samedi 30 septembre 2023

Un été à écrire...

 

    L'approche des festivités d'Halloween nous incite à faire preuve de ponctualité pour le traditionnel récap estival. La rentrée a sonné depuis un moment déjà et les congés (aussi ensoleillés qu'orageux) sont terminés depuis longtemps, mais nous avons une impressionnante collection de photos souvenir à partager avec vous. Et pourtant, nous avons encore plus joué les ermites que de coutume : notre grand projet d'écriture toujours en cours, c'est essentiellement au-dessus du clavier et des carnets que nous avons passé nos vacances. Les quelques escapades se sont donc organisées dans un cercle kilométrique très restreint, dans l'idée de découvrir des lieux que nous n'avions jamais été visiter malgré leur proximité. Spoiler alert : la France est belle, inutile de s'envoler de l'autre côté du monde pour voir des merveilles.

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Escapades
 

 
     Tourisme local, donc. Et autant le dire de suite : il y a du patrimoine autour du terrier ! Au programme de notre été, nous avions mis en tête de liste le château du Pailly, cette merveille renaissance devant laquelle nous étions passés à de nombreuses reprises lors de nos déplacements professionnels. Inspirée en partie de l'architecture italienne, cette imposante bâtisse surprend au milieu du petit  village où elle se trouve (on s'attendrait en effet davantage à la croiser dans la Loire que dans le Grand Est). En cours de restauration depuis plusieurs années, ce château tout droit sorti d'un conte de Perrault régale les yeux avec ses superbes jardins et ses douves dignes d'un décor de cinéma.

 

    L'intérieur se visite pour l'instant très partiellement, au regard des espaces qui restent encore à rénover. Pour autant, on peut admirer la pièce principale, à l'étage, gardée par deux solides cheminées qui nous évoquent les décors de La Belle & la Bête de Cocteau. Les hautes fenêtres cerclées de plomb donnent à l'atmosphère une touche authentique, projetant la belle lumière de l'été sur des murs et un parquet incroyablement bien conservés.




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    Non loin de là (à peine quinze minutes de route), les jardins suspendus de Cohons (labellisés jardins remarquables) offrent une promenade romantique dans un jardin à l'anglaise typique du XIXème siècle, avec ses constructions imitant vestiges antiques et habitations troglodytes. Tours, escargots de pierres, grottes, escaliers cachés et jardins de curés ont bien occupé quelques heures de promenade.





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    Autre merveille Renaissance à quelques kilomètres du Terrier : le Château du Grand Jardin de Joinville. Résidence de plaisance des ducs de Guise (oui, oui, rien que ça), cette demeure entièrement vide de mobilier (car destinée uniquement aux festivités, d'où une grande salle pour guincher comme il se doit) est en revanche entourée d'un parc impressionnant, aux buissons taupières et au labyrinthe dignes d'Alice aux Pays des Merveilles. Promenade sous une chaleur écrasante qui nous a fait apprécier les haies, tonnelles et l'arboretum.

 


 

Une main sortant du mur pour tenir un chandelier ?
Difficile de ne pas penser de nouveau à La Belle et la Bête de Cocteau...

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    Autre trésor de Joinville, fermé depuis plusieurs années mais rouvert exceptionnellement aux journées du Patrimoine : l'apothicairerie de l'ancien hôpital. Deux petites pièces, restaurées il y a quelques années dans l'esprit des lieux d'origine, avec d'authentiques pots en céramique au contenu on ne peut plus mystérieux. Parmi les mélanges et plantes thérapeutiques encore reconnus aujourd'hui, quelques décoctions peu ragoutantes, à l'image de l'huile de petit chien, dont on vous laisse vérifier la recette sur le net...

 
 


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    Enfin, THE événement de cette fin d'été : le Salon du Livre sur la Place de Nancy, LE salon de la rentrée littéraire auquel nous avons participé en tant qu'invités Presse, badges à la clef. Une édition particulièrement riche, dont nous avons déjà parlé à travers nos chroniques de La prochaine fois que tu mordras la poussière, de Panayotis Pascot et Les dragons de Jérôme Colin. La journée s'est ouverte sur un Pumpkin Spice latte, annonciateur de l'automne, et s'est terminée par un thé Fantôme de l'Opéra chez Mariage Frères.
 


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Cadeaux et acquisitions :


 
    Notre bibliothèque a accueilli quelques petits nouveaux cet été, dont un joli lot de cosy mysteries (certains ont été lus de suite sans passer par la case PAL) : beaucoup de ladies qui enquêtent avec Elaonor Swift, Phryne Fisher, Georgina de Rannoch et Olive Belgrave, mais aussi le retour d'Agatha Raisin dans le dernier opus paru en poche chez France Loisirs. Toujours dans la catégorie cosy mystery, on a craqué quelques temps plus tard pour une novélisation d'Arabesque qui nous faisait de l’œil depuis environ deux ans (disons qu'il y a prescription).
 
 
    Puis, en vrac, quelques achats au gré des envies et des trouvailles : du préraphaélisme avec Dors, petite sœur, de Joanne Harris, ainsi que son livre de recettes inspiré de son best-seller Chocolat, du merveilleux avec le tome 2 du Cycle d'Oz de L.F.Baum et Le secret de Temple College de Cathryn Constable (dont on avait adoré Sophie et la princesse des loups, il y a une dizaine d'années), et enfin, en prévision de notre Halloween, du frisson avec cette version illustrée de Dracula.
 

    Nous parlions plus haut du salon du Livre sur la Place de Nancy : outre les ouvrages de Jérôme Colin et de Panayotis Pascot, nous avons réussi à rester raisonnable, avec dans notre panier ce jour-là La maison vénéneuse, de Raphaël Zamochnikoff et le double ouvrage Dictionnaire des femmes artistes de l'excellente Pascale Debert.
 

    Du côté de l'art de vivre littéraire, nous avons craqué, en début d'été, pour l'un des goodies de la saga Blackwater proposés par les éditions Monsieur Toussaint Louverture. Le désormais célèbre éditeur a mis en vente en nombre limité cette tasse en acier émaillé estampillé du vrai faux club de pêche de Blackwater, dans un carton aussi collector que le mug, au texte hilarant (on vous laisse cliquer sur les images pour les voir en grand).



    Enfin, magnifique cadeau offert par une amie qui connait notre amour du XVIIIème siècle et notre passion pour Emilie du Châtelet : cette véritable miniature, chinée en brocante à Versailles. L'objet est splendide de préciosité, jusqu'au revers encollé de vieilles pages de livre d'époque.



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Popotes et casseroles :
 
 
     Si l'on a eu assez peu de temps à consacrer à la cuisine tout au long de l'année, nous avons eu l'occasion de nous rattraper pendant l'été. Nous avons commencé la saison avec une recette familiale que l'on souhaitait essayer depuis longtemps, à savoir le vin d'épine comme en font les grands-parents depuis des siècles. Cueillette, macération et mise en bouteilles : une vraie potion magique !

    Du côté des fourneaux, nous avons hérité de plusieurs kilos de courgettes, que nous avons eu l'occasion de cuisiner à toutes les sauces, du classique au novateur. Gratin courgettes - crabe - tomates confites, ratatouille, flan de courgette à la menthe et à la feta, et Gratin de courgette râpée et de semoule. On a fini la dernière en tourte avec du cheddar, test d'après une recette de Jamie Oliver qu'on avait dû repérer il y a dix ans au moins.



    Pour le reste, quelques classiques du Terrier, avec la célébrissime tourte au poulet inspirée de Pique-nique à Hanging Rock (dont on ne se lasse pas – et nos invités non plus), les lasagnes poireaux poulet, la salade de lentilles de la marquise de Pompadour, le gâteau renversé aux prunes du tea time de Mary Poppins, et enfin, les muffins énergétiques banane, chocolat et flocons d'avoine.



 
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Bricoles et fariboles :


    Du côté des loisirs créatifs, nous avons attaqué quelque peu tardivement le traditionnel paquet printanier thématique pour Pouchky-Ficelle, cette année consacré aux sœurs Brontë. Aussi déçue que nous par le vrai faux mais véritablement mauvais biopic Emily, nous avons proposé de lui faire oublier ce film par un colis aux couleurs de la célèbre fratrie. Au programme : du thé dans une boite vintage comme tout, des marque-pages victoriens à souhait, la première enquête des sœurs Brontë, le film de la BBC To walk invisible et le superbe ouvrage mi bio, mi essai, d'Anna F. Leibovici. Pour couronner le tout, un médaillon home made à l'effigie d'Emily, miniature d'un tableau inspiré d'une illustration par Anne Brontë.




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    Voilà pour cet été 2023 à écrire et à gambader. Malgré les chaleurs caniculaires persistantes, ne nous y trompons pas : les feuilles jaunissent et la lumière diminue. Nous troquons le soleil contre les fantômes, une compensation qu'à l'approche imminente d'octobre, on n'échangerait contre rien au monde. Prochain rendez-vous saisonnier aux fêtes d'Halloween ! On ne doute pas qu'en personnes très fréquentables que vous êtes, vous serez de la partie... ;-)

mercredi 27 septembre 2023

Les dragons - Jérôme Colin.

Allary Editions, 2023.
 
Jérôme a quinze ans. Il est en colère contre ses parents qui sentent le vieux. Contre le monde qui le rejette. Contre les monstres qui l’empêchent de dormir. Contre lui surtout. Sur décision de justice, il est interné dans un centre de soins pour adolescents. Là, il rencontre les dragons, ces enfants détruits par leur famille, l’école ou l’époque. Parmi eux, il y a Colette. Crâne rasé, bras lacérés, noir sur les yeux. Elle veut mourir. Il veut l’embrasser. L’emmener loin d’ici.
 
Les Dragons est l’histoire d’un coup de foudre entre adolescents plus normaux qu’il n’y paraît. Un cri d’amour pour ces enfants que notre société cache, mais qui disent tant de nous.
 
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     On a certainement déjà eu l'occasion de l'écrire en ces pages : s'il y a bien une chose qu'on n'aime pas, ce sont les "histoires d'éduc", terme sous lequel on catalogue films, romans et séries qui ont pris le risque de raconter les destins d'enfants placés, de personnes en situation de handicap, ou de ceux qui les accompagnent. N'y voyez aucune stigmatisation de notre part, au contraire, mais c'est que notre quotidien professionnel (dans notre autre vie, celle qu'on appelle active) étant celui du travail éducatif et social, on trouve rarement dans la fiction le juste reflet de ce à quoi on est confronté toute la journée. Tout semble toujours trop caricatural ou trop sirupeux. Trop plein de bonnes intentions. Trop lisse, trop embelli. Aussi est-il exceptionnel qu'on s'autorise une lecture relevant de cette catégorie, mais – flair ou hasard – les exceptions s'avèrent souvent heureuses.
 
"Trois pans de murs entiers occupés par de robustes étagères à six niveaux, pleines à craquer. Des livres entreposés sans classement sophistiqué. Malheur à ceux qui classent leur bibliothèque par ordre alphabétique. Léa m'a souvent demandé de ranger. Je ne l'ai jamais fait. Les bibliothèques ordonnées sont des cimetières. "Comment tu veux t'y retrouver dans ce foutoir", disait-elle. Elle n'a jamais compris que j'aimais justement m'y perdre. Promener mon regard sur les dos, saisir un roman au hasard, humer ses pages, retrouver une phrase soulignée lors de sa lecture. Chercher un livre. En trouver dix autres."
 

"Il a prescrit des médicaments pour m'aider à dormir. Il se trompait (...). Ne pas comprendre ce qu'on fout dans le monde est une blessure qui ne cicatrise pas avec deux pilules et un verre d'eau."

    Dans la catégorie "bonne pioche", ce titre que nous avions repéré au Salon du Livre Sur La Place de Nancy. Jérôme Colin, l'auteur, est un pur couteau suisse belge. Écrivain, mais aussi chroniqueur et journaliste à la RTBF, il est notamment connu pour son émission iconique Hep Taxi ! aux entretiens intimistes dans l'habitacle d'une voiture qui sillonne les rues et les routes belges tout en appelant aux confidences des personnalités invitées. Déjà auteur de deux romans publiés chez Allary en 2015 et 2018, Jérôme Colin semble depuis le début de sa carrière dans l'écriture questionner tour à tour vie de famille, parentalité et adolescence avec une profondeur qui remporte tous les suffrages. Prometteur, donc. Pour Les dragons, il s'est immergé plusieurs mois dans un centre de soins psychiatriques pour adolescents qui a donné vie à ses personnages et corps à ses thématiques.
 
"Je l'ai rencontrée un 31 décembre. J'avais vingt-cinq ans. Je regardais les gens s'amuser. Moi, je ne dansais pas. Il faut s'aimer un peu pour danser."
 

"On s'attache. C'est dans notre programme. On ne peut pas aller contre. Alors que nous savons au fond que pour vivre bien, les hommes et les bêtes, il ne faut pas trop s'en approcher (...). On ne sait jamais vraiment dans quoi on s'aventure. Chaque geste posé est un engagement dont on ignore les conséquences. Or, dans la vie, il faudrait pouvoir accepter les transactions en connaissance de cause. Être informé de la dose de chagrin que chaque décision va engendrer. Mais ça ne marche pas. Chaque heure qui passe, nous sommes contraints de fabriquer toujours un peu plus notre malheur."

    Le narrateur s'appelle lui aussi Jérôme. La petite trentaine, mis au pied du mur par sa compagne qui aimerait un enfant de lui, il nous entraîne dans un retour en arrière qui viendra expliquer son appréhension à fonder une famille. La réponse se trouve dans sa propre adolescence, dans son propre rapport aux parents. Et, surtout, dans un séjour en centre de soins alors qu'il avait quinze ans. La raison ? De trop nombreux écarts de conduite, trop de violence, trop de colère, et une thérapie qui semble ne mener nulle part. La réponse à cela, c'est le placement judiciaire en institut spécialisé. Là, au milieu des éducateurs (jamais que d'autres adultes aussi décevants qu'antipathiques) et d'autres jeunes aux corps tout autant meurtris que l'esprit, Jérôme fomente un plan pour se faire exclure, tout bonnement. Mais voilà, parmi les résidents, il y a cette fille silencieuse et scarifiée, avec laquelle il aimerait bien s'enfuir. Et plus si affinité ?
 
 "Parfois, il y a une incompatibilité entre les gens et le monde. Et on n'a rien trouvé pour réparer ça."
 

"J'aurais pu lui dire bien d'autres choses. Mais je voulais garder l'essentiel pour moi. Que j'avais l'impression de n'être personne parce que je n'étais personne. Que le monde tournait bien sans moi et que je ne voyais pas de raison d'y prendre part. Parce que je ne changerais rien à l'affaire. Parce que j'étais inutile et insignifiant. Que j'étais déjà fatigué de vivre. Mais, par chance, terrifié de mourir. Que je ne savais que faire des heures qui défilaient. Des images qui s’imposaient à moi pour m'épouvanter. Que j'avais peur de tout. Et surtout de la mort, qui me suivait. Que je trouvais normal de n'être rien. Mais insupportable d'avoir à souffrir pour exister si peu."

    Bonne pioche, nous l'avons dit plus haut. Et pour cause, Les dragons devrait être distribué, lu à voix haute, ou même imposé à ces adultes qui ne comprennent pas cette réalité alternative qu'est l'adolescence – comme à certains professionnels du métier qui ont oublié que ces jeunes années s'apparentent souvent à une traversée à la nage d'eaux tempétueuses. Et, pourquoi pas, offert à ces mêmes adolescents qui s'y reconnaitraient certainement, y trouveraient une évocation de ce qu'ils sont, une autorisation à l'être pleinement. Ne nous y trompons pas : le parti pris est, à juste titre, clairement de leur côté. Et à lire Jérôme Colin raconter leur dégout du monde des adultes, l'incohérence qui les attend une fois à la majorité, et l'absurdité de la société, on se range à l'évidence : ce sont eux qui ont raison.
 
"J'étais incapable de lui dire ce que j'avais à lui dire. Je ne savais pas faire ça, des phrases. C'est ce qui arrive quand, toute votre vie, on vous a dit de vous taire."
 

"Pourquoi certains d'entre-nous adhèrent à l'école et d'autres pas ? Pourquoi le système assimile-t-il correctement les uns pour rejeter les autres ?"

    "Ici sont les dragons". Affichée à l'entrée du service de psychiatrie, cette phrase énigmatique fait référence aux premières mappemondes et, plus précisément, au globe de Lenox, l'un des plus anciens conservés à ce jour : à l'endroit des terres et des mers inexplorées est inscrit "Ici sont les dragons". Quelques mots pour exprimer la crainte que suscite l'inconnu chez les hommes. Les dragons, ce sont ces jeunes qui effraient la société, celle-là même qui s'empresse de les barricader, de les cacher. Des dragons, des monstres dans le sens le plus étymologique du terme – "ce qui montre, ce qui révèle", car cette adolescence est le symptôme d'une société qui tourne à vide.
 
"Note pour plus tard : il faudrait traiter tous les enfants comme s'ils étaient internés en psychiatrie. Avec précaution."
 

"Autre note pour plus tard : aux enfants, ne pas dire arrête mais explique. Ne pas dire tais-toi mais raconte."

    Chez les dragons, la rencontre entre les deux protagonistes fait l'effet d'un électrochoc. "Un éclair, puis la nuit", pourrait-on dire. Car aussi soudaine soit-elle, elle n'offre aux deux adolescent que quelques heures, une nuit tout au plus. Et pourtant, ces chapitres hanteront longtemps les lecteurs. Ils leur rappelleront les adolescents qu'ils étaient, réveilleront leur clairvoyance et leur colère d'antan. Jérôme Colin les évoque avec tout le sérieux qui leur est dû, comme une plaie pas tout à fait refermée qui mérite qu'on la panse encore. Son écriture, cerise sur le gâteau, offre à cette histoire un écrin à la hauteur de son sujet comme de ses personnages, en écho à l'amour des belles lettres et aux références littéraires qui parsèment l'ouvrage.
 
"Je ne savais pas, alors, que les livres faisaient ça. Ils disent ce qui nous abat. Et une fois cette chose énoncée clairement par un autre, on voit comme une issue à ce qui s'infectait à l'intérieur et nous rendait la vie impossible."
 
En bref : Une évocation viscérale de la jeunesse meurtrie dans ce qu'elle a de plus violent et de plus beau. Jérôme Colin raconte le mal-être adolescent avec la précision du chirurgien, disséquant de sa plume leurs peurs comme leurs espoirs, et leur regard plein de clairvoyance sur le monde. Tout y est vrai et percutant.


dimanche 17 septembre 2023

La prochaine fois que tu mordras la poussière - Panayotis Pascot.

Stock, collection "La Bleue" - 2023.

    « Ce livre me fait peur. Le processus a été douloureux. Mon père nous  a annoncé qu’il n’allait pas tarder à mourir et je me suis mis à écrire.  Trois années au peigne  fin, mes relations, mes pensées paranoïaques,  mon rapport étrange à lui, crachés  sur le papier. Je me suis donné  pour but de le tuer avant qu’il ne meure.  C’est l’histoire de quelqu’un qui cherche à tuer. Soi, ou le père,  finalement ça revient au même. »
    Panayotis Pascot s’attaque d’une plume tranchante et moderne à trois  thématiques qu’il tisse pour composer un récit autobiographique  aussi acide  qu’ultralucide. La relation au père, l’acceptation de son  homosexualité et la dépression s’enchevêtrent ici dans un violent  passage à l’âge adulte. Mais la lumière en sort toujours, d’un regard,  d’une façon d’observer le quotidien avec  autant de tendresse et  d’humour que de clairvoyance.
 
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 On l'a découvert sortant tout juste de l’œuf du temps où il faisait ses premières chroniques pour Le Petit Journal puis Quotidien, aux côtés de Yann Barthès. Lisse (presque trop), insouciant (presque trop) et décontracté (presque trop), Panayotis était de ceux qu'on jalousait d'être trop drôles et de paraître trop parfaits. Puis, comme par surprise, il avait troqué sa bouille d'ado trop sage pour être honnête contre une moustache et des cheveux en bataille en même temps qu'il avait quitté la télé pour le stand up. Sur scène, on le redécouvre plus naturel et plus drôle que jamais à aborder questions existentielles et tranches de vie aussi intimes qu'universelles, mais qu'il sait raconter comme aucun autre. Panayotis, c'est ce petit cousin qu'on vénère et qu'on déteste à la fois, parce que trop bon dans tout ce qu'il fait.

"On marche un peu. Je me retourne et je vois que les deux traînées  qu'on laisse dans la neige se rapprochent de plus en plus depuis la sortie du bar. Comme des droites convergentes en mathématiques au collège. Il y aura forcément un point de rencontre mais je ne sais pas lequel de nous sera la sécante."

    Et comme si cela ne suffisait pas, PAF, Pana sort un bouquin. Avant même la publication, les journalistes annoncent l'événement à grand renfort de phrases accrocheuses pour appâter le chaland : "Panayotis dévoile tout !". C'est peu ou prou ce que disent les titres des sites et articles dès lors que vous googlez son nom. Alors, ce bouquin, un grand déballage, mais rien de plus ? Il fallait en avoir le cœur net : on fonce au salon du Livre Sur La Place à Nancy pour l'acheter. La file est hallucinante et le livre a déjà été réimprimé trois fois en deux semaines. Après plusieurs tentatives et de longs moments de solitude au milieu d'ados surexcités, le chroniqueur humoriste auteur vient s'excuser auprès des trois tondus et deux pelés qui font encore la queue, à vingt minutes de la fermeture : il doit filer prendre son train. On se contente d'une dédicace sur le livre tenu à bout de bras pendant qu'il file en direction de la gare. Snif.
 

"Six ans plus tard je comprendrais que la dépression s'immisce grâce à cette pensée. A quoi ça sert de faire mon lit, je vais le défaire ce soir ? Si on laisse cette pensée gagner on est foutu, c'est l'essence même de la vie de faire pour défaire. Après c'est pourquoi voir mes amis, je pourrais les voir plus tard, pourquoi manger je vais chier, pourquoi tomber amoureux un de ces quatre on va rompre."

    On rentre, on lit le livre pendant la nuit. On pleure, on rit, on pleure encore. On ne dort pas. Et force est de constater que c'est bon. C'est très bon. Dans La prochaine fois que tu mordras la poussière, Panayotis Pascot fait plus que "tout déballer". Si les médias n'ont retenu que les révélations sur son homosexualité, ce livre (que l'auteur présente tantôt comme un roman, tantôt comme une auto-fiction) se veut davantage une évocation du passage (compliqué) vers l'âge adulte. La relation père-fils, ambivalente de son traditionnel jeu d'attraction et de répulsion, est à la fois le point de départ et la quête du récit : astre autour duquel tous les enfants gravitent au point de s'y brûler, le pater familias annonce sa mort prochaine. Émerge la nécessité pour le fils de "tuer le père avant qu'il ne meure". C'est cette idée qui trace la ligne principale du texte, cheminement complexe s'il en est, qui permet tour à tour d'aborder la construction de soi à travers la masculinité, ses codes et ses représentations, mais aussi la dépression mélancolique que dissimulait l'insouciance de façade de l'humoriste.
 

"C'était mon seul souci de la journée ce bol de lait. Rien de bien méchant quand je l'acceptais. Je passais à autre chose. L'école, repérer mes boutons pour savoir quelle zone de mon visage je pouvais exhiber, et quelle zone je devais cacher sous ma main ou en tournant la tête de sorte à toujours les laisser dans l'angle mort des autres. Les devoirs, une poésie à lire aujourd'hui, prends une voix grave. Je naviguais en eau tiède, quel luxe, ça me manque, les soucis me manquent. Le mot c'est ça, soucis, c'était délimité. Il m'engueulait, parfois elle aussi, et c'était terminé, je passais à autre chose, un souci laissait place à un autre et ainsi de suite jusqu'au dodo. Maintenant c'est les problèmes, c'est pas pareil, ça cohabite les problèmes, ça se met en coloc, parfois ça baise ensemble, jusqu'à créer un nouveau petit problème que t'avais pas vu venir."
 
    La prochaine fois que tu mordras la poussière nous fait redécouvrir la figure qui s’effrite derrière le vernis : celle d'un jeune garçon pas très doué pour le bonheur qui, pour parvenir à dormir, est obligé de se délester en écrivant tout ce qui lui pèse sur l'estomac pendant ses nuit d'insomnie. La plume est fulgurante, habitée d'une forme d'urgence qui ne s'encombre pas de ponctuation, restituant ainsi l'empressement de coucher sur le papier avant d'oublier. A le lire, on perçoit le rythme auquel affluent ses pensées et l'arborescence qui se construit entre les événements vécus et la couleur qu'il leur donne. Panayotis Pascot se révèle à travers un style aussi rock que poétique, maniant les mots et la métaphore avec naturel et brio. Tout comme Rimbaud, Panayotis "écrit des silences, des nuit, note l'inexprimable et fixe des vertiges".


"J'avais dix-huit ans, je travaillais à la télévision, je venais de passer de l'agitation d'une maison familiale à un appartement tout triste de vingt-huit mètres carrés, ressenti quinze, sans personnalité, à Daumesnil, quartier Ehpad, rempli de vieux de droite qui attendent que la mort (qui est clairement de gauche puisqu'elle attrape tout le monde sans distinction) vienne les choper dans leur sommeil."

    Récit de contrastes et de nuances, La prochaine fois que tu mordras la poussière est parfois très cru lorsque Panayotis Pascot aborde sa sexualité, mais il ne l'est jamais gratuitement. Mieux que ça, il persiste même dans ces passages sans concession une certaine pudeur, voire de la tendresse. Il en est de même dans l'évocation, très juste, de sa dépression : sans pathos ni embellissements, il trouve le ton pour raconter la part de soi qui flanche avec une honnêteté qui rend le témoignage utile pour son prochain. Parce que les tranches de vie intimes qu'il nous raconte ont une portée universelle, ses doutes, ses angoisses et ses questions font écho en nous.
 

"La mémoire c'est la vie sans l'urgence de la vie, sans la gravité, c'est l'espace sans le temps. C'est un endroit qu'on façonne, une zone de confort, où l'on peut revivre, une deuxième fois, sans le poids des conséquences, des nuits d'angoisse. Je comprends qu'on ait envie d'y vivre. J'ai lu quelque part que la mémoire fonctionne à l'impression. C'est-à-dire que plus on repense à un souvenir, plus il s'imprime, prend de la place et plus il pousse vers les oubliettes d'autres souvenirs qu'on se rejoue moins souvent. On fixe donc où on veut la frontière entre ce qu'on oubliera et ce qui restera, il faut bien faire son choix."

En bref : Cru sans être trash, intime sans être impudique, touchant sans le pathos, émouvant sans les clichés, La prochaine fois que tu mordras la poussière est la révélation de cette rentrée littéraire 2023. Panayotis Pascot y raconte le mal de père et la difficile transition vers l'âge adulte d'une jeunesse qu'on aurait pu croire dorée, mais dont le vernis s'écaille face à la difficulté de vivre le bonheur. Jamais dans l’autoapitoiement, le jeune auteur donne à lire une plume vive, alerte et particulièrement évocatrice. Le résultat remue autant qu'il enchante et nous laisse exsangue une fois le livre refermé.



Et pour aller plus loin...