vendredi 20 juin 2014

Carabosse, la légende des cinq Royaumes - Michel Honaker.

Éditions Flammarion, 2014.


  La belle Cara est maudite : elle est bossue. Par dépit amoureux, elle tombe du côté obscur de la magie et devient la Fée du Vent Mauvais. Elle n'aura de cesse de se venger de sa sœur, en maudissant son héritière, la belle Aurore, la princesse du Bois Dormant. Après 99 ans, Lilas, dernière fée survivante à avoir échappé à l'horrible régence de Carabosse, part chercher le prince charmant destiné à sauver Aurore, endormie le jour de ses 18 ans... 

  Découvrez Carabosse, la légende de la fée maléfique de la Belle au bois dormant



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   Alors que le film Maléfique fait plus que jamais parler de lui, et afin de célébrer le regain d'intérêt pour la Belle au Bois Dormant avec une sélection consacrée à ce conte, je vous propose aujourd'hui de découvrir un ouvrage empruntant la même orientation scénaristique que le film Disney. En effet, avec Carabosse, l'auteur français Michel Honaker se propose lui aussi de revisiter le conte de la Belle au Bois Dormant en s'attardant sur le personnage sombre de l'Histoire : La sorcière responsable du sommeil de cent ans. Si Disney choisit comme base le dessin-animé réalisé par la firme en 1959, Honaker, lui, retourne aux origines du mythe et fonde sa réinterprétation sur le texte original de Perrault, où elle ne se nomme pas Maléfique mais Carabosse. Une occasion pour moi de découvrir Michel Honaker, connu pour ses nombreux romans jeunesse salués par la critique et ses sagas réinterprétant tantôt les mythes de la Table Ronde ( avec sa série Graal) ou de l'Antiquité (avec Troie ou Odyssée).
  Et puis, je ne pouvais que me laisser envoûter par cette illustration de François Roca, qui plus est mise en valeur par une couverture en toile huilée façon missel vintage ou vieil almanach *_*. Une dimension d'objet atypique supplémentaire qui rend l'ouvrage d'autant plus alléchant... Alors, verdict?

Esquisse préparatoire pour le costume de la Fée Carabosse 
(mise en scène de 1921 de La Belle au Bois Dormant, ballet de Tchaïkovsky inspiré du conte).

  Cara est une beauté sensuelle et vénéneuse, dont le physique éclipserait presque celui très avantageux de sa sœur Léonore... presque, si Cara n'était pas affublée d'une inélégante bosse qui lui vaut les railleries de tous. Refusant son ingrate proéminence, elle cherche dans les secrets de la nature onguents et plantes capables de lui faire disparaître, apprenant par la même la magie et les pouvoirs cachés de la végétation. Devenue de ce fait enchanteresse, elle tient ses connaissances et quelques pouvoirs du "Vent Mauvais", étrange puissance doublée d'un esprit maléfique qui plane sur les bois du Royaume où réside Cara. Choisie par cette Entité pour recevoir son enseignement, Cara est chaque jour un peu plus crainte des habitants et populations environnantes pour les talents magiques dont elle disposerait. Mais lorsque Léonore vole à son enchanteresse de sœur l'amour du Roi Floretant, alors venu en visite avec ses Courtisans, elle se laisse envahir par la jalousie et ronger par la colère. Plus que jamais décidée à se venger, elle vent son âme au Vent Mauvais en échange des pleins pouvoirs de Sorcière. De Cara, elle devient ainsi Carabosse, revendiquant sa malformation comme emblème et désormais grande figure maléfique du Royaume. Plongeant la contrée dans les ténèbres, prête à tout pour détruire le bonheur conjugale de sa soeur et du Roi, elle utilise ses nouveaux pouvoirs, quitte à payer le prix d'une déchance physique croissante. Non contente d'obtenir de Florestan un enfant par le biais trompeur et détourné de la magie noire, elle jette également un sortilège de sommeil éternel sur la jeune Aurore, princesse née de l'amour réel de Léonore et du Roi. Consumée par une jalousie que rien n'apaise, la Sorcière trouve cependant une adversaire de taille en Lilas, l'une des bonnes fées choisie comme marraine de la princesse, décidée à traversée les siècle pour sauver la contrée que s'attache à détruire Carabosse.

The Evil Fairy from "Sleeping Beauty"
Melting-pot d'images sur le thème de la fée Carabosse, par le blogueur Droo216
(source : tumblr.com)

  Si j'ai craint que ce livre soit avant tout une tentative de surfer sur le succès de Maléfique, mes a-prioris ont vite été effacés et j'ai pu très tôt dans ma lecture avouer le talent évident de l'auteur. Plus que conquis, je reconnais même avoir été totalement hypnotisé tant par sa plume que par son imagination! En effet, le style est d'une qualité qui dépasse de loin le commun de la littérature jeunesse et s'inscrit même dans la digne lignée de la prose classique de Perrault lui-même. Le vocabulaire et la syntaxe, tous deux d'une poésie presque médiévale, concourent à donner du corps à l'histoire et lui conférer un réel "esprit". De cette plume talentueuse et évocatrice, Honaker donne à son roman la résonance ancestrale d'une vieille ballade médiévale.

"La folies des hommes pouvait les mener tous à l'abîme. Mais plus encore, l'humanité des fous."

  S'il prend quelques libertés avec le conte de Perrault (renommant la princesse Aurore comme chez Disney, ou supprimant une fée au passage), il respecte globalement cette référence de base en ponctuant son récit de nombreux clins d’œil au conte (les noms de certains Royaumes par exemple, évoqués comme autant de détails au détour d'un paragraphe dans le texte source) mais, surtout, les développe en les orientant dans de multiples directions narratives et dramatiques. Ainsi, la tournure que prend son histoire n'est pas sans évoquer dans ses schémas les figures féériques classiques, les mythes de Brocéliande ou les personnages de la Table Ronde. L'Arbre de sagesse centenaire rappelle le Chêne des Hyndres de Brocéliande ; Carabosse fait plus que jamais penser à une Fée Viviane ou une fée Morgane, croisée avec une Boe Bolga ; son fils Clèves nous renvoie au diabolique Mordred et la fée Lilas à une sylphide née de la Nature elle-même...

 Cara, entre La fée Morgane de la Légende Arthurienne ( à gauche, Morgana Le Fay, par B. Froud)
et la Boe Bolga (Cette "vieille fée Carabosse qui jette des sorts aux nouveaux nés", à droite, par O.Ledroit).

  A ces nombreuses références classiques, Honaker sait ajouter un ton réellement épique, voire fougueux, avec des personnages au charisme digne de romans de fantasy façon Jean-Louis Fetjaine ou Edouard Brasey. La princesse Aurore est présentée comme un garçon manqué au tempérament de feu qui tiendrait davantage de la Mérida du dessin-animé Rebelle que de la fausse héroïne qui subit une malédiction. Ainsi, loin de prendre son jeune lectorat de haut, Honaker s'adresse à lui en évoquant sans détour toute la noirceur et la complexité de ses personnages, esprit propre au caractère tortueux et intrinsèque d'un conte fantastique.

"Rien ne pouvait plus être comme avant. Il en est de la marche du monde comme d'une rivière qui s'écoule. Nul ne peut la faire retourner à sa source."

  Mais ce qui m'a peut-être le plus époustouflé dans cette relecture est l'évocation de la Nature, qui devient presque un personnage à part entière. Plus qu'un simple décor ou élément, elle "habite" totalement le roman. On la sent vivre, respirer, expirer à chaque nouvelle ligne : Partout ce n'est que racines, lianes, entrelacs de ronces et d'épines, branches et feuillages humides. La végétation, comme animée d'une magie archaïque qui la ferait sortir des pages, explose au visage du lecteur, le capture et l'entraîne de force dans une gravure digne de Gustave Doré et de ses enluminures.

"Les traditions sont les racines où l'on doit puiser pour rêver l'avenir."

Le chêne des Hyndres, Brocéliande.

En bref : Tortueux et riche comme la végétation sauvage qu'il met en scène, ce roman dépasse de loin le simple ouvrage fantastique pour la jeunesse. La qualité du style est indéniable, à mi-chemin entre le classique d'un Tolkien ou d'un Perrault, avec la vivacité moderne d'un Bottero ou d'un Fabrice Colin, faisant de cette relecture une œuvre de fantasy où se mêle fougue, noirceur et passion. Loin de toute influence du Maléfique de Disney, Honaker revisite la Belle au Bois Dormant de manière tant époustouflante que tragique.

Pour aller plus loin:

dimanche 15 juin 2014

La Belle au bois Dormant - Charles Perrault.

La Belle au bois dormant in Histoires ou contes du temps passé, Editions Barbin, 1697 - Multiples éditions et rééditions depuis, dont les éditions numériques.

  À l'occasion du baptême de la princesse, le roi et la reine organisent une fête somptueuse, invitant famille, amis et sept fées marraines bienveillantes de l'enfant. Chacune d'elles offre un don à la princesse : beauté, grâce, etc. Brusquement une vieille fée, qui n'a pas été invitée, se présente et lance à la princesse un charme mortel : la princesse se piquera le doigt sur un fuseau et en mourra. Heureusement, une des jeunes fées marraines qui s'était cachée pour parler en dernier atténue la malédiction : « au lieu d'en mourir, elle tombera seulement dans un profond sommeil qui durera cent ans, au bout desquels le fils d'un roi viendra la réveiller ».

Pour protéger sa fille, le roi fait immédiatement interdire de filer au fuseau ou d'avoir un fuseau sous peine de mort. Pourtant, vers ses quinze ans, dans une partie reculée du château, la princesse découvre une vieille fileuse qui ne connait pas l'interdiction. La princesse se pique au fuseau et s'endort, en même temps que tous les habitants du château. Au cours des ans, celui-ci est recouvert de végétation. Il n'est redécouvert qu'après cent ans, lorsqu'un fils de roi y pénètre et réveille la princesse.

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  Dans le cadre de ma sélection de lectures sur le thème de La Belle au Bois Dormant, je propose de retourner aux sources francophones du conte avec l'une des plus anciennes versions connues dans l'hexagone, à savoir la version de Charles Perrault. Beaucoup seront certains de la connaître. Cependant, même en excluant (ou essayant d'exclure) toute pré-notion issue de la version Disney, on a trop souvent tendance à résumer ce conte à ce simple enchaînement de faits et rebondissements : Naissance de la princesse, baptême et invitation des fées, dons des fées, malédiction jetée par la fée Carabosse, contre-sort de la bonne fée, adolescence de la princesse et sommeil magique, arrivée du prince, réveil de la princesse et résolution de l'histoire.

 Portrait de C.Perrault, sûrement l'un des auteurs de contes traditionnels le plus connu...

  Nous sommes donc d'accord? Eh bien non, car si l'on a l'habitude de raconter ainsi La Belle au Bois Dormant, il ne s'agit là que de la première partie du conte. Sous la plume de Perrault (pour peu qu'on choisisse une édition qui respecte autant que possible le texte d'origine), cette phase baigne dans une atmosphère délicieusement surannée, chargée de parfums lourds et emprunte d'une atmosphère médiévale merveilleusement bien évoquée. En effet, la chronologie des cent ans écoulés ajoute, au milieu même du conte pourtant "intemporel" (et donc par définition non situable dans le temps), un aspect supplémentaire de légende : celle de cette princesse endormie qui attendrait l'arrivée de son prince pour se réveiller.

Le château sous les ronces (gravure de G.Doré pour le texte de Perrault).

  Renforçant ainsi la féérie de l'intrigue, Perrault n'oublie pas d'ajouter une seconde lecture à son histoire. Rappelons en effet que les contes merveilleux classiques, loin d'être à destination première des enfants, étaient avant-tout des réflexions déguisées sur les passions humaines et proposaient en réalité des remises en question d'ordre éducative. A travers la malédiction dont est victime la princesse, Perrault évoque en fait de façon détournée les différents âges de maturation de la femme. Ainsi, le sang provoqué par la piqure renvoie à la menstruation, le sommeil évoque le replis sur soi-même propre à l'adolescence avant l'éveil de la jeune fille à son statut de femme prête à vivre une vie de couple. Il est vrai qu'on a là plus d'un état de fait qu'un sujet propre à la réflexion, mais il s'agirait en fait, via le conte, de préparer inconsciemment les plus jeunes lectrices à ce parcours qui les attend.

La princesse et le fuseau (gravure de G.Doré pour le texte de Perrault).

  A la suite de cette première partie du conte, Perrault poursuit l'histoire. Ce second chapitre, oublié des version moderne (notamment l'adaptation par Grimm ou Disney), raconte la vie de couple de la princesse et la poursuite de son statut de femme en évolution. Car de princesse mariée, elle devient reine puis mère. De ses deux enfants, Perrault nous indique même les prénoms : Aurore (qui, dans les autres versions, deviendra celui de l'héroïne elle-même) et Jour. Cette tranche de l'histoire confronte la Belle à sa belle-mère ogresse de surcroît, et à la jalousie de cette dernière qui cherche à la dévorer. Une évocation des éternels et intemporels conflits épouse/Belle-mère, peut-être? Si l'interprétation est obscure et tortueuse, reste un texte à la prose très classique, certes un peu fanée mais qui charmera les adorateurs de vieux papiers et de langue française à l'ancienne. Je ne saurais que trop vous conseiller une édition illustrée par Gustave Doré, car si de nombreux artistes plus talentueux les uns que les autres ont mis ce dessin en images, c'est lui, à mes yeux, qui a su le mieux restituer le caractère lourd et tortueusement gothique du texte de Perrault.

 Le réveil de la princesse (gravure de G.Doré pour le texte de Perrault).

En bref: Une version ancienne et en réalité peu connue de l'histoire. Un texte certes lourd et au langage un peu daté, mais qui vaut le détour pour découvrir la seconde partie du conte, oubliée des adaptations et réécritures faites par la suite.

Pour aller plus loin...

vendredi 13 juin 2014

La Maison du Magicien - Mary Hooper

At the house of the Magician (#1), Bloomsbury Publishing, 2007 - Éditions Gallimard Jeunesse, trad. de Bee Formentelli, 2009 - Éditions Folio Junior, 2011, 2013.

  En Angleterre, à l'époque d'Elizabeth Ire, Lucy, une jeune gantière, rêve de trouver une place dans une maison de l'aristocratie et de pouvoir échapper ainsi à la tyrannie de son père. Voici que par un mystérieux tour du Destin, elle est engagée chez le Dr Dee, magicien et conseiller personnel de Sa Majesté. Intriguée par l'étrange métier qu'exerce son maître, Lucy ne résiste pas à l'envie de satisfaire sa curiosité. Elle se retrouve alors dépositaire d'un terrible secret. Il en va de la vie de la reine... 

  Distillant savamment la magie et le danger, Mary Hooper signe un roman particulièrement prenant, à l'atmosphère envoûtante, ancré dans une période historique à la fois troublante et passionnante


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Portrait du véritable Dr Dee (artiste inconnu).

  Parce que je traverse actuellement une petite crise "Elizabethan Era", j'ai éprouvé le besoin il y a quelques temps de m'offrir un petit saut dans le temps télévisuel. Intérêt né suite à ma lecture de l'Ecole de La nuit de D.Harkness, ma curiosité pour l'Histoire royale du XVIème anglais m'a amené à égrainer les divers films et séries s'y rapportant, pour mieux me délecter de leur ambiance. Après avoir visionné The Virgin Queen, le biopic de la BBC sur Elizabeth I (tourné simultanément à l'excellente version d'HBO avec Helen Mirren), j'ai voulu poursuivre ma plongée à la cour d'Angleterre elizabethaine. Et quel roman s'y prêtait mieux qu'un ouvrage de l'excellente Mary Hooper (auteure de fictions historiques pour la jeunesse, dont les quasi-irréprochables Waterloo Necropolis et Velvet), qui m'avait été si chaudement recommandée par Pouchky/FicelleForever? Ce premier tome d'une trilogie dégotée à 5 centimes l'unité en bourse aux livres était tout indiqué, non? =D

 Une fête dans le milieu paysan de l'Ere elizabethaine... à la façon d'une des multiples scènes de marché du roman de M.Hooper.
(Marriage Fete at Berdmonsey, J.Hoefnagel, 1569)

  Si ses autres ouvrages parus en France aux Éditions des Grandes Personnes m'avaient habitué à l'époque Victorienne, ce roman m'a entrainé avec une égale qualité dans le XVIème anglais. Nous démarrons l'histoire dans le milieu modeste des artisans : Lucy, seize ans, fuit la maison familiale pour échapper à son ivrogne de père. En chemin, le hasard l'amène jusqu'au hameau de Mortlake, où elle sauve deux fillettes de la noyade ; les raccompagnant chez elles, elle découvre qu'elles sont ni plus ni moins que les filles du Doctor Dee, le célèbre alchimiste, magicien, devin et nécromancien de la Reine Elizabeth d'Angleterre! Ce titre ne lui rend pas la vie plus aisée car son épouse, à la santé fragile, est constamment alitée, d'autant plus qu'elle vient de mettre au monde un troisième enfant. Or, la maisonnée perdue en pleine campagne n'a qu'une seule domestique pour s'occuper de tout : Mrs Midge, cuisinière haute en couleurs qui ne serait pas contre un peu d'aide. Qu'à cela ne tienne, voilà Lucy engagée comme bonne d'enfants! Ainsi introduite dans la demeure du magicien le plus célèbre du pays, elle assiste aux visites des nobles qui viennent se faire tirer les cartes ou communiquer avec les défunts. Mais bien vite, la jeune fille découvre qu'il y a anguille sous roche car on lui demande bientôt de participer à une séance de spiritisme et de se faire passer pour un esprit! Le Docteur Dee serait-il un charlatan? Parallèlement, Lucy fait des rêves de plus en plus étranges, où la vie de leur glorieuse souveraine est menacée... la jeune fille aurait-elle le don de double-vue? Et si la reine est en danger, peut-elle la sauver?

Peinture représentant une visite d'Elizabeth I et de sa Cour chez le Dr Dee pour une séance d'alchimie.

  Ecrit en 2007 et arrivé de ce côté-ci de la Manche deux ans plus tard, La Maison du Magicien est de ces grandes sagas qui, à la façon des œuvres de Celia Rees (Journal d'une Sorcière) ou de la Française Annie Pietri (Les orangers de Versailles), font la part belle à l'Histoire et la place à hauteur du jeune lecteur en l'utilisant comme tremplin romanesque. Une fois encore, cet exercice est accompli avec talent et Mary Hooper sait trouver le juste milieu entre les éléments propre à la fiction et ceux qui témoignent de recherches et études intenses de son sujet. Le cadre historique est maîtrisé : le vocabulaire d'époque (expliqué dans un glossaire pour les terme les plus complexes), les termes de mode et de vêtures, les coutumes sociales ou, mieux encore, les habitudes alimentaires et plats de la Renaissance anglaise, tout, absolument tout, concourt à restituer avec minutie le siècle Elizabethain sans tomber dans la leçon d'Histoire Barbante.

 Derniers vestiges de la maison du Dr Dee, en lieu et place de laquelle se trouve aujourd'hui un pub (à gauche);
Vestiges du cimetière de Mortlake (à droite).
  
  L'intrigue, si elle reste simple (mais rappelons-le, nous sommes dans un roman jeunesse), n'en est pas moins fort bien rédigée et palpitante, ne serait-ce que par l'approche intimiste de cet intriguant personnage qu'était le Docteur Dee. Grâce au personnage de Lucy, dans lequel peut s'identifier le lecteur, on entre dans l'univers privé de cet homme mystérieux et on fouille les squelettes cachés dans ses placards... Côtés orientations et rebondissements de l'histoire, il est amusant de retrouver certains thèmes et événements avant-coureurs des romans à venir de l'auteure (le commerce funéraires et les pleureuses, ou encore le spiritisme de supercherie, qui annoncent respectivement Waterloo Necropolis et Velvet). Le seul reproche que j'aurais à faire est que la fin, un peu abrupte, laisse l'impression que ce roman est davantage une "introduction" à la suite des aventures de Lucy, mais l'effet de suspense a le mérite de faire mouche et on tarde à se plonger dans le tome 2!

 Gravure représentant le Dr Dee et son assistant invoquant un esprit défunt dans le cimetière de Mortlake (à gauche);
Une gravure d'époque du hameau de Mortlake (à droite).

  En bref: Un roman historique palpitant qui nous plonge avec réussite dans l'Angleterre Elizabethaine. Évitant de tomber dans la leçon d'Histoire barbante ou, au contraire, une évocation trop simpliste de l'Histoire britannique, Mary Hooper montre une fois de plus qu'elle maîtrise son sujet et sa façon de le mettre à disposition du jeune lecteur. Passionnant.




Pour aller plus loin:

lundi 9 juin 2014

Chapeau Melon et Bottes de Cuir #1 : "Le flambeur flambé" - John Garforth.

The Avengers #1 : "The floating Game", Berkley, 1967 - Éditions Solar, trad. de Marie-France Watkins, 1967 - Éditions Fleuve Noir (intégral), 1995.

Emma devient croupier,
Steed se présente aux élections.

  Si Emma s'apprête à partir pour les Etats-Unis afin d'y épouser une séduisante espionne russe, c'est du fait de la nouvelle affaire dont elle est missionnée aux côtés de Steed. Steed qui, lui, pendant ce temps, traque pour les mêmes besoins les gangsters les plus revêches de la mafia jamais débarqués en Grande Bretagne pour renverser le gouvernement de Sa Gracieuse Majesté.
  Voilà les faits : Une force criminelle s'est mise en devoir de décimer petit à petit les hauts fonctionnaires du Parlement britannique en leur faisant subir une nouvelle technique de lavage de cerveau. Appelés à mener l'enquête, Steed et Madame Peel remontent la piste des indices jusqu'à une alliance entre un diabolique cerveau criminel venu d'Orient, la mafia, et les services secrets russes... Qu'il faut à tout prix arrêter, évidemment!

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  Smeck-Hudson, haut fonctionnaire du parlement britannique, meurt soudainement. Cela aurait pu passer totalement inaperçu si son comportement des mois derniers n'avait pas été si bizarre : enchaînant les voyages, dilapidant son argent aux jeux, fricotant avec une ancienne espionne russe... le doute s'instaure dans les couloirs du MI5 : N'aurait-il pas vendu quelques secrets d'état à l’ennemi? La Couronne s'inquiète et craint que la Chambre des députés ne devienne une poudrière. Pour y mettre bon ordre, Steed est envoyé en infiltration au sein même du Parlement, où il se présente à la place de député laissée vacante par Smeck-Hudson. Se frottant ainsi au milieu plein de faux-semblants de la politique, Steed met bientôt à jour que son défunt prédécesseur, non content de fréquenter une espionne russe, avait noué quelques liens avec la mafia, ainsi que d'autres gangsters de multiples horizons. Leur point commun? Tous semblent reliés à un port d'attache, un somptueux palace flottant - réelle showboat importé d'Amérique et accosté sur les rives de la Tamise - reconverti en casino. Emma, envoyée par Steed pour y jouer les croupières en costume de cow-girl, réalise vite que tout le gratin du parlement y passe ses nuits pour dilapider son argent dans la joie et la bonne humeur...seul un lavage de cerveau peut expliquer qu'ils perdent tous leur fortune aux jeux! Mais d'ailleurs, cette fortune, à qui profite-t-elle au bout du compte?...

Couvertures des éditions originales britannique et américaine.

  Après les deux excellentes novélisations écrite par Patrick McNee lui-même (celui-là même qui incarnait John Steed à l'écran), toute œuvre adaptée de la série par un autre auteur risquait de souffrir de la comparaison. Ce roman, premier d'une série de quatre tomes (publiés séparément chez Solar en 1967 puis en intégral chez Fleuve Noir en 1995), est écrit de la plume de John Garforth, qui jouit cependant de la réputation d'écrivain professionnel anglais doublé d'un passionné de séries télévisées. Fan de Chapeau Melon... depuis ma plus tendre enfance, j'étais tombé, tout petit alors, sur ces quatre novélisations à la bibliothèque que je fréquentais assidument. La récente lecture des novélisations par McNee m'a rappelé à leur bon souvenir et j'ai décidé de tenter l'expérience! Alors, verdict?

  Eh bien, du bon et du mauvais. Alors que McNee restituait l'atmosphère particulière de la série autant dans ses intrigues que dans son style narratif, Garforth ne parvient pas à atteindre cette excellence. Tout d'abord, le sujet aborde des faits bien trop ancrés dans le réel, à mille lieues des thèmes décalés abordés dans le feuilleton d'origine. Même si certains épisode -voire de nombreux- ont parfois traité de la mafia ou du parlement, c'était toujours en compensation d'un scénario loufoque ou d'une intrigue fantaisiste qui assurait ainsi les codes propres au cahier des charges de The Avengers. Le flambeur flambé, au contraire, s'englue dans une histoire de mafia et d'espionnage assez plate, dont les seuls aspects intéressants sont les passages se déroulant au casino, et qui évoquent un James Bond de Flemming. De surcroit, le style de Garforth manque cruellement d'élégance, et sa plumes parfois crue est plutôt inappropriée à la mythologie Chapeau Melon..., de même que certains dialogues ou passages trop vulgaires.

  Heureusement, la lecture est tout juste sauvée de quelques autres passages ceux-là dignes de la série. Les scènes d'appartement, par exemple (l'occasion d'un délicieux en-cas concocté par Steed et à déguster sur la table de son salon en faisant le point sur l'enquête, entre deux course-poursuites), ou encore les répliques pleines de non-sens ou de cynisme de l'un ou l'autre personnage ( L'interrogatoire de Steed sur ses opinions politiques lorsqu'il se présente au parlement est d'ailleurs à se tordre de rire!). Et si la phrase "On a besoin de nous" est vite expédiée, on retrouve en revanche une scène de clôture à l'image de la saison 4, avec nos deux héros partant battre la campagne au volant de leur voiture!

" - Que pensez-vous de la peine de mort, Monsieur Steed?
- Que ce doit-être infiniment désagréable pour le condamné."
(Le flambeur flambé, chapitre 3)

En Bref: En dépit de quelques rares passages, cette novélisation est trop éloignée de l'esprit Chapeau Melon et Bottes de Cuir pour séduire totalement les fans du feuilleton. L'ensemble, trop ancré dans le réel, s'englue dans une intrigue de mafia et de lavage de cerveau dans la lignée d'un polar de série B plutôt qu'un épisode de la mythique série.


Pour aller plus loin:

dimanche 8 juin 2014

L'école de la nuit - Deborah Harkness

Shadow of Night ( All Souls Trilogy #2), Viking Adult, 2012 - Éditions Orbit/Calmann Levy, 2012 - Éditions du Livre de Poche, 2013.

  Diana Bishop, jeune historienne héritière d'une puissante lignée de sorcières, et le vampire Matthew Clairmont ont brisé le pacte qui leur interdisait de s'aimer. Quand Diana a découvert L'Ashmole 782, un manuscrit alchimique, à la bibliothèque d'Oxford, elle a déclenché un conflit millénaire. La paix fragile entre les vampires, les sorcières, les démons et les humains est désormais menacée.
   Déterminés à percer le mystère du manuscrit perdu, et tentant d'échapper à leurs ennemis, Diana et Matthew ont fui à Londres ... en 1590. Un monde d'espions et de subterfuges, qui les plonge dans les arcanes du passé de Matthew et les confronte aux pouvoirs de Diana.
Et à l'inquiétante École de la nuit.

Puis vinrent la fuite et le passé

 Après le best-seller Le Livre perdu des sortilèges, les retrouvailles de Diana Bishop et Matthew Clairmont dans un roman mêlant fantastique, amour impossible, ésotérisme et sensualité.

***

  Voilà un livre que j'ai trop tardé à chroniquer en ces pages, tout surchargé que j'étais à l'époque où je l'ai lu. L'école de la nuit n'est autre que la suite de l'adoré et encensé Livre Perdu des Sortilège. Véritable bombe littéraire, ce roman mêlant univers vampirique, ésotérisme, sorcellerie, alchimie, et Histoire avec une maîtrise égale de ces sujets (l'auteure étant elle-même Professeur d'Histoire à l'université, spécialisée dans l'étude et enseignement du passage des croyances occultes à la science) réussissait le pari d'une fiction fantastique d'une richesse culturelle époustouflante, au croisement d'un thriller d'Umberto Eco et d'un roman d'Anne Rice.

Gravure de Londres à l'époque Elizabethaine.

  Mais après un tel roman, D.Harkness allait-elle réussir à écrire une suite à la qualité équivalente, sans tomber dans la redite? Eh bien la réponse est oui : En bombardant nos deux personnages principaux dans le Londres du XVIème siècle, elle ouvre dans le fil de sa saga une porte sur un nouvel univers, monde où peuvent venir se greffer et se parachever les thèmes abordés dans le précédent tome. L'enquête de Diana et Matthew concernant l'alchimie leur permet d'approcher le célèbre Dr Dee, nécromancien et devin de la reine ayant réellement existé, de même que l'on découvre le passé de Matthew à l'époque Elizabethaine et ses rapports avec la non moins célèbre "Ecole de la Nuit". Expression tirée d'une pièce de Shakespeare, c'est là le surnom communément donné à un hypothétique mouvement de propagation de l'athéisme dans l'Angleterre du XVIème qui aurait secrètement réunit de nombreuses personnalités scientifiques, littéraires et politiques ( C.Marlow, W.Raleigh, ou encore G.Chapman).

Grandes figures historiques que l'on retrouve dans le roman:
Sir Raleigh, Christopher Marlow, ou encore Elizabeth I elle-même.

  Utilisé comme élément central de l'intrigue, ce "cercle" permet donc au lecteur de croiser, au détour des pages et des multiples complots de palais toujours plus palpitant, les "grands" de ce siècle : Du lunatique Christopher Marlow à la flamboyante et caractérielle Elizabeth Ière elle-même. Ces protagonistes, ajouté à la plongée dans le quotidien du Londres de l'époque par une auteure au regard quasi-sociologique, nous plonge avec un réalisme ébouriffant dans la société Elizabethaine et vient ainsi "nourrir" le lecteur avide de connaissances.

Couverture de l'édition originale.

  Parallèlement à cette impeccable restitution digne d'un thriller d'espionnage historique, D.Harkness explore aussi l'évolution de l'image de la femme et sa place dans la société, notamment par analogie avec le statut de sorcière de Diana. Venue d'un monde moderne, elle doit se référer à ses connaissances universitaires pour mieux se fondre dans cette époque et pratiquer la magie en secret, appréhender ses pouvoirs dans les cercles très fermés de magiciennes. Cette direction suivie par l'intrigue permet à son auteure de soumettre au lecteur de fantastiques pistes de réflexion sur les croyances païennes, l'évolution des dogmes et les nombreux héritages communs à la science, la magie et l'alchimie au cours des siècles.

 De gauche à droite et de haut en bas : couvertures des éditions
croate, norvégienne, slovaque, allemande, tchèque et ukrainienne.

  Passionné du thème des voyages dans le temps, j'aime les voir exploités de façon différentes dans la littérature. L'exercice est pleinement réussi dans ce second tome de la Saga de D.Harkness, qui a alors ravivé mon intérêt pour la culture shakespearienne et fait naitre chez moi une réelle passion pour l'ère Elizabéthaine et sa souveraine. J'ai refermé ce livre avec la déception de ne pouvoir enchaîner sur le troisième...Mais voilà qu'après bientôt deux ans d'attente, l'ultime volume de la trilogie, The Book of Life, est annoncé pour Juillet 2014! Yeah! =D

Compendium astrologique, un condensé de mécanisme et de connaissance en la matière, 
petit bijou de l'époque elizabéthaine dont hérite Diana dans le roman...

En bref: D.Harkness relève le défi d'écrire une suite aussi excellente que son premier tome sans tomber dans la redite. Avec L'Ecole de la Nuit, elle poursuit l'exploitation des thème et de l'intrigue précédemment instauré au croisement de multiples rebondissements et orientations inattendues. Riche culturellement et scénaristiquement, ce livre hypnotique et addictif relève à la fois du thriller ésotérique, du récit d'espionnage historique, et du roman fantastique. Un tour de force littéraire.

Pour aller plus loin:

mercredi 4 juin 2014

"...A la pointe d'une quenouille..." : Sélection de lectures sur "La Belle au Bois Dormant".

  Alors que je n'ai pas encore bouclé la moitié des chroniques concernant ma sélection d'ouvrages sur La Belle et la Bête, et à peine entamé celles autour de l'univers d'Oz, j'en ouvre déjà une nouvelle dès aujourd'hui! Non pas que celles évoquées à l'instant soient reléguées aux oubliettes sous prétexte que je vous propose une nouvelle sélection thématique, bien au contraire : je compte bien m'acquitter de ma tâche, peu importe le temps que cela prendra (et surtout parce que la lecture n'est pas question de timing mais avant tout d'envie ;-) ). Et puis ces listes d'ouvrages servent autant de petits challenges personnels pour mieux me plonger et brasser toute la largesse d'un univers que pour vous proposer des titres alléchants!


  Pour célébrer la sortie au cinéma de Maléfique (Maleficent), film Disney centré sur le personnage de LA "grande méchante" du Sleeping Beauty animé de 1959 ainsi que le regain d'intérêt télévisuel, cinématographique et culturel autour du conte original, je vous propose tout naturellement un petit florilège de livres sur le thème de La Belle au bois Dormant.

- Du côté des ouvrages classiques:


- La Belle au Bois Dormant, le conte original de Charles Perrault.
- Fleur d'épine (ou la Belle au Bois Dormant), la version du conte par les frères Grimm.

-Du côté des romans et réécritures:
 Tout d'abord, les relectures générales du conte original:

 

-Spindle's End, de Robin McKinley. L'auteure des déjà évoqués Belle et Rose Daughter (réécritures de La Belle et la Bête), s'essaye cette fois à La Belle au bois Dormant en racontant la vie de la princesse de sa naissance jusqu'à la malédiction...
-Briar Rose, de Robert Coover. Réputée outre-Atlantique, cette variation autour du conte s'attarde davantage sur le sommeil maléfique de la princesse. Il raconte le combat qu'elle doit elle-même effectuer en songe pour s'affranchir de la malédiction autant que peut le faire le fameux baiser salvateur...
-Beauty Sleep, a retelling of Sleeping Beauty, de Cameron Dokey. Auteure de romans dits de "petite facture" déjà évoquée en ces pages, Cameron Dokey propose une nouvelle réécriture de conte pour la collection young adult "Once upon a time series" des éditeurs Simon & Shuster. C'est également elle qui avait écrit le Belle réadapté d'après la Belle et la Bête, agréable surprise de la sélection autour de ce conte.
-Beauté, de Sarah Pinborough. Une relecture fantastique et sombre du conte récemment parue aux éditions Milady, troisième exercice de style similaire de cette auteure après des réécritures de Blanche-Neige et Cendrillon.

 Puis, petit extra, celles racontant l'histoire en choisissant le point de vue d'un protagoniste en particulier:


-Maléfique, novélisation du film de Disney par Elizabeth Rudnick. Ou l'histoire de la grande méchante à corne du dessin-animé de 1959. A ajouter à mon étude des novélisation et la question de leur qualité en tant qu'oeuvre littéraire à part entière.
-Carabosse, la légende des 5 royaumes, de Michel Honaker. Une autre version centrée sur la Sorcière du conte, mais prenant cette fois comme cadre de référence le texte original de Perrault, où elle est baptisée Carabosse. A noter que cet ouvrage est d'un auteur français relativement connu dans l'hexagone!
-Thornspell, de Helen Lowe. Un roman racontant l'histoire du point de vue du Prince qui vient sortir la princesse de son sommeil...

- Les ouvrages illustrés:
 Beaux livres:


- La Belle au bois dormant (illustré par Arthur Rackham), d'après Grimm et Perrault. Il s'agit de la version réadaptée à partir des deux textes fondateurs et communément diffusée en Angleterre avec ces illustrations de l'artiste Arthur Rackham.

  Enfin, les Disney et consorts:


-La Belle au Bois Dormant, l'album du dessin-animé Disney. Il s'agit de l'édition hachette des "classiques Disney" que l'on trouve également chez France-Loisirs et que je me suis mis en devoir de réunir (ben quoi? Mes parents y z'avaient revendu tous les miens de quand qu'j'étais pt'it^^').
-La Belle au Bois Dormant, illustré par Van Gool, déjà évoqué ici, et dont le style évoque une sorte d’ersatz de Disney. Les albums de conte illustrés par Van Gool étaient très célèbres dans mon enfance et on en trouve encore des rééditions actuellement. Retrouvé pour l'anecdote, la nostalgie, et aussi pour le jeu ludique de la comparaison.
-Curse of Maleficent, the tale of a Sleeping Beauty, roman graphique d'Elizabeth Rudnick d'après le film Disney et illustré par Nicholas Kole. A noter qu'il ne s'agit pas d'une version illustrée de la novélisation de Maléfique par la même auteure, mais bien d'un autre texte qu'elle a adapté du même film, tout spécialement pour être mis en images de l'audacieux coup de crayon de ce jeune artiste au style pourtant loin de l'esthétique Disney.

***

  De quoi célébrer comme il se doit cette Belle endormie, n'est-il pas? =D