dimanche 28 juin 2015

Hommage à un vrai Gentleman...



  Petit retour en arrière, votre humble serviteur Pedro Pan Rabbit, 7 ans, arrive à l'école affublé d'un imposant parapluie. noir à manche de bambou.


Un enfant dans la cour : "C'est quoi ça?"
Pedro Pan : "Eh bien, ça se voit, non? C'est un parapluie, comme John Steed!"
L'enfant : "Comme QUI?"
Pedro Pan : "Ben comme John Steed, l'agent secret! Tu ne connais pas?!"
L'enfant : "Pfff, nan, mais je préfère Batman de toute manière!"

  Ce bref extrait d'une tranche de vie d'enfance, pour rendre hommage à Patrick MacNee, le célèbre John Steed de ma série favorite Chapeau Melon et Bottes de Cuir. Le flegmatique agent au chapeau melon s'est éteint Jeudi 25 Juin 2015 à l'âge de 93 ans, à peine quelques jours après Christopher Lee (son partenaire dans de nombreux épisodes) et quelques semaines après Brian Clemens, le créateur de la série.


"Charme et subtilité font plus que force et rage." 
(Steed).

  En marge de ma génération, j'ai grandi avec cette série qui m'a inspiré un réel art de vivre et de penser, une façon de poser un regard décalé, enthousiaste et toujours fantaisiste sur l'existence. Mes camarades de classe avaient Batman et Superman comme super-héros, moi, j'avais John Steed. Avec lui et Patrick McNee, indissociable de son personnage tant il l'avait façonné et même calqué à son image, j'ai appris le flegme face à l'adversité et l'humour pince-sans-rire dans la difficulté. Parce qu'il a été et continue d'être un modèle, mais aussi pour son talent immense, son raffinement et sa subtilité, je tenais à lui rendre  hommage.


  Il avait remis au goût du jour la façon d'être gentleman, faisait du vélo en costume et chapeau melon, buvait du champagne au petit-déjeuner, pouvait faire apparaître un magnifique plateau de tea-time en plein voyage ferroviaire ou dresser une table digne d'un trois étoile au milieu d'un champ. Il respectait la femme comme son égale, la régalant et l'amusant de joutes verbales inimitables mais jamais creuses, conduisait avec panache une vieille Bentley et gardait toujours son parapluie même par grand soleil.

  La période de deuil se fera dans la relecture des ouvrages novélisés de la série (dont deux écrits par McNee lui même et chroniqués sur le blog), la mise en boucle des épisodes sur dvd et de la BO de la série, pour accompagner la découverte des derniers comics inspirés de son personnage.

"Gardez toujours votre chapeau melon sur votre tête en période de danger, et gardez vous des esprits diaboliques qui pourraient vous menacer. Au revoir, Steed".
(Emma à Steed lors de son départ).


lundi 22 juin 2015

Le costume du Mort - Joe Hill

The Heart-shaped box, William Morrow, 2007 - Editions JC Lattès (trad. de V.Rosier), 2008 - Editions Le livre de poche, 2009.

  On ne collectionne pas sans péril des reliques toutes plus étranges les unes que les autres. C’est ce que va apprendre Jude en achetant le dernier costume d’un mort. Soudain, au pied de son lit, derrière une porte, à ses côtés en voiture, grimaçant et assoiffé de vengeance, apparaît l’ancien propriétaire de l’habit. Quelle terrible histoire de son passé cherche-t-il à lui faire payer ? Aux frontières de la folie, une fuite éperdue commence… Terreur et frissons garantis !

"Un conte d’horreur sauvage, hypnotique et diaboliquement pervers. Le Costume du mort sort tout droit de l’enfer…". 
 The New York Times.

***

  Recommandé par un catalogue de lecture estivales du Livre de poche il y a de cela quelques années, ce livre a longtemps été sur ma wish-list avant que je ne l'enregistre en e-book sur ma liseuse, et que je ne profite d'un aller et retour en train pour m'y plonger avec frénésie... Petit retour sur l'histoire avant de vous en dire plus...

 Couvertures des éditions originales américaines et de l'édition poche française.

  Judas Coyne, idole vieillissante du rock gothique, a une collection… particulière : un livre de recettes pour cannibales, la corde d’un pendu, ou encore le crâne d’un trépané.. Mais dans sa collection, rien ne vaut sa dernière trouvaille, un article mis en vente sur Internet : Je vendrai le fantôme de mon beau-père au plus offrant… Pour mille dollars, Jude devient le propriétaire d’un costume prétendument hanté par l’esprit de son ancien propriétaire. Ça ne lui fait pas peur. Il est déjà environné de fantômes, un père indigne, les femmes qu’il a abandonnées, les membres de son groupe qu’il a trahis. Alors un de plus ou de moins… Pourtant, ce qu’il reçoit à domicile dans une boîte noire en forme de cœur n’est pas un fantôme pour rire, une créature métaphorique. Mais un vrai. Soudain le mort à qui appartenait le costume est partout : derrière la porte de la chambre de Judas… assis dans sa Mustang… debout devant la fenêtre… sur son grand écran. Il attend, tenant dans sa main décharnée une lame de rasoir pendue au bout d’une chaîne… Judas Coyne tente bien de s'en débarrasser mais il est trop tard, car il découvre alors être la malheureuse victime d'un coup minutieusement bien monté : Ce fantôme est celui de Cradock McDermott, le père d'une ancienne maîtresse récemment retrouvée morte suicidée, ce dont la famille tient Jude pour responsable. La sœur de la défunte, élevée dans les croyances surnaturelles de leur père magnétiseur et radiesthésiste, lui a donc envoyé son fantôme comme vengeance. Commence alors une course-poursuite à travers l'Amérique pour renvoyer cet esprit d'où il vient et lever le voile sur des secrets et mensonges insoupçonnés.

 Couvertures des éditions finlandaise, hongroise et indonésienne.

  Quelle étrange surprise que ce roman! Vraiment, je ne m'attendais pas à ce que l'histoire prenne une telle direction et j'en ai été d'autant plus captivé. Le résumé m'avait laissé entendre une trame très classique et j'imaginais donc une histoire de fantôme presque à l'ancienne, avec huit-clos, parquet qui grince et portes qui claquent. Que nenni : c'est une histoire de fantôme très moderne et marquée d'une culture contemporaine qui sort des sentiers battus. Avec son héro rockeur, l'auteur nous plonge dans un univers de hard rock et de metal hérité des années 80 trashs, une atmosphère totalement inattendue mais utilisée à si bon escient qu'on se laisse convaincre sans mot dire. Parcouru de références musicales (Heart-shaped box, le titre VO, est aussi une chanson de Nirvana), le roman prend qui plus est pour cadre l'Est des Etat-Unis et nous embarque dans un voyage aux allures de road movie moite et étouffant. Et oui, le fantôme voyage, un autre élément totalement inattendu et superbement bien pensé!

  Partant avec sa dernière conquête féminine dans ce road trip sanglant pour remonter la piste du fantôme, le personnage de Jude retourne aussi à ses origines et l'auteur le confronte, sinon à un esprit revenu des morts, à ses propres démons famililaux. Si cette double lecture psychologique se noie un peu dans l'enchaînement de mésaventures horrifiques (voire un peu gores par moment), je me suis laissé happer par ce roman, sursautant au moindre bruit environnant. Best-seller outre-Atlantique, couronné par de nombreux prix, Le costume du mort m'a fortement rappelé ce que j'ai pu entrevoir de Stephen King. Je ne croyais pas si bien dire : faisant quelques recherches pour rédiger cet article, j'ai découvert que Joe Hill n'était autre que le fils du célèbre romancier de l'horreur! 

 Joe Hill et son père, Stephen King.

En bref : Une histoire de fantôme grunge totalement inattendue, menée à un rythme effréné dans une atmosphère moite et dérangeante. Au croisement d'un road movie américain et d'une histoire d'horreur, un thriller fantastique effrayant, quelque peu extrême par moment mais très réussi!

dimanche 21 juin 2015

Les affreusement sombres histoires de Sinistreville, tome 2 : Les jumeaux Traîne-Malheur - Christopher William Hill

The Woebegone Twins (Tales from Scwhartzgarten #2), Orchard books, 2013 - Editions Flammarion (trad. d'A.Coagolou) - 2015.



  Les jumeaux Mortenberg s'attendaient souvent au pire, ce en quoi ils n'avaient pas forcément tort. Depuis leur plus jeune âge, ils étaient affublés du surnom de "jumeaux Traîne-Malheur". Abandonnés à leur triste sort par leurs parents, Greta et Feliks avaient été adoptés par tante Gisela. Ainsi vivaient-ils heureux avec elle au sein du quartier le plus sombre et le plus inquiétant de Sinistreville. Jusqu'au jour où leur destin croisa celui de la célèbre Olga Van Veenen. Pour le meilleur...mais surtout pour le pire...



***

  Avec cette suite à Hubert très très méchant, je continue avec Flammarion mon partenariat pour la succulente série des Affreusement sombres histoires de Sinistreville. Après la truculente histoire d'Hubert, surdoué qui devient un amusant tueur en série, je me demandais quelle tournure allait prendre la suite la saga : une nouvelle aventure avec les mêmes protagonistes ou bien de tous nouveaux personnages? C.W.Hill a choisi la deuxième option, offrant donc avec chaque tome une nouvelle "chronique" issue de l'Histoire de Sinistreville...

Couverture en VO.

  Il s'agit donc ici de Greta et Feliks, jumeaux orphelins d'une dizaine d'années qui vivent auprès de leur adorable tante Gisela. Cette femme de caractère qu'il prenne pour une simple logeuse leur révèle un jour avoir été une très célèbre actrice de films d'horreur dans sa jeunesse! Elle emmène donc ses neveux au Cinéma du sang et aux anciens studios où elle tournait du temps de sa renommée et leur présente son grand ami de toujours : Morbide, acteur spécialisé dans les rôles de monstres. Les enfants sont absolument fascinés par cet univers mais le bonheur tourne court : Bientôt, l'ancien metteur en scène de Gisela est assassiné, puis Gisela elle-même est retrouvée morte! Alors que Morbide est accusé du meurtre, les enfants sont envoyés en foyer à la maison de redressement de la ville. Mais la chance semble enfin leur sourire lorsqu'ils sont adoptés par la riche et célèbre Olga Van Veenen, auteure de romans d'aventures pour la jeunesse. Une fois dans le grand manoir de l'écrivaine, cependant, le vernis s'effrite et les jumeaux ne tardent pas à lever un lièvre...

Les toits aiguisés de Sinistreville?

  J'ai été ravi que l'auteur nous emmène dans une autre direction, à la rencontre de nouveaux personnages! Aussi, ce roman peut tout a fait être lu indépendamment de l'autre et reste une histoire unique, un autre fait divers sombre survenu à Sinistreville. On retrouve donc l'atmosphère rétro en diable et délicieusement gothique de cette bourgade biscornue mais avec un tout nouvel univers à la clef. Ces jumeaux malchanceux diffèrent par bien des points d'Hubert, et s'inscrivent davantage dans la lignée des orphelins Baudelaire au point de vivre une aventure qui évoque le schéma d'un roman de L.Snicket (orphelins abandonnées, péripéties exagérément malencontreuses, et, surtout, un personnage de tuteur -ici tutrice- aux motivations plutôt meurtrières...).

 "Devant eux se dressa le cinéma du sang. La façade extérieure représentait le visage d'une hideuse gargouille au regard perçant et diabolique. (...) La porte d'entrée était en forme de bouche, sous des crocs acérés  dégoulinant de sang écarlate."

  Les héros n'étant pas ici des criminels en puissance comme Hubert, l'histoire est donc un peu plus politiquement correcte que le précédent opus, sans pour autant se démordre de son humour noir truculent. Avec Les jumeaux Traîne-Malheur, C.W.Hill nous régale d'un double pastiche : celui des vieux films d'horreur et de l'univers des romans d'aventure pour la jeunesse. En effet, il semble s'amuser comme un fou des codes du cinéma de monstres façon Hammer films, et des schémas classiques des séries clubdescinquesques façon "bibliothèque rose" : c'est un enchaînement de péripéties rocambolesques en diable sans mesure aucune, tirées par les cheveux à en devenir chauve. Passages secrets à tire larigot, énigmes à qui mieux-mieux et autres courses poursuites à n'en plus finir... avec quelques effusions de sang grand-guignolesques jubilatoires! Cependant, si l'auteur s'éclate, il oublie de s'arrêter dans son exercice de style et les derniers chapitres, à partir ainsi dans tous les sens, commençaient à devenir quelque peu longuets. Mais l'ensemble reste d'une qualité égale au premier ouvrage et on attend de pied ferme de nouvelles aventures dans les rues de Sinistreville!

 Le château d'Olga Van Veenen...

En bref : Parodiant les vieilles séries B d'horreur et les romans d'aventure pour la jeunesse classiques, ce nouveau tome emmène le lecteur dans un enchainement d'aventures menées tambour battant sur le ton à la fois sarcastique et élégant de l'auteur. Certes un peu plus inégal dans la durée, ce deuxième opus reste quand même une morbide et délicieusement drôle réussite!

Un grand merci aux éditions flammarion pour cette découverte!

Et pour aller plus loin:

dimanche 14 juin 2015

Gourmandise littéraire : Sandwich au saumon de Steed pour une nuit au cimetière de Highgate...


  Dans Drôles de morts, roman inspiré de la série télévisée Chapeau Melon et Bottes de Cuir, nos deux héros sont confrontés à de bien étranges événements : depuis quelques temps, des morts sortent de leur tombe au cimetière de Highgate! Envoyés en pleine nuit pour mener l'enquête, Steed et Emma ont tout juste le temps de s'approvisionner au Pub du Dragon, situé en face de la célèbre nécropole, pour avoir de quoi pique-niquer pendant la nuit...

"  Il garèrent la Lotus Elan d'Emma dans la cour devant le Dragon. Il tombait un petit crachin et Steed prit les précautions nécessaires contre les éléments : il entra dans le pub pour acheter une douzaine de sandwichs et une bouteille de cognac. La nuit risquait d'être longue. (...)
- Nous allons camper là-bas, sur le pont (...). Prenez du cognac, ça vous réchauffera.
- Vous avez trouvé des sandwichs à quoi?
- Au saumon. En conserve, je le crains, mais nous n'avions guère prévu ce pic-nique. Essayez-en un et si c'est immangeable, nous le donnerons aux vautours."

Drôles de Morts (Chapeau Melon et Bottes de Cuir #2), John Garforth, éditions Solar, 1967 (chapitre 7).


  Étrange, tout de même, de la part d'un pub de qualité comme le Dragon, de servir des sandwichs à base de saumon en conserve! Nul doute que le cuisiner utilise une technique bien à lui pour améliorer sa recette et en faire un en-cas gourmand...

Ingrédients pour 4 personnes:

-Deux conserves de saumon.
-Une baguette aux céréales.
-Mayonnaise maison ou du commerce.
-Aneth ciselée.
-Poivre du moulin.
-Vin blanc.
-Baies rouges.
-Graines de coriandre.

A vos tabliers!

-Ouvrez les conserves de saumon et trier les morceaux pour retirer les éventuels déchets (peau, cartilage, etc...) avant de les laisser mariner dans un mélange de vin blanc, baies rouges et graines de coriandre.
-Après une heure, égouttez le saumon. Réservez. Coupez une baguette aux céréales en quatre tronçons égaux, que vous tranchez ensuite dans le sens de la longueur.
-Y tartiner de la mayonnaise avant d'y déposer quelques morceaux de saumon. Saupoudrez généreusement d'aneth et de quelques tours de moulin à poivre avant de refermez le sandwich.


  Et maintenant, il ne vous reste plus qu'à emporter ce pic-nique à la chasse aux zombies! N'oubliez pas votre chapeau renforcé en métal et votre canne épée en cas d'attaque! Bon Appétit!

samedi 13 juin 2015

Les âmes brûlées - Andrew Davidson


The Gargoyle, Doubleday, 2008 - Editions Plon, Editions France Loisirs (trad. de N.Zimmermann), 2009 - Editions Pocket, 2010.




  Que feriez-vous si vous vous réveilliez sur un lit d'hôpital, le corps brûlé et couvert de cicatrices? Il ne vous resterait qu'à attendre la mort. A moins qu'un ange passe votre porte... C'est le destin hors norme du héros des Âmes brûlées. L'accident terrible qui le met sur la voie mystique de sa rédemption. Et le début d'une aventure hallucinante, du Moyen Âge à nos jours, de l'enfer à l'amour.




***



 "Morceau par morceau, je partais en déchets médicaux. Qui sait, peut-être qu'un jour, à force d'en retirer, les chirurgiens me réduiront à un néant complet. "

  Ceux qui fréquentent le blog depuis longtemps connaissent mon attrait pour les "romances temporelles", ces histoires de liaisons fatales ou romantiques qui défient les lois du temps et flirtent ainsi avec le fantastique. Aussi, lorsque je suis par hasard tombé sur ce livre il y a quelques années, je ne pensais pas lire un roman d'une telle richesse. Petit retour sur le synopsis avant d'approfondir mon avis...

 Couvertures des éditions originales anglophones.

"On dit toujours qu'à vingt ans on a le visage que Dieu vous a donné, et qu'à quarante on a celui qu'on mérite."

   Le narrateur, acteur porno sarcastique et grand consommateur de drogues, est un jeune homme pour qui tout se limite aux apparences et au confort. Sous l'emprise de stupéfiants alors qu'il conduit, une hallucination provoque l'accident et il manque de peu d'y laisser la vie... Lorsqu'il reprend conscience à l’hôpital, il n'est plus le même homme : patient au service des grands brulés, il est désormais entièrement défiguré et souffre atrocement de ses blessures. Conscient de son état, il n'attend que de pouvoir marcher pour sortir de la clinique et mettre fin à ses jours... mais alors, à son chevet, se présente une jeune femme. Sublime et étrange, elle répond au nom de Marianne Engel, artiste spécialisée dans la sculpture de gargouilles, et dit le rechercher depuis des siècles. Selon elle, ils se sont déjà rencontrés et se sont aimés... au Moyen-Âge! Elle était religieuse et scribe dans un monastère allemand et lui, chevalier blessé recueilli par les sœurs... A l'évidence, cette femme est totalement dérangée... et pourtant, le narrateur se sent appelé par des souvenirs ancestraux et accepte le gîte que lui offre Marianne. Une fois auprès d'elle, elle lui raconte leur histoire, ainsi que l'Enfer de Dante, entrecoupé de mythes d'amour et de mort issus de différentes cultures, autant de pièce de puzzle à l'enseignement qu'elle veut lui transmettre, récit initiatique qui le révèle à lui-même.

 Couvertures des éditions italienne, lituanienne, polonaise et serbe.

 "L'amour est une chose fragile qu'il convient de dorloter et de protéger. L'amour n'est pas très solide et il en faut peu pour l'abattre. Il suffit de quelques mots durs pour l'ébranler, ou d'une poignée d'actes inconsidérés pour le mettre au panier. "

  Jamais, en entamant ce livre, je m'attendais à une telle histoire, le genre de récit qui vous emporte comme une lame de fond et avec lequel on se laisse dériver jusqu'à la dernière page. Loin d'une bleuette ou d'un roman de gare, ce livre aura nécessité plus de sept ans de recherches à son auteur, dont on à peine à croire qu'il s'agit du premier roman! L'écriture se distingue par un style profond et viscéral, voire cru mais qui nous happe totalement par son réalisme et ses accents parfois brutaux : à l'image du narrateur, la plume est "écorchée vive" et se fait l'une des grandes forces du livre.  

 Ancienne édition enluminée de l'Enfer de Dante.

 "Quel tour inattendu du destin : il a fallu que ma peau soit brûlée pour que je puisse enfin devenir sensible. Ce n'est qu'après m'être réincarné en un être physiquement repoussant que j'ai pu entrevoir les possibilités du cœur : si j'ai accepté ce visage affreux et ce corps abominable, c'est parce qu'ils m'ont forcé à dépasser les limites de ce que je suis tandis que mon corps précédent me permettait de les dissimuler."

  Vient ensuite la qualité de l'intrigue - ou devrais-je dire, des intrigues? Car parallèlement au quotidien du narrateur et de sa protectrice, on nous raconte l'histoire de cette soeur Marianne et de ce chevalier, qui se recoupe à l'Enfer de Dante, oeuvre magistrale qui leur est intimement liée. Ces passages sont des plus réussis, en ce qu'ils nous plongent avec un foudroyant réalisme dans la vie monastique de l'Allemagne médiévale et des travaux de traduction, rédaction, enluminures et reliure des ouvrages au Moyen-Âge, principale vocation des religieuses. Le pouvoir d'évocation est fulgurant, et on sent un minutieux travail de recherches en amont, une vraie maîtrise du sujet qui lorgne du côté du Nom de la Rose, d'Umberto Eco. L'auteur vient qui plus est pimenter cette double narration de mythes initiatiques d'Amour et de Mort hérités de différents pays et âges de l'Histoire : des contes d’Écosse, de Norvège ou même d'Asie, mais là encore liés à l'histoire passée et présente du narrateur et de Marianne.


 L'atmosphère des bibliothèques et imprimerie des couvents médiévaux...

" Les accidents, comme l'amour, frappent ceux qui s'y attendent le moins, souvent avec violence."

  Le résultat est d'une richesse stylistique, historique et philosophique indescriptible : le genre de livre qui nous dévore et nous hante longtemps après la lecture. Aussi, ne vous laissez pas abuser par sa couverture, ni rebuter par le style parfois osé et dérangeant des premières lignes... laissez-vous conter cette histoire au croisement des inspirations et des cultures, vous serez rapidement captivé par ses multiples aspects, hypnotiques et capiteux...

"C'est le cœur du problème pour les athées : il est impossible de prouver qu'une chose n'existe pas. Et pourtant les théistes ont tendance à nous renvoyer justement cet argument. " Une absence de preuve n'est pas une preuve d'absence "."

En bref: Tantôt punk, tantôt baroque, ce roman est un mélange des genres étonnant, un concert de rock viscéral qui se joue dans une cathédrale de gothique flamboyant. Un étrange croisement entre une version érudite de La prochaine fois, de M.Levy, et le Nom de la rose d'Umberto Eco.
  
En prime, une vidéo VO où l'auteur se confie sur son livre... 

vendredi 12 juin 2015

Le pays des contes, tome 3 : L'éveil du Dragon - Chris Colfer.

The land of Stories, book 3 : A Grimm warning, Little, Brown young readers, 2014 - Editions Michel Lafon (trad. de C.Laumonier), 2015.

  Depuis que la brèche entre les univers a été refermée, les jumeaux Alex et Conner vivent séparés. Alex continue son apprentissage de la magie, et Conner est un collégien brillant. Lorsque ce dernier découvre qu’une menace séculaire pèse sur le Pays des contes, il se lance dans une quête périlleuse à travers l’Europe, prêt à tout pour prévenir ses amis et trouver le portail oublié qui lui permettra de les rejoindre.

Mais le danger que craignait Conner s’avère pire que prévu : une armée piégée entre les deux mondes depuis près de deux cents ans est soudain libérée. Et avec elle, la seule chose capable de détruire le Pays des contes : le dernier œuf de dragon.

***

  Après le premier et le second tome de cette saga très sympathique autour de l'univers des contes, je m'étais laissé convaincre par les talents d'auteur avérés de C.Colfer, jeune acteur américain connu pour son rôle dans Glee. Sans révolutionner le genre, il avait merveilleusement su se réapproprier les contes traditionnels et les exploiter en une intrigue dans la lignée de la saga Le dixième Royaume, créant en même temps des héros attachants menant leur aventure avec humour. Annoncée comme une trilogie, Le Pays des Contes voit donc ici paraître l'ultime opus...

Couverture de l'édition originale, par B.Dorman,
 C.Colfer, auteur et acteur.

  Après leur dernière aventure, Alex est restée au Pays des Contes poursuivre son apprentissage de fée tandis que Conner est revenu dans notre réalité poursuivre sa vie d'adolescent. Profitant d'un voyage scolaire en Allemagne, le jeune garçon va assister à une grande inauguration autour des frères Grimm, dont un coffret recelant trois contes inédit vient d'être découvert. Mais l'une de ses histoires détient un sens caché, annonçant l'arrivée prochaine d'une grande catastrophe. En effet, deux cent ans plus tôt, l'Armée napoléonienne avait découvert un portail vers le royaume féérique et prévoyait de l'envahir ! Grâce à un sortilège de la Mère l'Oie, les soldat sont resté bloqués deux siècle dans les limbes temporels, mais vont à présent resurgir en plein pays des contes, prêts à assujettir ses occupants. Aidé par Bree, une camarade au tempérament de feu, Conner se lance dans un périlleux voyage à travers l'Europe, pour retrouver les vestiges des contes de fées disséminés dans notre réalité...

Le château de Louis II de Bavière, par B.Dorman.

  Après deux tomes qui suivaient un rythme similaire certes un tantinet répétitif (des quêtes d'objets magiques), vous comprendrez donc que C.Colfer évite ici l'écueil de la répétition, cet ultime opus empruntant une dynamique toute différente. Les deux héros séparés, on suit donc parallèlement leur quotidien respectif au pays des contes d'un côté, et dans notre réalité de l'autre. A ce sujet, j'ai d'ailleurs trouvé les passages dans l'Univers féérique très longuets, parfois même d'un ton trop enfantin à mon goût : La vie de fée d'Alex qui enchaine les bonnes actions dans sa jolie robe à paillettes et vit dans un écrin de verdure, ça collait décidément assez mal avec la maturité progressive entamée dans les deux précédents livres... 

La salle de Bal du château, telle qu'on la retrouve décrite dans le roman (avec, au fond, la fameuse fresque...)

  Aussi ai-je préféré les chapitres où Conner, bloqué dans notre réalité, cherche par tous les moyens à contacter et rejoindre le Pays des Contes. Parcourir avec lui l'Europe et ses sites historiques où survivraient des bribes de magie vient titiller l'imagination du lecteur, grand ou petit. En effet, on se régale de ces statues et château patrimoniaux que l'on se laisse aller à imaginer, nous aussi, comme autant de connexion avec l'univers des Contes de Grimm. En tête de liste, on retiendra bien sûr le château féérique de Louis II de Bavière et sa grande salle de bal, dans laquelle la fresque murale est un portail vers la dimension des contes, ou encore la statue du Red Lion Tavern à Londres et les tombes des frères Grimm dont je vous laisse découvrir les secrets à la lecture...

Les tombes des frères Grimm, en Allemagne, et la Statue du Red Lion Tavern, autant de lieux clef du roman...

  Une fois Conner et Alex réunis dans le pays des contes, C.Colfer parvient à réunir assez d'éléments pour mener à bien son histoire. On retrouve les personnages de contes apparus dans les précédents tomes (Oh, la Reine Petit Chaperon Rouge, qu'on a fini par adorer, même avec ses lubies...) et de nouveaux protagonistes pertinents (Une Mère Michel républicaine qui aurait cependant méritée d'être davantage approfondie, et Bree, la nouvelle camarade revêche de Conner), de même que l'attaque de cette armée napoléonienne débarquant tout droit du XIXème siècle est une riche idée et un point très original de l'histoire! L'humour qui avait beaucoup fait pour la réussite des deux autres tome est, lui aussi, toujours présent, venant compenser les quelques défauts que je reproche à ce tome plus qu'aux autres. En effet, après la maturité croissante de la saga et que j'évoquais plus haut, j'ai eu l'impression que la tonalité de cet ultime opus était plus naïve et que le résultat était, du coup, plus inégal. Heureusement, la fin, qui nous laisse sur un cliffhanger dramatiquement réussi, fonctionne à merveille! Eh oui, chers lecteurs, ce qui devait au départ n'être qu'une trilogie va donc se poursuivre! Mais de façon différente, ce qui laisse présager des tomes plein de rebondissements : Après avoir fait le tour des contes de Grimm, Chris Colfer va continuer les aventures d'Alex et Conner au-delà des Royaumes qu'il nous a présentés, allant à la rencontre des contes d'autres auteurs et horizons...
  Au programme, donc, du Lewis Carrol en plein Pays des Merveilles, ou même du L.F.Baum au pays d'Oz, comme le laisse présager la couverture du quatrième opus, que je vous présente ci-contre en guise de spoiler...

Allez, en bonus, une petite frise chronologique du pays des contes, inédite à l'édition française...


En bref : Une histoire toujours sympathique et de bonnes trouvailles, mais d'un ton certes un peu plus inégal que les deux précédents tomes de qualité croissante. Heureusement, même si le filon s'essouffle quelque peu, la fin en suspens laisse présager de nouvelles aventures, inattendue et très très prometteuses...


Avec un grand merci aux éditions Michel Lafon pour ce partenariat!

Et pour aller plus loin...

dimanche 7 juin 2015

Amours & Autres enchantements - Sarah Addison Allen.

Garden Spell, Bantam Publisher, 2007 - Editions France Loisirs, 2009 - Editions Belfond, 2010 - Editions Pocket, 2013. 

  Bienvenue à Bascom où l'étrange famille Waverley alimente depuis des générations les légendes les plus fantasques. Il y a Claire qui, entre les plats aux vertus magiques qu'elle cuisine et la carapace qu'elle s'est forgée pour ne plus souffrir, pensait avoir tout ce dont elle avait besoin. Il y a Evanelle qui offre les objets les plus insolites mais dont l'utilisation se révèle forcément bénéfique à un moment donné. Et puis il y a Sydney qui revient après des années d'absence avec une fille de 6 ans et un secret qu'elle est déterminée à préserver...
A cela ne manquait plus qu'un charmant voisin décidé à courtiser Claire la solitaire pour que la vie de tout ce petit monde s'emballe joyeusement !

***

  Ne vous méprenez pas sur le titre et la couverture au style très sentimental, car ce Garden Spells (Les sortilèges du Jardin, comme l'indique la VO) est une lecture envoutante! Découvert par hasard il y a de cela quelques années, ce plaisir coupable aux accents gourmands mérite d'être (re)découvert. Attention, légèreté et magie seront de la partie!

 Couvertures de l'édition originale et de l'édition tchèque.

"Parfois, quand on sait que quelque chose cloche mais qu'on ignore quoi exactement, l'air change autour de vous. Claire le sentait. La plastique du téléphone était trop chaud, les murs transpiraient légèrement. Si elle sortait dans le jardin, sans doute trouverait-elle des ipomées en plein milieu de la journée."

   Au cœur d'une Caroline du Nord pétrie de superstitions se trouve la petite bourgade de Bascom, connue pour ses légendes locales. La famille Waverley est peut-être celle qui en liste le plus à son actif : leur splendide demeure et leur étrange jardin ont toujours suscité la curiosité, notamment à cause des pouvoirs magiques qu'on prête à toutes les plantes et légumes qui y poussent. Sorcières, les femmes Waverley? Et pourquoi pas! Elle maîtriseraient l'art d'en faire de délicieux plats qui influenceraient les désirs et volontés de ceux qui y goûtent. Aussi Claire rencontre-t-elle un vif succès avec son service de traiteur à domicile, basé sur les récoltes de son célèbre jardin. Besoin de convaincre votre chef de service d'une augmentation au cours d'un buffet? De séduire une jeune femme pendant un tête à tête? Ou, au contraire, de la quitter sans brusquerie à l'occasion d'un dîner de rupture? Claire Waverley saura cuisiner les plantes qui, magie de l'indicible, feront pencher les sentiments de votre invité en votre faveur.
  Malgré ce talent et sa renommée, Claire reste une jeune femme secrète et solitaire, marquée par une enfance difficile et le souvenir de sa mère qui les a abandonnées elle et sa sœur. Aussi, lorsque sa cadette Syndney débarque du jour au lendemain à Bascom, tous les souvenirs remontent. Sydney, connue du temps de son adolescence délurée pour ses nombreuses frasques, est aujourd'hui une jeune femme abimée par la vie, accompagnée d'une fillette sans père... à moins que celui-ci, dangereux et possessif, ne soit à leur poursuite? Alors que les retrouvailles des sœurs semblent  plus que jamais ranimer la magie du domaine Waverley, voilà que Claire elle-même devient la victime de ses sentiments lorsqu'un nouveau voisin arrive à Bascom...

 Couvertures de l'édition française chez Belfond, de l'édition allemande et de l'édition portugaise.

"Il faisait chaud et le cour normal de la vie en était déréglé. Les boutons de porte sensés se trouver à droite se retrouvaient à gauche, le beurre fondait dans le réfrigérateur, les non-dits s'accumulaient et mijotaient dans l'air brulant."

  Le premier détail qui aura éveillé ma curiosité et qui se révéla totalement à la lecture est une franche et évidente similitude avec le roman Les ensorceleuses (Practical Magic) d'Alice Hoffman et le film du même nom. On y retrouve en effet de nombreux points communs, tant dans la galerie de personnages que le déroulement de l'histoire, et l'ambiance si particulière du Magic realism, sous-genre littéraire très apprécié aux Etats-Unis. Quelques passages de narration paraitraient presque calqués sur ceux d'Alice Hoffman, à l'exemple de celui où l'auteure décrit l'atmosphère moite de la petite bourgade et les anomalie climatiques qui semblent provoquées par les sentiments et ressentiments de ses habitants. Si certains lecteurs ont crié au plagiat, d'autres ont, comme moi qui suis un fan des Ensorceleuses, justement trouvé dans cette analogie de quoi adhérer à Garden Spells. D'autant qu'une fois les ressemblances dépassées, S.A.Allen nous embarque dans un univers bien à elle...

La maison Queen Ann des Waverley?

"Les passions et le ressentiment s'entrechoquaient tels trois courants venus de directions différentes qui se rencontraient au-dessus de la table. Le beurre fondait , les pains grillaient tout seul, les verres d'eau se renversaient."

  Le thème majeur de cet univers est celui ô combien riche et original et fleurs comestibles et des vertus plus ou moins 'magiques' et/ou médicinales qu'on leur prête. Ainsi, à l'image du Langage secret des fleurs ou le vocabulaire florale ajoutait au roman toute son originalité en racontant les émotions comme des bouquets, Amour et autres enchantements distille les sentiments et ressentiments des personnages au gré des plats floraux cuisinés par Claire. Gâteau blanc à la violette, riz aux fleurs de soucis, petits gâteaux aux pensées cristallisées, pain de lavande... une avalanche gourmande de recettes dont les effets prétendus ou avérés instaurent ce soupçon de magie qui fait sortir l'histoire de l'ordinaire! Impossible alors de ne pas penser à Chocolat, le roman de J.Harris dans lequel l'héroïne "ensorcelle" ses clients avec ses confiseries...

 Gâteau blanc à la violette, pain de lavande, gâteau à la pensée cristallisée...

"Certaines personnes ne savent pas tomber amoureuse, comme d'autres ne savent pas nager."

  Alors certes, l'ambiance est légère et le ton, sucré, certes, il y a dedans de nombreux éléments que je reproche en général à tous ces romans sentimentaux qui m'ennuient à mourir, et oui, c'est vrai, c'est digne d'un téléfilm de l'après-midi sur la 6. Mais parce que les personnages sont bien construits et qu'on se laisse gagner avec délice par la quasi-magie qui plane dans l'air, on se délecte sans honte aucune de ce roman. L'ambiance de l'Amérique profonde, avec ses superstitions d'antan persistantes et ses jolies rues de maisons victoriennes (ahh, le manoir de style Queen Ann des Waverley!), nous donne furieusement envie d'aller visiter Bascom et goûter un fondant au chocolat et à l'Angélique confite de Claire!Au rayon des curiosités quasi-fantastiques qui donnent toute sa saveur au roman, n'oublions pas le fameux pommier des Waverley : presque vivant, il jette avec facétie ses fruits au-devant des passants pour mieux les inciter à y goûter... mais non sans une conséquence moins heureuse, puisque même ces jolies pommes possèdent un pouvoir bien spécial!

L'atmosphère si particulière des rues de la Caroline du Nord...

"Certaines choses ne s'expliqueraient pas. D'autres si. Parfois on aimerait l'explication, parfois non et ce sont celles là qui deviennent des mythes."

En bref : Au croisement de Chocolat de J.Harris, Beignets de tomates vertes de F.Flaag et, évidemment, des Ensorceleuses d'Alice Hoffman, cette pure gourmandise de lecture se savoure comme une pâtisserie. Certes, parfois légère et sucrée, l'histoire n'en convainc pas moins de son originalité grâce à l'atmosphère de magic realism, et au thème floral qui lui confère toute sa fraîcheur. Je revendique ce plaisir coupable, mieux, je le plébiscite ! 

 Redécouvert à l'occasion du weekend littéraire 
"nature et écriture" de l'association l'Autre moitié du Ciel.


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