samedi 16 décembre 2023

Le fantôme de Rosa - Michel Horvilleur.

Éditions La Nuée Bleue, 2023.

    Ce récit, alliant réalité et fiction, nous emmène plus de cent ans en arrière dans une famille juive alsacienne. En 1894, Rosa Bloch-Debré, jeune fille brillante, quitte son village de Balbronn pour enseigner en Turquie. Elle a 18 ans et la volonté de voler de ses propres ailes. Quatre ans plus tard, elle démissionne subitement, puis part à Paris, loin de ses parents, où elle devient préceptrice. En 1920, elle est internée dans un asile psychiatrique à Villejuif. Elle va y passer 49 ans, enfermée jusqu’à sa mort en 1969, à 93 ans. C’est à ce moment seulement que Michel Horvilleur découvre l’existence de sa grande tante. 
    Que s’est-il passé pour expliquer ce cruel destin d’une femme qui semble avoir été rejetée, bannie, jusqu’à l’effacement de sa mémoire dans les récits familiaux ? Au-delà des questionnements, s’affirme la volonté de l’auteur de redonner vie à Rosa, en y incluant, pour combler le douloureux silence et conjurer la condamnation à l’oubli, une large part d’imaginaire et de rêve. Il remet de la lumière, de la couleur et de l’espoir dans cette histoire sombre, partiellement effacée.
 
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     Vous connaissez très certainement Michel Horvilleur, peut-être même sans le savoir : médecin, il est l'auteur d'un guide homéopathique reconnu et réédité depuis de nombreuses années, mais aussi le père de Delphine Horvilleur, rabbin et écrivaine à qui on doit, entre autres, l'excellent Vivre avec nos morts. Après son best-seller médical et un recueil de témoignages sur les rescapés de la Shoah (Les jours obscurs, paru en 2018), Michel Horvilleur choisit d'aborder un véritable secret de famille dans ce nouvel ouvrage, livre multiforme et composite.
 
"Au commencement, était le silence."

    Pourquoi multiforme et composite ? Car dès le début, l'auteur présente son livre comme un processus d'écriture entremêlant plusieurs voix, dont certaines plus ou moins fantasmées, mais toutes puisant dans le réel de son histoire familiale. Le sous-titre est en cela très parlant : Enquête et rêveries, dans le silence d'une famille judéo-alsacienne. Les habitués du blog le savent : secrets de famille et transgénérationnel sont des thématiques qui nous sont chères. Si on en parle le plus souvent via le roman d'inspiration gothique (Le treizième conte, Les monstres de Templeton, etc.) ou l'auto-fiction (Le prénom de mon oncle), la forme choisie par Michel Horvilleur fait figure d'approche inédite et, en cela, méritait notre pleine attention.
 
Michel Horvilleur.
 
"La non-verbalisation, la rétention, sont source d'un questionnement lancinant, douloureux, avec des idées de culpabilité. Elles poussent l'imaginaire vers l'inavouable. C'est alors que, dans les familles, naissent les soupçons sur des fautes passées, sur de sombres histoires d'inceste, sur des paternités cachées, sur des escroqueries dissimulées, sur des crimes impunis qui, peu à peu, se structurent, deviennent envahissants, apparaissent comme des évidences et finissent par conduire à une verbalisation dans l'oreille d'un psy ou d'un ami, qui cautionne ou invalide ce qui n'était qu'une hypothèse. Le vide crée l'angoisse, mais le silence demande à être interrogé."
 
     Il rapporte le souvenir des albums de famille qu'il demandait, enfant, à regarder lors de ces longs après-midis qui suivaient au sacro-saint poulet dominical. Sujets à convoquer souvenirs et anecdotes, ils laissaient aussi planer malaises et silences à l'évocation de tel ou tel aïeul qu'on n'osait évoquer ou dont on balayait la mémoire d'un revers de la main (par pudeur, par habitude, par Dieu sait quoi). Un flou persistait ainsi autour des Bloch, du côté paternel ; et dans la fratrie Bloch, une figure en particulier, brillait par son absence, comme un fantôme : la grand-tante Rosa. Lorsqu'elle décède à l'asile où elle vient de passer quarante-neuf ans, l'auteur, alors âgé de 19 ans, prend conscience du vide qu'elle a laissé dans l'histoire familiale aussi bien que dans les albums, où son image a été méticuleusement découpée des photographies. Quel événement a bien pu justifier l'internement de cette femme passée sous silence ? Quelle honte, pour nécessiter qu'on la gomme de l'histoire familiale ?
 
"Dans les brumes du passé, l'imagination est parfois une lanterne de la mémoire, et le rêve, un recours quand une enquête sur un secret de famille piétine, quand le peu d'éléments du dossier ne permet aucune certitude." 

    Après avoir enquêté sur les faits et avoir restitué le résultat de ses recherches historiques sur cette famille d'ascendance juive, l'auteur doit faire face à de nouveaux trous noirs dans la chronologie des événements, de nouvelles zones d'ombre. La vérité lui échappe et le Secret, lui, poursuit son œuvre mortifère. Karen Blixen ne disait-elle pas "On peut surmonter tous les chagrins si on lit ou si on écrit une histoire à leur sujet"? Qu'à cela ne tienne : à défaut de la vérité pour apaiser le tourment de ne pas savoir, Michel Horvilleur propose un rituel pour panser (et penser) la plaie qui suppure (rappelons au passage que le mot "secret" a la même racine que "sécréter" ; il suinte à travers les générations). Ce rituel, ce sera d'imaginer l'histoire de Rosa. Combler le vide avec de la fiction. Et, surtout, lui redonner voix au chapitre.
 
La seule image de Rosa Bloch rescapée des albums photos...
 
"Toutes les familles ont leurs secrets, souvent bien cachés dans les branches des arbres généalogiques. Ils font de l'ombre aux générations qui suivent, leur cachant en partie le soleil, jetant comme un voile sur leurs vies, avec une inquiétude, une tristesse, perçues confusément, mais non expliquées. C'est le poids du non-dit, un héritage dont on se passerait volontiers."

    Pour cela, il imagine "Le cahier noir", qui se distingue du reste du livre par la couleur des pages et un changement de typographie : une reconstitution fantasmée du journal intime de Rosa et des événements à l'origine de son bannissement en établissement psychiatrique. Si l'on pourrait croire que ces cinquante pages de vrai-faux journal ne sont qu'une simple projection, on peut aussi aborder la véracité de l'inconscient dès lors que l'être-humain invente, crée ou s’exprime à travers n'importe quelle forme d'Art. Dans le cas présent, si Michel Horvilleur comble les trous de son enquête avec du romanesque pour reconstituer un parcours de vie tout-à-fait hypothétique, les idées lui sont soufflées par des événements et des dates dont l'incohérence ou la résonance orientent son propos et certaines interprétations plus que d'autres. Derrière l'imaginaire, une logique, ou du moins une possible explication, semble se dessiner.
 
"Quand on feuillette le roman familial, il y manque des pages. Ont-elles disparu du fait de la vétusté de l'ouvrage ou bien ont-elle été arrachées pour effacer des pans de l'histoire, des chapitres douloureux ? Où sont-elles, ces pages jaunies ?"
 
    Si le style n'y est peut être pas tout à fait (dans la partie purement romanesque, en tout cas), ce livre est en revanche un ouvrage conceptuel tout à fait fascinant qui fait écho à ce qui peut se travailler en atelier d'écriture sur le récit familial ou en psychanalyse. Le travail de recherche, de réinvention et d'écriture est présenté comme un processus dont le point de départ s'ancre (et s'encre) dans une blessure tout à fait personnelle. Il témoigne de la pertinence libératrice de fictionner autour des trous de mémoire familiaux pour mieux surmonter leurs blessures ankylosantes. Les annexes, à ce titre, sont tout aussi passionnantes que le récit exposé dans le "cahier noir" : présentées comme des rêveries complémentaires à l'histoire de Rosa, elles laissent imaginer des exercices d'écriture préparatoires qui ont peut-être aidé l'auteur dans le développement de son projet, comme des étapes intermédiaires à son aboutissement.
 
L'hôpital psychiatrique de Villejuif, où fut internée Rosa.
 
"C'est curieux, ce processus qui nous fait basculer, en partant de la simple évocation d'un nom, de quelques dates, d'une sombre histoire de famille, avec beaucoup de zones d'ombre, vers l'histoire d'une vie, avec des personnages qui prennent de l'épaisseur et des couleurs (...). Miracle de l'écriture. Si c'est écrit, c'est qu'il y a comme un fond de vérité."
 
En bref : A la fois témoignage, récit familial, enquête et fiction, Le fantôme de Rosa est un livre conceptuel fascinant à plus d'un titre. Dans la lignée de l'approche transgénérationnelle (sans jamais la nommer pour autant), Michel Horvilleur partage ici un processus d'écriture fictionnelle autour d'un secret de famille, redonnant la voix à une aïeule en son temps condamnée au silence. Un ouvrage inspirant.


Pour aller plus loin...

- Une interview de l'auteur pour France Bleu Champagne-Ardenne ICI.

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