dimanche 28 juin 2026

House of windows - John Langan.

Night Shade Books, 2009 - Editions J'ai Lu (trad. de T. Eliroff), 2025.
 
 
    « Tout le monde me demande ce qui, selon moi, est arrivé à Roger, disait Veronica Croydon, et si je ne donne pas de réponse immédiate, on s’empresse de m’en proposer une. Mais personne ne comprendrait. Enfin, personne ne me croirait. Reste un peu, et je vais te dire ce qui s’est passé. »

    La disparition de Roger Croydon, éminent universitaire spécialiste de Dickens, attise toutes les curiosités. Un mystère qui mène inexorablement à la demeure du couple, Belvedere House, et à son armée de fenêtres, baignées de lueurs étranges…
 
***
 
 
    On avait repéré il y a quelque temps déjà The Fisherman, second roman de l'auteur – mais publié en premier dans l'Hexagone – à la couverture argentée qui évoquait les superbes éditions françaises de la saga Blackwater de Michael McDowell. La ressemblance n'était certainement pas un hasard, tant les deux romanciers sont souvent comparés l'un avec l'autre, ou du moins évoqués comme se situant dans une même mouvance littéraire. C'est avec le premier roman de l'auteur – mais donc publié en deuxième en France, si vous suivez – que l'on décidait de découvrir John Langan. Il faut dire que la thématique de la maison dans le roman d'horreur (mais aussi dans la littérature en général) nous a toujours fascinés : de La maison hantée de Shirley Jackson à la maison vivante de Le blanc va aux sorcières d'Helen Oyeyemi en passant par la maison labyrinthe de La maison des feuilles de Mark Z. Danielewski, il nous est impossible de refuser une histoire ou la maison tient le rôle principal.
 
 
"— Je ne veux pas que vous vous mépreniez sur mes paroles, mais les morts sont terrifiants. Je ne parle pas de draps blancs qui flottent tout seuls. Je parle de deuils qui s'imposent à nous. Ils sont avides. Il sont toujours affamés. Ils prennent tout ce que vous avez à leur donner, et ça ne suffit pas. Ça ne suffira jamais (...). Vous ne pouvez pas rendre les morts heureux. Il est impossible de parvenir à une quelconque compréhension mystique des défunts. Cela n'arrive que dans les films et dans les mauvais livres d'ésotérisme. Pardon de vous parler de métaphore, mais j'espère être claire. Vous devez laisser les morts où ils sont et vous occuper de votre vie.
— Et si les morts refusent que vous le fassiez ?
— C'est pour ça que nous avons la thérapie.

    Mais ici, ce rôle reste difficile à cerner et cette "maison aux fenêtres" joue à cache-cache avec le lecteur : en cela, House of Windows est de ces lectures qui se méritent et qui demandent des efforts tant de concentration que de persévérance – tenons-en pour preuve les avis mitigés que l'on peut lire sur internet de part et d'autre de l'Atlantique, en parallèle d'une presse littéraire qui encense l'ouvrage. Nous avons depuis longtemps la certitude que c'est dans les livres qui ne font pas l'unanimité que l'on déniche des pépites : ceux qui font consensus nous paraissent le plus souvent prévisibles, convenus et plats, au mieux tout juste "sympathiques". Dans sa préface, l'auteur raconte la genèse du roman et les longues heures d'insomnie passées dans la buanderie de sa minuscule maison à écrire cette histoire, tout d'abord une novella dont la densité n'a eu de cesse de croître pour devenir ce très joli pavé de près de 600 pages ; un texte qui, avant les lecteurs, a laissé de nombreuses maisons d'édition perplexes. Et pour cause, comme il le dit si bien, les éditeurs de fantastique le trouvait trop littéraire, et les éditeurs littéraires, trop fantastique. Il est vrai qu'on pourrait s'imaginer avoir affaire à de la littérature de gare ou une sorte de série B (de qualité, mais une série B quand même), bref, un livre horrifique réussi mais oubliable. Il n'en est rien : il suffit de quelques pages pour comprendre qu'on tient là une véritable œuvre de littérature, bien plus complexe qu'il n'y paraît.
 
 Trailer diffusé en France pour la sortie du roman.
 
"C'était même carrément étrange – une de ces occasions où tu te sens frôler des puissances et des intentions plus grandes que les tiennes. Ce n'était pas tant que la vie imite l'art, plutôt que la vie et l'art convergent tous les deux vers une troisième chose – je ne sais pas comment l'appeler.
 
    Histoire dans l'histoire (à la façon des récits de fantômes d'antan, ce qui est évidemment loin d'être anodin), House of windows commence à travers les yeux d'un jeune universitaire qui passe un séjour entre collègues dans une maison du cap Cod. Avec eux se trouve Veronica Croydon, jeune veuve de Roger Croydon, éminent professeur spécialiste de Dickens qui avait choisi sa seconde épouse parmi ses étudiantes – une amourette que personne ne se serait imaginé prendre au sérieux si la relation, au lieu de s'arrêter à un soir, ne s'était poursuivie jusqu'au mariage. Mystérieusement disparu quelque temps plus tôt, Roger Croydon a laissé derrière lui de nombreuses questions et un voile de mystère qui refuse de se dissiper. Alors quand Véronica propose au narrateur de lui confier ce qui, selon elle, est arrivé à Roger, il est impossible pour le jeune homme, par ailleurs lui-même féru de littérature, de refuser ce qu'elle s'apprête à lui confier : une histoire. Veronica prend alors les rênes de la narration, en commençant par le début : sa rencontre avec Roger, leur mariage, les regards en coin, les jalousies, les rumeurs et, surtout, les nombreuses tensions avec Ted, fils unique de Roger, parti combattre en Irak et mort au champ d'honneur. D'après Veronica, c'est à partir de là que Roger est vraiment mort. C'est à partir de là que les événements étranges se sont succédé. C'est à partir de là que la maison qu'ils habitaient, splendide demeure historique, est devenue le théâtre d'incidents défiant l'entendement. Tandis que Roger voulait se convaincre que son fils cherchait à communiquer avec lui depuis l'au-delà, sombrant dans les théories les plus abracadabrantesques, Veronica avait décidé de méditer la question à l'inverse : et s'il s'agissait plutôt d'assouvir une vengeance ? Et si la maison, pour quelque raison occulte que ce soit, était le réceptacle parfait pour faire payer à Roger ce que seule Veronica savait ? Car peu de temps avant la mort de Ted, elle avait vu Roger renier son fils dans une confrontation à la violence inouïe. Alors Veronica enquête, questionne, investigue... d'autant qu'elle est la seule victime des attaques spectrales de la maison et l'unique témoin de ces étranges changements de paysages qui semblent s'opérer par-delà ses fenêtres...
 
 John Langan
 
"Je ne pouvais pas m'empêcher que ça devait être formidable de s'identifier à un auteur au point que son œuvre devient une sorte de foyer. Enfin, jusqu'à ce que les murs se rapprochent, que les fenêtres se couvrent de sang et que tu te retrouves dans une autre histoire que celle que tu avais prévue."
 
    Ouvrage inclassable dans lequel on se perd comme dans un labyrinthe aux multiples passages secrets et double-fonds, House of Windows est un texte particulièrement déstabilisant. Ne donnant jamais de solution trop rapidement (ni de solution tout court, d'ailleurs), le livre contraint le lecteur à poursuivre, encore et encore, sa progression erratique dans les méandres de cette maison aux surprises plus déroutantes les unes que les autres. Réduire le livre de John Langan à une histoire de maison hantée serait limiter le roman à un motif archétypal qu'il dépasse de très loin, même si c'est au profit d'un enchevêtrement historico-artistico-occulto-psychologico-littéraire aussi confusant que séduisant. Pour apprécier House of windows, il faut accepter de ne pas avoir le contrôle et, tout comme le personnage de Veronica, de suivre les multiples pistes possibles (à défaut du plausible) pour tenter de comprendre les apparitions (ou les dissociations) à l'oeuvre.
 

 "Nous essayons continuellement d'inventer un récit qui donne du sens à nos vies. A l'époque, j'avais perçu cette affirmation comme une platitude de plus, mais depuis quelques semaines, je ne cessais d'y revenir. C'est la base de la psychanalyse, non ? Au lieu d'appeler cela "guérison par la parole", on ferait mieux de parler de "guérison par la narration". Dickens tente d'accepter les traumatismes de son enfance et ses ambivalences adultes en les écrivant encore et encore. Hawthorne essaie de s'affranchir  de son héritage puritain dans la plupart de ses nouvelles. Chaque fois qu'il t'arrive quelque chose – quelque chose de grave –, tu crées une histoire pour l'appréhender, le définir, sinon le contenir. C'était exactement ce que j'avais fait – simplement, là où des gens imaginaient des histoires écrites par Anne Tyler, les miennes l'étaient par Anne Rice."
 
    On a aussi pensé (quoique dans un registre différent) à Possession, d'A. S. Byatt, où la dimension universitaire omniprésente apportait une densité toute particulière à l'intrigue. Il en est de même ici : l'univers étudiant et la recherche littéraire, plus qu'un contexte ou un environnement décoratif, occupent une place prépondérante. Dickens, dont le personnage de Roger est un fervent admirateur, semble hanter ce roman bien au-delà de l'anecdote narrative, et plus encore lorsqu'on apprend à travers les recherches des protagonistes l'importance que l'occulte avait dans sa vie (intérêt par ailleurs véridique, ainsi que vous le confirmeront quelques rapides recherches sur la toile). Pour autant, entre la vengeance d'outre-tombe et l'hallucination collective provoquée par la culpabilité paternelle, de multiples interprétations restent possibles. John Langan nous les fait toutes explorer au fil de son roman, dans une ambiance de casse-tête apocalyptique sous substance. Il n'est d'ailleurs pas certain que vous aurez une solution définitive au bout du compte, mais comme l'a dit un grand sage : les questions sont plus importantes que les réponses.
 

"J'ai passé des heures à ruminer sur le destin de Roger, à spéculer, à élaborer des scénarios que j'estimais plausibles – encore que, dans un cas comme celui-ci, peut-on vraiment parler de plausibilité ? Mauvais choix, ce mot. Ce que tu veux, c'est une fin satisfaisante, autrement dit une fiction. Dans la vraie vie, il est rare qu'on obtienne une conclusion à la hauteur du récit, pas vrai ?"
 
En bref : Œuvre qui se réclame autant de la grande littérature que de l'horrifique, House of windows, sorte d'ovni aussi séduisant que déstabilisant, est avant tout une réflexion sur le deuil et la culpabilité. L'ensemble est servi dans un écrin au style impeccable, à la psychologie tortueuse et à la complexité vertigineuse. Une prose hallucinée qui fourmille de références classiques et qui en déroutera certainement plus d'un.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire