dimanche 7 juillet 2024

Les possédées - Johanna Van Veen.

My Darling Dreadful Thing
, Poisoned Pen Press, 2024 - Éditions Hachette, Le Rayon Imaginaire (trad. de C. Desserrey), 2024.

    L’étrangeté s’épanouit comme une fleur vénéneuse dans la vie de Rose : affamée, maltraitée, forcée de mener pour la cruelle Mama des séances de spiritisme où le surnaturel le dispute au sordide, elle n’a pour réconfort que Ruth, un esprit-compagnon revenue du royaume des ombres sur l’appel de son sang versé. Morte depuis des siècles, affectueuse et tyrannique, cruelle et tendre, Ruth est son soleil noir et sa boussole, son indéfectible amie. Leurs destins liés basculent lorsqu’une veuve étrange et secrète les entraîne dans sa demeure isolée. Agnes, seule entre tous à voir Ruth. Agnes, douce à aimer peut-être, alourdie d’un chagrin, d’un secret, de chaînes qu’on pourrait briser ? Prenez gardes, jeunes filles, si les esprits-compagnons sont votre consolation, ils pourraient aussi être votre malheur. À moins que tout ceci ne soit que folie ?

    Johanna van Veen, jeune pousse des lettres néerlandaises, signe ici un premier roman prometteur, entre gothique et horreur, romance, enquête psychologique et thriller. Inclassable et réjouissant.
 
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     Avec sa couverture aux reflets métallisés carmin, on reconnait bien là le dernier né du Rayon Imaginaire : depuis quelques années, ce label des éditions Hachette s'est démarqué grâce à ses visuels à la fois épurés et incontestablement reconnaissables. Après le merveilleux de Golden Age (Fabrice Colin) et le fantastique philosophique de Sauvage (Joan Mickelson), nous sommes très heureux de découvrir ici une nouvelle pépite de cette collection.


    Hollande, années 1950. Rose vit avec la terrible Mama, à qui son père l'a confiée plusieurs années auparavant avant de disparaître. Depuis lors, son horrible tutrice la contraint à se mettre en scène chaque jour devant les clients qui viennent la consulter dans le cadre de séances de spiritisme factices. Au cours de ces représentations, Rose doit jouer le rôle de la possédée et activer les différents mécanismes secrets permettant de faire croire à la manifestation des esprits. Pour autant, sa vie n'en est pas moins étrange : si aucun des spectres invoqués en séance n'est réel, Rose est en revanche accompagnée de Ruth, le fantôme d'une jeune fille devenu son "esprit-compagnon" et qui la possède de temps à autre pour donner aux clients le spectacle qu'ils sont venus chercher. Liées l'une à l'autre par un pacte que personne de saurait briser, Rose et Ruth se protègent et s'entre-aident comme un seul être. Un jour cependant, Agnès Knoop, une jeune veuve d'origine asiatique se présente chez Mama. Loin d'être dupe de la supercherie, la cliente s'intéresse en revanche tout particulièrement à Rose – et pour cause, elle aussi est en mesure de voir Ruth. Lorsqu'elle convie la jeune fille à devenir sa demoiselle de compagnie, Rose se persuade d'être enfin libérée des chaînes qui l'empêchaient jusque-là de s'épanouir. Mais c'est sans compter les mystères qui planent à La Roseraie, le manoir familial des Knoop. Entre les murs gorgés d'humidité et le domaine en plein délabrement, il est possible que le danger soit plus vivant que mort...
 
 
    Première incursion du Rayon Imaginaire dans la littérature horrifique d'inspiration gothique, Les Possédées est le premier roman de Johanna Van Veen, jeune autrice néerlandaise que l'on devine passionnée de lettres britanniques. Titulaire (entre autres) d'une maîtrise en littérature anglaise, elle invite en effet dans son livre une atmosphère que n'aurait pas renié le Londres de l'époque victorienne. Car bien que l'intrigue se situe dans la Hollande des années 50, il est difficile, à la lecture, de se représenter un cadre spatio-temporel précis, l'histoire pouvant tout-à-fait prendre place dans l'Angleterre du XIXème siècle. Cette impression est fortement suggérée par les thématiques principales, le spiritisme en tête, ainsi que les nombreuses références au Tour d'écrou d'Henry James.
 

    Pour autant, si Le tour d'écrou est souvent cité, ce n'est pas forcément à cette œuvre que l'on pense le plus au fil de la lecture. L'arrivée de cette jeune fille dans ce grand manoir, la veuve au passé trouble et le fantôme du défunt mari qu'entretient sa sœur à moitié folle, tout cela n'est décidément pas sans évoquer une version inversée de Rebecca ou de Jane Eyre, la présence des spectres décharnés en plus nous rappelant tout en même temps le Crimson Peak de Guillermo del Toro (qui avait d'ailleurs revendiqué les deux romans cités ci-dessus comme des influences majeures). La romance, tout d'abord subtile, tout juste perceptible, puis charnelle, qui se tisse progressivement n'est quant à elle pas sans rappeler l'univers de l'écrivaine Sarah Waters, grande autrice que l'on sait aussi férue d'ère victorienne que de ghost stories.
 

    L'intelligente construction du roman vient semer le doute dans l'esprit du lecteur quant à la véracité des événements, faisant ainsi d'une histoire d'horreur un thriller à la dimension psychologique réussie. Au récit de Rose s'alternent des compte-rendus psychiatriques datés de quelques années plus tard, laissant entendre que la jeune fille a été internée dans l'attente d'un jugement pour meurtre. L'avis médical vient évidemment interroger sa santé mentale et sa prétendue capacité à voir les esprits. Le don de double-vue de Rose ne serait-il que la résultante d'un trouble schizophrénique ? Ou pire, un mensonge afin de pouvoir plaider la folie ? La double-temporalité du roman génère un effet particulièrement réussi de suspense, le lecteur désirant plus que tout connaître l'issue de l'affaire. En diagonale de ces récits qui s'entrecroisent pour mieux se réunir à la fin, plus que les fantômes réels ou imaginaires, Les Possédées nous invite à questionner la solitude des personnages comme creuset où faire germer les esprits-compagnons susceptibles de les aider à affronter l'adversité. Peut-être le deuil serait-il ainsi le véritable sujet du roman...


En bref : Au croisement d'un roman gothique victorien et d'un livre de Sarah Waters, Les Possédées, nouvelle pépite du Rayon Imaginaire, nous invite à frissonner autant de peur que de désir. Grâce à une double temporalité brillamment amenée, le texte instaure une tension dramatique qui tient le lecteur en haleine en même temps qu'elle l'amène à questionner la véracité des faits ainsi que la frontière entre réalité et folie. S'amusant à entremêler horreur, romance et fantastique, Johanna Van Veen parvient tout en même temps à nous toucher profondément en abordant la thématique douloureuse du deuil face à la solitude.

Un grand merci au Rayon Imaginaire pour cette découverte !

Un meurtre à quatre épingles (Une lady mène l'enquête #4) - Sara Rosett.

Murder in black tie (High society lady detective # 4)
, McGuffin Ink (autoédition Amazon), 2020 - McGuffin Ink (autoédition Amazon) (trad. d'E. Velloit & Valentin translation), 2022.

    Novembre 1923. Cette invitation à une fête privée sur le domaine de Parkview Hall est une parenthèse bienvenue pour Olive Belgrave, une jeune femme qui n’a intégré l’aristocratie que depuis peu et n’a pas tardé à devenir l’enquêtrice officielle de tous les problèmes épineux de la haute société. Mais un événement tragique vient troubler cette fête somptueuse et Peter, le cousin d’Olive, se retrouve suspect numéro un. Olive va devoir démasquer le véritable tueur parmi les bourgeois élégants avant qu’un homme innocent ne soit accusé du pire… parce que la mort n’envoie pas d’invitations.
 
    Un meurtre à quatre épingles est le quatrième tome de la série Une lady mène l’enquête. Si vous aimez les romans policiers, les décors pittoresques, les personnages pleins de charme et les énigmes palpitantes, alors ne ratez pas cette adorable série historique signée par Sara Rosett, auteure de best-sellers au classement de USA Today.
    Évadez-vous dans un polar sur fond d’élégante demeure de campagne avec Un meurtre à quatre épingles.
 
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     A peine quelques mois après notre dernière plongée dans cette série, nous retrouvons Olive Belgrave – sorte de cousine éloignée de Georgiana de Rannoch de Son espionne royale – pour une nouvelle affaire. Comme on le rappelle à chaque fois, Une lady mène l'enquête est initialement une série autoéditée, mais qui a le mérite d'avoir été remarquée par la presse, notamment les critiques et journalistes spécialisés dans le roman historique. Bien plus que pour leurs similitudes avec les romans de Rhys Bowen, les livres de Sara Rosett valent donc le détour.
 

    Alors qu'elle vient tout juste de résoudre le mystère égyptien de la villa Mulvern, Olive Belgrave s'échappe de l'activité bouillonnante de Londres pour passer quelques jours à la campagne. Elle a en effet été invitée au manoir de Parkview par sa tante Caroline, qui a également convié le père d'Olive ainsi que sa belle-mère entre autres amis et connaissances triés sur le volet. A son arrivée à Parkview, la jeune femme retrouve notamment d'anciennes camarades de classe ainsi que l'inspecteur Longly, soupirant de longue date de Gwen, la cousine d'Olive. Le séjour, entre dîners, conversations nostalgiques et parties de campagne, avait tout d'enchanteur jusqu'à ce que l'on retrouve assassiné l'un des invités dans la magnifique serre du domaine. Sur les lieux du crime, un seul suspect : Peter, le cousin d'Olive, sujet depuis la guerre à de violente crises de nerf post-traumatiques. Coupable idéal d'autant qu'il prétend ne pas se rappeler le moment du meurtre, il ne tarde pas à éveiller les soupçons de la police. Bien décidée à prouver son innocence, Olive commence une enquête, aidée de son fidèle ami Jasper. Elle découvre bientôt que la victime, qui s'était enrichie grâce au commerce de cartes anciennes ayant appartenu à des célébrités, avaient en fait de quoi susciter la haine de nombreux clients et donc autant de suspects éventuels : il leur avait vendu des faux ! A moins que la clef du mystère ne se trouve dans le passé du manoir et dans l'histoire de ses propriétaires...


    Après l'exotisme et l'égyptomanie typiques des Roaring Twenties de l'opus précédent, ce quatrième tome joue la carte du whodunit classique à l'Anglaise, à l'image de la toute première enquête d'Olive, Meutre au manoir d'Achly. En résumé : une grande demeure perdue dans la campagne britannique, des convives d'origines et de classes sociales différentes, un meurtre et une question : à qui profite le crime ? Peut-être aussi moins original dans son fond et dans sa forme, Un meurtre à quatre épingles reste cependant une lecture on ne peut plus sympathique par son aspect Cluedo qui ne lasse pas les amateurs du genre, même s'il n'égale pas l'excellent deuxième tome, Meurtre au château de Blackburn (à notre sens le meilleur de la série à ce jour). Très inspirée par Agatha Christie, Sara Rosett distille ici quelque chose du polar anglais à l'ancienne où la complexité des personnages et de leurs mobiles éventuels s'enchevêtrent de façon à brouiller les pistes et mettre le lecteur en déroute.
 
Highclere Castle transformé en hôpital militaire pendant 14-18.

    L'un des autres points forts de ce quatrième opus est sans conteste sa reconstitution historique et les divers événements dans lesquels pioche Sara Rosett pour donner corps à son univers. Une part importante de l'intrigue porte sur le stress post-traumatique des rescapés de guerre et des soins prodigués pendant le conflit de 14-18, notamment via les hôpitaux militaires parfois improvisés dans de luxueuses demeures. C'est le passé que l'autrice imagine pour le manoir de Parkview, en s'inspirant pour cela de l'histoire du château de Highclere, le célèbre décor de la série Downton Abbey. La désormais célèbre habitation des comtes de Carnavon a en effet été transformée en centre de soins sur initiative de la maîtresse de maison pendant la Grande Guerre, une anecdote qui a par ailleurs influencé tout un axe narratif de la série de Julian Fellowes.
 
Chatsworth House

    Véritable personnage à part entière du roman, le manoir de Parkview, quoi que fictif, est inspiré du réel Chatsworth House, auquel Sara Rosett emprunte son architecture – en particulier sa gigantesque serre (en réalité détruite en 1920), qui devient ici la scène du crime. Les descriptions du manoir et la place que prend le décor dans l'intrigue témoignent de l'amour de l'autrice pour ce lieu iconique de l'Angleterre, caractéristique des riches demeures de campagne britanniques.
 
La serre de Chatsworth House.
 

En bref : Whodunit réunissant tous les ingrédients typiques du genre, Un meurtre à quatre épingles régalera les amateurs de polars british vintage grâce à son décor de manoir anglais assorti à sa traditionnelle galerie de suspects hauts en couleur. Bien documenté et bénéficiant d'un ancrage historique solide, ce quatrième tome se savoure comme on se régale d'une partie de Cluedo ; classique, mais efficace.


Et pour aller plus loin...

dimanche 23 juin 2024

La fille de Lake Placid - Marie Charrel.

Éditions Les Pérégrines, coll. "Les Audacieuses", 2024.

    « Comme les créatures nyctalopes, Lana sait voir au cœur de la nuit ce qui échappe aux autres. La fête discrète qui, pour peu que l’on sache la distinguer, se tient dans l’obscurité. Elle transforme le secret des heures sombres en or. Lana est une grande poétesse, mais pas seulement : c’est une alchimiste. ».
    1996 : au retour d’une de leurs escapades nocturnes dans les bois de Lake Placid, Elizabeth et son ami Parker font une étrange rencontre. Alors qu’elle grandit hantée par cette vision, la jeune fille découvre son don pour la poésie et la musique.
    2019 : Lana Del Rey tente d’approcher son idole Joan Baez, la mythique reine du folk qui vit retirée au cœur de la forêt californienne, pour la convaincre de chanter avec elle lors de son prochain concert.
    Au croisement de ces temporalités surgit une Lana Del Rey fascinante, irréductible aux clichés que l’on a voulu lui accoler. De sa plume inventive, Marie Charrel nous entraîne dans l’univers onirique de deux grandes artistes portant au cœur la nostalgie d’un rêve américain impossible et brisé.
 
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     Voilà un pitch qui avait de quoi retenir notre attention : un roman mettant en scène la queen Lana Del Rey, icône insaisissable d'une musique au croisement des genres. Concept aussi prometteur qu'audacieux, comme le suggère le nom de la collection dans laquelle il est paru en janvier 2024 : Les Audacieuses. Ce label des éditions Les Pérégrines ambitionne en effet de faire raconter par des autrices la vie romancée de leurs héroïnes historiques. Marie Charrel, journaliste, romancière et essayiste française notamment applaudie en 2023 pour Les mangeurs de nuit, approchée par Les Pérégrines afin de proposer un titre à cette collection aux belles couvertures irisées, n'a pas longtemps hésité avant de suggérer le nom de Lana del Rey, à son sens une artiste audacieuse à bien des égards.
 
Lake Placid, ville natale de Lana.
 
 "Ce midi, un peu plus que les autres, la mélancolie lui tombe déjà sur les épaules, fardeau doux et lourd dont elle n'est pas certaine de comprendre l'origine. Est-ce simplement qu'elle n'est pas née à la bonne époque ?" 
 
    Lake Placid, état de New-York, années 90 : la petite Elizabeth Grant s'échappe toutes les nuits de la demeure familiale pour s'enfoncer dans la forêt. Elle y retrouve son ami Parker, un nain avec qui elle rêve de poésie et de jours meilleurs. Alors qu'ils regagnent leurs maisons au lever du soleil, ils tombent nez à nez avec une femme étrange, qui déambule l'air hagard, le visage barbouillé de sang en marmonnant des paroles sans queue ni tête : "Why are we here ?". Des années plus tard, au sommet de son art et de son succès, Lana del Rey se souvient de la petite fille qu'elle était, restée depuis cette rencontre étrange obnubilée par cette apparition qui a nourri toutes ces années d'écriture et de création. A la question, lancinante, qui lui martèle le crâne depuis plus de vingt ans, Lana espère trouver réponse dans son nouveau projet : rencontrer la mythique et talentueuse Joan Baez afin de lui proposer un duo.
 
 
"L'aura sulfureuse de vamp gothique qu'elle a tissée pour se protéger est trop souvent prise au premier degré. Telle est la malédiction des femmes un peu trop belles et suffisamment malignes pour se servir de cet atout comme d'une arme. On pardonne l'ingénuité et la bêtise aux créatures de rêve, pas l'intelligence."

    Qu'on se le dise, La fille de Lake Placid n'est pas une biographie de Lana del Rey et c'est tout juste si l'on peut le qualifier de roman biographique. A l'image des autres publications de la collection Les Audacieuses, il s'agit davantage d'une relecture de sa vie par le truchement de la fiction. Marie Charrel ne dément pas avoir puisé dans des événements tout-à-fait véridiques pour ce qui est des grands temps forts du parcours de l'artiste, mais la chair fictive qu'elle met sur le squelette des éléments connus relève surtout du conte, de la fable.
 
"Je crois que les artistes doivent vivre légèrement au-dessus d'eux-mêmes s'ils veulent parvenir à transmettre un morceau du paradis."
 
Lana et Joan Baez.

"Il y avait en elle plus de douleurs et de fantômes que son jeune âge ne le laissait paraître."

    Désireuse de raconter la poétesse avant la chanteuse (Lana del Rey s'est fait connaître pour ses chansons, mais elle a toujours écrit de la poésie, et a d'ailleurs publié un recueil en 2022), Marie Charrel s'imprègne de la sensibilité de ses textes et des nombreux univers qu'elle a créés pour broder un scénario, onirique dans son fond comme dans sa forme, dont Lana et ses multiples visages sont les héroïnes. Multiples car, comme le plait à rappeler l'autrice à travers les prénoms et pseudonymes successifs de la star américaine, il y a eu entre Elizabeth et Lana plusieurs identités synonymes d'autant de styles différents, d'inspirations contrariées dont les transitions de l'une à l'autre relèvent presque de la mutation fantastique.
 

"Elle porte suffisamment de vies en elle pour tenir jusqu'à la fin des temps."

    Ces différentes étapes, le lecteur les suit au gré d'un jeu d'aller et retour dans le temps : la petite Elizabeth d'autrefois qui grandit et se cherche d'un côté, et la Lana d'aujourd'hui qui se trouve à travers le regard de Joan Baez de l'autre. Inspirés de la rencontre réelle entre les deux chanteuses et de leur duo en 2019 sur "Diamonds and Rust", les épisodes qui se déroulent au présent sont ancrés dans le plus profond réalisme, là où toute l'enfance de Lana/Elizabeth est une plongée totale dans la filmographie de David Lynch. S'amusant de l'inquiétante étrangeté propre à l'univers du réalisateur, Marie Charrel réinvente la jeunesse de la chanteuse par son filtre fantasmagorique. Lana del Rey étant une création on ne peut plus lynchienne, il fallait bien imaginer d'où Elizabeth Grant avait puisé l'inspiration pour composer son double scénique : l'autrice dresse ainsi un tableau où le mystère le dispute à l'effroi, où l'on croise une femme qui parle à sa buche et un nain comme échappés d'un épisode de Twin Peaks, entre autres clins d’œil que les fans reconnaîtront. L'apparition de cette femme barbouillée de sang, qui avait également inspiré Christophe Lambert pour son excellent Si tu vois le Wendigo, est par ailleurs un événement vécu enfant par David Lynch et qui a profondément marqué son cinéma.
 
Lana et son hommage à David Lynch, Blue Velvet, 2013.

"Elle sait toujours quoi dire, quoi faire, tel est le privilège des personnages de fiction."

    La plume de Marie Charrel pioche dans les chansons de Lana comme dans ses poésies de quoi forger sa narration, donnant parfois lieu à des envolées lyriques particulièrement inspirantes. Il est dommage que le style, cependant trop marqué par les superlatifs qui s'imposent avec pertes et fracas dès lors que Lana entre en scène, alourdisse le tout et lui donne trop souvent un côté factice, fabriqué. On regrette également un rythme un peu décousu et une plume qui, à quelques trop rares exceptions, résume et décrit davantage qu'elle ne raconte – pour paraphraser Chekhov, trop de "tell", pas assez de "show". C'est qu'il n'est pas aisé d'aborder un sujet aussi américain que Lana del Rey avec une prose aussi française.
 
Lana del Rey, peinte par Joan Baez en 2019.
 
"Ceux qui la conspuent voient dans ses paroles une glamourisation de la violence faite aux femmes. Elle n'a jamais compris ce procès. Il est injuste. Ne voient-ils donc pas que ses textes sont au contraire sa façon à elle de se réapproprier ce qu'elle et tant d'autres ont vécu, de faire à nouveau sien ce corps objet de tant de fantasmes qu'il pourrait facilement lui échapper ? D'exposer ses fragilités, aussi. D'être la voix de toutes les dames écarlates, de toutes les desperate housewives gâchant leur vie à préserver les apparences tandis que dans leurs intérieurs cosy elles meurent à petit feu, étouffées par un déguisement que d'autres ont taillé pour elles (...). Elle parle pour toutes celles qu'on refuse de croire parce qu'on pense qu'elles méritent ce qu'elles ont subi."
 
En bref : Concept aussi audacieux que séduisant, La fille de Lake Placid propose de raconter une Lana del Rey au croisement du fictif et du réel. En imaginant l'artiste sous les traits d'une héroïne lynchienne dans une Amérique digne d'un roman de Jeffrey Eugenides, la romancière Marie Charrel donne à lire un petit OVNI littéraire qui se joue de la frontière entre fable et biographie. Si l'écriture n'y est pas tout-à-fait malgré de beaux passages, ce titre mérite le détour ne serait-ce que pour sa singularité et pour ses portraits de femmes inspirants, au-delà des clichés.

dimanche 16 juin 2024

Les voleurs d'innocence - Sarai Walker.

The cherry robbers
, Harper, 2022 - Gallmeister (trad. de J. Jouin-de Laurens), 2023 - Gallmeister, "Totem", 2024.

    Il était une fois dans les années 1950 six jeunes filles aux doux prénoms de fleurs – Aster, Rosalind, Calla, Daphne, Iris et Hazel – qui vivaient avec leurs parents dans l’opulence d’une grande bâtisse victorienne. Mais ceci n’est pas un conte de fée : c’est l’histoire de la malédiction des sœurs Chapel.
    Tout commence pourtant bien : par une noce. Mais à peine est-elle mariée, que la sœur aînée meurt mystérieusement, laissant sa famille en état de choc. Puis la deuxième connaît le même sort. Quel malheur pèse sur les Chapel ? Belinda, la mère à l’esprit torturé, hantée par les fantômes, semble pouvoir prédire leur funeste destin. Mais peut-on se fier à ce qui sort de son cerveau embrumé ? Quant à Iris, la cadette, elle est bien décidée à survivre. Quitte à devoir faire un bien sombre choix.
 
    Roman aux accents gothiques, Les Voleurs d’innocence est l’histoire poignante de jeunes femmes déterminées à échapper à leur destin.
 
***
 
    Difficile de passer à côté de la plus anglo-saxonne des maisons d'édition françaises et de ses publications ô combien alléchantes : Gallmeister, qui s'est imposée en quelques années sur les étagères des librairies grâce à ses titres remarqués et à ses couvertures visuellement réussies. Difficile, aussi, de ne pas céder à l'appel de ces Voleurs d’innocence, applaudi depuis sa sortie en grand format puis en poche et récemment couronné du Prix des lecteurs 2024.
 

"On suppose depuis longtemps que refusée d'être interviewée, me dérober au regard du public, être représentée seulement par mon art est une sorte de manifeste féministe. Les femmes sont élevées pour être conciliantes, alors j'imagine que le simple fait, pour une femme, de tracer une frontière claire que les autres ne peuvent plus franchir la rend remarquable."

    Ester, Rosalind, Calla, Daphne, Iris et Hazel. Six jeunes filles en fleurs, au propre comme au figuré. Six héritières de l'empire Chapel, du nom des armes à feu qui ont permis à l'Amérique de remporter cette fichue guerre. Une guerre qui vient tout juste de se terminer mais dont l'ombre plane encore sur ce milieu de XXème siècle, où leur patronyme évoque aux anciens soldats leur ultime planche de salut. Chapel. Un nom qu'on associe également au manoir familial, monstrueuse construction aux allures de pâtisserie à étages fort bien nommée "Le gâteau de mariage", comme une prédiction d'une vilaine ironie. Courtisées et désirées, les filles Chapel ne peuvent en effet attendre peu de choses de leur existence, si ce n'est l'espoir de rencontrer un homme en mesure de les entretenir pendant qu'elles passeront le reste de leur vie à changer des couches, passer l'aspirateur et faire la cuisine. Un avenir que leur mère, Belinda, ne leur souhaite pas davantage qu'elle ne le désirait pour elle-même, mais dans ce siècle patriarcale qui transforme la femme en ventre sur pattes et en bonne à tout faire, cette dernière a-t-elle son mot à dire ? Belinda, qui vit à moitié folle dans sa tour, entourée de fantômes qu'elle est la seule à voir, encore moins que les autres. Mais lorsqu'elle prédit une catastrophe imminente si son aînée ne rompt pas très vite ses fiançailles, Iris, l'une des plus jeunes de ses filles, décide de la croire. Et si elle et ses sœurs étaient maudites, destinées à ne pas survivre à l'hymen ?
 

" Emily Dickinson a écrit qu'il n'y a pas que les maisons qui sont hantées, mais que "le cerveau regorge de corridors". C'est vrai. Et les miens débordent. L'abîme de mon esprit – tous ces corridors hantés, selon la façon dont vous voulez le décrire – contient des éclats de verre brisé éparpillés sur tout le sol. J'attrape un tesson et je dépeins ce que je vois, puis je le repose. Cette histoire a des arêtes déchiquetées, pourrait infliger de profondes blessures. Ce n'est pas une histoire que je peux raconter avec du fil et une aiguille, cousue à petits points bien nets. Ce sont des tessons ou rien."

   Le roman s'ouvre sur une artiste peintre vieillissante, vivant recluse au Nouveau Mexique sous un nom d'emprunt. Lorsqu'elle est approchée par une journaliste qui tente de percer sa véritable identité et les sombres secrets qui entourent son passé, on pense un peu à l'amorce du Treizième conte de Diane Setterfield. Mais là où le personnage de Vida Winter se confiait de son plein gré à la biographe invitée sous son toit, celui de Sylvia Wren se claquemure encore un peu plus dans sa maison, fuyant les courriers de la reporter en même temps que les souvenirs qui resurgissent. Souvenirs qu'il faut endiguer ou contrôler d'une façon ou d'une autre : tels des spectres vengeurs d'avoir été tenus à distance trop longtemps, ils viennent tambouriner chaque nuit à sa porte, espérant se frayer un chemin à l'intérieur. La solution prend la forme d'un carnet où la narratrice va pouvoir confier sa mémoire, coucher sur le papier sa vérité : celle des filles Chapel et de leur seule survivante. Une histoire de princesses qui attendent dans leur tour d'ivoire que leurs princes charmants viennent les cueillir (dans tous les sens du terme possibles – car n'ont-elles pas toutes des noms de fleurs ?). Une histoire qui ressemble à la parfaite image d’Épinal des années 1950, à l'atmosphère poudrée et aux couleurs saturées du Technicolor. Une histoire, l'autrice ne le dément pas, qui prend lentement la tournure d'un conte à la Sarah Winchester, cette célèbre veuve aux talents de spirite qui avait fait bâtir une maison monstrueuse pour y abriter les fantômes des victimes de la carabine inventée par feu son époux.


"— Le mariage, ça a l'air tellement ennuyeux, dit Calla. Si tragique, en un sens. Regardez notre mère.
— Notre mère était tragique avant de se marier, rétorqua Rosalind."

    Des fantômes ? Il y en a assurément dans cette histoire, bien qu'ils prennent souvent des contours flous. Ceux des souvenirs qui nous hantent, ceux des mensonges qu'on feint d'ignorer et ceux des désirs qu'on combat aussi ardemment qu'ils nous brûlent. Des spectres, il y en a aussi : en songe, sous la forme d'une robe de mariée portée par un mannequin sans tête, comme un funeste présage de ce qui attend les filles Chapel. Des spectres comme ceux que Belinda prétend voir entre deux crises de folie dans le boudoir où elle passe ses journées comme ses nuits. Au croisement de ces éléments d'une inquiétante (mais délicieuse) étrangeté qui donnent toute sa saveur à ce roman, Les voleurs d'innocence, conte sociétal aux accents gothiques, narre ainsi l'étrange histoire de filles que le mariage – et surtout la nuit de noce – voue à une mort quasi-immédiate, aussi spectaculaire que brutale.
 

"Le comportement étrange de maman ressemblait à une odeur de peinture fraîche. Au début, on la remarque, puis on s'habitue."

    Adoré de nombreux lecteurs, ce deuxième roman de Sarai Walker en a aussi laissé perplexes de nombreux autres : 600 pages et aucune explication quant à la cause réelle de ces morts pas plus qu'à l'origine de cette prétendue malédiction. Mais est-il nécessaire de savoir ? Pique-nique à Hanging Rock, autre bijou gothique aux accents féministes, a montré que non, bien au contraire. En ne révélant rien des rouages à l'oeuvre (car, après tout, la vraie vie le fait rarement, nous laissant face à des éléments ou des signes qu'on s'échine toute notre vie à interpréter, en vain), l'autrice déporte les enjeux et l'intérêt de son roman ailleurs : non pas sur la scène d'une quelconque cohérence dramatique, mais vers une réflexion plus large, un espace où tout un chacun pourra projeter ses propres interrogations.
 

" Belinda ne pouvait pas me laisser tranquille, avoir des angoisses normales d'une fille de mon âge ; elle devait soumettre ma vie à des rebondissements tordus comme si nous étions dans un Alice détective écrit par Mary Shelley."

    Car qu'il s'agisse d'un mauvais sort jeté par quelque esprit mort au champ de bataille sous les tirs d'une Chapel ou de l'accomplissement aussi implacable d'une prophétie auto-réalisatrice, le résultat n'en est-il pas tout aussi glaçant, voire plus ? Les symptômes des jeunes filles dans leurs derniers instants avant le trépas évoquent d'ailleurs furieusement l'hystérie selon ce bon vieux Sigmund Freud, nous invitant ainsi à envisager la possibilité d'une interprétation psychanalytique. Dans un monde et une époque gouvernés par les hommes où la femme est sans cesse objectivée, quels échappatoires lui reste-t-il, si ce ne sont la mort ou la folie ? Une brèche, peut-être, subsiste encore, celle de fuir et réinventer sa vie.
 

" Mais je crois que j'ai fini par comprendre que c'est mon destin d'être une de ces folles. Une de ces femmes qui disent la vérité, aussi terrifiante soit-elle. Une de ces femmes qui se tiennent à l'écart de la foule, se concentrant non pas sur les visages en colère et désapprobateurs, mais au-dessus d'eux, sur le ciel d'un bleu jacinthe éclatant qui ressemble aux fleurs qui poussent dans son jardin."


En bref : Conte gothique hanté par les fantômes réels et les spectres métaphoriques, Les voleurs d'innocence mêle l'atmosphère poudrée des années 50 américaines au goût de cendre qu'a laissé la guerre derrière elle. Ajoutez-y celui du sang des filles Chapel, symbole d'une condition féminine vouée à une totale abnégation, et vous obtiendrez cet étrange et fascinant roman, au croisement de La maison aux esprits d'Isabel Allende et d'un livre de Shirley Jackson. Venimeux et captivant.

dimanche 2 juin 2024

Quatre enterrements et peut-être un mariage (Son espionne royale mène l'enquête #12) - Rhys Bowen.

Four funerals and maybe a wedding (Her Royal Spyness #12)
, Berkley, 2018 - Editions Robert Laffont, coll. La Bête Noire (trad. de B. Longre), 2023 - Editions France Loisirs, 2024.

    Royaume-Uni, 1935. Si seulement Georgie s’était enfuie avec son grand amour, Darcy O’Mara ! Au lieu de cela, elle doit maintenant organiser un « petit » mariage, auquel toute la famille royale sera présente. Mais, d’abord, il lui faut trouver un logement approprié pour commencer sa nouvelle vie…
    Alors que la situation semble désespérée, elle hérite miraculeusement de la propriété de son beau-père. Darcy étant de nouveau en mission, Georgie doit remettre seule le manoir en état, ce qui est loin d’être une chose aisée ! La maison est délabrée, le personnel incompétent, et de mystérieux événements aussi inexplicables que terrifiants commencent à se produire, éveillant ses soupçons. Est-ce de la paranoïa, ou quelqu’un en a-t-il réellement après elle ?
 
La nouvelle mission de Georgie : arriver jusqu'à l'autel ! 

Le douzième tome de la série de cosy crime historique à la croisée de 
Downton Abbey, The Crown et Agatha Christie.

***

    Difficile de ne pas enchaîner directement sur le douzième opus de Son espionne royale après avoir refermé le précédent. Alors que la publication française rattrape progressivement la publication originale de la série, le tome 12 était évidemment attendu comme un tournant dans l'univers créé par Rhys Bowen : Lady Georgiana de Rannoch, aristocrate sans le sou et 35ème dans la liste d'accession au trône britannique, se marie enfin. Le titre s'amuse d'ailleurs d'un clin d’œil évident à l'une des plus célèbres romcom anglaises, renouant en même temps avec la tradition toute cosy mystery des titres en jeux de mots et en références.
 

    Cette fois, ça y est : Georgie va enfin épouser Darcy ! En attendant les festivités, la jeune femme séjourne à Londres chez Zou Zou, qui joue les marraines à la perfection. Entre la confection de sa robe de mariée par Belinda et le trousseau que doit lui acheter sa mère, la jeune femme nage dans le bonheur. Tout serait absolument parfait si Leurs Majestés n'avaient pas suggéré à Georgie d'inviter toutes les têtes couronnées d'Europe, elle qui rêvait d'une union en toute intimité. Mais très vite, la future mariée apprend une nouvelle qui a de quoi lui remonter le moral : Sir Hubert, le second époux de sa mère, lui fait cadeau de sa demeure d'Eynsleigh pour qu'elle puisse s'y installer après la cérémonie. L'ancien beau-père de Georgie, qui l'aimait comme sa propre fille, lui propose d'aller y séjourner afin de faire connaissance avec les domestiques et réfléchir aux aménagements qu'elle souhaite y faire par la suite. Sir Hubert, explorateur fantasque, est en effet à l'étranger pour quelque temps encore et n'est pas sûr de pouvoir rentrer pour le mariage. Aux anges, Georgie se présente aux portes d'Eynsleigh dans l'idée d'y passer quelques jours en temps que future maîtresse de maison. Mais arrivée sur place, c'est un bien triste spectacle qui l'attend : la maison semble à l'abandon et les domestiques se montrent tantôt de mauvaise humeur, tantôt carrément hostiles. Alors que Georgie échappe de peu à une tentative de meurtre, elle réalise que sa présence gêne manifestement la maisonnée. Mais pour quelle raison ? Est-ce que cela aurait à voir avec la silhouette de vieille femme qui ère, la nuit, dans les couloirs du manoir ? Ou avec le trafic auquel se livrent les domestiques avec les produits qui poussent sur le domaine ? Bien décidée à faire toute la lumière sur cette histoire, Georgie se fait aider dans son enquête par son extravagante mère et par son bien-aimé grand-père. Et ils ne seront pas trop de trois pour faire face aux dangers qui les menacent...
 

    On aurait pu croire que ce douzième tome nous raconterait un meurtre en pleine cérémonie de mariage (les couvertures mettant en scène une Georgie prête à rejoindre l'autel, les confusions et les attentes pouvaient être nombreuses), mais il n'en est rien. L'union des deux tourtereaux ne survient qu'en fin de roman, après une affaire qui prend en vérité pour contexte les préparatifs – non pas tellement du mariage lui-même, mais surtout de la future vie de mari et femme de Lady Georgiana et de Darcy. Plus une intrigue au sens premier du terme qu'une enquête à proprement parler, Quatre enterrements et peut-être un mariage se déroule donc dans le manoir qu'occupera le jeune couple une fois leurs vœux échangés, et où séjourne l'héroïne afin de se familiariser avec les lieux.
 

    Pas de mort suspecte (du moins dans un premier temps) pour lancer Georgie dans ses habituelles investigations, donc, mais un ensemble d'événements aussi perturbants qu'étranges dans cette grande maison quasi-vide, allant de la froideur des domestiques à la disparition de certains éléments décoratifs. Le doute plane longtemps quant à la véracité des faits et Georgie elle-même hésite, tergiverse, doute : se trame-t-il véritablement quelque chose au manoir d'Eynsleigh ou se montre-t-elle tout simplement trop suspicieuse ? Si le questionnement occupe presque une trop grande partie du livre, nous laissant parfois longtemps dans l'expectative, l'arrivée progressive de personnages secondaires qu'on adore retrouver permet de ne pas perdre en rythme : la mère de Georgie, son grand-père et même Queenie s'invitent à Eynsleigh pour prêter main forte à la future épouse. Concernant la catastrophique femme de chambre de notre jeune lady, si on s'était réjouit de ne pas la voir de tout le précédent opus, on avoue l'avoir ici retrouvée avec plaisir : Rhys Bowen a fait murir le personnage, ce qui évite de rejouer éternellement les mêmes gags.

 
    On devine rapidement les dessous de l'intrigue et ses ressorts, mais on apprécie de voir le registre se renouveler avec ce tome qui s'éloigne des trames habituelles pour explorer à sa façon le thriller d'ambiance à la Hitchcock. Sans être le meilleur de la saga (Son espionne royale et les douze crimes de Noël tient toujours le haut du panier), Quatre enterrements et peut-être un mariage séduit par ce changement d'atmosphère et par la transition qui a lieu dans la vie de l'héroïne. On espère retrouver un plaisir équivalent dans les prochains opus, une fois que Georgie et Darcy se seront dits oui.
 

En bref : Un tome de transition qui s'amuse d'une ambiance à la Hitchcock assez inédite et inattendue, mais qui a le mérite d'être rafraîchissante et de renouveler quelque peu l'univers de la série. L'intrigue, si elle est assez transparente, joue cependant à merveille son rôle de lecture cosy, à savourer avec du thé et des scones. Enjoy !

    

vendredi 17 mai 2024

Son espionne royale au service de Sa Majesté (Son espionne royale mène l'enquête #11) - Rhys Bowen.

On Her Majesty's frightfully secret service (Her Royal Spyness #11)
, Berkley, 2017 - Editions Robert Laffont, coll. "La Bête Noire" (trad. de B.Longre), 2023.

    En tant que prétendante au trône d’Angleterre, Georgie ne peut épouser un catholique. Suspendue à la décision du Parlement concernant son mariage, elle s’est réfugiée en Irlande. Pour tromper le temps, elle pense à son amie Belinda qui séjourne en Italie. Bientôt l’occasion de la rejoindre sur les rives du lac Majeur se présente à elle. La reine en personne demande alors à Georgie de profiter de son voyage pour jouer les espionnes. L’Histoire pourrait bien compromettre sa mission : une importante conférence réunissant les diplomates de Grande-Bretagne, de France et d’Italie vient de s’achever pour discuter de la menace nazie… 
 
Une nouvelle mission pour Georgie : enquêter sur la dernière conquête du Prince de Galles !
Entre Downton Abbey et Miss Marple, une série d’enquêtes royales so British !
 
***
 
    Il arrive un moment dans l'année où il faut retrouver Lady Georgiana de Rannoch. Il arrive un moment dans l'année où la pause intellectuelle s'impose, de même que l'heure du Cosy Mystery. Comme vous le savez (ou comme vous l'avez peut-être deviné), s'il y a bien une héroïne que notre cerveau écrasé par la charge mentale aime retrouver régulièrement, c'est elle (à égale mesure avec la tonitruante Agatha Raisin) ! Lorsque nous l'avons laissée l'année dernière, elle venait de résoudre une terrible affaire en Irlande, dans le vaste château de son futur beau-père. C'est cette fois sous un climat plus méditerranéen que nous la retrouvons puis que la plus aristocrate des espionnes se voit envoyée... en Italie !
 

"— Connaissez-vous les martinis ? s'enquit-elle.
Ce n'était pas ce à quoi je m'étais attendue.
— Je crois qu'on les confectionne avec du gin et du vermouth. Mais je bois rarement des cocktails.
La reine secoua la tête.
— Je veux parler de la famille Martini, pas de la boisson. Une vieille famille italienne."

    Après avoir coulé des jours heureux en Irlande, alors que Darcy s'est envolé pour on ne sait quelle destination mystère, Georgie est bien décidée à retrouver sa meilleure amie Belinda. Partie accoucher le plus secrètement possible en Italie, cette dernière convie la jeune lady à venir séjourner auprès d'elle, lui offrant le voyage aller et retour. Alors qu'elle transite brièvement par Londres avant de rejoindre le continent, Georgie se voit convoquée par la reine, qui la missionne d'espionner David, héritier de la couronne toujours en couple avec la perfide Wallis Simpson. L'inquiétude de Sa Majesté ? Que la maîtresse du prince ait divorcé de son troisième époux américain et qu'un mariage interdit soit en train de se préparer en douce. Par chance, Son Altesse Royale et Mrs Simpson vont justement séjourner quelques jours à Stresa, à deux pas de la maison où réside Belinda. L'affaire est donc conclue : Georgie sera invitée à la villa Fiori pour les surveiller de près et obtenir les informations demandées par la reine. Une fois sur place, sans aucune femme de chambre pour l'accompagner (so shocking !), la jeune femme rencontre les différents invités de la villa, dont plusieurs dignitaires allemands. Leur présence aurait-elle un lien avec la grande conférence qui se tient parallèlement à Stresa, visant à lutter contre la montée du nazisme ? Lorsque l'un d'entre eux est retrouvé mort un matin, Georgie est persuadée que ce n'est pas qu'un simple accident...


    Parmi les grand plaisirs de cette série (outre l'époque, l'héroïne et le monde de l'aristocratie britannique), l'un des plus enthousiasmants est le changement de décor régulier. Avec Georgie, nous avons déjà vogué sur la Riviera, assisté à un mariage dans les Carpates, et même pris des vacances à Hollywood. Autant dire qu'on était plutôt amusé de la suivre cette fois-ci jusque dans le Piémont, et plus précisément au bord du Lac Majeur. Une décision de l'autrice loin d'être anecdotique, puisque c'est un événement historique réel qui lui a soufflé l'idée : en 1935 s'est bien tenu, à Stresa, une importante conférence politique visant à contrer l'Allemagne nazie. On comprend très vite qu'au-delà de simplement espionner le couple formé par Wallis et le prince de Galles (une excuse comme une autre, par ailleurs déjà souvent utilisée comme moteur à l'action dans certains des précédents opus), Georgie sera confrontée ici à quelque crime d'ordre politique. Rhys Bowen avait déjà évoqué par le passé la figure d'Hitler, au détour de conversations entre ses personnages, restituant bien l'impression qu'il laissait alors aux Européens extérieurs à l'Allemagne : celle d'un petit bonhomme aussi affreux que ridicule, jugé inoffensif et assez peu crédible en dehors de ses propres frontières. Avec cet opus qui suit l'actualité et le contexte historique des années 30, l'autrice laisse planer quelque chose de l'évolution alors en marche.
 

"Quant à l'oncle Cosimo et à la redoutable vieille mère de Paolo, je n'ai pas la moindre idée de l'endroit où ils dorment. Même chose pour le prêtre. Ils passent la nuit dans le clocher, suspendus par les orteils, je présume. Ces gens ne te font-ils pas froid dans le dos ?"

    Pour autant, en dépit de ce contexte et d'un meurtre plutôt sanglant, rien de trop sombre ni de trop complexe : on reste bien dans du Cosy Murder ! Bien que se permettant des références à la situation géopolitique des années 30 (on se rappelle que le prince de Galles et Wallis Simpson étaient connus pour être des sympathisants nazis, ce que le roman suggère à maintes occasions), l'intrigue se resserre peu à peu autour de la sphère domestique de la villa Fiori et aussi de ses secrets d'alcôve. Et pour cause, la victime, coureur de jupons notoire, était aussi un maître chanteur particulièrement coriace dès lors qu'il s'agissait de plumer de jeunes (ou moins jeunes) femmes déjà engagées. En la matière, il semblerait que la mère de Georgie, extravagante comédienne qu'on adore retrouver au détour de chaque tome, en ait fait les frais et soit en cela la coupable idéale...
 
Wallis Simpson, le prince de Galles et Hitler.
 
    Le tout se laisse lire avec plaisir, bien qu'il ne s'agisse pas du titre le plus palpitant - c'est le jeu des séries, avec le lot d'inégalités que cela suppose. On regrette notamment le caractère répétitif de certains éléments, qui en deviennent parfois un peu trop prévisibles, mais surtout le temps de mise en place de l'intrigue. On avait remarqué depuis le premier opus que chaque tome nécessitait toujours plusieurs chapitres pour planter le décor et les personnages, ce qu'on avait rapidement accepté comme un code propre à cette série et à l'univers de Rhys Bowen. Mais quand le crime survient bien après la moitié du livre, ne laissant plus qu'un tiers du roman pour résoudre l'affaire, cela semble quelque peu disproportionné (un reproche qu'on avait déjà formulé à l'encontre du tome 8). De plus, si le mobile n'est pas transparent au premier abord, les indices disséminés à l'attention du lecteur laissent très (trop?) rapidement deviner l'identité du coupable.
 

"Max et moi devrions nous rendre discrètement en Suisse. C'est un pays où tout est si ordonné, n'est-ce pas ? Si propre. Et si commode pour y faire fructifier son argent. L'on y meurt d'ennui, mais l'on y est en sécurité."

En bref : Sympathique comme l'est toujours un tome de Son espionne royale, ce onzième titre n'est cependant pas le meilleur de la série. On apprécie de voyager en Italie avec l'héroïne et l'intrigue façon whodunit au croisement du politique et du domestique, mais la construction reste quelque peu inégale et le fin limier qui se cache en chacun des lecteurs aura tôt fait de démasquer le coupable. 
 

dimanche 5 mai 2024

Lessons in chemistry - une mini-série de Susannah Grant d'après le livre de Bonnie Garmus.

 

Lessons in chemistry

 
Une mini-série de Susannah Grant d'après le roman Leçons de chimie, de Bonnie Garmus.
 
Avec : Brie Larson, Lewis Pullman, Aja Naomi King, Stephanie Koenig, Patrick Walker, Kevin Sussman... 
 
Date de diffusion internationale : 13 octobre 2023 sur Apple TV

    « Lessons in Chemistry » se déroule au début des années 1950 et raconte l’histoire d’Elizabeth Zott, dont le rêve de devenir scientifique est mis à mal par la société patriarcale. Quand Elizabeth est renvoyée de son laboratoire, elle accepte un emploi d’animatrice dans une émission culinaire à la télévision et entreprend d’enseigner à une nation de femmes au foyer négligées – et aux hommes qui se mettent soudain à écouter – bien plus que des recettes.
 
***
 
     On vous en parlait il y a peu : le roman Leçons de chimie de Bonnie Garmus, best-seller traduit dans le monde entier, avait été notre grand coup de cœur de ce début d'année. Applaudi par quelques milliers de lecteurs, le livre n'avait pas mis longtemps à taper dans l’œil des producteurs. Tout juste sorti sur les étals des librairies américaines, les droits avaient été achetés pour en faire une série télé, dont le tournage avait débuté pendant l'été 2022. Diffusée à partir de l'automne 2023 sur la plateforme Apple TV, la transposition de Leçons de chimie pour le petit écran montre à quel point le format sériel est pertinent et satisfaisant pour l'adaptation d’œuvres littéraires.
 
Bande-annonce de la série.
 
    Car comment imaginer le long et mouvementé parcours de l'héroïne Elizabeth Zott dans un condensé de 90 minutes ? Probablement au prix de nombreuses coupes dans l'intrigue et d'une simplification des personnages comme des rebondissements, comme c'est souvent le cas pour de nombreux romans transformés en longs-métrages – longs-métrages par ailleurs toujours trop courts dès lors qu'il s'agit de mesurer la fidélité vis-à-vis du matériau d'origine. Susannah Grant, productrice, metteuse en scène et scénariste, a donc eu l'excellente idée de faire du best-seller de B. Garmus une série, qui plus est une série qui magnifie le roman initial.
 

    L'époque et les thématiques promettaient déjà un divertissement enthousiasmant, mais la série offre en effet bien plus que cela. A la façon du livre qui fait ici et là quelques allers et retours dans le temps pour qu'on comprenne les tenants et aboutissants du cheminement de l'héroïne, Lessons in chemistry version petit écran propose une construction en plusieurs temporalités ingénieusement mises en relation. Lorsque la série commence, Elizabeth Zott est une star et son émission culinaire captive des centaines de femmes au foyer. A partir de ce point de départ, le scénario nous propulse sept ans plus tôt, alors que la jeune femme est une laborantine malmenée par ses collègues masculins. Les époques se répondent grâce à des procédés narratifs subtiles et astucieux, qu'on pourrait résumer par les dernières phrases de l'ultime épisode : "Ce n'est que lorsque vous regardez en arrière que vous comprenez que tout était lié". Le Deus Ex Machina habilement utilisé dans le roman prend forme à l'écran grâce à la technicité d'une équipe de scénaristes qui manie le storytelling à la perfection.
 

    Comme pour toute adaptation, cependant, Lessons in chemistry n'échappe pas aux libertés. Souvent critiquables et critiquées, les différences entre un ouvrages et sa version filmée sont rarement appréciées ; cette série fait office d'exception en étant l'une des rares transpositions qui surpassent le roman original. Un détail qui mérite d'être noté, tant le livre de Bonnie Garmus relevait déjà de la totale réussite. Les 8 heures de série offrent tout d'abord l'opportunité de quelques scènes complémentaires à la relation entre Elizabeth et Calvin – des scènes qui permettent de voir le couple se souder autant qu'elles font doublement ressentir aux téléspectateurs son absence une fois le personnage disparu. Le deuil d'Elizabeth n'en est que plus vif. Les recherches d'Elizabeth et de sa fille Madeline pour mieux connaître les origines de Calvin sont également plus approfondies, prenant ici la forme d'une véritable enquête qu'on se surprend à suivre avec émotion et ce même lorsqu'on en connait déjà l'issue.
 
 
    Mais l'une des libertés les plus ingénieuses est probablement le choix de transformer le personnage d'Harriet Sloane, voisine d'Elizabeth, en mère de famille afro-américaine. La question des personnes de couleur était évoquée dans le roman original, mais de façon transversale (Elizabeth y dénonçait le racisme et soutenait Rosa Parks) ; ce parti pris est élevé à un niveau supérieur grâce à la présence de la famille Sloane et aux ségrégations subies par les minorités ethniques, à travers le combat d'Harriet pour contrer la construction d'une autoroute destinée à faire raser son quartier. Face à l'atypique Mademoiselle Zott, l'avocate en devenir Madame Sloane permet de renforcer le message de l'histoire, hommage à toutes les femmes fortes quelles qu'elles soient.
 

 

    La reconstitution des années 50 et 60 participe à la réussite de la série, visuellement impeccable. Décors et costumes semblent sortir tout droit d'un tableau d'Edward Hopper, quelque part entre une esthétique léchée et un profond réalisme. Les costumes tiennent à ce titre une place importante, particulièrement ceux portés par Elizabeth, de plus en plus élégante à mesure qu'elle s'impose comme figure de proue de son émission. La créatrice Mirren Gordon-Crozier, qui a également dessiné les costumes de Là où chantent les écrevisses et du Château de verre, a conçu ici des pièces aussi raffinées qu'authentiques.


 
    Mais cette élégance ne serait rien sans le talent de l'actrice principale, Brie Larson, qui porte la blouse avec un style inimitable. Comédienne bien connue de l'univers Marvel, elle est la grande révélation de Lessons in chemistry. Sosie de Grace Kelly, Brie Larson excelle dans toute la palette d'émotions du personnage au fil de son évolution et même dans ses aspects les plus atypiques. Elle rend ce rôle complexe extrêmement attachant et on s'émeut en la voyant s'épanouir et s'ouvrir au fil de la série. Le reste du casting est loin de démériter, avec notamment Lewis Pullman (fils de l'acteur Bill Pullman) qui interprète un Calvin Evans très crédible tout en étant plus maniaque que son modèle de papier. L'alchimie (ou la chimie tout court) des deux acteurs est palpable et parvient à nous faire croire à ces deux personnalités hors normes et fragiles à la fois.
 

    En ce qui concerne les personnages secondaires, Aja Naomi King campe une Harriet Sloane extrêmement convaincante en mère courage et fervente défenseuse des droits humains. Stephanie Koenig interprète quant à elle une Fran Frask permanentée comme doit l'être la secrétaire archétypale des années 1960, personnage qu'on adore détester avant de l'adorer tout court, crédible dans ses deux facettes. On retrouve également avec plaisir le visage candide de Kevin Sussman (The Big Bang Theory) dans le costume de l'adorable Walter, producteur de l'émission de télé d'Elizabeth. Enfin, difficile de ne pas applaudir la performance du chien qui interprète 6:30, animal de compagnie – mais surtout véritable compagnon – de l'héroïne.
 

    Portée par des standards des années 50 (Ah, la chanson "Wham (Rebop Boom Bam)" de Mildred Bailey au générique d'ouverture !) et les musiques originales de Carlos Rafael Rivera (qui avait également composé la bande originale du Jeu de la Dame), Lessons in chemistry est un délice en 8 épisodes qui touche autant que le roman d'origine.

Génial générique d'ouverture.

En bref : Parfaite adaptation d'un livre parfait, Lessons in chemistry parvient même à sublimer le roman original de Bonnie Garmus via des libertés qui s'avèrent pleines de sens. Grâce à un casting extraordinaire (Brie Larson en tête, fantastique), à une mise en scène soignée et à une écriture ciselée, cette mini-série nous émeut autant qu'elle nous donne envie de croire en la vie et en ses surprises. Un régal.


Et pour aller plus loin...