dimanche 3 février 2019

Le prénom de mon oncle - Marjolijn Van Heemstra

En we noemen hem, Das Mag Publishers, 2017 - Éditions les Escales (trad. d'E.Sandron), 2019.

  Marjolijn, trente ans, a toujours pensé nommer son premier fils Frans, en hommage à son grand-oncle - comme elle l'avait promis, plus jeune, à sa grand-mère. Mais de ce légendaire " cousin à la bombe " qui aurait fait exploser l'immeuble d'un collaborateur en 1946 à Amsterdam et dont elle porte depuis des années la chevalière, elle ne sait rien.
  Sa grossesse lui fait soudain considérer cette promesse sous un jour nouveau et elle se lance dans une quête qui a désormais quelque chose d'urgent et d'indispensable. Qui était vraiment l'oncle Frans ?
Peu à peu, le héros décoré par le général Montgomery et organisateur d'une série d'actions spectaculaires se révèle sous un jour plus sombre et la mythologie familiale si étincelante se délite.

 Un roman riche et puissant sur le poids de la mémoire. Une enquête passionnante qui mêle le personnel et l'historique. 

***

"Maintenant que cet enfant hypothétique prend corps, j'ai besoin d'une légende. J'ai besoin d'un nom qui garantisse une justesse dans les proportions. J'ai besoin d'une histoire qui comble le vide et qui donne de la couleur au blanc du néant. J'ai besoin d'un héros qui pourra servir de modèle à mon fils."

  Famille, héritage, transmission,... secret? Autant de thèmes qui nous sont chers, aussi était-il difficile de refuser une telle lecture, également l'occasion de lire pour la première fois une auteure néerlandaise, et non des moindres. En effet, Marjolijn Van Heemstra est issue d'une très vieille famille et détient par ailleurs un titre de baronne, mais surtout, c'est grâce à son talent littéraire qu'elle se fait très tôt connaître : auteure de poésie et de pièces de théâtre, elle est primée à de nombreuses reprises avant de se lancer avec brio dans l'écriture de roman. Le dernier en date, celui-ci, Le prénom de mon oncle, est inspiré de son histoire personnelle.

Couverture de l'édition originale.

"Le deuil creuse des trous étranges dans l'épaisseur du temps, il efface des pans entiers de votre vie."

  Marjolijn est enceinte. Lorsque son compagnon, D., lui demande quel prénom ils donneront à leur futur petit garçon, la réponse est sans appel : ce sera Franz, du patronyme du héros de la famille, résistant pendant la Seconde Guerre mondiale. Marjolijn a grandi bercée par ses exploits transmis d'une génération à l'autre, notamment un coup d'éclat le soir de la saint Nicolas 1946 : un attentat à la bombe perpétué contre un collabo qui avait avait réussi à passer entre les mailles du filet après la libération. Si elle tient tant à baptiser ainsi son premier né, c'est aussi en raison d'un étrange concours de circonstances : ce lointain cousin avait, la veille de sa mort, légué sa chevalière à la grand-mère de Marjolijn, lui faisant promettre de la transmettre au premier garçon de la famille après lui, et de lui donner son nom. C'est parce que cette même grand-mère n'avait eu rien d'autre à offrir pour les dix-huit ans de sa petit-fille que l'anneau, et avec lui cette même promesse, lui avait été donné quelques années plus tôt. Et voilà Marjolijn enceinte. La voilà prête à honorer son engagement, sa dette. Ou bien. Ou pas. Car donne-t-on seulement un prénom? Où va-t-on transmettre avec lui tout ce qu'il porte et véhicule de mythes, de croyances? Quelle histoire Marjolijn s'apprête-t-elle en réalité à inscrire à la base même de la vie de son futur fils? Afin de s'assurer qu'elle va honorer à juste titre la mémoire familiale, la jeune femme se lance dans une enquête à travers le temps pour confronter la petite et la grande Histoire.

"- Je veux une boussole morale, un nom qui l'aide à trouver son chemin.
- C'est un enfant, pas une terre inconnue!
C'est pourtant exactement ce que je ressens, mais je m'abstiens de lui dire."

  Certains l'auront peut-être compris : sans jamais la nommer, cet ouvrage et les questionnements de Marjolijn Van Heemstra s'inscrivent dans la droite lignée de la réflexion sur la psychogénéalogie. En effet, de nombreuses interrogations et plusieurs théories sur l'histoire qu'on hérite et sur le besoin de déconstruire les mythes familiaux évoquent fortement cette discipline, offrant peut-être à travers le roman une de ses meilleures illustrations. L'héroïne du livre, auto-projection de l'auteure, se trouve au moment pivot du présent, entre le passé de cet oncle prétendu héros de guerre et le futur de son fils qu'on l'a préparée à identifier à cet homme depuis son plus jeune âge.

Marjolijn Van Heemstra.


"Peut-être les histoires que nous nous racontons à nous-même n'ont pas besoin d'être complètes. Si elles nous aident, si elles contribuent à nous rendre plus heureux, à nous donner confiance en nous-même ou en l'humanité, pourquoi vouloir connaître à tout prix tous les détails? Me revient un fragment d'un livre que j'ai lu récemment (...) où l'auteur disait que si nous, les êtres humains, nous accordons une telle valeur à la vérité, fût-elle la plus laide, c'est parce que nous sommes convaincus que la vie se déroule selon une certaine dramaturgie. Nous la voyons comme une trajectoire allant d'un point A à un point B, et nous supposons, quelque part entre les deux, une lutte avec des démons. La logique du drame, ou du roman, exige que nous ne refoulions pas lé vérité, mais qu'au contraire nous tendions à l'approcher au plus juste. Pour cela, il faut en passer par le conflit, la lutte intérieure, avant d'atteindre une bonne fin."

  Mais, par âme romanesque ou par doute, la jeune femme veut s'assurer qu'il n'y a pas une histoire derrière l'histoire et, qu'à l'instar de ce cadeau de St Nicolas de 1946 dissimulant une bombe, la jolie légende du héros de guerre qui fait la fierté de la famille n'est pas une illusion d'optique destinée à dissimuler une vérité plus sombre. Les recherches et découvertes en ce sens viennent rappeler les fondements de la réflexion sur le transgénérationnel : le besoin de toujours recontextualiser les faits passés pour mieux comprendre les gestes des hommes, resituer leurs actes et sans cesse  les requestionner. Très vite, le récit lisse raconté depuis des années cède à la place à un enchevêtrement d'événements plus complexes, pris dans le manichéisme des différentes perceptions.

"Ce type d'histoire ne se raconte pas chronologiquement. Il est nécessaire de tenir compte d'autres paramètres pour avoir accès à la totalité."

"On ne peut comprendre un homme sans comprendre son temps."

Archives de presse relatant l'attentat à la bombe de la St Nicolas 1946...

"Il est difficile de réaliser que l'Histoire est écrite pas les gens d'aujourd'hui, difficile de comprendre que ce que recouvre le mot "maintenant" a changé, difficile d'admettre que les gens qui ont vécu autrefois ont, comme nous, accumulé les tentatives, les erreurs et les décisions délicates à prendre, dont certaines ont, comme pour nous, entraîné des peines et des souffrances. Difficile enfin d'accepter l'idée que ceux qui nous ont précédés ont été confrontés au chaos et à l'incompréhensibilité du réel, exactement comme nous le sommes aujourd'hui."

  A cette enquête intime qui plonge dans le milieu de la résistance et confronte à ce que l'on considérait à l'époque comme des actes de bravoure et non plus des crimes, s'ajoute une véritable course contre la montre : celle de la grossesse de la narratrice. Au fur et à mesure des chapitres qui font le décompte des semaines, le besoin d'en savoir plus devient prégnant. Il nous dévore autant qu'il dévore Marjolijn, car on sait que la nature, elle, n'attendra pas. Il faut connaître la vérité avant l'arrivée du bébé. Mais quelle vérité, finalement? Celle qu'on craint d'apprendre, ou celle qu'on aimerait entendre?

"Un jour, j'ai lu que dans une tribu nomade d'Australie, il était coutume de donner aux bébés le nom de l'endroit où la mère a découvert qu'elle était enceinte. Bois. Lac. Rocher. Jusqu'à il y a peu, chez nous, on nommait les enfants trouvés selon l'endroit où on les avait découverts. C'est peut-être plus logique de baptiser des être d'après un lieu que d'après une personne. Les lieux vous donnent de l'espace, tandis que les gens, eux, ont déjà pris toute la place disponible et vous étouffent avec leur histoire et leurs échecs."

  A cette question qui nous obsède autant que la quête elle-même, Marjolijn Van Heemstra répond à la fois sur le fond et sur la forme. D'une plume magnifiée par ses talents de poète douée pour la métaphore, elle se permet en guise de conclusion une ultime mise en abîme, qui nous éclaire soudainement, comme le claquement de doigts de l'hypnotiseur : le travail de l'auteur qui embellit la réalité pour en faire un roman n'est peut-être pas plus honorable que celui d'une famille qui ennoblit sa propre histoire pour sa tranquillité d'âme...

Image promotionnelle pour Nièce de la bombe,
 pièce de théâtre de Marjolijn Van Heemstra,
 inspirée de la même histoire de famille.


"J'ai voulu éplucher les pelures du mythe jusqu'au cœur de l'oignon, mais les oignons n'ont pas de cœur."

En bref : Le prénom de mon oncle est une véritable pépite, un coup de cœur. Drame familial intimiste et complexe, porté par la plume talentueuse de son auteure, ce roman inspiré de l'histoire familiale et personnelle de Marjolijn Van Heemstra s'inscrit dans l'optique de la réflexion sur la psychogénéalogie. Il vient ainsi rappeler l'importance de s'interroger sur la construction des mythes familiaux et sur leur portée véritable. Intelligent, violent, et touchant à la fois.

" Qu'emporte-t-on du monde si on meurt à un jour? La violence de la naissance, quelques tâches d'ombre et de lumière, peut-être un peu de lait, un gant de toilette chaud... Difficile d'imaginer plus petit univers."


Un immense merci à l'agence Anne & Arnaud pour cette découverte.

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