dimanche 16 avril 2017

La quiche fatale (Agatha Raisin enquête #1) - M.C.Beaton

Agatha Raisin and the quiche of death, St Martin Press, 1992 - Editions Albin Michel (trad. de E.Ménévis ), 2016.

  Sur un coup de tête, Agatha Raisin décide de quitter Londres pour goûter aux délices d’une retraite anticipée dans un paisible village des Costwolds, où elle ne tarde pas à s’ennuyer ferme. Afficher ses talents de cordon-bleu au concours de cuisine de la paroisse devrait forcément la rendre populaire. Mais à la première bouchée de sa superbe quiche, l’arbitre de la compétition s’effondre et Agatha doit révéler l’amère vérité : elle a acheté la quiche fatale chez un traiteur. Pour se disculper, une seule solution : mettre la main à la pâte et démasquer elle-même l’assassin.

  Agatha Raisin, c’est une Miss Marple d’aujourd’hui. Une quinqua qui n’a pas froid aux yeux, fume comme un pompier et boit sec. Sans scrupule, pugnace, à la fois exaspérante et attendrissante, elle vous fera mourir de rire !


« L’Agatha Raisin de M.C. Beaton est un véritable trésor national. »
The Times
 
***
 
  Le quai du polar 2017 aura été l'occasion d'acheter le premier tome de cette série, paru en France l'an dernier, mais surtout de me le faire dédicacer par l'auteure, M.C.Beaton. M.C.Beaton, c'est un petit bout de femme déjà d'un certain âge, à l'air tout innocent et qu'on imagine davantage faire des tartes qu'écrire des romans policiers. Et pourtant, si Agatha Raisin n'est arrivée dans les librairies françaises qu'en 2016, cela fait bientôt 25 ans qu'elle enchante les lecteurs britanniques
 
 M.C.Beaton.
 
  Et j'ai vite compris pourquoi! Agatha Raisin n'est pas "la Miss Marple d'aujourd'hui", elle est l'anti-Miss Marple! Imaginez un peu une intrigue criminelle tout ce qu'il y a de plus british, façon inspecteur Barnaby : un petit village anglais, les mêmes habitants depuis des siècles, l'office du dimanche, le presbytère, la kermesse du village, les œuvres de bienfaisance... Et un meurtre : la quiche du concours culinaire de la paroisse était empoisonnée! Un sentiment de déjà vu, dîtes-vous? Rien de bien nouveau sous le soleil anglais? Attendez un peu : remplacez Barnaby, Miss Marple, ou encore Jessica Fletcher, par une quinqua caractérielle, executive woman londonienne fraîchement retraitée de sa boite de RP, et bazardée au beau milieu d'autochtones récalcitrants. Ah, vous voyez, c'est tout de suite plus alléchant, non?
 

  Car tout l'intérêt du roman réside dans ce personnage si charismatique de pseudo héroïne caractérielle qui serait tombé par erreur dans un romans à la "armchair detective" : Agatha est tout le sel de l'histoire, et évoque plutôt l'exaspérante Imogène McCarthery qu'une Miss Marple ou une Miss Silver. Décidée à couler des jours heureux dans un décor de carte postale, elle ne s'attendait pas à atterrir dans ce village coupé du monde, où les habitants semblent s'interdire de lui parler d'autre chose que de la pluie ou du beau temps. Bien déterminée à s'intégrer coûte que coûte, Agatha, du haut de ses talons aiguilles, applique ses techniques professionnelles de communication à son nouveau quotidien pour faire son trou. Elle s'inscrit au concours de quiche de la paroisse (quitte à soudoyer quelques personnes bien placées au passage) et se présente avec une tarte achetée au meilleur traiteur du Londres culinaire pour s'assurer le premier prix. Mais quelle n'est pas sa surprise quand sa tarte empoisonne le président du jury! Même si elle est rapidement mise hors de cause au profit de la thèse de l'accident, Agatha décide de fouiner dans la vie privée de ses voisins pour découvrir à qui profite le crime.

 La région pittoresque des Costwolds, où Agatha prend sa retraite anticipée.

  M.C.Beaton s'amuse à détourner les codes du cosy mystery en confrontant ce monde si protégé et iconique de la campagne anglaise encroûtée dans ses petites traditions à un personnage tout droit débarqué du monde moderne, et qui dénote totalement. Les clichés propres au roman policier britanniques sont dès lors relevés d'un humour décalé qui dépoussière le genre. On rit beaucoup et on en redemande! Heureusement, l'éditeur français publie plusieurs romans par an pour rattraper ses 25 ans de retard, et France 3 diffusera bientôt la série télévisée adaptée des livre de M.C.Beaton et diffusée sur Sky depuis 2014. Autant dire qu'on a hâte, car le trailer fait vraiment envie...



En bref : Exit l'inspecteur Barnaby, Agatha Raisin, armée de son caractère et de ses (nombreux) défauts, débarque au village! Un pastiche délirant de cosy mystery mené par une héroïne moderne drôle (souvent malgré elle), caractérielle, et sacrément têtue!
 

dimanche 9 avril 2017

A windy winter tale.



  Enfin, ENFIN, l'Hiver se termine. Non mais parce que, comme je le disais début janvier, l'hiver, à part pour les pulls en cachemire, Noël, et le challenge Christmas Time de Mya Rosa, ce n'est vraiment pas ma saison préférée (nb : on se rappellera que je souffre d'un syndrome de Reynaud particulièrement tenace, aussi l'arrivée de températures tièdes est-elle pour moi un grand réconfort!). De plus, ma verte vallée s'est trouvée plusieurs semaines d'affilée battue par des vents à déraciner une ferme du Kansas, et donc le conte d'hiver qu'on imaginait au Terrier est devenu d'autant moins agréable (Ben oui, quoi, vous passez des heures à dompter votre tignasse récalcitrante pour lui donner une allure convenable et le temps d'aller au travail à pied, vous arrivez avec une tête à faire peur!).




  Bref, trêve de digression capillaire : malgré ce problème de scalp réfractaire, il fallait bien mettre en place une résistance active à l'hiver et noyer la dépression saisonnière dans quelque distrayante activité. La déprime hivernale s'étant avérée très ancrée cette année, j'ai mis les bouchées doubles...

Tours et détours:


  Tout d'abord, j'ai fugué plusieurs fois, notamment pour Paris, où une amie très chère a eu la gentillesse de m'accueillir. Après les vitrines des grands magasins, nous sommes allés voir une comédie musicale de Peter Pan dont j'avais parlé ici, avant qu'elle ne m'emmène en nocturne me débaucher dans la boutique de la Comédie Française (où nous sommes tombés nez à nez avec ... Jacques Webber ) et nous promener autour de la pyramide du Louvres, qui n'attendait plus que Belphégor. Entre deux rues, nous nous sommes également offert de réconfortantes tartes (pecan pie et pumpkin pie) au salon de thé de la librairie Shakespeare & co (décidément, encore lui! ^^).


(à gauche : édition originale de Peter Pan et Pop-up de Songe d'une nuit d'été, vendus à prix d'or chez Shakespeare and co ;
à droite : latte, capuccino, pecan pie et pumpkin pie... vendus à prix d'or, aussi chez Shakespeare and co ^_^' )


  Puis, de nouveau une escapade à la capitale quelques semaines plus tard, et une chasse au ptérodactyle sur les traces d'Adèle Blanc-Sec, au Muséum d'Histoire Naturelle du Jardin des Plantes.





Popotes et casseroles:


   Mais parce qu'on ne peut passer sa vie dehors, il fallait bien un jour ou l'autre regagner le terrier, et trouver à s'y occuper autant que faire se peut. Les marmites avaient été bien employées à l'occasion des fêtes, mais puisqu'il faut manger tous les jours, j'ai trouvé occupation dans mes casseroles. La saison fut inaugurée avec un premier essais de pain au maïs dit "d'épouvantail", une recette façon soda bread extraite de mon livre La cuisine des sorcières. Des sorcières, oui, et il n'y a certainement qu'elles qui en voudront, car si le résultat était très beau à l’œil, il faut encore se rappeler que les soda breads sont bon à manger sortant du four mais plus du tout consommables au bout de quelques heures. Âpre et sec, vraiment pas une réussite, mais il fallait bien essayer une fois pour le savoir. J'ai donc retenté une recette de pain de maïs classique mais là encore, pas un délice : la pâte n'a quasiment pas levé, et s'il était cette fois mangeable, il était loin d'avoir le petit goût sucré que j'attendais. Bref, exit la farine de maïs, du coup, je suis retourné à du plus simple et j'ai testé mon premier pavé aux céréales, TRÈS généreusement couvert de graines. L'essayer, c'est l'adopter : c'est devenu le pain classique de la semaine.


  Côté tentatives culinaires, il y a eu une mousse aux oréos et des entremets au Van Houtten (photo prise in extremis avant que les jolis flans ne s'effondrent... on les vois déjà se tasser tout doucement ^^').
Quiches individuelles brocolis-bacon.
 Mais surtout, côté salé, j'ai expérimenté mon premier Chili sin Carne (en fait un chili végétarien à base de hachis végétal au soja et aux épices - très sympathique!), ainsi que deux recettes de quiches : la première, brocolis-bacon, plagiée sur celle de mon boulanger (les siennes sont bonnes mais j'étais persuadé que je pouvais faire aussi bien, voire mieux, moi-même et donc à moindre coût) puis une recette extraite d'un livre consacré aux potirons, écrit par Cléa ( blogueuse et auteure culinaire spécialisée dans le bio et le végétarien), une tarte potiron, chèvre frais et pesto, absolument divine!



Bricoles et fariboles :


  Côté activités manuelles, pas grand chose cette saison, si ce n'est le colis hivernal pour Pouchky-Ficelle, cette année sur le thème de Miss Fisher et des Années Folles. Une boite à chapeau toute simple s'est vue dorée à la bombe puis rhabillée de papier à motifs art-déco, puis remplie d'un charmant bazar évoquant la flapper détective. Boa en plumes et tour de tête en velours, jeux de cartes d'énigmes vintage, serviettes rétro, vide poche très mode, lecture de circonstance, et, bien sûr, de quoi grignoter.



  Pour mon terrier, j'ai aussi trouver à utiliser une grande image d'inspiration rétro imprimée sur du papier de soie, que je me suis amusé à réadapter sur une toile pour en faire un sympathique tableau. Le tout a très vite trouvé sa place au-dessus de mon vieux phonographe. Un bricolage tout simple pour un résultat très élégant, et dix fois moins cher que le même article qu'aurait pu proposer une boutique de décoration...


Nouvelles acquisitions:

  Du côté des petits nouveaux qui ont rejoint la bibliothèque, j'ai fait pas mal dans la BD. Tout d'abord, la récente série de la CW Riverdale, inspirée des vieux comics Archie (et par extension d'une des séries animées préférées de mon enfance Archie Mystère et Cie,) m'a donné envie de découvrir les BD d'origine, encore inédite en France. Après le numéro spécial Road to Riverdale, sorte de compilation présentant les différentes séries existantes, je me suis offert les volumes 1 et 2 de Archie. Toujours dans les bulles, une édition papier exclusive de huit épisodes BD adaptés de Chapeau Melon et Bottes de Cuir autrefois publié dans un magasine anglais a enfin été mise en vente par les éditions Canal, et il m'était bien évidemment impossible de ne pas commander un exemplaire! Côté littérature, deux gros romans dans une veine similaire, à savoir le dernier Kate Morton (j'avais gardé un excellent souvenir des Heures lointaines et souhaitais depuis longtemps lire d'autres ouvrages de sa bibliographie), ainsi que le dernier K.Webb, la vérité sur Alice, qui évoque par certains aspects de son synopsis un cousin de Rebecca.


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  Voilà donc encore une saison qui s'achève, et un nouveau trimestre qui commence, ici sous des pics de chaleur plutôt estivaux, d'ailleurs. Le terrier est une vraie glacière, mais dès qu'on met le nez dehors, c'est le hammam (oui, je sais, je me plaignais en début d'article de l'hiver trop froid, je ne suis jamais content! ;) ). En attendant l'article printanier 2017 dans quelques mois, on se retrouvera entre-temps pour d'autres blablas saisonniers à l'occasion de mon très proche non-anniversaire, le... 26ème (arglh >;< c'est pas beau de vieillir).



See you soon! :D

jeudi 6 avril 2017

La pluie, avant qu'elle tombe - Jonathan Coe

The rain before it falls, Viking Books, 2007 - Editions Gallimard (trad. de S.Chauvin et J.O.Chauvin), 2009 - Editions Folio, 2010.

  Rosamond vient de mourir, mais sa voix résonne encore, dans une confession enregistrée, adressée à la mystérieuse Imogen. S'appuyant sur vingt photos soigneusement choisies, elle laisse libre cours à ses souvenirs et raconte, des années quarante à aujourd'hui, l'histoire de trois générations de femmes, liées par le désir, l'enfance perdue et quelques lieux magiques. Et de son récit douloureux et intense naît une question, lancinante : y a-t-il une logique qui préside à ces existences? 

  Tout Jonathan Coe est là : la virtuosité de la construction, le don d'inscrire l'intime dans l'Histoire, l'obsession des coïncidences et des échos qui font osciller nos vies entre hasard et destin. Et s'il délaisse cette fois le masque de la comédie, il nous offre du même coup son roman le plus grave, le plus poignant, le plus abouti. 

*** 

  Décidément, je ne cesse de revenir à ces éléments : des familles, des descendances, des transmissions invisibles, des secrets. Bien sûr, j'ai toujours admis rechercher ces éléments d'une lecture à l'autre, surtout après avoir terminé un ouvrage qui m'invite à poursuivre dans la même atmosphère. Et même si c'est effectivement dans cette optique que j'ai enchaîné sur ce roman de J. Coe dans la foulée de Double secret, c'était sans imaginer que j'en sortirai à ce point secoué.


"Il n'y avait pas de désordre, il n'y avait pas de hasard. Il y avait une cohérence à déchiffrer."

  Lorsque Rosamond décède, sa nièce Gill est mandatée par le testament de la défunte pour assurer la transmission de ses biens. Et d'une histoire. Cette histoire, elle est racontée par Rosamond elle-même, enregistrée sur plusieurs cassettes audio dans la journée qui précéda sa mort. Les bandes, accompagnées d'une série de vingt photographies, doivent être remises à une certaine Imogen ; et le testament est claire : si jamais Gill ne retrouvait jamais la jeune femme en question, alors elle pourra les écouter. Mais Imogen semble avoir disparu de la surface de la terre, et il n'en reste à Gill qu'un vague et lointain souvenir, celui d'une fillette aveugle rencontrée au cinquantième anniversaire de Rosamond, il y a de cela vingt ans... Alors un soir, Gill glisse la première cassette dans un poste et écoute le récit de sa tante, l'histoire de trois générations de femmes : sa cousine Beatrix, sa fille Théa, et sa petite fille Imogen, une histoire étroitement liée à la sienne, et marquée d'un enchaînement de correspondances dramatiques.


“Eh bien moi, j’aime la pluie avant qu’elle tombe. Bien sur que ça n’existe pas. C’est bien pour ça que c’est ma préférée. Une chose n’a pas besoin d’exister pour rendre les gens heureux.” 


  Je ne savais pas du tout à quoi m'attendre, n'ayant jamais rien lu d'autre de cet auteur pourtant bien connu de la littérature britannique, et dont la bibliographie témoigne d'un certain éclectisme. Ce roman se distingue semble-t-il de ses autres écrits en s'attardant de façon très psychique et intime sur l'histoire féminine d'une famille, et sur l'idée d'une transmission  transgénérationnelle. Rien d'effrayant derrière cette idée, si ce n'est les étranges correspondances, les répétitions sybillines d'une génération à l'autre, et le sentiment d'une même boucle, d'une même trame qui se revit jusqu'à ce qu'une issue enfin se profile.

" Une photo, finalement, c'est bien peu de chose. Elle ne peut capturer qu'un seul moment, sur des millions, de la vie d'une personne, ou de la vie d'une maison. Quant aux photos que j'ai sous les yeux, elles n'ont de valeur que dans la mesure où elles corroborent ma mémoire défaillante. Elles sont la preuve que les choses que je me rappelle se sont vraiment produites, qu'elles ne sont pas des souvenirs fantômes ou des chimères, des fantasmes. Mais qu'en est-il des souvenirs pour lesquels il n'y a pas de photos, pas de corroboration, pas de preuve ?"

  La réussite de cet ouvrage est de ne pas imposer cette idée comme une théorie mais de la laisser se dessiner d'elle même, en filigrane de ces trois destins qui se succèdent, sujet à raconter tant de choses et d'événements qui font de ce roman un récit riche et passionnant. L'enfance dans l'Angleterre du Blitz, la vie dans la campagne britannique, le statut de la femme et de la mère à travers un demi-siècle d'évolution sociale, l'homosexualité féminine... Autant d'éléments qui, brodés autours d'un unique fil rouge, viennent lui apporter intensité et densité.


 "On dit que dans les moments d'émotion intense une fraction de seconde équivaut à une éternité..."

  Les dernière lignes nous laissent dans un flou étrange : on ne sait si, enfin, le cycle des générations trouve la paix, ou si notre seule consolation en tant que lecteur (ainsi que celle de Gill elle-même) est d'approcher un incroyable savoir devant les coïncidences qui semblent marquer la même branche d'un arbre généalogique. On referme le livre en suspens, troublé et ému par tant d'étrangeté et d'une logique presque invisible entremêlées, à moins que la révélation et la résolution de l'histoire ne résident justement dans cette prise de conscience d'un héritage invisible...


" Il n’y a rien à dire, je crois, d’un bonheur qui ne comporte aucun défaut, aucune ombre, aucune tache — si ce n’est la certitude qu’il aura une fin."

En bref : Un récit intime et bouleversant qui dresse des portraits de femmes fascinantes, et questionne avec une finesse tortueuse la prédestination familiale. On pourrait presque penser rester sur notre faim, mais c'est que J.Coe ne prétend pas apporter de réelle réponse à ce mystère de l'existence et laisse le lecteur apprécier cette idée, en prendre toute la mesure ; caresser avec subtilité cette possibilité qu'un lien invisible mais ténu relie les membres d'une famille au-delà des générations...



mardi 4 avril 2017

Double secret - Willa Marsh

The Summer House (sous le nom de Marcia Willett), Corgi Books, 2010 - Editions Autrement (trad. d'A.Weill), 2015 - Editions J'ai Lu, 2016.


  «Matt ouvrit l'enveloppe avec curiosité. Elle était vide, mis à part une photographie. Il la prit et se trouva face à face avec son propre visage.» Matt, jeune écrivain londonien, est en pleine crise existentielle. Depuis le succès inattendu de son premier roman, il est devenu incapable d'écrire la moindre ligne. La jolie Annabel lui reproche de ne pas s'investir davantage dans leur relation. La découverte d'étranges photos dans un coffret ayant appartenu à sa mère libère les fantômes du passé. Qui est l'auteur de ces clichés ? Pourquoi sa sœur n'apparaît-elle jamais à ses côtés ? Désorienté, Matt retourne à Exmoor, sur les lieux de son enfance. Chassés-croisés amoureux, secrets de famille et scones à volonté : un roman délicieusement british !

***

  Après le très bon Meurtres au manoir et sa couverture délicieusement dérangeante il y a quelques années, c'est de nouveau le visuel de ce dernier roman de la même Willa Marsh qui m'a poussé à l'achat.

"- Tu crois aux fantômes?
- Je crois que, partout où il y a eu des émotions fortes, des échos demeurent."

  Matt, trentenaire rêveur, est devenu en moins d'un an l'auteur le plus connu de la littérature fantastique grâce à un premier roman best-seller inspiré de ses peurs enfantines. Mais alors que sa mère, qui avait depuis longtemps sombré dans la démence, décède, l'angoisse qui l'habitait petit resurgit. Un sentiment qui se fait plus fort lorsqu'il ouvre le coffret légué par la défunte, contenant toute une série de photographies de lui qu'il ne connait pas, et qui provoque chez lui étrangeté et perplexité. Afin de prendre la distance nécessaire sur cette situation qui lui échappe, il rejoint sa famille de cœur, ceux qui les ont élevés lui et sa sœur Imogen : Milo et Lottie. Le vieil homme et sa belle-sœur qui résident ensemble depuis de nombreuses années avaient accueilli sous leur toit les deux enfants à la mort de leur père. Lottie, ce substitut de grand-mère bienveillante, cette femme aimante dont le regard semble toujours porter plus loin que le commun des mortels... comme un don de double vue? 
  Alors que Matt les rejoint dans la campagne anglaise, retrouvant en même temps tout le petit monde qui gravite autour d'eux, il sent qu'un voile s'apprête à se lever sur plusieurs secrets de famille qui sommeillent depuis trop longtemps.


"Sa réputation avait grandi autour d'elle, un peu comme les broussailles autour de la Belle au bois dormant ; elle fascinait les autres, mais les tenait également à distance."

  Quel plaisir de retrouver le style si caractéristique de Willa Marsh, tout en illustrant un univers différent de ses précédents romans. Exit le mélange de soap-opera pastiché et de thriller familial gothique de Meurtres au manoir ; ici, on a quelque chose de beaucoup moins carnavalesque et malsain, et en même temps tout aussi fin et réussi. Sa plume s'avère aussi aiguisée pour l'écriture caustique que pour la mélancolie, qu'elle véhicule avec subtilité pour conter cette histoire de famille atypique.

"C'est pour ça que nous écrivons. Nous créons à partir de notre vide, c'est ce manque d'une chose essentielle qui nous pousse à inventer des mondes parallèles."


"On a peur du silence, n'est-ce pas? On allume la télé, on prend un livre, on passe un coup de fil. Tout plutôt que rester dans le silence. On cherche toujours à échapper à l'endroit où on est, à l'ici et maintenant. On pense que la vie va commencer demain, ou quelque part ailleurs. Mais parfois attendre patiemment, en silence, laisse entrevoir les choses."

  Une histoire qui pourrait être très classique, tant elle déborde des aspects du réel. Et pourtant, parallèlement, Willa Marsh égraine çà et là ces petits éléments qui lui sont propres : un personnage de vieille lady grinçante, l'omniprésence d'une nature luxuriante et poétique, des maisons chargées d'Histoire(s) et, surtout, l'évocation de la frontière entre le visible et l'invisible, mais toujours à peine devinée - voire juste caressée - pour ne pas briser la solidité profonde de sa trame. 
  L'autre intérêt de Double secret est de se pencher sur un sujet que j'aime tout particulièrement, à savoir celui de la psychogénéalogie : l'idée que certains non-dits se transmettent insidieusement d'une génération à l'autre et que les situations se répètent parfois sur plusieurs descendances. Mais elle est surtout évoquée , et il est presque dommage que Willa Marsh ne creuse pas cette voie plus avant.

"J'ai toujours eu la sensation d'avoir une case en moins qui m'empêche de communiquer avec le reste des humains. C'est extrêmement gênant et on se sent très seul. Il me semble que tout le monde parle une langue que je ne peux pas tout à fait comprendre et observe une série de règles que personne ne m'a jamais expliquées. Je tâtonne, en tâchant de les saisir au fur et à mesure, mais je n'ai jamais très bien réussi."

   Les lecteurs rodés aux intrigues familiales parviendront probablement à deviner le secret de famille au centre de l'histoire avant la révélation finale. Mais ce n'est pas là un point faible du récit qui, au contraire, sème les indices tout exprès à l'attention des lecteurs. La conclusion reste par ailleurs bien pensée, même si elle nous est amenée au terme d'une narration au rythme parfois inégal. Fort heureusement, c'est un élément que notre attention oublie vite, tant on est captivé par la superbe galerie de protagonistes tous impeccablement brossés et captivants.

"L'espoir est-il pareil que l'optimisme? Les optimistes ont des attentes concrètes, non? Que le temps se dégage, que la situation politique s'améliore... L'espoir, lui, tient de la foi - cette "démonstration des choses qu'on ne voit pas " ."


"- Nous sommes tous plus ou moins perturbés d'une manière ou d'une autre, annonça-t-elle. Certains arrivent plus facilement à surmonter leur handicap - et beaucoup les nient.
- C'est une mauvaise chose?
- Pas tant qu'ils ne méprisent pas ceux qui les acceptent..."


En bref : Un roman de Willa Marsh qui aborde avec émotion et pudeur le secret de famille et son poids transgénérationnel. L'auteure parvient à glisser avec finesse un soupçon de suprasensible qui ne gâche pas mais, au contraire, renforce le réalisme émotionnel du récit, porté par des personnages fascinants et certainement le point fort du roman.


Et pour aller plus loin