samedi 19 décembre 2020

Petits riens de Mme de Graffigny - Pascale Debert.

Liralest / Le Pythagore éditions, 2020.

    "Adieu donc. La poste va partir. Je t'embrasse vivement. Ecris-moi de bien longues letres qu'au moins je parle ma langue un quart d'heure trois fois la semene."
    Ces quelques mots jetés sur le papier pour son ami François Devaux expriment probablement la secrète quintessence de la correspondance de Mme de Graffigny. En écrivant ses lettres à la hâte et sans formalités, l'épistolière semble vouloir retenir le plus longtemps possible le souvenir de son beau pays appelé à disparaitre, la Lorraine. Jetée sur les routes de l'exil à 43 ans, par le traité de Vienne, elle n'a d'autres choix pour survivre que d'adopter la langue et les coutumes d'un pays étranger, la France. Résolue à s'en sortir malgré les nombreuses épreuves à surmonter, sa difficile ascension vers un succès littéraire incertain ressemble à une odyssée. Cachant ses blessures derrière le masque de la comédie pour rassurer et amuser ses amis, elle n'a pas assez d'une langue pour leur raconter ses aventures : "Je les verai et je leur dirai. [...] mon Dieu, tout ce que je leur dirai! Je crois qu'il me faudroit deux langues, jamais la mienne n'y suffira."
    Le charme de ces lettres écrites il y a 260 ans opère toujours et nous emporte dans un autre temps, celui d'un "paiis perdu".

***

    Quatre ans après Petits secrets des ducs de Lorraine au XVIIIème siècle et deux ans après Emilie du Châtelet, philosophe des Lumières, l'auteure, graphiste et blogueuse Pascale Debert nous régale d'un nouvel opus de sa collection consacrée au siècle des Lumières et à ses personnages, principalement du Grand Est français. Tout comme pour ses précédents ouvrages, l'auteure compile ici certains de ses articles déjà publiés sur son passionnant blog Histoires Galantes (LA ressource sur le sujet), qu'elles complète évidemment de nombreux chapitres inédits et d'autres trouvailles jamais dévoilées jusque là.

Mme de Graffigny, par de La Tour.

    Mme de Graffigny, les aficionados du XVIIIème siècle la connaissent, de même que les amoureux d’Émilie du Châtelet (dont nous faisons partie). En effet, qui a entendu parler des deux femmes se sent par ailleurs dans l'obligation de choisir son camps : team Divine Emilie, ou team "Bonne Grosse", telle que les amis de Mme de Graffigny la surnommaient affectueusement ? Il faut dire que la seconde est souvent évoquée pour un séjour devenu célèbre chez la première, raconté à travers de nombreuses lettres qui constituent aujourd'hui une ressource des plus riches sur la vie que menaient alors la marquise du Châtelet et Voltaire au château de Cirey.

    C'est que rapporter tout dans le moindre détail, Mme de Graffigny en a fait son fond de commerce : sa correspondance fleuve avec son ami Panpan (surnom de François-Antoine Devaux, gentilhomme de la cour de Lunéville) a donné naissance à 15 volumes édités par la Voltaire Foundation d'Oxford. En reprenant, dans l'ordre chronologique, les éléments les plus savoureux de cette correspondance, Pascale Debert dresse un tableau passionnant de la France du XVIIIème siècle à travers le regard et les aventures rocambolesques de cette femme souvent drôle malgré elle (à moins qu'elle en joue, ne serait-ce qu'un peu?) qui tente de subvenir à ses besoins par ses propres moyens. Dans le contexte de l'époque, c'est particulièrement avant-gardiste ; autant dire qu'aujourd'hui, le sujet n'en devient que plus intéressant. Et drôle : imaginez donc cette femme un peu ridicule (mais l'est-elle vraiment? on y reviendra plus tard), cougar avant la lettre (son amant de longue date - bien que peu fidèle - a dix-sept ans de moins qu'elle), contrainte de quitter la Lorraine sans la moindre pension et de courir les routes de France et de Navarre pour trouver abris chez les connaissances qui acceptent de l'héberger.

Panpan

    Redécoupant ces petites portions de vie par épisodes, Pascale Debert met en relief la dimension profondément feuilletonnesque de la correspondance de Mme de Graffigny, qu'on lit comme une comédie. Ses "petits riens", morceaux choisis d'un quotidien qui n'a pourtant pas vocation de plaire à qui que ce soit d'autre qu'à son ami lunévillois, alterne entre traits d'humour, narration de scènes cocasses, introspection, chronique de vie mondaine, et critique de ses semblables. Les contemporains de l'épistolière se voient tous affublés d'un surnom qui les suit toute leur vie, et leurs portraits sont toujours égratignés à un moment ou à un autre. Le tout évoque furieusement le ton d'un blog ou d'un réseau social d'aujourd'hui ; d'ailleurs, Mme de Graffigny peut également être considérée comme une véritable "influenceuse", puisque son roman Lettres d'une Péruvienne inspira la mode du même nom...

Mode dite "à la péruvienne", d'après les écrits de Mme de Graffigny, "influenceuse".

    Car après des années à brûler la chandelle par les deux bouts et à tirer le diable par la queue tout en maudissant "son étoile", après des kilomètres sur les routes d'un logement à un autre, Mme de Graffigny trouve sa place dans un cercle littéraire qui, petit à petit, lui permet de connaître la gloire : de correctrice à auteure, elle écrit finalement ce qui devient de véritables best-sellers du Paris d'alors avec ses fictions épistolaires et ses pièces, lesquelles donnent à voir un esprit beaucoup plus complexe et érudit que ne le laissait à penser la familière "Bonne Grosse". Le parcours atypique de Mme de Graffigny, merveilleusement restitué par Pascale Debert, met en évidence la singulière construction d'une femme de lettres insoupçonnée et plus subtile qu'on ne l'aurait cru.
 
 
En bref : Un feuilleton façon blog avant l'heure pour raconter le périple de vie d'une femme de lettres unique en son genre. Tragi-comédie d'une self-made woman façon Ancien Régime, légère et enlevée.

lundi 14 décembre 2020

Un automne dans le monde du dehors... enfin, presque.

 
(Source : Pinterest)

    L'heure de faire le point est arrivée. Autant vous le dire, ça ne va pas être du joli-joli. Il y a franchement certaines saisons qu'on aimerait pouvoir zapper pour passer de suite à la suivante. Bon, peut-être qu'avec 2020, on a même une année entière qu'on voudrait pouvoir oublier. Mais occulter l'article saisonnier, ce serait se priver d'une occasion de se remémorer aussi les bons moments et les petits plaisirs qui ont su rendre la période acceptable.
    Après un printemps très confiné et un été entre deux eaux qui laissait imaginer un renouveau, l'automne nous a finalement offert une belle dégringolade : un aller-retour déconfinement-reconfinement plus rapide que le temps de le dire ou même ne serait-ce que d'y songer. Voici néanmoins notre bilan des moins bonnes comme des meilleures surprises de notre automne dans le monde du dehors.

Ma rentrée à Poudlard
 

    Les deux rentrées, en fait : la rentrée professionnelle, sur un tout nouveau service mobile passionnant ( eh oui, nous abandonnons nos petits monstres pour jouer les conseillers et formateurs en ambulatoire – Ahem, disons que nous travaillons désormais au ministère de la Magie et que nous passons la journée sur un Nimbus 2021 pour résoudre les problèmes que rencontrent les différentes écoles de magie du secteur avec des élèves récalcitrants), et de l'autre, la rentrée scolaire (puisque nous avons décidé de reprendre des études – à Poudlard, évidemment – pour un double diplôme de... euh, disons professeur de défense contre les forces du mal et d'Auror, oui, oui).
    Mais voilà, soyons honnêtes, l'université et l'institut de formation Poudlard, ce n'est plus vraiment ce que c'était lorsqu'on en est sorti il y a sept ans. Plus du tout. Et le contenu, plutôt décevant, nous interroge franchement quant à l'utilité de gaspiller autant d'énergie toutes les deux à trois semaines pour un aller-retour en Hogwart Express, l'inconfort d'une chambre au Chemin de Traverse, et les étudiants de chez Serpentard en groupes de TD. Au prix que ça coûte, on n'est pas déçu que Gringotts ait offert une bourse d'études et on se convainc qu'un double-diplôme (de prof de défense contre les forces du mal et d'Auror, donc) vaut la peine de serrer les dents... combien de temps, déjà? Ah oui, encore deux ans. Deux ans de weekends à bachoter, deux ans de nuits blanches à potasser.
    Deux ans, c'est rien, non? Juste le temps de perdre les cheveux qu'il nous reste et de passer le cap des 30 ans.
    Tout va bien se passer.
    Et chez vous, ça va comment?

Un petit mois et puis s'en va
 

    Donc voilà : On est venu, on a vu, on aurait pas dû. Quitte à affronter les affres de la vie étudiante, autant le faire avec style. Nous avons profité de ce retour à la grande ville pour noyer notre chagrin au Speakeasy, où nous avons établi avec une amie très chère notre repère depuis un peu plus d'un an que nous avons testé ses irrésistibles fauteuils capitonnés (pour vous dire, on en trouve même dans les toilettes – comprenez à côté de la cuvette – un concept qui nous interroge, par ailleurs : est-ce pour y emmener quelqu'un avec soi et tailler la bavette?), ses lumières tamisées, sa tapisserie esthétisante à souhait, sa carte surprenante, et son cocktail maison au goût de reviens-y. Il nous faudra bien ça pour survivre à la vie étudiante. Et quelques sauts à Paris. Et quelques pièces de théâtre, aussi.
 
   
 
Promenades confinées et chaleur du terrier
 
 
    Mais voilà, nous n'avons que peu profité des restaurants et des salles de spectacles : déjà, il nous fallait retourner nous confiner et réimprimer nos attestations de sortie. Voyons le bon côté des choses : passer aux études en distanciel, c'est toujours ça qu'on gagne en énergie (en période de pandémie, rien ne vaut la chaleur du foyer terrier). Aux longues heures de cours en visio suivaient de longues heures de devoirs interminables, si bien qu'il ne restait plus que le crépuscule pour profiter de l'heure de sortie quotidienne autorisée. Alors, entre chiens et loups, sur les chemins alentours, nous sommes allés nous perdre, profitant des ombres et de la nature vide de monde pour ôter le masque et respirer à pleins poumons.
 
 

 
 
    Et puis, une fois rentrer, s'autoriser à buller. C'est arrivé assez peu souvent (quand on finit de travailler sur un dossier à pas d'heure, "profiter" se résume en quelques mots : se coucher), mais on en garde un bon souvenir. Quoi de mieux, en effet, que se récompenser de plusieurs heures à bachoter en allant s'avachir dans son crapaud (je parle d'un fauteuil, et non du batracien) avec livres, thés, et pâtisseries? Et surtout quand on s'est fait offrir une toute nouvelle bouilloire rutilante qui ne demande qu'à être utilisée!

Popote et casseroles
 

    Du côté des fourneaux, il est surprenant que nous ayons trouvé le temps de concocter quelques recettes sophistiquées, ne serait-ce que plus complexes que du riz ou des pommes de terre. Mais voyons le temps passé en cuisine comme un petit plaisir supplémentaire : n'est-il pas plus satisfaisant de s'offrir un délicieux dîner anglais home made qu'une assiette de patates toutes racornies? Nous avons ouvert les festivités culinaires automnales avec un plat bien roboratif de la Perfide Albion : la purée de pois cassés aux saucisses fumées et un colcannon choux/carottes (un classique d'Halloween en Irlande).
 
      
    
    Toujours du côté de la cuisine britannique, nous avons arrosé d'une délicieuse bière d'Halloween "Witchbrew" un plat qui attisait notre curiosité depuis longtemps : le Toad in the hole, sorte de clafouti salé à base de pâte à yorkshire pudding et de saucisses. C'était... une expérience...! En dessert, nous avons fait quelques infidélités à sa Majesté Elizabeth en nous prononçant pour une recette un peu plus exotique : un flan de graines de chia, figues et noix de coco...


    Après avoir fait voyager nos papilles, nous sommes revenus à des recettes plus classiques (mais non moins originales) en piochant dans nos favorites du terrier : le gratin de buttercup au cheddar (le reste de la courge a fini en velouté), un pâtisson farci, et un cake au citron inratable et on ne peut plus healthy.

       

 
Achats et nouvelles acquisitions
 

     Nous avons commencé la saison avec un charmant colis automnal de Pouchky/Ficelle, garni autant de créatures que de lapins (et saupoudré d'Edward Gorey et de Diderot, aussi). L'ouvre-bouteille "monstre" était très approprié pour décapsuler la bière "witchbrew" évoqué précédemment. Et puis comme on n'est jamais mieux servi que par soi-même, on a continué de compléter notre bibliothèque de nouveaux opus parus de la "Cranford Collection" (plaisirs coupables que ces éditions reliées et ornées au fer à dorer) et en investissant dans le dernier né de la grande romancière Alice Hoffman : Magic Lessons, nouveau préquel aux Ensorceleuses (un univers dont on vous a beaucoup, BEAUCOUP, parlé à l'occasion de notre Halloween 2017).

 
    Voilà donc pour cet automne de "déreconfinement". Bien rempli et aménagé de quelques espace-temps réconfortants pour mieux faire face à la double monotmie hiver/virus qui approche, le gel étant déjà bien installé (quant au virus, n'en parlons pas : il est bien installé depuis presque un an). Au terrier, on s'est dotté d'une arme infaillible pour lutter contre le spleen des prochaines températures négatives et du givre à gratter sur le pare-brise :
 

     Avec ça, le monde peut s'écrouler sous un blizard ou une tempête de neige, on survivra ! On vous dira ce qu'il en est au prochain bilan ;) ! Prenez soin de vous d'ici là!

samedi 12 décembre 2020

She made a monster - Lynn Fulton (texte) & Felicita Sala (illustrations).

 She made a monster ; how Mary Shelley created Frankenstein
, Knopf, 2018.

    Pendant une nuit orageuse, il y a deux-cent ans, une jeune femme nommée Mary cherche l'inspiration. Son ami, le poète Lord Byron, lui a lancé le défi d'écrire une histoire de fantôme, mais aucune idée ne luit vient. Mary se plonge alors dans ses souvenirs et se remémore les deuils qu'elle a dû traverser, en particulier celui de sa mère, une grande auteure telle que Mary aspire à le devenir également. 
    Mais rien n'est aussi effrayant que sa propre imagination. Alors qu'elle se laisse tomber dans le sommeil, Mary voit lui apparaitre quelque chose de monstrueux : une créature tellement terrifiante que tous s'enfuient devant elle.
    Mary tient désormais son histoire...

***

    Cet été, nous avons partagé avec vous notre lecture du merveilleux album Mary, auteure de Frankenstein, lequel racontait à grand renfort de sublimes illustrations la biographie de la romancière Mary Shelley. Nous avions été conquis par le texte de Linda Bailey, qui mettait à disposition des plus jeunes la vie de cette femme incroyable, auteure de science-fiction avant la lettre et dotée d'un pouvoir créatif sans fin malgré les obstacles. Les dessins de Julia Sarda, entre symbolisme, inspiration préraphaélite et silhouettes à la Edward Gorey, nous plongeaient dans un univers romantique aux couleurs automnales. Mais ce très bel ouvrage n'était pas le seul consacré à l'inoubliable Mary : She made a monster, celui-là encore inédit en France, sorti en langue anglaise un an avant Mary, auteure de Frankenstein, propose également de raconter à un jeune lectorat la vie de l'écrivaine.

 
    L'auteure Lynn Fulton choisit ici de se concentrer sur l'épisode de la villa Diodati, qui sert de point d'ancrage à tout l'album. De ce séjour et du concours lancé par Lord Byron, le texte utilise l'imagination et les souvenirs de Mary pour faire des allés et retours dans le temps afin de parler de son enfance et de sa glorieuse ascendance. Ainsi, même si la mère de Mary Sheller, Mary Wollstonecraft, n'a officiellement que peu à voir avec la création du roman Frankenstein (en tout cas consciemment), Lynn Fulton décide d'évoquer la figure de cette auteure et féministe pour montrer l'influence et l'inspiration de son œuvre sur la vocation littéraire de sa fille, d'autant plus à une époque où il n'est pas socialement acceptable qu'une femme écrive et se fasse publier.
 

    Il reste donc que si le cadre spatio-temporel est plus concis que chez Linda Bailey, Lynn Fulton aborde les points les plus importants du passé de Mary, préférant pour cela évincer les détails qui ne servent pas l'objectif de son texte. C'est également pourquoi elle ne s'attarde que peu sur son père ou sa demi-sœur, même si l'on trouve cela un peu dommage ; Lynn Fulton veut mettre en scène une Mary isolée en pleine introspection.
 

    Dans un style graphique assez proche de Julia Sarda, Felicity Sala met en images cet album. Les couleurs sont cependant plus hivernales et nocturnes qu'automnales : bleu, noir, gris et blanc se partagent le maximum de surface, rappelant ce sombre et pluvieux été suisse qui vit naître la créature dans l'esprit de la romancière, mais peut-être aussi ce noir et blanc des premiers films qui adaptèrent Frankenstein. Fidèle à l'esprit épuré et sélectif du texte, l'illustratrice évite les détails et préfère perdre ses personnages au milieu de grandes pièces sombres et quasi-vides, ne décidant elle aussi de ne montrer que ce qui importe pour mieux le mettre en valeur.
 

 
En bref : Dans la lignée de Mary, auteure de Frankenstein, un autre album qui s'attache à raconter aux plus jeunes la vie de la romancière Mary Shelley et la genèse de son célèbre chef-d’œuvre. S'il est moins riche en détails et en finesse, il n'en reste pas moins une autre façon très intéressante et également très esthétique de rapporter le parcours de cette femme extraordinaire.

mercredi 9 décembre 2020

La première enquête d'Agatha (Agatha Raisin enquête - nouvelle hors-série) - M.C.Beaton.

Agatha's first case
(An Agatha Raisin short story), Minotaur books, 2015 - Editions Albin Michel (trad. d'E.Ménévis), 2020.

 
    A 26 ans, Agatha a fait du chemin depuis le lotissement de Birmingham où elle est née. Secrétaire dans une agence de communication londonienne, elle doit se rendre chez sir Bryce Teller, un homme soupçonné du meurtre de sa femme, pour lui annoncer que l’agence ne souhaite plus défendre ses intérêts. Impressionné par la pugnacité de la jeune femme, il lance un défi à Agatha : monter sa propre agence de communication, qu’il financera, pour le représenter. Et comment mieux défendre son client qu’en démasquant le véritable coupable ?
 
     En tête des meilleures ventes, M.C. Beaton est devenue la reine du mystère à l’anglaise et Agatha Raisin la plus célèbre détective après Miss Marple : une nouvelle inédite qui nous emmène là où tout a commencé.
 
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    L'hiver dernier, nous avions déjà partagé avec vous une nouvelle inédite d'Agatha Raisin enquête, disponible en format numérique gratuit. M.C.Beaton ayant effectivement écrit quelques short stories mettant en scène sa charismatique détective, l'éditeur français Albin Michel a mis en ligne il y a quelques temps un autre court texte de la série et non des moindres : La première enquête d'Agatha.
 

    On imagine souvent que le premier tome d'une série policière  marque les débuts de son personnage principal dans le monde de l'investigation. Dans cet opus hors-série, M.C.Beaton partage avec ses lecteurs une enquête d'Agatha antérieure au premier opus, La quiche fatale. Imaginez une toute jeune Agatha, à ses débuts dans l'univers des relations publiques, cherchant sa place dans un monde de requins. Déjà affublée d'un caractère certain et de la volonté qu'on lui connait, la jeune femme quitte son poste de secrétaire pour tenter le tout pour le tout : défendre les intérêts d'un riche client de son ancienne entreprise, accusé du meurtre de sa femme. Inventive et pugnace, Agatha a vite fait de tourner l'affaire à l'avantage de l'accusé, cherchant au passage à mettre la main sur le véritable meurtrier... 


    Bon, reconnaissons-le : si cette nouvelle n'était pas distribuée gratuitement, on demanderait à être remboursé. Non pas qu'il ne soit pas plaisant de retrouver Agatha (c'est toujours un plaisir et la garantie d'un vrai moment de détente), mais admettons que le format de la nouvelle n'est pas le plus adapté pour atténuer les défauts propres à l'écriture de M.C.Beaton (défauts dont la communauté de fans – dont je fais partie – s’accommode très bien, par ailleurs). Le style de la tonitruante romancière étant assez expéditif et l'auteure elle-même ne faisant pas toujours dans la dentelle en ce qui relève de la construction de ses intrigues, c'est souvent le format long du romans et la multiplicité de personnages qu'il offre qui permettent de brouiller les pistes. Ici, le calibrage hyper court vise très clairement à faire de la publicité à l'univers de M.C.Beaton tout en faisant un (petit) cadeau aux lecteurs. En cela, on apprécie l'idée de ce préquel imaginé par l'auteure, qui nous a quittés il y a quelques mois. On regrette cependant que la couverture ne soit pas signée par Alice Tait, l'artiste dont les illustrations ont été retenues pour les éditions françaises depuis la traduction de la série (même si, à la décharge d'Albin Michel, Alice Tait n'a pas non plus mis en image l'édition originale de ce titre).


En bref : une nouvelle vite expédiée et qui n'est pas d'un grand intérêt littéraire, sans qu'elle soit pour autant déplaisante à lire. Ce titre hors-série est à ranger dans les goodies que l'auteure peut offrir à sa communauté de fans et qui participent à élargir l'univers de son personnage.
 
 

samedi 5 décembre 2020

Rencontre avec Anna Feissel-Leibovici : Quel Brontë est-elle?


    Il y a quelques mois, nous avons partagé avec vous notre lecture de l'inattendu mais fascinant Quel Brontë êtes-vous? d'Anna Feissel-Leibovici. Psychanalyste à Paris, elle a déjà écrit et publié dans le cadre de sa profession, mais cet ouvrage paru chez Librinova est sa première œuvre littéraire. Conquis par le caractère unique de son livre et par sa plume envoutante, nous sommes allés à sa rencontre il y a quelques temps de cela pour échanger autour de son ouvrage. Et autour d'un thé. Et d'une tarte aux pommes.
 

 
    La rencontre s'est tenue dans l'entre-deux mondes : nous étions sortis du premier confinement, et pas encore entré dans le deuxième. Nous profitions des températures chaudes d'une fin d'été encore prometteur quant à l'avenir sanitaire et, malgré les masques rendus obligatoires dans les grandes villes, nous pouvions encore nous donner des rendez-vous dans les bistrots et les salons de thé. C'est à la terrasse d'un café parisien non loin de sa librairie favorite que nous retrouvons Anna, regard perçant au-dessus d'un masque qui ne dissimulait rien de sa perspicacité. Nous avions eu l'occasion d'échanger par mails depuis notre lecture mais nous nous sommes enthousiasmés de cette rencontre "pour de vrai", célébrée autour d'un thé et d'une délicieuse tarte aux pommes, en clin d’œil au titre du blog (n'est-ce pas adorable?). L'occasion rêvée de lui poser quelques questions sur son livre, sa passion pour les Brontë et ses futurs projets...
 

Pedro Pan Rabbit : Votre rencontre avec les Brontë remonte à la lecture, enfant, de Jane Eyre ; celle première incursion a-t-elle été de suite annonciatrice de votre brontëmania actuelle ou résulte-t-elle d’un processus qui s’est inscrit dans la durée ?
 
Anna Feissel-Leibovici : Lorsque j’ai découvert Jane Eyre, vers 13-14 ans, je n’avais aucune connaissance de la famille Brontë, ni par là-même de l’étonnante fratrie de Charlotte. Je me suis immédiatement identifiée à la petite Jane, orpheline et envoyée dans une horrible pension pour jeunes filles pauvres. Il faut dire que j’ai beaucoup souffert dans mon enfance de longs séjours passés dans un home d’enfants à la montagne, exil, que je n’ai, dans le fond, jamais accepté. Après Jane Eyre, j’ai lu Les Hauts de Hurlevent, le chef d’ œuvre d’Emily, qui m’a également laissée sur une impression très forte, puis je n’ai plus pensé aux Brontë. Pas consciemment tout au moins. La brontëmania a commencé en 2007, lorsque j’ai appris, en lisant la biographie consacrée par Daphné du Maurier à Branwell, le frère de Charlotte, Emily et Anne, que tous les quatre avaient été des enfants écrivains, et qu’ils étaient les auteurs d’une œuvre prolifique, qui offre la particularité de n’être pas déchiffrable à l’œil nu. Il y a également une scène, rapportée par Daphné du Maurier - et, j’ai pu le constater ensuite, par de très nombreux biographes - qui a déclenché l’intérêt intense que je me suis mise à leur porter : le révérend Brontë réunit un jour ses quatre enfants et les invita à répondre à ses questions, le visage couvert d’un masque, qu’il possédait. Les questions visaient à vérifier leur bonne éducation et les enfants se sont arrangés pour répondre ce que leur père attendait, mais ce dispositif théâtral m’a durablement fascinée.
 

PPR :  Votre livre semble s’inspirer de plusieurs genres, tout en s’affranchissant de leurs frontières : ni biographie, ni roman, ni essai, il est pourtant tout cela en même temps. Comment en êtes-vous arrivée à cet angle d’approche unique ?
 
AFL : Bien que très documentée, je ne voulais pas, en effet, écrire une biographie, il en existe beaucoup et d’excellentes, les anglais sont passés maîtres dans le genre. Je voulais évoquer l’histoire des Brontë, tout en la nouant sous certains aspects à la mienne et témoigner des effets que notre rencontre a eus sur ma capacité d’écrire. C’est une sorte de "work in progress"… Si les quatre Brontë n’avaient pas été des enfants écrivains, rien de tout cela n’aurait pu avoir lieu. Le texte m’est venu comme une rêverie, une promenade dans un labyrinthe où se recoupent de multiples éléments de nos vies, qui s’éclairent les uns par les autres, c’est du moins ce que j’espère.
 
 
 
PPR : Cette forme, novatrice par bien des points aurait pu être un écueil. Au lieu de cela, elle donne au lecteur l'impression d’un fil qui se déroule : il ne semble pas forcément y avoir de plan précis et pourtant tout y est fluide et impeccablement construit. Cela a- t-il été complexe à structurer ou est-ce que tout s’est fait comme une évidence ? 
 
AFL : J’écris un peu comme ce que j’aime habituellement lire, et je préfère souvent aux romans les textes dans lesquels l’auteur livre pêle-mêle des éléments de son histoire, ses réflexions et ses lectures. J’apprécie également le genre si contesté de l’autofiction. Mon livre est un peu de tout cela. Pour confirmer votre hypothèse, il m’est venu telle une évidence ; à l’exception d’un seul chapitre, j’ai suivi un ordre quasi naturel, qui répondait, je suppose, à une nécessité.
 
source : Pinterest
 
PPR : Les figures d’identification, qu’elles soient historiques ou littéraires, réelles ou fictionnelles, peuvent devenir de réelles planches de salut pour un lecteur ou un passionné (voire parfois une sorte de « membre fantôme », comme une continuité de soi-même, invisible mais qui ne cesse de se manifester). Les Brontë ont-elles joué ce rôle dans votre parcours, ont-elles apporté un secours ou une forme de soutien pour affronter certaines étapes de votre vie ou ses moments difficiles ? 
 
AFL : Il est vrai que je me suis beaucoup amusée à explorer toutes les identifications possibles entre moi et chacun des Brontë, y compris Branwell . Ce fut étonnant de les découvrir aussi nombreuses au fur et à mesure de mon exploration. Je me sentais moins seule de me retrouver si proche d’Emily, par son intransigeance, son amour pour les animaux, et surtout son refus de faire allégeance à un Maître, - une position très rare chez une jeune femme de son temps. Anne fut une féministe avant la lettre, et il y avait chez Charlotte une vocation d’écrivaine, que rien ne pouvait décourager ! Je me suis identifiée au désir d’écrire qui a porté les quatre frères et sœurs dès l’enfance, leur permettant de lutter contre leur terrible solitude. Je me suis finalement identifiée à ces enfants et à leur solitude ; et, ce faisant, j’ai apprivoisé la mienne, jusqu’à en faire une sorte de « partenaire », pour reprendre les termes de Lacan. Je vivais quasiment au presbytère, et plus je m’isolais pour écrire mon livre, moins j’étais seule… Il s’est produit ce que j’ai nommé un « apparentement », je me suis apparentée à eux, au-delà de ma propre famille généalogique. Cette opération ne va pas sans une certaine dose d’arrogance, d’où mon questionnement incessant dans le livre, pour savoir si les sisters and brother auraient pu m’ accepter parmi eux.
 
 
 
PPR : Avez-vous vu le récent biopic de la BBC sur les Brontë, To walk invisible (La vie des sœurs Brontë), et qu’en avez-vous pensé ?
 
AFL :  J’ai tout à fait apprécié ce film, mais il est venu un peu tard pour moi, une fois que j’avais moi-même déjà beaucoup lu sur les Brontë, en français et surtout en anglais. C’est un film très didactique et précieux à ce titre, mais qui, selon moi, n’emporte pas le spectateur, du fait qu’il essaye trop de coller à ce qu’on appelle « la réalité ». On sait, par exemple, que Charlotte n’était pas jolie ; son visage respirait néanmoins l’intelligence et la sensibilité, son regard était incroyablement vivant. Je ne crois donc pas que faire le choix d’une actrice au physique ingrat pour l’incarner soit judicieux, c’est au contraire s’éloigner de ce qu’était Charlotte, et il en va de même pour Emily. André Téchiné est allé dans un tout autre autre sens en optant pour Isabellle Adjani, Isabelle Huppert et Marie-France Pisier, dans son superbe film Les Sœurs Brontë, un casting prestigieux, mais qui n’avait pas pour seul but d’attirer le public : c’est un fait que son film est beaucoup plus inspiré et, partant de là, me paraît plus vrai que celui de la BBC.
 

PPR : Dans notre article sur votre ouvrage, nous avons évoqué votre passion sous le terme de « possession », suite à quoi vous avez fait le lien avec le roman éponyme d’A. S. Byatt. Pouvez-vous nous expliquer cette analogie et de quelle façon vous faisiez référence à ce roman dans l’un des jets précédents de Quel Brontë êtes-vous ? 
 
AFL : Possession ne pouvait qu’être présent à mon esprit, pendant que j’écrivais mon livre : l’héroïne d’A. S. Byatt est une universitaire, dont les recherches sur un célèbre écrivain de la période victorienne et la relation qu’il aurait secrètement entretenue avec l’artiste Christabel Lamotte, lui font en effet découvrir que cette dernière était de sa famille. Un lien de sang - rien que ça ! - là où je parle, quant à moi, d’un apparentement, lequel n’implique pas forcément une filiation généalogique et se traduit néanmoins par l’impression énigmatique d’être de la même famille. Un lien qui s’établirait au-delà de la relation historique avec ses propres parents, dans une proximité littéraire et poétique, mais pas seulement, puisque je me sens également attachée à Tabitha, la servante de la maison.
 
Constance Fenimore Woolson et Henry James, sujet d'un prochain livre?
 
PPR :  Outre cette fascination pour les Brontë, cultivez-vous un intérêt similaire pour d’autres figures historiques et littéraires ?
 
AFL : Cela n’arrive pas tous les jours de se sentir arrimée à une famille d’écrivains ( et je pense là à Branwell tout autant qu’à ses sœurs, même s’il est moins connu ) comme s’il s’agissait de sa propre famille, mais je peux également me sentir solidaire du destin de certaines femmes écrivaines et des obstacles qu’elles ont eu à franchir pour être publiées, je n’ose pas dire : reconnues. C’est ainsi que je m’intéresse plus particulièrement à Constance Fenimore Woolson, une écrivaine américaine, qui fut la grande amie d’Henry James, et probablement davantage, même s’il est hautement improbable qu’ils furent amants. Elle, qui était plus connue qu’Henry James, à l’époque de leur relation, est depuis tombée dans l’oubli. Elle s’est suicidée à Venise en se défenestrant, et même s’il est hors de question de dire que c’est à cause de Henry James, il n’en reste pas moins qu’elle dévalorisait tout le temps ses livres ou ses articles, lorsqu’ils en parlaient tous les deux, car il n’était pas question de faire de l’ombre au Maître… Vous voyez que c’est tout un programme. 
 
Notre cadeau à Anna à l'occasion de notre rencontre : un médaillon home made Emily Brontë.

    Nous remercions chaleureusement Anna Feissel-Leibovici pour la richesse de cette rencontre et le temps accordé à nos nombreuses questions. Nous sommes persuadés que cet entretien n'était que le premier de nombreux autres et il nous tarde déjà de découvrir ses prochaines publications. Et pour ceux qui ne la connaissent pas encore, un seul conseil : ruez-vous sur Quel Brontë êtes-vous? !