mardi 29 mars 2016

Shakespeare, l'espion des âmes - Henriette Chardak

Editions de l'Archipel, 2016.

  Nombre d’auteurs se sont interrogés sur son identité. Était-il… un aristocrate jaloux de son anonymat ? un Italien ? le « nègre » d’un auteur célèbre ? un collectif d’auteurs ? peut-être même… une femme ? Les spéculations, depuis quatre siècles, n’ont guère cessé d’entourer l’auteur du non moins étrange Hamlet…
  Henriette Chardak a réexaminé une par une les pièces du « dossier Shakespeare », afin de lever le voile sur les aspects les plus énigmatiques du grand dramaturgique. Aussi célèbre que discret, Shakespeare, nous dit-elle, fut avant tout un homme de l’ombre, caché sous des masques de théâtre, préférant se cacher à la vue de ses contemporains pour les scruter jusqu’à l’âme, tel le plus fin des journalistes de son époque. Il était un humaniste libre-penseur, ce qu’il voulait à tout prix dissimuler à ses « clients » royaux…
  Au-delà de sa vie de comédien, de ses fulgurances géniales, de ses amitiés et surtout de ses intrigantes disparitions, cette biographie romanesque s’attelle à l’énigme Shakespeare.

***


  Mon professeur d'Histoire de la pédagogie et des sciences de l'éducation avait coutume de dire que pour connaître toute la complexité de l'âme humaine, il fallait s'en référer au trois spécialistes du genre : Hitchcock, Tolstoï, et Shakespeare. Objet de ma passion plus générale pour l'Ere élisabéthaine dans son ensemble, ce dramaturge au parcours passionnant et à la bibliographie riche continue de faire couler de l'encre. On ne compte plus les rumeurs à son sujet ou les théories sulfureuses qui lui donnent un caractère semi-légendaire, quand on lui laisse au moins le droit d'avoir existé pour lui-même et non comme nègre d'un autre auteur. Un personnage a mi-chemin entre Histoire et fiction, dont cet ouvrage ne pouvait qu'attiser ma curiosité, surtout en cette année 2016, 400ème anniversaire de sa mort.

Henriette Chardak, auteure, journaliste et réalisatrice.

  Ce qui diffère des nombreux ouvrages déjà écrits est qu'ici, justement, H.Chardak ne cherche pas à lever un lièvre ou dénoncer une nouvelle et palpitante théorie du complot concernant Shakespeare et la paternité de ses écrits. Cette journaliste spécialisée dans les hautes figures historiques remonte aux sources du dramaturge, tâchant de suivre le fil de son parcours depuis la naissance en se fiant aux archives d'époque, aux traces les plus concrètes, et aux interprétations les plus véridiques possibles, plutôt qu'aux conjectures hasardeuses qui relèvent davantage de la fiction d'espionnage. Et c'est le résultat d'une véritable enquête que propose H.Chardak, dans le sens profond du terme puisqu'elle s'est basée sur ses cours de criminologie pour retracer le parcours de Shakespeare.

Maison natale de Shakespeare, à Statford Upon Avon.

  Outre son enfance à Statford Upon Avon, on redécouvre Shakespeare comme enfant d'une famille de récusants, c'est à dire de Catholiques dissimulant leur religion réelle face à celle de la monarchie en place. Parce que son père, pourtant simple gantier, accède au statut de bourgmestre, William se voit accorder le bénéfice d'une scolarité, ce qui explique donc l'origine de son alphabétisation et l'apprentissage du latin, voire des premiers récits qui lui suggéreront certaines pièces. On entrevoit alors un enfant déjà fougueux, probablement précoce, peut-être même bi-polaire, mais surtout  observateur sagace de ses semblables. De ce regard acéré et appréciateur sur ses pairs, il percera les tréfonds de l'âme humaine et en restituera les passions et les aspérités dans ses futurs écrits. Plus loin encore, Henriette Chardak propose un éclairage inédit sur les fameuses "Années perdues", ces années suivant 1580 au cours desquelles le futur auteur disparait totalement de la circulation, avant d'exploser sur la scène londonienne quelques temps plus tard. En effet, l'enquête de H.Chardak révèle la présence d'un certain Shakestaff, engagé comme percepteur au sein d'une communauté de Jésuite. Jésuites dont l'une des pédagogies principales était... le théâtre! Suivant ce fil d'Ariane passionnant, la biographe nous fait redécouvrir le célèbre dramaturge sous un angle qui confère un sens et une logique soudain évidents à sa carrière.


  H.Chardak voulait présenter Shakespeare comme un homme de son époque, une entreprise également réussie puisqu'elle parvient à restituer avec finesse, précision et clarté tout un contexte historique, sociologique et religieux pourtant complexe, en ce qu'il est intimement lié au destin de l'homme de Lettres. Le tout est qui plus est servi dans un style qui force l'admiration : sans jamais emprunter totalement la forme d'une fiction, H.Chardak glisse dans cet essai des dialogues certes romancés, mais qui donnent vie aux personnages de cette somptueuse fresque. Elle use pour cela d'une plume stylisée et d'une élégance irréprochable, jouant des sonorités anglo-françaises et se piquant d'accents théâtraux que n'auraient pas renié Shakespeare lui-même.

 Londres au siècle de Shakespeare.

  En bref : Le premier tome d'une biographie méticuleuse et fouillée sur Shakespeare, qui a le mérite de s'écarter des routes bien fréquentées pour éclairer le destin de cet hommes sous un angle sociologique et historique passionnant. On redécouvre un homme complexe, autodidacte, au parcours riche et douloureux, raconté d'une façon originale et stylisée. Brillant dans le fond comme dans la forme.

Un grand merci à LP conseils et aux éditions de l'Archipel pour cette découverte.


2016 : 400ème anniversaire de la mort de Shakespeare.

Et pour aller plus loin...

vendredi 18 mars 2016

Audrey Hepburn, la vie, et Moi - Lucy Holliday

A night in with Audrey Hepburn (Libby Lomax #1), Harper Publishing, 2015 - Editions Mosaïc (trad. de C.Benton), 2016.

  Quand elle touche le fond, Libby Lomax connaît un remède imparable : se rouler en boule dans son canapé pour savourer un de ces films hollywoodiens dont elle est une fan inconditionnelle.
Son icône absolue ? L’exquise Audrey Hepburn.
Son film préféré ? Diamants sur canapé…
De la pure magie…
  C’est justement un de ses jours « sans » qu’une chose totalement folle se produit : Audrey Hepburn sort de l’écran ! Une Audrey Hepburn parée de sa petite robe noire, de ses perles et de son fume-cigarette. Venue aider Libby à relancer sa vie en lui prodiguant conseils d’élégance et d’art de vivre.
                               Hallucination ?
                               Bonne fée ?
                               … ou charmante calamité ?

Entre conseils, confidences et coups de gueule, une relation loufoque et tendre entre Libby, jeune femme en quête de confiance en elle, et une Audrey Hepburn tombée du ciel étoilé d’Hollywood, fidèle à son mythe mais rendue plus humaine encore et plus amusante par ses maladresses.
Car toute star qu’elle soit, Audrey ne peut débarquer à notre époque sans être… un brin décalée. 

***
  Certains feront certainement des yeux ronds comme des soucoupes à le vue de cette lecture pour le moins surprenante. Mais comme je l'ai déjà dit, j'aime à essayer plusieurs genres (même les plus inattendus) pour peu qu'un élément attise ma curiosité, et c'était le cas lorsqu'on m'a proposé ce partenariat. Car s'il s'agit bien d'un roman chick-litt' pure jus, reconnaissons que le résumé laisse deviner un concept on ne peut plus original : invoquer l'esprit d'Audrey Hepburn pour jouer les bonnes fées marraines...


  Depuis sa plus tendre enfance, Liberty "Libby" Lomax suit son ambitieuse de mère et sa starlette de petites sœur de castings en tournages. Alors que sa cadette obtient tous les rôles titres et devient le stéréotype de l'actrice bimbo écervelée, Libby, elle, peine tout juste à décrocher les contrats de figuration. Devenue une adulte discrète, trop ronde à son goût et mal dans sa peau, Libby enchaîne les gaffes ; la dernière en date? Foirer son premier contrat de rôle parlant à la suite d'une maladresse rédhibitoire ( ou la rencontre d'une cigarette et d'un costume d'extra-terrestre inflammable sur le tournage d'une série à succès à la Doctor Who). Pour se remonter le moral, Libby se lance dans l'investissement de son tout premier "chez elle", un studio qu'elle décore grâce à du mobilier vintage, récupéré dans les stocks des studios de Pinewood. Mais à peine un énorme canapé chesterfield livré chez elle, qu'elle y trouve confortablement installée son idole d'enfance : Audrey Hepburn! Aussi belle, jeune et imperturbable que dans ses films d'antan, l'apparition devient au fil du quotidien mouvementé de Libby une conseillère de choix, quand ses recommandations ne se confrontent pas aux réalités au monde moderne pour entrainer de nouvelles gaffes monumentales. Craignant en même temps d'être victime d'hallucinations, Libby essaye tant bien que mal de trouver une explication rationnelle aux apparitions intempestives de la célèbre star.

 Vends Chesterfild kitsch, livré avec fantôme d'Audrey Hepburn...

  Alors, que dire de tout cela? Le premier quart du livre m'a quelque peu déstabilisé (bon, disons carrément : déçu et ennuyé). Bien sûr, il y avait quelques passages drôles, mais le tout était tellement... tellement... bon, tellement chick-litt. Et là, vous me direz que je savais pourtant dans quoi je mettais les pieds, mais je tiens à rappeler que certains ouvrages du genre avaient réussi à sortir du lot, à l'image du Diable s'habille en Prada ou même de Bridget Jones. Or, là, les codes de la comédie girly semblaient "trop" respectés, pour ne pas dire à outrance, au point d'en devenir des écueils.


  Puis arrive Audrey. Lorsqu'elle apparait un soir sur ce vieux chesterfiled kitsch pour causer cappuccino et coupe de cheveux avec notre anti-héroïne, l'histoire très banale de départ prend soudain un tournant plus intéressant, et aussi plus subtile. Certes, la comédie girly telle qu'évoquée plus haut se poursuit, avec ses immanquables stéréotypes parfois répétitifs et très convenus, mais, MAIS... Mais au milieu de tout ça, il y a Audrey. Audrey en robe noir et diamants comme dans Breakfast at Tiffany's ou Audrey en chemisette et foulard sortie de Vacances Romaines. Toujours légère, pétillante, imperturbable et en même temps presque délicieusement candide et enthousiaste face aux technologies modernes qu'elle découvre entre deux bons (ou mauvais) conseils. Mais plus qu'un cliché sorti de l'écran ou qu'un symbole hollywoodien, Audrey vient rappeler qu'elle n'est elle-même pas si éloignée de Libby : Avant de devenir l'icône qu'on adule aujourd'hui, Audrey était avant-tout une artiste simple et discrète, au parcours familial et personnel douloureux, qui avait eu aussi à imposer un physique inhabituel sur la scène du cinéma (brune et frêle, en totale opposition avec les canons de beauté de l'époque, blondes et pulpeuses). Une femme bien plus commune qu'on ne le croit...


  S'en suivent alors quelques passages justes drôles ; vraiment drôles, et dans la bonne mesure. La fin est en revanche un peu décevante, comme si l'auteure avait choisi un cliché plutôt qu'un autre face aux deux dénouements sentimentaux qui se profilaient. On peut y voir aussi une fin ouverte puisqu'en Angleterre, ce roman est le premier d'une trilogie dont on peut donc espérer voir les autres tomes traduits, aussi pour apprécier une possible évolution dans le travail d'écriture. D'ailleurs, malgré les défauts de ce premier roman tout juste sauvé par la présence inattendue et originale d'Audrey Hepburn, je me dis que le concept ferait un film très sympathique (et je visualise déjà l'actrice Paulie Rojas incarner Audrey Hepburn, dont elle a déjà joué le rôle au théâtre).

 Paulie Rojas, qui ferait une parfaite Audrey...

En bref: Un roman chick-litt qui souffre parfois d'être un peu trop chick-litt. Audrey Hepburn, la vie, et moi n'évite pas les stéréotypes du genre mais parvient à jouer d'un concept original pour faire la différence :  l'apparition inattendue d'Audrey Hepburn, en bonne fée de cette version moderne de Cendrillon, ajoute une touche rafraîchissante et pétillante qui a le mérite d'être réussie. Et en plus, cela donne envie de se refaire toute sa filmo! ;)

Merci à LPConseils et à Mosaïc pour cette découverte.

dimanche 13 mars 2016

Le passage du Diable - Anne Fine

The Devil Walks, Doubleday Children, 2011 - Edition l'Ecole des Loisirs, collection Médium (trad. de D.Kugler), 2014 - Edition l'Ecole des loisirs, collection Médium poche, 2015.

  Depuis son plus jeune âge, Daniel Cunningham a vécu enfermé, avec pour seule compagnie les livres et sa mère – qui l’a gardé reclus, à l’écart du monde extérieur, et qui n’a cessé de lui répéter qu’il était malade. Un jour, des coups frappés à la porte vont tout changer.
  Des voisins ont découvert son existence, et résolu de libérer Daniel de l’emprise de sa mère. Pris en charge par le docteur Marlow et sa famille, il va découvrir peu à peu que tout ce qu’il tenait pour vrai jusque-là n’était qu’un tissu d’histoires racontées pour le protéger. Mais le protéger de quoi ?
  De sa vie d’avant Daniel n’a gardé qu’une maison de poupée. Et pas n’importe quelle maison de poupée : c’est la réplique exacte de la maison natale de sa mère, une maison qui recèle de nombreux et sombres secrets. Jusqu’à quels vertiges ces secrets conduiront-ils Daniel ?

*** 

  Une couverture pareille et un tel résumé, sans compter ma libraire qui m'en vente les mérite depuis deux ans, et on se demande comment il m'avait échappé celui-là! Après deux lectures passionnantes et une très médiocre même pas terminée, j'ai saisi ce passage du diable presque sur un coup de tête lors d'une sortie professionnelle dans une petite médiathèque de village. Acclamé par le public et la critique, plusieurs fois primé, cet ouvrage ne semble plus avoir à faire ses preuves...


  Parce qu'il souffre d'une maladie inconnue, Daniel n'a jamais quitté le lit, tandis que sa mère Lilianna, femme secrète et silencieuse, veille sagement sur lui. Son éducation, son intelligence, et sa sociabilité, il les doit aux nombreux livres de la bibliothèque, aux contes, tragédies et albums qu'il a dévorés. Et à une maison de poupées où il a joué, rejoué et s'est inventé quantités de vies rêvées. Un jour, le monde extérieur fait irruption dans la vie de Daniel et Lilianna, conduisant cette dernière en hôpital psychiatrique. La raison? L'enfant n'a jamais été malade et elle l'a maintenu dans cet état en le coupant du monde extérieur pour de fausses raisons depuis toutes ses années. Alors que le jeune garçon a toute une vie à redécouvrir auprès du Dr Marlow qui lui ouvre les portes de sa famille, il emmène avec lui la maison de poupées, en réalité copie conforme du manoir où a grandit Lilianna quand elle-même était petite. Mais plus il y joue avec les fillettes Marlow, plus les mésaventures et les drames qu'il y invente se propagent comme un malaise oppressant dans toute la maisonnée. De quels secrets de famille ce jouet est-il le dépositaire, pour être à ce point chargé d'une aura si malfaisante? Lorsque le Dr Marlow retrouve le véritable manoir familial de Lilianna et apprend que l'once de Daniel y réside toujours, le jeune garçon se met en quête d'un passé dont il ignore tout.


  Quelle qualité! Vraiment, même si Anne Fine n'a plus rien à prouver, ce roman a largement mérité son succès. A la façon d'une gourmandise dont on ne veut goûter qu'une bouchée avant de finalement la dévorer sans retenue, ce livre nous retient captif dès la lecture des premières lignes. S'en suivent alors de nombreux retards au travail ou de nombreuses nuits blanches face à la difficulté d'interrompre la saisissante lecture. Car ce qui aurait pu n'être qu'un sombre drame familial prenant pour thème une mère possessive souffrant d'un quelconque syndrome de Meadow glisse lentement et insidieusement vers quelque chose de plus complexe, sournois... et captivant.

  Nous plongeant dans une Angleterre passée imprécise mais baignée d'une délicieuse ambiance d'antan, Anne Fine vient progressivement pimenter son drame familial initial de petites touches angoissantes. Ces électrochocs effrayants sont tous apportés par les étranges mises en abyme provoquées par la maison de poupées, malaises comme savent si bien les inspirer tous ces éléments propres à l'enfance mais possédant cet immanquable aura horrifique (tels que les clowns ou encore les vieilles poupées de porcelaine... brrrh).


  La dimension fantastique plane comme une ombre sur cette histoire sans trop s'y imposer (sauf peut-être dans quelques passages du dénouement, un peu rapide), laissant le surnaturel exister comme simple superstition ou métaphore des non-dits familiaux. Le tout est mené d'une plume aiguisée et diablement élégante, où le gothisme ambiant se mêle à des éléments quasi-hitchcockiens.


En bref : Un roman intelligent, diaboliquement bien écrit, dans lequel se mêlent secrets de famille et ambiance gothique, tous deux racontés avec originalité grâce à la mise en abyme saisissante et effrayante qu'apporte l'énigmatique maison de poupées clef de l'intrigue. Brillant.


Et pour aller plus loin...

mercredi 9 mars 2016

Le cauchemar Edgar Poe (La malédiction Grimm #3) - Polly Shulman

The Poe estate, Nancy Paulsen Books, 2015 - Editions Bayard (trad. de K.Suard-Guié), 2015.

  Au lycée, Susannah est surnommée " Sukie la Bizarre ". Il faut dire qu'elle vient d'emménager dans le manoir de sa grand-tante réputé hanté... et qu'elle est constamment suivie par le fantôme de sa soeur Kitty, décédée des suites d'une maladie. Depuis ce drame, ses parents ont perdu leur emploi ; voilà pourquoi ils se sont installés chez la vieille tante Hepzibah et pourquoi le père de Sukie doit vendre des objets au marché aux puces. Un jour où elle l'aide, deux jeunes gens lui réclament un vieux balai qui n'est pas à vendre : il s'agit d'Elizabeth et Andreas, qui travaillent au Dépôt d'Objets Empruntables de la Ville de New York. Cette extraordinaire bibliothèque n'accueille que des objets ayant un jour marqué l'Histoire ou la littérature. Or, Elizabeth est très intéressée par le manoir où vit Sukie, car il a été le théâtre d'une ancienne légende. Peut-être y reste-t-il des choses qui auraient leur place dans l'annexe Edgar Poe, spécialisée dans les romans fantastiques et d'horreur ? 

***

  Youpiaah! Après La malédiction Grimm et L'expédition H.G.Wells, Polly Shulman nous emmène une fois encore au dépôt d'objets empruntables de New York, cette bibliothèque/Musée très privée où sont conservées les reliques héritées (ou à l'origine?) de la littérature. Pour peu que vous soyez dans le secret, vous saurez y dénicher miroirs magiques et tapis volant issus des contes de fées ou machines extraordinaires de la littérature steampunck. Après avoir exploré avec fantaisie et originalité ces deux mondes, Polly Shulman évoquait en fin de second tome les auteurs W.Irving et Lovecraft, laissant envisager un nouvel opus basé sur la littérature d'horreur gothique.


  Et bingo! Dans ce cauchemar Edgar Poe, le lecteur est donc bel et bien plongé dans cette nouvelle ambiance et ce grâce aux objets et reliques évoquant les grands textes de nouvelles fantastiques de la fin du XIXème siècle. Si l'on retrouve (croise, plutôt) les protagonistes des précédents volumes, c'est une fois encore une nouvelle génération de personnages qui entre en scène, avec une toute nouvelle entrée en matière également. Aussi, c'est dans le Rhodes Island, à North Harbor, que commence notre histoire : Suzanna "Sukie" Thorne et ses parents sont contraints de s'installer  auprès de leur vieille tante Hepzibah dans l'immense et mystérieux manoir Thorne. Depuis des générations, une malédiction pèse sur la famille qui a connu de nombreux décès... et qui possède des dons très spéciaux! Sukie elle-même peut voir des esprits, dont celui de sa défunte sœur aînée. Les rumeurs qui circulent sur les bizarreries de sa famille en font donc la risée du lycée, aussi la jeune fille se réfugie-t-elle dans le cocon familial. En accompagnant son père revendre quelques vieilleries du manoir sur un vide-grenier, elle fait la connaissance d'Elizabeth Rowe, une jeune femme à la recherche d'antiquités qui semble curieusement intéressée par l'aura particulière qui se dégage de certains objets... hérités selon elle d’œuvres de littérature gothique du XIXème siècle! Des poignées de portes venants de maisons hantées racontées par Henry James, ou encore quelques livres maudits inventés par Lovecraft ou Edgar Poe! Intriguée, Sukie apprend parallèlement que ces ancêtres ont eux-mêmes fait l'objet d'un roman fantastique de ce type, dans lequel malédiction, meurtres et résurrection convergent également vers une légende de trésor caché. Aidée d'un camarade de classe charismatique, d'Elizabeth et de ses amis du dépôt d'objets empruntables, Sukie part à la recherche du trésor, non sans quelques gadgets fantastiques empruntés à l'Annexe Poe du dépôt...

 Maison hantée gothique en diable, tourelles survolées de corbeaux, et cimetière familial
...Le décor est planté!

  Vous l'aurez compris, ce tome parvient donc à renouveler l'univers créé pour la Malédiction Grimm en l'enrichissant d'une nouvelle ambiance et d'un nouvel axe narratif. Contrairement aux deux précédents opus, on ne suit pas l'histoire d'un(e) adolescent(e) embauché comme magasinier au dépôt avant d'en découvrir les aspects surnaturels, mais une trame que Polly Shulman calque elle-même sur les codes des romans gothiques qui lui servent d'inspiration. Pastichant le genre en y ajoutant quelques notes d'humour léger, elle confronte ensuite son histoire de manoir hanté à l'univers un peu plus fantaisiste et plein de nonsense du dépôt. S'amusant de la fiction dans la fiction, sa mise en abyme constitue un point de départ des plus enthousiasmants.


  Si j'avais un peu moins aimé l'expédition H.G.Wells, le cauchemar Poe m'a extrêmement plu de par ses accents horrifiques et romanesques de départ, puis la dérision avec laquelle Polly Shulman revoie ces éléments clefs du gothique, nous faisant passer du frisson au rire avec brio. L'ensemble pourrait faire songer à un vieux film de fantômes de la Hammer revu et corrigé par l'adolescence d'aujourd'hui! Le tournant qui m'a en revanche quelque peu surpris est que P.Shulman associe ce genre à celui pourtant très différent des récits d'aventures et de pirates (tels que l'île au trésor au Moby Dick) alors qu'ils auraient pu constituer la thématique d'un autre volume indépendant de cette série. Ceci dit, le lien qu'elle tisse entre ces deux univers se tient et suit la logique empruntée par sa propre intrigue.
  Bon, et puis un point non négligeable, on retrouve mon héroïne favorite de cette saga, qui manquait cruellement à mes yeux dans le second tome : Elizabeth, protagoniste principale de la malédiction Grimm. Elle n'est ici qu'un personnage secondaire, mais avec une importance particulière puisque son statut au sein du dépôt est désormais très important, et qu'elle deviendra donc une guide de choix pour la jeune Sukie!

 Le "Hollandais volant", bateau fantôme que l'on croise également dans cette histoire...

  En bref: Un troisième tome aussi réussi que le premier, qui renouvelle avec originalité l'univers de ce dépôt de vrais/faux objets magiques de la littérature. Grâce à une mise en abyme exploitant à merveille les codes du roman gothique, Polly Shulman nous offre une aventure rocambolesque pleine de rebondissements théâtraux et de fantaisie qui clos admirablement le cycle. Eh oui, malheureusement, l'auteure a récemment confié travailler sur un autre projet et vouloir arrêter ici cette série. Dommage, il y avait encore tellement d'univers littéraires alléchants à exploiter!...

Et pour aller plus loin :

mercredi 2 mars 2016

Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates - Annie Barrows & Mary Ann Shaffer.

The Guernsey literary and potatoe peel pie society, The Dial Press, 2008 - Editions France Loisirs, éditions Nil (trad. de A.Azoulay), 2009 - Editions 10/18, 2011.



  1946, alors que les Britanniques soignent les blessures de guerre, Juliet Ashton, écrivain en manque d'inspiration, entreprend une correspondance avec les membres attachants d'un cercle de Guernesey. De confidences en confidences, la page d'un nouveau roman vient de s'ouvrir pour la jeune femme, peut-être aussi celle d'une nouvelle vie...

« Absolument délicieux ! » Anna Gavalda 



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  Oui, je sais, j'arrive après la guerre en venant chroniquer ce livre déjà encensé par la critique, plus de cinq ans après sa sortie. Ce n'est pourtant pas faute d'avoir eu mainte fois l'occasion de l'acheter, puisqu'il me faisait de l’œil depuis la première édition française. Finalement, tout juste sorti de la correspondance du roman 84 Charing Cross Road, j'ai voulu poursuivre avec un nouveau récit épistolaire. Aucun autre ouvrage mieux que celui-là ne pouvait convenir, moi qui aime à retrouver des atmosphères similaires d'un livre à l'autre.

 Guernesey dans les années 40...

  Il était une fois, dans l'Europe occupée de la Seconde Guerre mondiale, un petit cercle d’irréductibles anglo-normands qui luttent encore et toujours contre l'envahisseur. Sur la petite île de Guernesey, coupée du reste du monde, une troupe d'éclectiques villageois qui n'a pas respecté le couvre-feu imagine une excuse alambiquée et farfelue pour échapper à une sanction des forces armées, s'inventant des réunions quotidiennes à un psoeudo-cercle littéraire sorti tout droit de leur imagination. De cette trouvaille qui les sauve in-extremis nait alors un véritable club d'amateurs de livres qui réunit désormais ces différents individus dans une passion commune, comme une nouvelle raison d'être et de se réunir encore dans cette période précaire. Quelques années plus tard, alors que la guerre est terminée, une jeune auteure et chroniqueuse anglaise à la recherche d'un nouveau sujet entre en contact par le plus grand des hasard avec Dawsey, l'un des membres du club littéraire et habitants de l'île. Intriguée par ses évocations d'un cercle de "lecteurs et d'amateurs d'épluchures de patates", elle demande à apprendre plus. Lui parviennent alors des dizaines de lettres des différents participants, qui lui racontent leur expérience et leur approche personnelle de ce cercle et surtout de l'occupation allemande. Passionnée par les bribes de vies fantaisistes de ces personnes hautes en couleurs, Juliet s'attache progressivement à eux et envisage de leur dédier son futur livre. Elle ne s'attend pas à ce que ce projet change sa vie du tout au tout.



  Je ne surprendrais personne en disant que ce roman mérite largement le succès qu'il a rencontré. Il est tellement... tellement... hors norme, bouleversant, émouvant, indescriptible. Bref, je me perds et ne sais par où commencer pour vous convaincre qu'il s'agit bien d'une petite merveille. A travers les nombreuses lettres qui composent ce roman, les auteures nous entraînent dans une Angleterre rétro en pleine reconstruction après la Seconde Guerre mondiale. Même ceux qui ont eu la chance de s'en sortir vivant, à l'image de l'héroïne, ont perdu une part d'eux-même à jamais pendant ces six ans d'horreur. On se laisse donc porter par le souffle rafraîchissant de Juliet, partagée entre la nostalgie de l'avant et l'espoir du plus tard. Comme toute l'histoire de ce roman, elle est tantôt légère, tantôt grave mais avec cette lueur d'optimisme toujours bien présente qui nous guide avec elle dans cette aventure épistolaire.

 Soldat allemande pendant l'occupation à Guernesey.

  Les lettres en provenance de Guernesey nous font également découvrir un aspect méconnu de l'Occupation sur les petites îles coupées du monde et des conditions d'autant plus déplorables que cela supposait. Face à de telles horreur, A.Barrows et M.A.Shaffer montrent à quel point la solidarité devient une force face à l'oppression. Car c'est ce qui anime les membres de ce cercle littéraires, dont on découvre peu à peu les lettres : un fermier qui se découvre une passion pour la poésie, une vieille et sage grand-mère so british en diable, un pêcheur passionné de tragédies antiques, ou encore cette jeune femme guérisseuse spécialisée dans les remèdes naturels. Et tous les autres. Tous si différents, si uniques avec leurs bizarreries et leurs manies, mais tous réunis autour de l'amour de la lecture et de leur foi en l'être humain.



  Parsemé de références littéraires qui raviront donc les amoureux de bibliothèques, Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates est donc aussi une véritable aventure humaine pleine de délicatesse et de philosophie, qui nous touche profondément sous son apparente légèreté de feel good book. Je ne peux trop en dire pour ne pas briser le suspense, mais au-delà d'une simple correspondance, cette histoire prend progressivement des tournants surprenants sans jamais s'essouffler, le tout en nous redonnant une pêche magistrale! 


En bref : Un feel-good book surprenant qui prend la forme d'une roman épistolaire tantôt léger tantôt grave. Profonde et spirituelle, cette histoire d'amitié autour de l'amour des êtres et des lettres en plein contexte d'après-guerre est une bouffée d'air pur. 

Et pour aller plus loin...