mardi 13 janvier 2026

En quête d'un grand peut-être, tome 2 - Tom et Nathan Levêque.

Éditions du grand peut-être, 2025. 
 
    Les ados lisent-iels encore de la littérature ado ? Passent-iels plus de temps sur TikTok ? Doit-on censurer la Dark Romance ? Et le manga ? C'est quoi un roman ado, au fait ? L'Éducation nationale promeut-elle assez la lecture, et celle pour la jeunesse ? Ce sont autant de questions auxquelles Tom et Nathan Lévêque essaient de répondre dans ce nouveau livre, cinq ans après En quête d'un grand peut-être : Guide de littérature ado (vendu à 10 000 exemplaires).
    À nouveau, les deux auteurs spécialistes de la littérature ado vous proposent de partir, carte et lampe torche à la main, à l'exploration de ce paysage littéraire : dates et chiffres clés, incontournables, portraits, analyses de ses grands genres et de ses grandes thématiques, pressions politiques et questions sociétales qui la traversent...
    Ce livre de référence vous donnera les outils pour arpenter une littérature au moins aussi riche à défricher que les autres !
 
Un nouveau livre de référence pour les passionné·es de littérature ado !
 
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    L'an dernier, on avait lu (avec un retard non négligeable – et sans avoir pris le temps de le chroniquer) le premier tome d'En quête d'un grand peut-être écrit par les jumeaux Tom et Nathan Levêque. Un guide fouillé de la littérature ado dont l'intérêt était de ne pas s'arrêter à la simple liste, au seul annuaire thématique, mais bel et bien de s'interroger sur ce qui fait la spécificité de cette catégorie de lectures. Noyée quelque part entre la littérature de jeunesse et la littérature young adult sans y avoir pourtant la place définie qu'elle mérite, assimilée à un genre ou à un registre faute d'avoir une vraie reconnaissance, la littérature ado s'y définissait finalement par son intensité, proportionnelle aux grandes étapes qui caractérisent cette tranche d'âge.
 

    Revenir cinq ans plus tard avec une suite, est-ce légitime ? Très certainement : parce que le public qu'elle vise n'a de cesse d'évoluer, et cela de plus en plus vite, la littérature ado a été contrainte, en l'espace d'une demi-décennie, de s'adapter à un lectorat en pleine transformation. La métamorphose est constante pour continuer de séduire les jeunes et autant dire qu'en cinq ans, il s'en est passé, des choses. Les deux auteurs, connus depuis leur adolescence pour leurs blogs littéraires respectifs, proposent d'explorer ces mutations et, surtout, de les interroger.
 
    C'est peut-être dans cette interrogation constante qu'on a trouvé ce second tome plus intéressant encore que le premier – et ce même si l'on n'est pas toujours d'accord avec eux (on y reviendra). Peut-être parce que les sujets qu'ils viennent questionner, loin d'être lisses ou faciles, dans une société en perpétuel mouvement, viennent polariser bien plus qu'ils ne font consensus. Mais n'est-ce pas le cas de tous les sujets d'importances, de tous les sujets sérieux ? Or, derrière cette étiquette faussement candide ou accessoire dont elle a trop souvent héritée, rappelons-le : la littérature ado, c'est du sérieux.
 

    Le premier opus dressait un portrait pluriel de la littérature ado : ses grands thèmes, son actualité et ses codes, le tout ponctué de portraits, de témoignages et de nouvelles inédites signées de plumes devenues iconiques (ou en passe de l'être) en la matière. Ce nouveau titre conserve un plan similaire, si ce n'est que ses articles et différentes contributions élargissent ici le propos à des questions plus épineuses quant à ce qu'est en train de devenir la littérature ado et, à savoir, si elle n'est pas dans une certaine mesure en train de disparaître. Ou de se fondre dans les autres, peut-être : on en tient pour preuve ses codes esthétiques, que la littérature New Adult, voire la littérature adulte, se réapproprie sans qu'une tranche d'âge particulière semble visée. Les lecteurs de demain seront-ils d'éternels adulescents ?
  
 
    Parmi les sujets brûlants qu'on apprécie de voir traiter sous ce jour dépassionné qui caractérise la recherche (celle avec un grand R) : celui de la dark romance et de l'attrait qu'elle provoque chez les adolescents. Un chapitre qui conduit à questionner l'existence d'une offre alternative et sécure pour les plus jeunes et la légitimité de collections traitant ouvertement de sexualité. Un thème en amenant souvent un autre, celui-là conduit ce guide à aborder l'autocensure des auteurs, quand ce n'est pas un cas de censure tout court qui a récemment secoué le monde de la littérature de jeunesse (mais silencieusement, parce que la littérature de jeunesse, ce n'est pas vraiment de la littérature, pas vrai ?). Tom et Nathan Levêque montrent ainsi tous les enjeux de cette littérature ado, son éthique et, on aurait envie de le dire ainsi : ses objectifs. Car il n'y a probablement pas plus engagée que la littérature ado. Peut-être est-ce d'ailleurs pour cette même raison que son avenir serait en danger...
 

    Ne s'arrêtant jamais aux réponses faciles ou aux évidences, les jumeaux Levêque n'hésitent pas à gratter là où ça fait mal, quitte à questionner la déontologie de certaines pratiques commerciales qui, si elles sont nécessaires au marché du livre, n'en sont pas moins discutables. Il en est ainsi des questionnements sur la représentation/représentativité (la distinction entre les deux est très pertinemment amenée) parfois utilisée comme argument de vente ou au coût écologique de pseudo ouvrages collectors aux dos reliés et aux tranches jaspées. Pour les sujets les plus techniques, les auteurs ne s'improvisent pas spécialistes et cèdent la place aux pointures de la littérature ados, des plus connues (Sophie Van der Linden, Clémentine Beauvais...) aux figures émergentes (Céline Retrouvey et Julie Donizel), sans oublier les représentants des "métiers de l'ombre" qui ont ici enfin voix au chapitre (sensitive readers, traductrices, correctrices, etc.). Cette diversité est par ailleurs un très bel hommage à la pluralité des métiers qui font la littérature en général et les livres pour la jeunesse en particulier.
 
    On reste cependant un peu plus sceptique quant à certaines analyses. Ce n'est pas une critique de notre part, seulement un constat. A notre sens, celui-là tient à un double biais (il y en a toujours, quoi qu'on en dise) : le biais d'une certaine catégorie de lecteurs dont font partie les auteurs, et notre propre biais de prescripteur du livre dans un environnement professionnel très spécifique au croisement du handicap et d'une réalité socio-économique complexe. Si on a à ce titre été touché de voir présentées des maisons d'édition proposant des textes adaptés ainsi que le cas des lecteurs en difficulté évoqués à plusieurs reprises dans l'ouvrage, ces derniers nous ont semblé manquer dans les équations et conclusions de certains chapitres. 
 

    Certains sujets épineux parmi ceux mentionnés plus haut ont parfois ouvert à des conclusions à notre sens trop relativistes : si l'analyse des effets de la dark romance est incontestablement bien menée et pertinente à plus d'un titre, explicitant notamment que les jeunes lectrices et lecteurs sont en capacité de lire ces textes avec une certaine distance et évoquant l'importance du discours des adultes pour accompagner les représentations, cela demande donc à ce que lesdits adultes soient effectivement de la partie pour apporter un contexte, un cadre, des valeurs, etc. Ce n'est malheureusement pas le cas d'une foule de jeunes qui deviennent dès lors des personnes vulnérables. Le cas des lecteurs en difficulté, évoqués plusieurs fois, ne donne lieu à aucune représentation concrète : on aurait aimé, en vis-à-vis des deux très bons lecteurs interviewés dans l'ouvrage, que soient aussi interrogés des jeunes qui entretiennent un rapport complexe avec la lecture (il faut dire, nous concernant, que ce sont ceux qu'on fréquente le plus). Enfin, on a trouvé un peu expéditive l'évocation de Michel Desmurget en début d'ouvrage, où son expression de "crétin digital" semble pointée du doigt comme un jugement de valeur facile, alors que son livre Faites-les lire ! reste un plaidoyer très bien documenté sur les multiples effets de la lecture.
 
    Il s'agit-là, en vrai, de quelques détails, ceux-là alimentés par ce double biais qu'on évoquait à l'instant et à une vision nécessairement nourrie de notre propre subjectivité. La littérature étant, comme tout sujet de société, un sujet de débats, cela ne nous empêchera pas de recommander sincèrement cet ouvrage quoi qu'il en soit d'une grande qualité et fruit d'un travail objectivement titanesque, d'un indéniable sérieux.
 


En bref : Les philosophes, les romanciers et les essayistes l'ont démontré plus d'une fois : l'art est par définition inutile, et pourtant il est nécessaire. La littérature, comme toute forme d'art, est donc concernée. Tom et Nathan Levêque montrent ici une fois encore à quel point la littérature ado, malgré ses contours flous en perpétuel mouvement, est plus que jamais une nécessité. Et à quel point il est nécessaire de toujours la questionner. On espère vivement un troisième tome dans quelques années, que ce vivier continue de donner matière à réfléchir et à réinventer la littérature ado.
 
 
Un grand merci à Babelio pour cette lecture

mercredi 31 décembre 2025

Christmas somewhere over the rainbow : voeux d'entre-deux fêtes au pays d'Oz.



    On vous avait promis des fêtes à Oz, vous aurez des fêtes à Oz ! On ne vous offrira probablement pas la Cité d’Émeraude, mais on quittera le Kansas à coup sûr. Quelque part de l'autre côté de l'arc-en-ciel, peut-être ? Somewhere over the rainbow ? Oui, cela conviendra certainement. Il ne vous en coûtera qu'un cyclone. Ou une petite tornade. Un ouragan fera aussi bien l'affaire. Comment ça, vous n'avez pas ça sous la main ? Bon, empressez-vous de rejoindre Dorothy sur l'exploitation d'oncle Henry et de Tante Em, car il semblerait qu'une tempête s'annonce à l'horizon...
 
"Le vent du nord leur arrivait avec une sourde plainte ; ils pouvaient voir les hautes herbes se coucher à l'approche de la tempête. Un sifflement strident dans l'air leur fit tourner la tête vers le sud ; ils virent alors des vagues de vent accourir dans l'herbe de ce côté aussi."
 
 
 
 
    Alors que les tuteurs de la fillette s'empressent de rejoindre la cave où ils seront à l'abri des intempéries, Dorothy, partie chercher son chien Toto, n'a plus d'autre choix que de s'abriter dans la petite fermette familiale lorsque le cyclone s'approche. En moins de temps qu'il n'en faut pour dire ouf, voilà que la maison de bois se soulève du sol...
 
"La maison tournoya deux ou trois fois sur elle-même et s'éleva lentement dans les airs. Dorothy se crut transportée en ballon. Le vent du nord et le vent du sud se rencontrèrent à l'endroit où se trouvait la maison et en firent le centre exact du cyclone. Au cœur même d'un cyclone, l'air est calme d'habitude, mais la forte pression des vents, de part et d'autre de la maison, la poussait si haut, si haut qu'elle se retrouva à la pointe du cyclone ; elle y resta perchée et fut emportée comme une plume à des lieues et des lieues de là."
 
    Ce n'est cependant pas le tout de s'envoler, il faut aussi se poser. Pour ce qui est de l’atterrissage, on vous recommande de vous accrocher car il ne sera pas tendre. Par chance, Dorothy s'est assoupie dans son lit, mais vous, rien n'amortira votre chute...
 
 
 
 
 
"Dorothy fut réveillée par un choc si brusque et si violent que, si elle n'avait été allongée sur son lit moelleux, elle aurait pu se faire mal. La soudaineté de la secousse lui coupa le souffle."
 
    C'est bon ? Tout va bien ? Vous êtes en un seul morceau ?... Parfait ! Voilà qui n'était donc pas si terrible, au final. Mais vite, vite, précipitez-vous dehors avec notre jeune amie : un tout nouveau décor vous attend, un monde, disons, plus... coloré – oui, c'est cela, coloré. Après tout, ne sommes-nous pas au-delà de l'arc-en-ciel ?
 
 
 
 
"Le cyclone avait déposé la maison tout doucement – pour un cyclone – au beau milieu d'un pays d'une beauté prodigieuse. De ravissants parterres de gazon verdoyaient sous des arbres majestueux, lourds de fruits savoureux. Des fleurs superbes formaient des massifs de tous côtés et des oiseaux au plumage rare et étincelant chantaient et voletaient dans les arbres et les buissons. Un peu plus loin bondissait un ruisseau dont les eaux scintillaient entre ses rives moussues."

    Jamais vous n'avez vu pareil décor, n'est-ce pas ? Et encore moins en cette saison, même sans venir du Kansas ! Car, une chose est sûre : "On est bien loin du Kansas". Comme pour le confirmer, voilà que d'étranges petits personnages s'approchent de vous. Coiffées de chapeaux pointus et de vêtements bleus constellés d'étoiles scintillantes, ils se parlent à l'oreille ou dans leurs moustaches, l'air mi-inquiet, mi-impressionné. Une petite dame se détache du groupe et remercie la fillette d'avoir tué la Méchante Sorcière de l'Est qui avait réduit le peuple des Munchkins en esclavage.
 
    Tué ? Sorcière ? Muchkins ? Voilà bien trop d'informations à la fois.
 
"Voyez ! poursuivit-elle en montrant un coin de la maison, on voit encore ses deux orteils qui dépassent de sous ce gros morceau de bois.




"En effet, juste sous l'angle de la grosse poutre qui soutenait la maison, deux pieds dépassaient, chaussés de souliers de rubis à bout pointu."

 
 
 
    Force est de constater que la maisonnette s'est bien posée sur quelqu'un. Ou, plutôt, sur quelqu'une, et pas une quelqu'une quelconque, mais une sorcière du genre tortionnaire – et ce bien qu'elle semblait avoir fort bon goût en matière de soulier. D'autant que ceux-là ne sont pas des souliers comme les autres : ils sont magiques ! Évidemment, puisqu'il s'agit de souliers de sorcière, ils ne pouvaient en aucun cas être ordinaires. Leur origine réelle, vous racontent les Munchkins, est inconnue : des rumeurs circulent à leur sujet et certains prétendent qu'elles ont été ensorcelées par Glinda la bonne sorcière, à moins peut-être que ce ne soit par la Méchante Sorcière de l'Ouest, sœur de la défunte, du temps de leurs jeunes années ? On dit aussi qu'ils n'ont pas toujours été de rubis, mais d'argent, et que leur couleur change parfois grâce aux centaines de perles de verre qui les composent et qui captent les différentes teintes portées par la lumière.
 
     Mais peut-être s'agit-il seulement de vieux accessoires de théâtre auxquels on prête un pouvoir qui n'existe pas, à la façon de ces anciennes reliques dont la légende aura dépassé la triste et fade réalité. Toujours est-il que la magie est réelle pour ceux qui y croient et, comme la Bonne Sorcière du Nord aime à le rappeler :
 
"Dans les pays civilisés, il ne reste plus de sorcières, ni de magiciens, ni d'enchanteresses, ni d'enchanteurs. Par contre, voyez-vous, le pays d'Oz n'a jamais été civilisé, car nous sommes coupés du reste du monde. C'est pourquoi il existe encore des sorcières et des magiciens parmi nous."
 
    En parlant de magicien, il s'en trouve un qu'on dit très puissant et qui réside au centre du pays dans un somptueux palais qu'on appelle la Cité d’Émeraude. Puisque vous êtes là, pourquoi ne pas faire un peu de tourisme ? Loin du frimas hexagonal de décembre, le soleil ozien semble doux et la saison, quelle qu'elle soit ici, est plutôt belle. Pour rejoindre le cœur du royaume, il faut suivre la route de briques jaunes sur laquelle la maison s'est posée ; vous y serez en quelques jours à peine. Dorothy, en vraie fille de la campagne, sait s'organiser : voilà qu'elle prépare un panier garni de bonnes choses pour la route.
 

 
 
 "Elle prit un petit panier qu'elle remplit du pain du buffet et le recouvrit d'un torchon."


    On ne saurait trop vous conseiller que d'emporter avec vous cette burette d'huile : elle pourrait vous être d'une grande aide, même si vous l'ignorez encore pour l'instant. Par ailleurs, prenez garde pendant votre voyage : aussi fabuleux que semble être ce pays, il n'est pas sans danger. On raconte qu'on y trouve des créatures monstrueuses tapies dans les buissons, des champs de coquelicots mortels et, bien sûr, au moins encore une méchante sorcière...



    Mais l'heure tourne tandis que nous parlons ! Aussi, alors que vous vous éloignez sur le chemin pavé d'or en chantonnant, puisqu'il ne nous reste que quelques minutes avant de sauter à pieds joints (chaussés de souliers de rubis, bien sûr) dans 2026, nous vous souhaitons...
 

Un Très Joyeux Noël

(avec un petit retard)

et

Une Belle et Heureuse Année

(avec une minuscule avance) 







    Comme de coutume, nous continuerons bien évidemment nos publications de fêtes dans les semaines à venir, d'autant qu'il nous reste encore à chroniquer de nombreuses œuvres livresques du monde d'Oz ainsi que leurs adaptations. Au programme : les suites du Magicien d'Oz, un film oublié et une mini-série méconnue...



We're off to see the wizard !

 
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mardi 30 décembre 2025

Le Magicien d'Oz - Un livre pop-up de Robert Sabuda d'après L. Frank Baum.

The Wonderful Wizard of Oz
, Simon and Schuster Children's Publishing Division, 2000 - Éditions du Seuil jeunesse (trad. de P. Paringaux), 2005.
 
    Partez pour le Pays d'Oz et aventurez-vous avec Dorothy et ses trois compères - l'Épouvantail, le Bûcheron en Fer-Blanc et le Lion Poltron - sur les traces du Magicien.
    Un époustouflant pop-up d'où surgissent une tornade dévastatrice, le somptueux Palais de la Cité d'Émeraude (n'oubliez pas de chausser vos lunettes magiques pour ne pas être ébloui !) ou même un ballon dirigeable !
 
Une adaptation de la fameuse histoire de L. Frank Baum merveilleusement servie par les sculptures en papier créées par Robert Sabuda.
 
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    Robert Sabuda est un talentueux artiste américain connu pour ses nombreux livres pop-up. Ingénieur et illustrateur, il entremêle ses nombreuses compétences au profit de créations complexes qui lui ont permis de remporter en trois occasions consécutives le prix Meggendorfer, soit la plus grande récompense en matière de livres animés. Ses publications, souvent tournées vers l'univers des contes traditionnels ou des grands classiques de la littérature de jeunesse, ont bénéficié d'une reconnaissance internationale. En France, trois de ses ouvrages sont sortis aux éditions du Seuil jeunesse, dont ce superbe Magicien d'Oz.
 

    Visuellement, l'ouvrage impressionne par sa densité : avant même de l'ouvrir, observer les tranches du livre suffit à donner une idée de sa complexité et des mécanismes qu'il dissimule. On distingue en effet les nombreuses couches et sous-couches de papier cartonné, les plis et replis, soufflets et languettes. La première page tournée, et voilà qu'on s'envole pour le Kansas. Le grand format de cet album offre une immersion en cinémascope dans l'univers imaginé par L. Frank Baum. L'expression "tomber dans un livre" n'aura jamais été aussi juste, de même que l'appellation de "livre animé" : les éléments se déploient sous nos yeux dans un mouvement d'une rare élégance, presque une danse – ou nous sautent parfois littéralement au visage. C'est le cas de la tornade qui se dresse comme par magie dès l'ouverture du récit, au beau milieu de l'exploitation de l'oncle Henry et de la tante Em, qu'on semble observer depuis le ciel.
  

    Il en est ainsi à chaque nouvelle double page : un élément central – souvent un bâtiment – apparait de nulle part devant les yeux du lecteur (qui se demande vraiment comment un livre peut dissimuler autant de constructions et de palais en trois dimensions) quand ce n'est pas la montgolfière du magicien qui semble se gonfler d'air en temps réel pour prendre son envol. Malgré l'abondance de papier et de pliage, malgré l'enchevêtrement de cartonnages, tout reprend sa place une fois la page tournée. On pourrait presque croire à quelque sortilège...
 
 
    Non content de nous en mettre plein la vue, Robert Sabuda s'amuse aussi de dispositifs plus discrets disséminés çà et là au fil des pages. Le texte est par exemple imprimé sur de petits livrets encadrant chaque nouvelle composition, livrets ceux-là aussi agrémentés d'animations que le lecteur a la surprise de découvrir : Dorothy pirouettant au-dessus de son lit, la Sorcière de l'Ouest se transformant en flaque d'eau ou encore les souliers d'argent qui s'entrechoquent. Parmi les autres astuces enchanteresses : la double page consacrée à la cité d'émeraude propose une paire de lunettes que le lecteur peut chausser pour, comme les personnages de l'histoire, voir la vie en vert !
 

    Bien que les illustrations soient de Robert Sabuda, ce dernier calque les très célèbres images de William Wallace Denslow, ami de L. Frank Baum et illustrateur officiel du Magicien d'Oz dans ses premières éditions. On y retrouve donc un univers visuel familier qui nous renvoie à la genèse de ce grand classique : la robe à imprimé vichy de Dorothy, le lion poltron quelque part entre la gravure et le cartoon ou, encore, la Méchante Sorcière de l'Ouest et sa tenue farfelue. Format oblige, le texte est bien sûr abrégé, mais conserve de nombreux épisodes du roman original (dont certains qui sont souvent écartés des versions tronquées) ainsi que plusieurs dialogues retranscrits dans leur quasi intégralité.
 
 
En bref : Oubliez les écrans : cette version animée du Magicien d'Oz par le génial Robert Sabuda est un petit trésor d'ingénierie. Rarement un livre pop-up aura donné à voir autant de mécanismes aussi complexes pour un résultat aussi réussi ; les images se déploient avec une étrange virtuosité, comme si les différents éléments de papier étaient doués d'une vie propre. On ne s'en lasse pas.
 
 

 
 
  

dimanche 28 décembre 2025

Le Magicien d'Oz - un livre-théâtre illustré par Nicola L. Robinson d'après L. Frank Baum.

The Wizard of Oz, with three-dimensional pop-up scenes, Tango Books LTD, 2012 - Éditions Mango Jeunesse (trad. de F. Nagel), 2012.
 
    Le jour où un cyclone emporte sa maison dans les airs, Dorothée se retrouve propulsée dans un étrange pays. Pour rentrer chez elle, une seule solution : aller jusqu’à la cité d’Émeraude et demander au grand Magicien d’Oz d’exaucer son vœu…

    Un livre enchanteur où se déploie en trois dimensions l’histoire de Dorothée et de ses amis, grâce à des théâtres pop-up spectaculaires.
 
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    Si l'on n'est pas un grand collectionneur de livres pop-up, il nous arrive quelquefois de tomber sur une pépite qu'on ne peut se résoudre à laisser sur les rayonnages de la librairie. On ne se rappelle même plus où on avait trouvé celui-là, mais il nous avait fait une forte impression. Il se distinguait des livres animés classiques par une mise en page particulière, constituée, comme l'indique la première de couverture, de petits théâtres avec des scènes en trois dimensions.
 

    En effet, à l'inverse du pop-up traditionnel qui donne à voir une véritable éclosion de papier plié à chaque nouvelle page tournée, cet album, outre ses illustrations classiques parsemant le texte, propose 4 tableaux que le lecteur peut ouvrir en tirant sur de petites languettes. Celles-là font se déployer de minutieux et ingénieux dioramas où se superposent en papiers découpés les différents plans de chaque scène clé de l'histoire. 
 
 
    Par son animation unique, cet album du Magicien d'Oz est une excellente façon de faire découvrir le célèbre roman de L. Frank Baum dans une version avec un indéniable "petit truc en plus" qui retient l'attention des jeunes lecteurs. Les images sont de Nicola L. Robinson, artiste à l'univers traditionnellement proche d'Edward Gorey, qui ajoute ici une belle palette colorée à son noir et blanc habituel. Le coup de crayon, entre candeur et raffinement, est particulièrement adapté à la mise en page animée. Quant au texte adapté de L. Frank Baum, bien qu'abrégé, il présente l'intérêt de reprendre l'intrigue dans sa quasi intégralité, y compris les chapitres souvent tronqués des versions pour la jeunesse.
 

En bref : Une nouvelle façon d'aborder le pop-up ! Avec ces petits théâtres en trois dimensions façon diorama, ce Magicien d'Oz est un enchantement pour les jeunes lecteurs, le tout avec un texte certes abrégé, mais qui respecte l'intrigue de L. Frank Baum.

vendredi 26 décembre 2025

Oz dans les archives du Terrier : florilège tiré de nos chroniques passées.

 
Paper art de Jodi Harvey Brown. 
 

    Vous l'avez compris dans notre article introductif : Oz, c'est un peu chez nous. Et Oz a plusieurs fois été évoqué en ces pages par le passé. Avant de vous soumettre nos toutes nouvelles chroniques (dont certaines en gestation depuis plusieurs années – c'est qu'il nous manquait une excuse, pardi !), nous avons fait un petit tour dans nos archives afin d'y collecter tous nos anciens billets dans le thème de ce Noël 2025. Roman original, réécritures, hommages et détournements, tout y est pour aborder Oz selon l'angle qui vous plaira et vous mettre dans le bain avant de compléter votre liste de lectures dans les semaines à venir...

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    L'original, le seul et unique, le vrai, le non condensé ni abrégé. Le Magicien d'Oz, de Lyman Frank Baum, dont peu de lecteurs, à force de réécritures tronquées et simplifiées, savent qu'il s'agit initialement d'un roman et non d'un texte court à la façon des contes traditionnels. Un ouvrage qu'on considère comme préfigurateur des romans de fantasy qui feront officiellement leur apparition quelques décennies plus tard, avec son univers alternatif et sa microsociété conçue de toute pièce. A recommander vivement à toute personne en mal de son âme d'enfant.
 


 
     Un des grands coups de cœur du blog, le livre qui a redonné toutes ses lettres de noblesse au concept de réécriture. Wicked, popularisé par son adaptation en musical, est bien plus que l'histoire colorée du Magicien d'Oz racontée du point de vue son antagoniste. Non, ce livre est résolument plus complexe et profond que cela. En s'inspirant à la fois du livre de L. Frank Baum et de l'esthétique du film de Fleming sorti en 1939, Gregory Maguire nous offre là une sorte de parabole, un "texte apocryphe" qui nous invite à considérer le récit original comme la version embellie de l'histoire, celle racontée par les vainqueurs et qui aurait donc redistribué les cartes des bons et des méchants. Derrière l'excuse du conte détourné, l'ambition de Maguire n'est ni plus ni moins que de raconter comment nait un état totalitaire. Verdict ? C'est absolument brillant. 
 
 
 

 
    Au rayon des autres livres brillants, cette pépite du génial Fabrice Colin. Golden Age, un des premiers titres parus dans le label Le rayon imaginaire voyait l'auteur revenir à la fantasy qui l'a fait connaître. Ni une réécriture ni un hommage au Magicien d'Oz à proprement parler, Golden Age nous transporte aux veilles de la Première Guerre mondiale, dans la campagne britannique. Alors que le monde se prépare à s'effondrer, quatre grands auteurs anglo-saxons de littérature féérique se réunissent pour aborder un sujet tout aussi grave grave : leur imagination les quitte. Cela aurait-il à voir avec le petit peuple qui, habitant jusque-là le monde des hommes (quoique toujours invisible à leurs yeux), aurait subitement décidé de retourner en Faerie ? Rien n'est moins sûr. Derrière les noms que Fabrice Colin donne à ses personnages se dissimulent les réels Lewis Carroll, James Barrie, Kenneth Grahame et... Lyman Fank Baum !
 
 
 
 
 
     Plus anecdotique et à réserver aux plus jeunes, ce quatrième opus de la saga Le pays des contes du talentueux Chris Colfer (ancien acteur de Glee, mais aussi romancier reconnu depuis) s'amuse de nombreux clins d’œil au Magicien d'Oz. Après avoir exploité l'univers des contes traditionnels en les entremêlant dans un monde parallèle, ce nouveau tome voit les personnages passer d'un livre à l'autre, permettant à son auteur de s'amuser avec d'autres grands classiques de la littérature. Aussi, après les textes de Grimm, Perrault et Andersen, Chris Colfer emmène ses personnages à la rencontre d'Alice au pays des merveilles, de Robin des bois, de Peter Pan et du Magicien d'Oz.
 
 
 
    Après les livres, parlons des écrans – et en l’occurrence, du petit. Shilling adventures of Sabrina, l'un de nos grands plaisirs coupables et adaptation des bandes-dessinées éponymes, nous raconte l'histoire de Sabrina Spellman, célèbre apprentie sorcière issue des Archie Comics, à la sauce horrifique. Outre leurs nombreuses références à la littérature gothique et au cinéma d'épouvante vintage, les scenarii explorent également les aspects les plus sombres de la culture biblique tout autant que de la pop culture. En la matière, la saison 3 s'ouvre sur une quête qui parodie de façon assez évidente Le Magicien d'Oz, mais dans une relecture que nous qualifierons de... volontairement gore.
 
 
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    Voilà pour ce bref récapitulatif de nos précédentes excursions au pays d'Oz. Promis, on revient très vite avec des chroniques inédites. En attendant, nous clôturons le présent article sur ces quelques photographies de votre humble serviteur à l'occasion de l'Halloween 2013, aussi exhumées des archives du blog. En bons connaisseurs du pays d'Oz que vous êtes, vous y reconnaitrez certainement le Magicien himself, de son vrai nom Oscar Diggs, accompagné de la petite fille de porcelaine...
 

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jeudi 25 décembre 2025

Christmas on the Yellow Brick Road...


     Le retard est plutôt une affaire de Lapin Blanc d'Alice, or, ce n'est pas chez Lewis Carroll que nous passons ces fêtes de fin d'année (nous gardons cependant l'idée pour une prochaine fois), mais bien chez Lyman Frank Baum. Comme l'an dernier, nous commençons nos articles thématiques bien après l'Avent (sans mauvais jeu de mots), presque trop tard pour poser le décor et prendre le temps de nous immerger comme on aime à le faire de coutume. Mais comme le temps est une affaire de subjectivité, il nous appartient d'en faire ce qu'on en veut – n'a-t-on pas initié depuis de nombreuses années déjà les vœux d'entre-deux-fêtes ? Faisons donc comme il nous plaira et déclarons aujourd'hui ouverte la saison des célébrations hivernales à Oz !

    Un Noël à Oz ? Et pourquoi pas ? L'univers pensé par l'auteur américain, ses nombreuses adaptations et réinterprétations, ainsi que l'iconographie qui les entoure font partie d'un imaginaire collectif qui sera pour toujours rattaché à l'enfance, un âge qui correspond sans nul doute à cette période de l'année (et c'est quelqu'un qui n'aime pas fondamentalement Noël qui vous le dit ; mais reconnaissons une chose : s'il y a un bien une période qui autorise les plaisirs régressifs, c'est celle-là). Il existe même un musical baptisé Christmas in Oz, et puis d'ailleurs, n'est-ce pas le meilleur moment de l'année pour rediffuser le célèbre film de Victor Fleming de 1939 ? Probablement. Ça et bien d'autres encore...
 
 
 
    Car Le Magicien d'Oz, c'est à fois bien plus et autre chose que ça. Dans son excellente postface au premier opus du Cycle d'Oz sorti au Cherche Midi en 2013, Fabrice Colin nous disait : "Oui, il y a bien eu un film en 1939, avec Judy Garland et une chanson à pleurer. Mais à part ça ?". L'auteur et chroniqueur français y dépeignait alors les origines et multiples ramifications de l'oeuvre de L. Frank Baum, des plus connues (ou qu'on croit connaître) aux plus secrètes, en tout cas de ce côté-ci de l'Atlantique qui a mystérieusement boudé le "miroir déformant le plus singulier dans lequel l'Amérique s'est jamais mirée". Premier opus d'un gigantesque cycle préfigurateur de l'Heroic Fantasy dans lequel semble avoir infusé quelque reliquat de folklore européen, Le Magicien d'Oz a donné naissance à un univers complexe, pensé par le romancier américain jusque dans ses détails historiques, politiques et religieux. A un multivers également, si on considère les réappropriations aussi fortes de sens que l'original, à l'instar du célèbre Wicked, de Gregory Maguire, transposé en comédie musicale elle-même récemment adaptée à l'écran. La deuxième partie est en effet sortie en salle il y a peu, justifiant ainsi ce Noël aux couleurs de rubis et d'émeraude (ceci pour nous donner une excuse, comme si on en avait besoin).
 

    Mais revenons à nos moutons. Oz, on le disait à l'instant, c'est du sérieux. On l'évoquait dans notre chronique du roman de L. Frank Baum, publiée en ces pages il y a plus de dix ans (ça ne nous rajeunit pas) : les interprétations possibles sont nombreuses, presque trop. Allégorie religieuse ? Politique ? Socio-économique ? Médiatique, peut-être ? Voire un peu de tout cela à la fois ? Des analystes et des chercheurs sont ainsi persuadés que le roman se veut une métaphore de la situation historico-financière des États-Unis de la fin du XIXe siècle, notamment l'endettement des agriculteurs de l'ouest et la crise de l'étalon-or. D'autres iront de leur lecture plus philosophique ou humaniste, mais on peut aussi s'attacher à n'y voir que ce qu'on souhaite. Peut-être Le Magicien d'Oz n'est-il que la simple histoire d'une gamine de la campagne qu'un cyclone transporte un jour dans un monde parallèle dont elle deviendra la nouvelle héroïne. Ah, d'ailleurs, on a failli oublier l'interprétation féministe ! Saviez-vous que Le Magicien d'Oz fait partie de ces malheureusement célèbres livres censurés par les bibliothèques publiques américaines ? La raison ? Il met en scène des images de femmes fortes – une hérésie ! Sachez-le : lire le roman de L. Frank Baum à la table du 25 décembre sera désormais la meilleure arme que vous pourrez dégainer face à votre oncle facho-sexiste-rétrograde.
 

    Mais voilà que l'on s’égare à nouveau.
   Que disions-nous, déjà ? Ah, oui : une simple fable. C'est peut-être tout ce que ce récit était voué à devenir lorsque, cherchant un titre et un nom au pays qu'il était en train d'inventer, Lyman Frank Baum posa les yeux sur le tiroir "O-Z" de son secrétaire à classement alphabétique. Une histoire pour enfants, petits et plus grands. Un conte, soit un espace de projection et d'introspection qui appartient dès lors à chaque lecteur et à  chaque auditeur, peu importe ce qu'en disent chercheurs, historiens, analystes et autres empêcheurs de lire en silence.
 
    Pour nous, Le Magicien d'Oz sera, un peu à la façon de Peter Pan et de son Neverland (mais pas tout à fait de la même manière, parce que pas tout à fait pour les mêmes affects), le pays de l'éternel retour. Celui d'une ferme qui se soulève de terre, celui de souliers scintillants qui dépassent de façon incongrue des ruines d'une grange, celui d'une silhouette toute de noir vêtue qui fond au contact de l'eau, celui, encore, d'un champ de coquelicots mortels. Des images empreintes d'une esthétique forte qui ont durablement marqué notre machine à rêver.
 


"La marque des grandes œuvres est de prêter le flanc aux interprétations les plus diverses et terribles. Vous trouverez la vôtre, à n'en pas douter. Vous la trouverez si vous y tenez, car Oz est le pays de votre solitude et de votre joie panique (...).
Suivre la route de briques jaunes, c'est accepter d'en ignorer la destination."
 
(Fabrice Colin)
 
 
    Alors, prêts à voyager en notre compagnie ?
 

 Accrochez-vous à votre panier, calez votre chien sous le bras et claquez des talons trois fois...
 
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