jeudi 28 novembre 2019

Le temps arrêté - Richard Apté

Éditions Baker Street, 2019.

  Une femme, à qui les médecins ne donnent plus qu’une semaine à vivre, demande à son fils de lui lire le livre pour lequel il a tout abandonné, douze ans plus tôt. Cette lecture, qui ne tient pas dans quelques jours, va les mener plus loin, reculer les limites, par-delà tous les diagnostics et toutes leurs certitudes. Chapitre après chapitre, les mots retissent les liens défaits, repoussent l’échéance. Mais, est-ce vraiment la fin, ou déjà un peu de temps retrouvé ?
   Récit d’un dévouement farouche, ce roman à l’écriture musicale interroge le pouvoir mystérieux de la littérature, à travers le prisme d’un chef d’œuvre capable de défier la mort.

***


"On ne se débarrasse pas des vieilles habitudes, on les adapte."


  Au départ enseignant après un cursus en droit, Richard Apté signe avec Le temps arrêté son premier roman. Contrebassiste passionné de lettres, il rend ici un hommage appuyé à l’œuvre de Proust, dont l'ombre plane dès le titre sur cet ouvrage : le temps arrêté, c'est bien sûr un clin d’œil au temps perdu, celui après lequel le grand Marcel n'aura cessé de courir à travers son roman en sept tomes écrit de 1906 à 1922. A la fois récit du souvenir et réflexion sur le temps mais aussi sur l'art et la littérature, ce classique considéré aujourd'hui comme l'un des plus grand chefs-d’œuvre écrits est un personnage à part entière de l'histoire de Richard Apté...

R.Apté.

  Cette histoire, c'est presque un dialogue en huis-clos : elle, la mère, croyante et rigide, est en fin de vie à l'hôpital. On devine un cancer installé depuis longtemps et qui, malgré les hospitalisations répétées, semble décidé à remporter la partie. Lui, le fils (indigne?) qui se rend à son chevet entre deux nuits à tenir le bar de l'hôtel où il travaille. La tension dans leurs interactions ne laissent aucune place au doute : ces deux-là ont un passif et des restes de rancunes et rancœurs planent encore entre eux. Des années plus tôt, lui a tout claqué au nom de sa passion pour Proust, pour passer des heures à lire et relire La recherche du temps perdu, quitte à mettre sa vie entre parenthèse avant de disparaître dans la nature. Elle, sachant son temps compté, lui demande une faveur : puisque ce livre est si fabuleux, et peut-être pour qu'elle puisse comprendre ce qui le rendait si important, son fils va lui en faire la lecture. Chaque jour, le fils vient donc au chevet de la mère et très vite, Proust leur ouvre la porte de discussions, tantôt à bâtons rompus, tantôt à cœur ouvert, tandis qu'au fil des semaines et des pages, cette lecture semble repousser comme par magie l'heure fatidique.

"Qu'est-ce qu'un pronostic, sinon un pari sur le temps?"

  Touchant et profond portrait d'une relation mère/fils, Le temps arrêté est un roman surprenant à mi-chemin entre l'hommage littéraire et l'explication de texte déguisée. Qu'on aime ou non Proust, qu'on ait ou non lu La recherche, sa "présence" n'est jamais gratuite (à part peut-être l'espace d'un chapitre, mais nous y reviendrons plus tard) et se justifie sans faire de l'ombre aux personnages de R.Apté. Le lien entre ces deux protagonistes, on le devine très vite conflictuel, tendu. L'auteur a l'excellente idée de ne pas trop en dire, de resté flou même lorsqu'il donne des indices sur leur passé commun, pour que le lecteur puisse imaginer, y placer, ce qu'il souhaite et ainsi faciliter l'identification. Parce que la fin de cette mère malade est proche, on pourrait imaginer que leur différent ne trouvera jamais vraiment d'issue, mais c'est sans compter l'intervention de Proust, par l'intermédiaire de la lecture de La recherche, qui vient faire tiers dans leur relation.

Les tomes de La recherche...

"Certains livres sont dangereux. Ils vous enflamment l'esprit et ne laissent derrière eux que des cendres."

  Ce tiers est sujet à confronter des regards, matière à crever des abcès. Après avoir repris son fils sur sa prononciation et ses défauts de lecture, sur sa forme à lui, on rentre progressivement dans la forme de La recherche, et dans le fond, surtout. Dès lors, l’œuvre de Proust vient poser un éclairage nouveau sur ce duo mère/fils, sur leurs valeurs communes, les nuances ou même les différences qui vont les rapprocher, à la façon d'un filtre révélateur. A travers la lecture qui semble maintenir cette femme en vie, l'auteur aborde en filigrane le pouvoir presque magique de la littérature, voire ses vertus soignantes (à moins que ce ne soit le féru de bibliothérapie que je suis qui aime y voir cette interprétation). Qu'il s'agisse de Proust ou d'un autre auteur, on peut tous se reconnaître à travers le propos du narrateur dans l'impact qu'une lecture a pu avoir dans notre vie.

"Sur un lit d'hôpital, les êtres paraissent toujours loin. Plus ils vous sont proches plus ils semblent loin, perdus dans le décor, un décor qui n'est pas le vôtre, avec lequel on voudrait n'avoir rien à faire. Tout en s'approchant, on recule un peu."

  Proust n'est pas qu'un élément de l'histoire ; il semble avoir aussi influencé l'écriture de Richard Apté, qui lui emprunte son style minutieux pour capturer avec émotion et détails parfois des instants aussi courts qu'intenses : l'angoisse aseptisée des hôpitaux, un geste bref mais tendre de salut sur un pas de porte... Peut-être moins fortes, cependant, sont les évocations du passé, parfois trop concrètes pour émouvoir vraiment (là où un autre écrivain très Proustien, André Aciman, excelle littéralement, par exemple). Au fil de son roman et avec celui de Proust en miroir, R.Apté distille sa propre réflexion sur le temps qui passe et sur sa notion subjective, presque fantastique.

Feuillets annotés de La recherche...

  Il n'y a que lorsque La recherche prend trop le dessus sur l'histoire, lors d'un chapitre qui survient au deux tiers du livre, que le lecteur non proustien peut malheureusement perdre un peu le fil : le narrateur, dans la stricte analyse de texte, tourne en rond sur l'écriture de La recherche du temps perdu, alors que la vraie richesse du roman dans le roman, c'est dans ce qu'elle apporte de plus-value à cette relation mère/fils! Malgré cette petite inégalité, Le temps arrêté reste un premier roman très marquant par son audace et l'émotion qu'il dégage. Les dernières lignes, comme une métaphore du titre, viennent boucler la boucle entamée au début de la lecture, faisant de ce temps un cercle sans fin...

En bref : Un roman touchant qui utilise à bon escient l’œuvre de Proust comme révélateur des aspérités d'une relation mère/fils forte en émotions. Le temps arrêté, à la fois réflexion sur le temps qui file et sur la force de la littérature, pourra plaire qu'on soit ou non un lecteur du grand Marcel...
  
Un grand merci aux éditions Baker Street pour cette lecture.

dimanche 17 novembre 2019

Sherlock Holmes et le masque de Chiang Mai - Une pièce de Jean-Michel Frémont d'après le personnage de Sir Arthur Conan Doyle.

 

Sherlock Holmes et le masque de Chiang Mai 


Une pièce écrite et mise en scène par Jean-Michel Frémont
d'après les personnages créés par Sir Arthur Conan Doyle

Avec : Jean-Michel Frémont, Hakim Maraoui et Geneviève Marot

A la Tour des Villains de Montsaugeon du 12 au 27 octobre 2019
Prochainement en tournée


1949. Chiang Mai, Nord de la Thailande. 
  Watson convoque son ami Sherlock chez une riche veuve, Amandine de Saint Hilaire pour y faire une macabre découverte. Entre Europe et Asie, avec l'aide d'Amandine et du mystérieux Kamaldjit Singh, le fameux détective, à force de déductions, mettra à jour l'existence d'un effrayant monde souterrain.
  "La Bête immonde" n'est pas morte.

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  Il y a un peu plus d'un an, nous allions voir à Paris l'excellente pièce mi-historique, mi-holmesienne Le cercle de Whitechapel, qui réunissait plusieurs figures historiques et littéraires (dont Arthur Conan Doyle) dans le Londres de 1888 pour démasquer Jack l'éventreur. Alors que les pièces en hommage à l’œuvre de Conan Doyle ou directement adaptées des enquêtes de Sherlock Holmes se multiplient sur les scènes de la capitale, il semblerait qu'il ne soit pas nécessaire de s'aventurer jusqu'à Paname pour admirer le célèbre détective à l’œuvre sur scène.

 Les affiches, toutes illustrées par la talentueuse Geneviève Marot.

  C'est en tout cas ce qu'ont prouvé récemment (et prochainement en tournée) Jean-Michel Frémont et ses acolytes sur la scène de la Tour des Villains. La Tour des Villains, c'est un indéfinissable centre d'art et de culture composite, sorte d'imaginarium merveilleux au cœur du village (merveilleux aussi) de Montsaugeon (52). Stages de théâtre, de dessins, représentations, expositions, concerts : cette tour, loin d'être vilaine, est devenue depuis quelques années un espace d'expression et de diffusion situé entre Champagne et Bourgogne. Jean-Michel Frémont, comédien professionnel et metteur en scène originaire de Dijon, diplômé d'un master de coaching et de performance mentale mais également nommé Chevalier des Arts et des Lettres, a dirigé de nombreuses troupes et manifestations depuis 1980 avant de venir s'installer à Montsaugeon. Son envie d'écrire une pièce sur Sherlock Holmes remonte à plusieurs années déjà mais le projet se trouvait sans cesse repoussé... jusqu'à ce qu'un récent voyage en Thaïlande offre à la fois l'inspiration, le décor et l'occasion de le concrétiser. Petit retour sur le scénario avant notre analyse de cette pièce entre esprit british et exotisme...


  Chiang Mai, 1949. Sherlock Holmes, alors en séjour en Thaïlande, est envoyé par son ami de longue date le Dr Watson chez une veuve d'origine française, Amandine de Saint Hilaire, où l'attendent une découverte pour le moins sanglante et un suspect peu loquace. Alors que l'affaire dans laquelle le célèbre détective se trouve embarqué laisserait perplexe le plus fin des limiers, Sherlock Holmes, comme à son habitude, a tôt fait de décrypter la scène du crime, les signes distinctifs qu'affiche le prévenu, et l'attitude équivoque de son hôtesse. Pour le grand penseur, tout cela est clair : on lui sert un trompe-l’œil destiné à le mystifier. Entre reconstitutions, réflexions et hypothèses, le détective et ses deux mystérieux interlocuteurs (sans oublier Watson) remontent le fil d'un mystère bien plus ancien, lié à de nombreux évènements et personnages de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi à un trésor inestimable aux pouvoirs mystiques volé à un temple Tibétain quelques années auparavant...


  Les lecteurs les plus férus de l’œuvre de Sir Conan Doyle l'auront peut-être déjà remarqué à la lecture du synopsis : cette intrigue n'est pas adaptée d'un ouvrage mettant en scène Sherlock Holmes, qu'il soit ou non canonique (pour rappel, on nomme ainsi les textes écrits par Conan Doyle lui-même, le personnage ayant été repris par nombre d'auteurs à sa suite). Le premier indice est l'époque à laquelle se déroule cette histoire inédite : alors que les aventures imaginées par Conan Doyle s'étendent de 1887 à 1914, Sherlock Holmes et le masque de Chiang Mai se passe beaucoup plus tard, soit en 1949. Parmi les autres ingrédients inhabituels qui auront ou auraient pu marquer les puristes holmésiens, on notera un décor très exotique et des éléments qui flirtent avec l'ésotérisme. Alors, ce Masque de Chiang Mai, une imposture holmésienne?


  Que nenni. Rappelons que si Conan Doyle stoppe la chronologie de son héros en 1914, on ne connait pas de date de décès "officielle" à Sherlock Holmes (ni de date de naissance, d'ailleurs), qui reste un personnage entièrement fictif, inventé et réinventé à l'infini jusqu'à aujourd'hui. Ainsi, si on se livrait à des calculs approximatifs, il serait tout à fait probable que l'enquêteur soit encore en vie en 49. Et même si ce n'était pas le cas, où serait le problème? Le propre de la fiction n'est-il pas de braver les entraves de la réalité? L'une des plus célèbres sagas cinématographiques adaptées de l’œuvre de Conan Doyle (celle tournée entre 1939 et 1946 avec Basil Rathbone) avait déjà recontextualisé le personnage à l'ère de la Seconde Guerre mondiale (le faisant déjouer au passage quelques complots nazis, même si c'était dans une volonté de propagande contre l'ennemi), arguant avec pertinence que le célèbre héros anglais était "sans âge". 

 Les adaptations cinématographiques des années 40 recontextualisaient Holmes
 à l'époque du tournage en faisant de la guerre un élément clef du scénario...

  Viennent ensuite les éléments exotiques, totalement justifiés par l’œuvre de Conan Doyle lui-même : dans la nouvelle L'aventure de la maison vide, l'auteur raconte que Holmes s'est déjà rendu au Tibet où il a côtoyé le Dalaï-lama. Ce n'est là qu'un détail parmi les nombreux ingrédients orientaux parsemés dans les aventures du détective, et ce dès Une étude en rouge ou encore dans Le signe des Quatre, que Jean-Michel Frémont cite parmi ses inspirations premières. Et l'ésotérisme, me direz-vous? Là encore, aucune trahison : si nombre de réécritures, pastiches et réinterprétations ont confronté le détective à des cercles occultes, rappelons que c'était là une des grandes passions de Conan Doyle, très versé dans le spiritisme. Son dernier cycle de nouvelles publié sous le titre Les archives de Sherlock Holmes en 1927 est ainsi totalement marqué par cette influence mystique, voir parfois fantastique.


  Mais ce qui fait la réussite du Masque de Chiang Mai, ce n'est pas le stricte respect ou non des codes holmésiens, c'est le lien que tisse l'auteur entre personnages et éléments de fiction et une réalité historique foisonnante. Sherlock Holmes devient la porte d'entrée vers toute une série de faits et d'évènements survenus de part le monde pendant la Seconde Guerre mondiale. Castes orientales, confréries européennes et groupuscules mystérieux véridiques se côtoient au croisement d'anecdotes parfois incroyables de fantaisie, mais pourtant bien vraies (à l'image de cette cargaison de ginseng destinée à Hitler évoquée dans la pièce). L'écriture, menée de main de maître, témoigne de connaissances historiques et culturelles aiguës et méticuleuses qui nécessitent la plus grande attention du public, en plus d'éveiller la curiosité de creuser les nombreux sujets exploités.


  L'écriture et la mise en scène, intimement liées par la casquette multiple de Jean-Michel Frémont, se situent donc entre l'hommage et le pastiche léger, les notes d'humour et les expressions franglaises ne faisant jamais tomber l'ensemble dans la parodie. On assistera même à une scène de combat au ralenti, comme un clin d’œil amusant aux effets visuels utilisés à outrance dans les dernières adaptations cinématographiques. Au-delà de ces choix scéniques délibérés, on notera que cette pièce a quelque chose d'un défi, voire même d'un petit tour de force : la petite équipe de Jean-Michel Frémont a su faire des contraintes de ce spectacle de véritables atouts, que ce soit le nombre restreint de comédiens (trois au total) et l'absence d'équipe technique. Le rôle de Watson est ainsi confié au public, avec lequel Holmes interagit tout au long de la pièce, dans ce qui semble être l'une des meilleures idées du théâtre holmésien, et les acteurs gèrent en toute discrétion les lumières depuis la scène grâce à d'astucieux stratagèmes disséminés dans le décor.

 A gauche : Geneviève Marot, l'artiste (en pleine création du décor).
A droite : Geneviève Marot, l'actrice (en Amandine de Saint Hilaire).

  Le décor, parlons-en. Personnage à part entière de l'intrigue, il est la création complète de Geneviève Marot. Diplômée de l’École Supérieure des Arts Graphiques (ESAG) et design de Paris, Geneviève Marot est illustratrice pour l'édition et la presse, reporter graphique et auteure de BD. Elle a rejoint il y a quelques années la Tour des Villains et signe ici les affiches du spectacle et la réalisation des décors, en plus de jouer son premier rôle sur scène (celui d'Amandine de Saint Hilaire). Fresque orientalisante peinte à la main, porte dorée ornée de bas reliefs, tentures et accessoires évocateurs plongent le spectateur dans le charme pittoresque d'une Thaïlande de livre d'images. Esthète jusqu'au bout, Geneviève Marot a également pris en charge la direction des costumes, les couleurs et contrastes de l'ensemble évoquant furieusement la ligne claire de la BD franco-belge (hasard ou non, Jean-Michel Frémont a aussi confié l'influence de Tintin et de Blake et Mortimer sur sa pièce). Sherlock, couleur locale oblige, porte d'ailleurs le sarong (et non un kilt, comme l'acteur tient à le souligner), qui s'accorde fort bien avec le reste de sa tenue pourtant résolument anglaise.

Sherlock New Look!

  Le troisième acteur sur scène est Hakim Maraoui, qui a tout d'abord exercé son métier de comédien à Béjaia dans sa terre natale de Kabylie sous la direction entre autres de Fellagh et de Omar Fetmouche. Après sa participation à de nombreuses créations au Théâtre National de Béjaia et plusieurs tournées dans l'hexagone, il s'installe en France et rencontre Jean-Michel Frémont, avec qui se créé un compagnonnage très fructueux. Dans le masque de Chiang Mai, il se voit confier le rôle de Kamaldjit Singh, à qui il prête avec talent un charisme palpable, complétant ainsi le trio gagnant de cette petite production de qualité. 
 


  La fin de la pièce, ouverte, laisse envisager de nouvelles aventures qui se dérouleraient aux quatre coins du monde. Appâté, le public réclame déjà la suite, que la petite troupe envisage pour l'an prochain. En attendant, la fine équipe espère faire tourner le spectacle en se produisant exclusivement dans de petites salles ou des lieux de caractère dont les propriétaires accepteraient d'accueillir le somptueux décor et ces trois personnages hauts en couleurs.



En bref : Entre pastiche et hommage, Jean Michel Frémont mêle à merveille l'univers holmésien au décor oriental de Chiang Mai, liant le tout à un mystère inspiré par de véridiques évènements de la Seconde Guerre mondiale. La méticulosité historique, l'esthétique léchée et la mise en scène de ce spectacle en font une curiosité à découvrir absolument, qu'on soit lecteur de Conan Doyle ou amateur d'Histoire.

lundi 11 novembre 2019

Adieu à Adèle : Bilan de notre Challenge Halloween thème France obscure...

Paris, années 20, Adèle et le retour du ptérodactyle?


  En ce 11 novembre bien avancé, notre challenge Halloween 2019 est sur le point de se terminer. L'occasion sans plus tarder de dire nos adieux à Adèle Blanc-Sec, notre grande invitée, et de faire le bilan des articles tout spécialement chroniqués. Une ouverture de cérémonie par notre guest star, puis il était temps de nous plonger dans de nouvelles histoires ; après une liste détaillée de nos lectures passées, découvrons des textes inédits, terrifiants et effrayants...

  Mettre la France à l'honneur, c'était parler des créations hexagonales de l'horreur. En la matière, les auteurs ont surtout imaginé les romans d'aventuriers, des histoires fantaisistes, et les traditionnels feuilletons à l'esprit enlevé! L'un d'eux, on ne peut plus original, était le saisissant Ann Radcliffe contre les vampires par Paul Féval (ou comment réinventer la romancière britannique en aventurière gothique).


FanArt d'Adèle entourée de ses monstres, Par Guillaume Saurel...

  Écrivaine et créatures, pouvait-on espérer meilleure introduction aux ouvrages de notre Adèle, héroïne de BD et de ses propres feuilletons? Les neufs volumes parus à ce jour ont été décortiqués avec amour humour (cliquez sur chaque livre pour accéder à son article détaillé) :


http://books-tea-pie.blogspot.com/2019/10/adele-et-la-bete-les-aventures.htmlhttps://books-tea-pie.blogspot.com/2019/10/le-demon-de-la-tour-eiffel-les.html




Le fantôme de l'opéra - mini-série de Tony Richardson d'après G.Leroux (1990).

Le fantôme de l'Opéra

(The phantom of the Opera)


Mini-série de Tony Richardson,
d'après un livret d'Arthur Kopit adapté du roman de G.Leroux.

Avec : Teri Polo, Charles Dance, Burt Lancaster, Andréa Ferréol, Ian Richardson...

Première diffusion américaine : Mars 1990

  Christine Daaé est une jeune chanteuse inexpérimentée qui est engagée à l’Opéra Garnier grâce à une recommandation du comte de Chagny. La Carlotta, la Diva et épouse du nouveau directeur, refuse de lui faire intégrer les chœurs et la relègue à la lingerie.
  Christine apprend que le bâtiment est « hanté » par un obscur personnage que l’on surnomme « le fantôme » et qui donne depuis des années toutes les directives pour gérer l’opéra, et assassine froidement quiconque ose s’opposer à sa volonté, ou quiconque voulant découvrir son identité. La nouvelle direction n’entend cependant pas les choses de cette oreille, et décide d’y mettre rapidement bon ordre. Mais le fantôme, insaisissable, reste une énigme et tous sont obligés de se plier…

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  A l'occasion de cet Halloween spécial France obscure, j'ai failli vous parler du Fantôme de l'Opéra tourné pour le cinéma en 2004 par Joel Schumacher, adapté de la célèbre comédie musicale d'Andrew Lloyd Webber, avant de porter mon choix sur une autre version qui mérite qu'on s'y attarde (quant au film évoqué plus haut... autant chroniquer le musical original quant il sera de nouveau sur la scène de Mogador, non?). L'autre adaptation qui nous intéresse aujourd'hui, plus méconnue, est celle tournée en 1990 sous forme d'une mini-série de deux épisodes pour la chaine américaine NBC. Américaine, oui, car bien qu'étant à la base un roman bien français, Le fantôme de l'Opéra n'a à ce jour jamais connu d'adaptation par son propre pays ; un projet français lancé par Jean-Pierre Jeunet en 2015 et malheureusement tué dans l’œuf reste la seule version – avortée – de l'hexagone (ce qui, en plus du musical jamais mis en scène en France à cause d'un incendie survenu dans les sous-sols de Mogador, laisse à penser que cette œuvre est maudite sur son propre territoire).


  Les origines de cette mini-série trouvent leur source en 1986 : le dramaturge Arthur Kopit (auteur du célèbre musical Nine) vient d'écrire un livret adapté du roman de G.Leroux pour une future version musicale du Fantôme de l'Opéra. Après une première version créée à Lancaster par Joe Hill en 1976 (et disparue des planches – et des mémoires – depuis 1991), il réinvente l'image du fantôme dont il fait un héros romantique davantage inspiré de Quasimodo et d'Elephantman que du tueur sanguinaire de roman. Malheureusement, Kopit se voit presque instantanément supplanté par Andrew Lloyd Webber, qui créé la même année sa propre réinterprétation musicale de l’œuvre de Gaston Leroux. Le succès est tel qu'Arthur Kopit archive son livret dans un tiroir, persuadé que son projet est désormais voué à l'oubli.

  Mais c'était sans imaginer que trois ans plus tard, la NBC ferait un appel à textes pour une version télévisée adaptée du roman de G.Leroux. Convaincu de pouvoir séduire la production, Arthur Kopit transforme son livret en scénario et soumet sa vision, qui est rapidement retenue pour son audace et sa relecture inspirée du célèbre mythe.

 Trailer en VO.

  Cette version propose en effet un regard plus romantique et mélancolique que l'intrigue originale, dans le même esprit que l'adaptation d'A. Lloyd Webber mais avec un ton peut-être encore plus poétique. Le fantôme devient un être solitaire qui vit reclus dans les sous-sols de l'Opéra auquel il accède par des portes secrètes, tout en étant protégé par Carrière, le directeur, qui garde son secret. Malheureusement, Carrière est remercié et remplacé par un nouveau gérant, Cholet, vil personnage qui cherche surtout à placer son épouse, l'extravagante cantatrice Carlotta. Se présente un jour à la porte du théâtre la jeune Christine, qu'on a recommandé à Carrière et qui espère devenir chanteuse. La pauvre jeune femme se retrouve costumière de la Carlotta, qui refuse qu'une petite jeunette lui prenne sa place d'étoile de l'Opéra. Mais le fantôme, tombé sous le charme de Christine, lui donne en secret des cours de chant... Leur relation, mélange de respect et d'affection, est bientôt mise en danger par la décision de Cholet de mettre la main sur le fantôme, qui fait tout pour décrédibiliser Carlotta.


  Cette version très émouvante change aussi l'ordre de certains événements, ou supprime certaines scènes : pas de bal masqué ni de rendez-vous d'amoureux sur les toits, mais ce décor sera le cadre d'un final épique sur les hauteurs du palais Garnier. Dans ce scénario, le lustre s'écroule sur la scène et le fantôme enlève Christine parce que la Carlotta lui a fait boire un cordiale empoisonné qui lui a provoqué une extinction du voix, la ridiculisant en même temps pour sa grande première dans Faust. Kopit imagine également une origine sociale et familiale à Christine, ainsi qu'au fantôme, dont l'histoire est réinventée pour adoucir l'image du personnage.


  L'intrigue et la mise en scène évoquent, bien plus encore que la version d'Andrew Lold Webber, le conte de La Belle et la Bête. Certains passages particulièrement oniriques (notamment la promenade dans la forêt artificielle peuplée de cervidés statufiés que le fantôme a conçue dans les sous-sols de l'Opera) rappellent l'adaptation du conte par Cocteau, tandis que certaines scènes épiques (le final sur les toits) semblent annoncer la version animée à venir de Disney.

Teri Polo, superbe et convaincante Christine.

  Le casting, franco-anglo-américain, comporte une très belle brochette d'acteurs : Charles Dance, impeccable en fantôme, Burt Lancaster très charismatique en Carrière, et Ian Richardson hilarant en Cholet. Jean-Pierre Cassel interprète un inspecteur tenace et la française Andréa Ferréol campe la Carlotta avec l'exubérance nécessaire. Applaudissements tout particulier à l'actrice américaine Teri Polo, alors au tout début de sa carrière, qui joue la meilleure Christine que j'ai pu voir à l'écran : loin de la fade héroïne des autres adaptations, elle apporte une vraie épaisseur au personnage, et pas seulement à travers sa relation avec le fantôme. Anecdote amusante du casting : on aperçoit aussi plusieurs fois Anne Roumanoff dans le rôle d'une cocotte de l'opéra.

Andréa Feeréol, extravagante Carlotta...

  Cette version présente également la particularité d'être la seule à avoir été tournée à Paris, et plus encore, dans le véritable Palais Garnier : on reconnait sans peine le splendide grand escalier qui apparait plus d'une fois à l'écran, ainsi que la grande salle de spectacle (probablement difficile à filmer pour la scène du lustre puisque les caméra ne devaient pas laisser voir le plafond, peint par Chagall en 1964, mais qu'on aperçoit brièvement dans une courte scène). Portées par des extraits de célèbres opéras, les prises de vue de ce décor véritable donnent au lieu une place de choix dans cette adaptation, voire un rôle à part entière.


  Il est dommage que la seule édition dvd disponible en France n'ait pas bénéficié d'une remasterisation du son et de l'image, malheureusement de piètre qualité (on veut voir à plusieurs reprise la bande qui saute à l'écran, comme si les ingénieurs chargés de numériser la série s'étaient contentés de copier une vieille VHS mal en point). Cela ne rend pas justice à ce qui est probablement une des meilleures adaptations de Leroux dans la veine d'une réhabilitation du fantôme. Couronnée de deux Emmy Awards et nominée plusieurs fois aux Golden globes, le succès rencontré par cette mini-série a permis à Arthur Kopit de ressortir son livret du tiroir pour monter, deux ans plus tard, le musical qu'il avait imaginé en 1986. Baptisé sobrement Phantom, ce spectacle n'a certes pas connu la renommée du musical d'A.Lloyd Webber mais continue d'être joué dans le monde.


En bref : Une adaptation méconnue du roman de G.Leroux qui mérite d'être redécouverte. Cette version poétique et romanesque entre dans une tentative de réhabilitation du fantôme qui surpasse de loin celle d'Andrew Lold Webber par la psychologie et le charisme des personnages. Le fantôme réinventé ici par le scénariste et dramaturge A.Kopit tient autant de la Bête de Cocteau que d'Elephantman ou de Quasimodo, s'imposant comme héros romantique solitaire et incompris. L'excellent casting et le décor véritable de cette version constituent la cerise sur le gâteau de cette mini-série à (re)voir absolument, malgré la faible qualité de l'édition dvd française.