposées que peu de ses congénères auraient pu aboutir à un résultat aussi fluide et réussi. Avec un point de départ qui évoque Le Treizième conte, le val de la Morte embrassée épouse ensuite la tournure d'une énigme artistique (inventer un Turner inconnu, il fallait y penser! ) comme je les aimes, matinée de références à Poe (jeune femme morte mais bien vivante dans des caveaux anglais, serviteurs effrayants dans des manoirs à la Hammer...)et aux mythes féériques (ah, ce fameux baiser qui guérit du sommeil éternel...), le tout dans un thriller au rythme effréné. Polar hypnotique et poétique emprunt juste ce qu'il faut d'un relent gothique, cette histoire étrange et addictive m'a aussi fortement évoqué une version jeunesse de la femme dans le miroir de par son atmosphère si particulière de romance et de mort...

"Jubella s'approcha du chef-d’œuvre, une huile aux contrastes absolument saisissants, saturée de couleurs tout à la fois violentes et fondues, et parcourue d'une lumière froide et diffuse propre à inspirer l'inquiétude autant que que la fascination (...). Un ravin ombrageux, coupant une forêt tourbillonnante à la manière d'un tranchant de hache, hérissé d'herbes folles et de buissons menaçants. Au centre, un dégradé lumineux décline une jeune fille en robe blanche, étendue sur une pierre inclinée que l'on devine profondément enracinée dans le sol. Le visage n'est qu'une touche de peinture laiteuse tournée vers le spectateur, sur lequel se devine une expression apaisée. Les yeux sont clos, la bouche fermée. Le bras gauche s'abandonne avec grâce jusqu'à terre, l'autre se replie sur un petit bouquet de fleurs déposé sur son corsage. Dans l'ombre au-dessus d'elle, la silhouette à peine perceptible d'un homme émerge des ombres environnantes et, se penchant légèrement, semble la contempler."

  Et au-devant de cette trame fort réussie, M.Honaker met en scène des personnages d'un profond réalisme, attachants et complexes comme peu d'auteurs jeunesse savent en créer. Jubella, ancienne adolescente rebelle écorchée vive devenue jeune adulte frontale et indépendante, évoquerait presque une lointaine cousine de Lizbeth Salender (héroïne de Millenium). Son tempérament direct et cartésien vient contrebalancer le parfum de fantastique de l'histoire et participe à crédibiliser l'intrigue dans son ensemble. Even, le fils caché de Denlhom, est un jeune homme posé, calme et énigmatique particulièrement bien dessiné : loin d'être le stéréotype du "grand ténébreux", il est au contraire un personnage certes séduisant et fascinant, mais avant tout artiste, sensible, avec juste ce qu'il faut de mélancolie. L'un et l'autre, que l'on pourrait croire si opposés, se complètent donc fort bien en un tandem atypique et attachant. J'ai adoré les suivre et découvrir leurs secrets et leurs douleurs, au fur et à mesure qu'ils se confient l'un à l'autre pendant leur chasse au trésor...

Pendant ma lecture, je n'ai pu m'empêcher de visualiser les acteurs Rooney Mara et Hugh Dancy dans la peau de Jubella et Even...

  Ajoutez à cela des décors de rêve pour finaliser l'atmosphère : la lande anglaise brumeuse et ses manoirs, les quai de Seine et le Paris des artistes, puis une Prague ensorcelante (La Villa Bertramka -ancienne demeure de Mozart- en tête), et vous obtiendrez un roman captivant qui dépasse de très haut le tout-venant de la littérature jeunesse actuelle. Et puis, je ne peux m'empêcher d'évoquer un passage qui m'a particulièrement touché : dans le premier tiers du livre, Jubella, perdue dans ses pensées, va se ressourcer auprès de la statue de Peter Pan à Kesington Garden, pélerinage qu'elle a l'habitude d'effectuer depuis l'enfance... aucun doute que ce livre était fait pour me plaire!

Des manoirs victoriens à la Villa Bertramka, en passant par les quai de Seine... 

En bref : Un roman jeunesse qui vise un peu plus haut dans le genre, avec un style impeccable,  un mélange des genres inattendu mais totalement réussi, et des protagonistes furieusement attachants. Ce thriller emprunt de fantastique et d'un soupçon de gothique nous ensorcelle jusqu'à la fin.

4 commentaires:

  1. Waouh, quel beau billet et quel enthousiasme (communicatif) ! Je suis vraiment contente car je possède ce livre depuis sa sortie et je l'ai justement sorti du fin fond de ma bibliothèque tout récemment. J'ai maintenant hâte de le découvrir.

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    1. Génial! j'attends que tu publie ton avis!C'est un polar doublé d'un conte moderne vraiment prenant, et très original!J'ai hâte d'avoir ton avis! =D

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  2. Je suis actuellement en train de le lire pour l'école, c'est un livre vraiment bien écrit et nous donne envie de lire vite la fin pour la savoir.
    Pendant ma lecture j'ai chercher les peintres cités je croyais que William Turner n'existait pas mais si ! L'auteur cite aussi 3 de ces œuvres à un moment, je l'ai est trouver sur Internet mais Le tableau Le Val de la morte embrassée je ne sais pas s'il existe je ne l'ai pas trouver. Je ne sais pas si c'est réellement le tableau de votre page ou pas car il est décrit dans le livre comme je le voit ici.

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    1. Bonjour chère visiteuse! Je ne savais pas que cet ouvrage était étudié dans les programmes scolaires! En quelle classe es tu? Dans le cadre de quel thématique est il lu? Cela attise ma curiosité!
      William Turner est en effet un très grand peintre qui a réellement existé, un film.a même été récemment fait sur sa vie, je le recommande pour tout ceux qui veulent en apprendre plus sur lui! Concernant le tableau du val de la morte embrassée en revanche, il n' existe pas, c' est une invention de l' auteur pour son histoire, et l' image que je présente n' est qu' un montage ;-)

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