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mardi 13 janvier 2026

En quête d'un grand peut-être, tome 2 - Tom et Nathan Levêque.

Éditions du grand peut-être, 2025. 
 
    Les ados lisent-iels encore de la littérature ado ? Passent-iels plus de temps sur TikTok ? Doit-on censurer la Dark Romance ? Et le manga ? C'est quoi un roman ado, au fait ? L'Éducation nationale promeut-elle assez la lecture, et celle pour la jeunesse ? Ce sont autant de questions auxquelles Tom et Nathan Lévêque essaient de répondre dans ce nouveau livre, cinq ans après En quête d'un grand peut-être : Guide de littérature ado (vendu à 10 000 exemplaires).
    À nouveau, les deux auteurs spécialistes de la littérature ado vous proposent de partir, carte et lampe torche à la main, à l'exploration de ce paysage littéraire : dates et chiffres clés, incontournables, portraits, analyses de ses grands genres et de ses grandes thématiques, pressions politiques et questions sociétales qui la traversent...
    Ce livre de référence vous donnera les outils pour arpenter une littérature au moins aussi riche à défricher que les autres !
 
Un nouveau livre de référence pour les passionné·es de littérature ado !
 
***
 
    L'an dernier, on avait lu (avec un retard non négligeable – et sans avoir pris le temps de le chroniquer) le premier tome d'En quête d'un grand peut-être écrit par les jumeaux Tom et Nathan Levêque. Un guide fouillé de la littérature ado dont l'intérêt était de ne pas s'arrêter à la simple liste, au seul annuaire thématique, mais bel et bien de s'interroger sur ce qui fait la spécificité de cette catégorie de lectures. Noyée quelque part entre la littérature de jeunesse et la littérature young adult sans y avoir pourtant la place définie qu'elle mérite, assimilée à un genre ou à un registre faute d'avoir une vraie reconnaissance, la littérature ado s'y définissait finalement par son intensité, proportionnelle aux grandes étapes qui caractérisent cette tranche d'âge.
 

    Revenir cinq ans plus tard avec une suite, est-ce légitime ? Très certainement : parce que le public qu'elle vise n'a de cesse d'évoluer, et cela de plus en plus vite, la littérature ado a été contrainte, en l'espace d'une demi-décennie, de s'adapter à un lectorat en pleine transformation. La métamorphose est constante pour continuer de séduire les jeunes et autant dire qu'en cinq ans, il s'en est passé, des choses. Les deux auteurs, connus depuis leur adolescence pour leurs blogs littéraires respectifs, proposent d'explorer ces mutations et, surtout, de les interroger.
 
    C'est peut-être dans cette interrogation constante qu'on a trouvé ce second tome plus intéressant encore que le premier – et ce même si l'on n'est pas toujours d'accord avec eux (on y reviendra). Peut-être parce que les sujets qu'ils viennent questionner, loin d'être lisses ou faciles, dans une société en perpétuel mouvement, viennent polariser bien plus qu'ils ne font consensus. Mais n'est-ce pas le cas de tous les sujets d'importances, de tous les sujets sérieux ? Or, derrière cette étiquette faussement candide ou accessoire dont elle a trop souvent héritée, rappelons-le : la littérature ado, c'est du sérieux.
 

    Le premier opus dressait un portrait pluriel de la littérature ado : ses grands thèmes, son actualité et ses codes, le tout ponctué de portraits, de témoignages et de nouvelles inédites signées de plumes devenues iconiques (ou en passe de l'être) en la matière. Ce nouveau titre conserve un plan similaire, si ce n'est que ses articles et différentes contributions élargissent ici le propos à des questions plus épineuses quant à ce qu'est en train de devenir la littérature ado et, à savoir, si elle n'est pas dans une certaine mesure en train de disparaître. Ou de se fondre dans les autres, peut-être : on en tient pour preuve ses codes esthétiques, que la littérature New Adult, voire la littérature adulte, se réapproprie sans qu'une tranche d'âge particulière semble visée. Les lecteurs de demain seront-ils d'éternels adulescents ?
  
 
    Parmi les sujets brûlants qu'on apprécie de voir traiter sous ce jour dépassionné qui caractérise la recherche (celle avec un grand R) : celui de la dark romance et de l'attrait qu'elle provoque chez les adolescents. Un chapitre qui conduit à questionner l'existence d'une offre alternative et sécure pour les plus jeunes et la légitimité de collections traitant ouvertement de sexualité. Un thème en amenant souvent un autre, celui-là conduit ce guide à aborder l'autocensure des auteurs, quand ce n'est pas un cas de censure tout court qui a récemment secoué le monde de la littérature de jeunesse (mais silencieusement, parce que la littérature de jeunesse, ce n'est pas vraiment de la littérature, pas vrai ?). Tom et Nathan Levêque montrent ainsi tous les enjeux de cette littérature ado, son éthique et, on aurait envie de le dire ainsi : ses objectifs. Car il n'y a probablement pas plus engagée que la littérature ado. Peut-être est-ce d'ailleurs pour cette même raison que son avenir serait en danger...
 

    Ne s'arrêtant jamais aux réponses faciles ou aux évidences, les jumeaux Levêque n'hésitent pas à gratter là où ça fait mal, quitte à questionner la déontologie de certaines pratiques commerciales qui, si elles sont nécessaires au marché du livre, n'en sont pas moins discutables. Il en est ainsi des questionnements sur la représentation/représentativité (la distinction entre les deux est très pertinemment amenée) parfois utilisée comme argument de vente ou au coût écologique de pseudo ouvrages collectors aux dos reliés et aux tranches jaspées. Pour les sujets les plus techniques, les auteurs ne s'improvisent pas spécialistes et cèdent la place aux pointures de la littérature ados, des plus connues (Sophie Van der Linden, Clémentine Beauvais...) aux figures émergentes (Céline Retrouvey et Julie Donizel), sans oublier les représentants des "métiers de l'ombre" qui ont ici enfin voix au chapitre (sensitive readers, traductrices, correctrices, etc.). Cette diversité est par ailleurs un très bel hommage à la pluralité des métiers qui font la littérature en général et les livres pour la jeunesse en particulier.
 
    On reste cependant un peu plus sceptique quant à certaines analyses. Ce n'est pas une critique de notre part, seulement un constat. A notre sens, celui-là tient à un double biais (il y en a toujours, quoi qu'on en dise) : le biais d'une certaine catégorie de lecteurs dont font partie les auteurs, et notre propre biais de prescripteur du livre dans un environnement professionnel très spécifique au croisement du handicap et d'une réalité socio-économique complexe. Si on a à ce titre été touché de voir présentées des maisons d'édition proposant des textes adaptés ainsi que le cas des lecteurs en difficulté évoqués à plusieurs reprises dans l'ouvrage, ces derniers nous ont semblé manquer dans les équations et conclusions de certains chapitres. 
 

    Certains sujets épineux parmi ceux mentionnés plus haut ont parfois ouvert à des conclusions à notre sens trop relativistes : si l'analyse des effets de la dark romance est incontestablement bien menée et pertinente à plus d'un titre, explicitant notamment que les jeunes lectrices et lecteurs sont en capacité de lire ces textes avec une certaine distance et évoquant l'importance du discours des adultes pour accompagner les représentations, cela demande donc à ce que lesdits adultes soient effectivement de la partie pour apporter un contexte, un cadre, des valeurs, etc. Ce n'est malheureusement pas le cas d'une foule de jeunes qui deviennent dès lors des personnes vulnérables. Le cas des lecteurs en difficulté, évoqués plusieurs fois, ne donne lieu à aucune représentation concrète : on aurait aimé, en vis-à-vis des deux très bons lecteurs interviewés dans l'ouvrage, que soient aussi interrogés des jeunes qui entretiennent un rapport complexe avec la lecture (il faut dire, nous concernant, que ce sont ceux qu'on fréquente le plus). Enfin, on a trouvé un peu expéditive l'évocation de Michel Desmurget en début d'ouvrage, où son expression de "crétin digital" semble pointée du doigt comme un jugement de valeur facile, alors que son livre Faites-les lire ! reste un plaidoyer très bien documenté sur les multiples effets de la lecture.
 
    Il s'agit-là, en vrai, de quelques détails, ceux-là alimentés par ce double biais qu'on évoquait à l'instant et à une vision nécessairement nourrie de notre propre subjectivité. La littérature étant, comme tout sujet de société, un sujet de débats, cela ne nous empêchera pas de recommander sincèrement cet ouvrage quoi qu'il en soit d'une grande qualité et fruit d'un travail objectivement titanesque, d'un indéniable sérieux.
 


En bref : Les philosophes, les romanciers et les essayistes l'ont démontré plus d'une fois : l'art est par définition inutile, et pourtant il est nécessaire. La littérature, comme toute forme d'art, est donc concernée. Tom et Nathan Levêque montrent ici une fois encore à quel point la littérature ado, malgré ses contours flous en perpétuel mouvement, est plus que jamais une nécessité. Et à quel point il est nécessaire de toujours la questionner. On espère vivement un troisième tome dans quelques années, que ce vivier continue de donner matière à réfléchir et à réinventer la littérature ado.
 
 
Un grand merci à Babelio pour cette lecture

dimanche 30 mars 2025

Ces femmes qui tuent - Gérard Morel.

Editions de l'Archipel, 2025.
 
    L'ambitieuse impératrice Agrippine, la futile marquise de Brinvilliers, la cupide Catherine Voisin, la subversive Violette Nozière, l'austère et pieuse Marie Besnard... Toutes ces femmes restent auréolées d'une légende maléfique pour avoir tué leurs proches, et pas n'importe comment : par le poison.
Or, l'empoisonnement implique ruse et préméditation. Longtemps considéré comme un crime spécifiquement féminin, il est à ce titre plus sévèrement réprimé que le meurtre dans le Code pénal. Il est vrai que les hommes avaient d'autres moyens d'éliminer loyalement leurs ennemis, en duel ou à la guerre, y gagnant au passage un certain prestige.
    Qu'elles aient agi par amour, orgueil, vénalité ou vengeance, les treize criminelles évoquées dans ce livre ont suscité une même indignation horrifiée. Condamnées par les tribunaux, caricaturées par la société patriarcale et encore aujourd'hui ignorées du féminisme, elles furent cependant les premières à se révolter avec force et vigueur contre l'emprise d'un père ou d'un mari.
    Quelles circonstances les ont conduites à passer à l'acte ? Quels étaient leurs mobiles ? Gérard Morel raconte la vie de ces femmes qui scandalisèrent leur époque, mais pour qui le poison fut l'unique et discrète issue vers l'indépendance et la liberté.
 
***

    Le titre était tout aussi séduisant que la thématique : aborder à travers une galerie de treize portraits la question des empoisonneuses au fil de l'Histoire, que voilà un sujet enthousiasmant ! Il faut dire que de l'Antiquité à nos jours, ce ne sont pas les exemples qui manquent. Popularisé par la littérature policière et les faits-divers comme une arme majoritairement féminine, l'empoisonnement est de fait encore aujourd'hui associé à des femmes devenues célèbres malgré elles, leurs noms continuant de distiller l'effroi. De La Voisin à Marie Besnard, elles ont participé à bâtir leur légende noire et ont marqué l'Histoire par leurs actes. Magistrat de l'ordre judiciaire, mais aussi auteur de romans historiques et de polars, Gérard Morel s'attache à conter leurs vies et à réhabiliter ces figures jusque-là diabolisées. Ou du moins, peut-être, à les comprendre.
 
Buste d'Agrippine.
 
    Fin connaisseur du système judiciaire, Gérard Morel ouvre son propos sur un point d'importance : l'empoisonnement est reconnu comme le pire des crimes, y compris par le Code Pénal ; parce qu'il nécessite préméditation, il condamne son auteur que l'entreprise aboutisse ou non. Crime de lâche à l'opposé du crime chevaleresque glorifié par l'Histoire, il est donc associé aux femmes depuis l'Antiquité, ce qui expliquerait aussi selon l'auteur pourquoi il est si sévèrement puni – de l'empoisonneuse à l'ensorceleuse, il n'y a qu'un pas qu'un tribunal franchit très facilement, et ce à toutes les époques. Et pour cause, l'auteur rappelle que la méconnaissance des poisons entrainait autrefois à les mélanger à des substances aussi romanesques qu'inoffensives, mais pour toujours associées dans l'imaginaire collectif à la sorcellerie : bave de crapaud, sang de colombe, etc. Dès lors, aucune surprise à voir qualifiés les actes des empoisonneuses, y compris les plus récentes, de "diaboliques".
 

    Et pourtant, si l'auteur met très tôt en avant que ce même imaginaire collectif a pour toutes ces (mauvaises) raisons conservé une image déformée de ces femmes, il oublie de repréciser les statistiques ou de citer quelques consœurs et confrères spécialistes du sujet afin de remettre l'église au milieu du village. "Le poison est perçu comme une arme féminine, car les hommes ont décidé de cette interprétation" explique pourtant l'historienne et criminologue Brigitte Rochandet dans un article publié en 2019 par les Inrocks. Elle ajoute que les chiffres révèlent qu'elles ne seraient pas plus enclines que les hommes à l'utiliser, là où Gérard Morel nous laisse dans le brouillard sur la question.
 
La très célèbre et romanesque "Affaire des poisons"...
 
    Mais passons : l'auteur a le mérite de chercher à contextualiser ces crimes afin de démontrer que les situations vécues ont poussé des victimes à devenir des meurtrières. Et en effet, dans plusieurs des portraits présentés – et sans aller jusqu'à plaider un féminisme facile – on ne peut nier que le geste survient en réponse à une société patriarcale maltraitante envers la femme. Marchandises ballotées du père au futur mari, ne bénéficiant d'aucun patrimoine pour mener leurs vies en autonomie (évidemment, sinon on l'aurait nommé matrimoine), nombre de ses criminelles le sont devenues pour s'échapper d'une condition devenue insupportable dans un monde ne leur laissant aucun libre-arbitre. Tuer une bonne fois pour toutes pour ne pas mourir à petit feu.
 
Hélène Jegado, empoisonneuse en série qui inspira à Jean Teulé son Fleur de tonnerre.
 
    Seulement voilà, plusieurs portraits restent infiniment plus complexes que ça. La galerie s'ouvre d'ailleurs sur la figure d'Agrippine, dont l'ambition dévorante a été le moteur et mobile premiers. On pourrait certes arguer que cette ambition était la réaction à une société privant la femme de toute ascension possible, soit un état de fait général, plutôt que la réponse de survie à une situation particulière. Pourquoi pas. Il y a là quelque chose à creuser, mais l'auteur se contente de le suggérer. En cela, le livre est passionnant à bien des égards, mais est davantage une série de portraits face auxquels le lecteur doit s'interroger seul au regard des faits racontés chronologiquement plutôt qu'une véritable réflexion sur la figure de l'empoisonneuse. Dans un flou persistant entre l'essai et la chronique historique, Gérard Morel ne choisit ni l'un ni l'autre (pas plus qu'il ne cite ses sources, d'ailleurs, l'ouvrage ne proposant aucune bibliographie...), aussi le sujet est-il plus évoqué que véritablement analysé. Les portraits sont le seul et unique propos, là où on aurait aimé qu'ils soient les exemples d'une étude plus vaste, tant sur les plans sociologiques que psychologiques, que semblait pourtant promettre la quatrième de couverture.
 
Violette Nozière à son procès.
 
    Reste que lesdits portraits sont pour le moins fascinants et suffisent à faire de cet ouvrage de non-fiction un véritable page-turner au même titre qu'un bon thriller. Comme une évocation de la tendance à la répétition propre à la nature humaine, certaines figures, certains parcours, semblent se faire écho à travers le temps. D'autres s'apparentent à de véritables cas de tueuses en série avant la lettre, quand certaines meurtrières ne font pas de leurs activités criminelles de véritables entreprises, voire des réseaux franchisés. Et puis, cerise sur le gâteau, il y a ces femmes entrées dans l'Histoire pour tout autre chose que les empoisonnements, et qu'on a la surprise de retrouver au chapitre (nous n'en dirons pas plus pour ne pas divulgâcher). Elles suffisent à elles toutes, il faut bien le reconnaitre, largement la lecture.
 
Marie Besnard à son procès.
 
En bref : Ni tout à fait essai, ni totalement document, Ces femmes qui tuent n'est finalement qu'une chronique criminelle, résumé circonstancié des parcours de plusieurs empoisonneuses à travers les âges. Il y manque à notre sens quelque chose de l'ordre d'une réflexion psychologique et sociologique, mais le livre de Gérard Morel, attractif par son simple sujet, se dévore quoi qu'il en soit comme un bon thriller. Il participe à mettre en évidence la lutte inégale entre une société patriarcale dominante et des femmes que la marge de manœuvre et le libre arbitre, considérablement réduits, ont pu pousser au crime pour recouvrer un semblant de liberté.
 
 
Un grand merci aux éditions de l'Archipel pour cette lecture !

dimanche 24 mars 2024

Encyclopédie visuelle Jane Austen - Gwen Giret & Claire Saim.

Hachette Heroes, 2023.

    Modeste demoiselle de la gentry de campagne, comme nombre de ses héroïnes, Jane Austen aurait pu faire de sa vie le thème d’un de ses romans. Pour comprendre les origines de son inspiration et de son talent, partez d’abord à la découverte de son milieu, de sa famille, de ses proches, de cette Angleterre si chère à son coeur, en particulier le sud du pays, qu’elle n’a quasiment jamais quitté. Explorez ensuite son œuvre, qui se compose de six romans achevés, deux autres à peine esquissés, quelques lettres ou encore des écrits de jeunesse. Voilà tout ce qui reste de sa plume si pétillante. Cependant, son style unique, son ironie mordante, ses personnages iconiques, ses histoires intemporelles ont contribué au fil du temps à l’élever au rang de la plus célèbre romancière britannique. De l’écrit à l’écran, des adaptations aux secrets et lieux de tournage, ce livre vous invite également à une fascinante découverte de son héritage. Comment devenir un.e authentique janéite ? Rien de plus simple !
    Laissez-vous guider à travers des récits de voyages, des carnets de route et des festivals, des bonnes adresses pour marcher sur les traces de Jane Austen, s’habiller en style Régence ou tout simplement déguster un délicieux tea time !
 
***
 
    Qui ne connait pas Jane Austen ? L'autrice à la fois la plus populaire, mais aussi la plus secrète de la littérature anglaise, objet d'un culte célébré aujourd'hui de par le monde, n'est plus seulement une icône de la littérature. Elle est aussi une star de la pop culture. En effet, outre les nombreuses adaptations cinématographiques et télévisées, Jane Austen a vu son œuvre réinventée et réécrite à toutes les sauces : avec des zombies ou contre des loups-garous, transposée à l'époque moderne ou objet de voyages temporels, complétées de suites ou de préquels, racontée par ses protagonistes masculins ou, même, par les invisibles domestiques. Tout le monde a entendu parler ne serait-ce qu'une fois de Mr Darcy et nombreux sont ceux qui ont en tête l'image d'une chemise mouillée à l'évocation de son patronyme. Mais de là à dire que tout le monde a lu tout Jane Austen et sait qui se cache réellement derrière la délicate silhouette de profil reproduite sur les couvertures des multiples rééditions, rien n'est moins sûr. Celle qui a aujourd'hui un festival officiel à son nom et rassemble de nombreux clubs d'aficionados à l'international est loin d'avoir livré tous ses secrets. Gwen Giret, créatrice du blog Jane Austen and her world et Claire Saim, autrice de la page Jane Austen lost in France et rédactrice pour Onirik.net proposent ici un travail de fond sur la célèbre romancière, son époque, son œuvre et son héritage.

Claire Saim (à gauche) & Gwen Giret (à droite).

    Travail de fond, oui, il est important de le préciser : l'éditeur, Hachette Heroes, étant plutôt versé dans les franchises Disney et Marvel, on pourrait croire que cette encyclopédie, la première consacrée à l'auguste autrice, n'est qu'un ouvrage vulgarisé réservé aux seuls néophytes. Erreur. En plus de son caractère inédit, cette Encyclopédie visuelle Jane Austen a déjà conquis même les spécialistes et grands amoureux de l'écrivaine grâce au traitement quasi universitaire de son sujet. Préfacé par ni plus ni moins que Lizzie Dunford, directrice de la Maison de Jane Austen à Chawton, ce livre s'ouvre sur une brève introduction qui, en quelques chiffres, témoigne du rayonnement de la femme de lettres à l'international. Pour autant, les questions persistent : qui est vraiment Jane Austen et comment expliquer les raisons de son succès ? Ces interrogations servent de transition, de seuil que les autrices invitent les lectrices et lecteurs à passer pour un voyage dans le temps de près de 300 pages grand format, abondamment illustrées.
 

    La biographie de Jane Austen et des éléments historiques propres à sa famille occupent une première partie extrêmement bien documentée. Les deux autrices vont bien au-delà de la page wikipédia consacrée à l’iconique romancière et soumettent ici les résultats d'une recherche dense et approfondie de sa généalogie, laquelle permet de situer la jeune fille de bonne famille avant la femme de lettres dans un contexte culturel précis qui, on le verra au fil de la lecture, a profondément influencé son écriture et les thématiques de ses romans. Technique et précis sans jamais être fastidieux, ce premier chapitre nous a fortement évoqué le passionnant travail de Cathy Bernheim pour son Mary Shelley, au-delà de Frankenstein
 

    Après avoir exposé ses lectures, inspirations et son cheminement vers la publication (un sujet à lui seul si l'on considère la difficulté pour les femmes, pendant des siècles, d'être éditées), l'encyclopédie se poursuit sur une analyse didactique de chaque roman ou texte (y compris les Juvenilia et les correspondances) de Jane Austen. Là encore, Gwen Giret et Claire Saim vont beaucoup plus loin que le résumé standard que l'on peut trouver sans difficulté sur internet. Chaque ouvrage est minutieusement décortiqué : date d'écriture, date de publication, retouches et modifications intermédiaires éventuelles, synopsis, personnages, thématiques... L'aspect le plus passionnant de cette lecture au microscope est de servir de point de départ à l'exploration d'un sujet ou d'un aspect emblématique de l'époque Régence. Système de classes, relations sociales et mariage, question de l'esclavage et de la diversité, mode, voyages et villégiatures, médecine, codes de l'échange épistolaire, etc. Jane Austen étant une fine observatrice de son temps et des mœurs alors en vigueur, traiter chaque livre comme une porte ouverte sur la culture de son siècle est probablement une des idées les plus intelligentes de cet ouvrage.
 

    Chaque titre est évidemment sujet à aborder les multiples adaptations (cinématographiques, télévisées, radiophoniques), mais aussi les réécritures et détournements, qui pullulent littéralement dans les rayons des librairies. Outre les anecdotes sur les lieux de tournage ou la production de chaque transposition sur petit ou grand écran, ce travail de fourmi met encore un peu plus en lumière le rayonnement et le pouvoir d'attraction de Jane Austen, dont on découvre les relectures parfois inattendues (des plus célèbres avec des zombies aux moins connues racontées sous forme d’émojis, en passant par exemple par les réappropriations made in Bollywood).
 

    L'ultime partie de cette encyclopédie, consacrée à l'héritage de Jane Austen, s'affranchit des dimensions biographiques et analytiques pour se tourner davantage vers le guide. Pourquoi ? Parce que non contentes de nous parler du désormais célèbre Festival Jane Austen de Bath, Gwen Giret et Claire Saim partagent leurs secrets d'organisation pour que lecteurs et lectrices puissent préparer eux-même leur voyage.  Renseignements, réservations, hébergements, recommandations (notamment sur l'habillement, car ne vous pensiez tout de même pas participer au festival sans vous costumer, n'est-ce pas ?), tous les éléments de première nécessité vous sont donnés afin de vivre, vous aussi, le rêve de chaque Janéite.


    A ce fond particulièrement riche s'ajoute une forme tout aussi travaillée. Reliure traditionnelle, couverture cartonnée toilée et lettres dorées, l'Encyclopédie visuelle Jane Austen s'affiche avec style, dans une esthétique et une élégance qu'on a envie de qualifier de typiquement britanniques. A l'intérieur, les arabesques de fleurs à la William Morris et les tons pastels accompagnent une impressionnante banque d'images, le tout relevé des illustrations rafraîchissantes de Sophie Koechlin.
 

En bref : Un ouvrage qui fait date dans la vaste collection de livres sur Jane Austen. Première encyclopédie consacrée à l'autrice anglaise mais aussi première publication francophone du genre, cette encyclopédie visuelle est un tour d'horizon à la fois complet et fouillé de la célèbre écrivaine. Sa vie, son œuvre, mais aussi son héritage sont analysés avec la rigueur d'une étude universitaire, le tout étant aussi accessible et passionnant qu'un roman. Érudite sans jamais être barbante, l'Encyclopédie visuelle Jane Austen est aussi savoureuse qu'intelligente.
 
 
Un grand merci aux éditions Hachette pour cette lecture !
 

dimanche 22 octobre 2023

Buffy, baroque épopée - Fabien Clavel.

Editions Mnémos, 2023.

    Buffy contre les vampires (1997-2003) est un mystère. D’un côté, depuis vingt ans, des téléspectateurices enthousiastes font de cette série féministe, portée par un groupe de personnages hyper attachants, un jalon des cultures de l’imaginaire. De l’autre, beaucoup plissent le nez devant des épisodes kitsch, étranges, ironiques, sans comprendre d’où vient cet engouement. Cet essai, l’un des tout premiers en français consacrés au sujet, se propose d’élucider ce mystère. La série repose en effet sur une tension originale entre un aspect épique (Buffy, une héroïne, lutte contre les forces du mal) et un aspect baroque (tout est instabilité, mouvement, métamorphose et illusion dans Buffy, notamment à travers la figure du vampire). Il semble que ce soit ce second aspect qui déroute bon nombre de personnes. En même temps, cette esthétique est aussi ce qui assure la profondeur, la richesse et la complexité de la série. Tenons-nous-le pour dit : Buffy est à la fois baroque et épique. Une baroque épopée.
 
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    De Fabien Clavel, nous connaissions les romans et la prolifique bibliographie. Il y a un peu plus d'un an, nous partagions notamment avec vous notre lecture de La revanche des Méchants, qui s'amusait avec audace et originalité des codes et symboles du conte de fées. Fantasy, bit-lit, science fiction... littératures de genre et littératures de l'imaginaire sont ses terrains de jeu favoris. Ses inspirations ? Elles sont multiples, mais allez donc fouiller sur le net à la recherche d'anciennes de ses interviews, ou traquer les clins d’œil et les références disséminés dans ses livres : vous trouverez souvent évoquée la populaire série de Joss Whedon, Buffy contre les vampires.
 

    Buffy, c'est à fois une madeleine de Proust pour beaucoup de téléspectateurs et une série qui a su rester furieusement actuelle. Pourquoi ? Parce qu'outre le concept du "démon de la semaine", elle était l'une des premières série à s'élaborer autour d'axes narratifs plus longs, complexes et fouillés, sujets à enrichir une vraie mythologie. Parce qu'elle renversait les codes classiques du film d'horreur (la blonde n'était plus la victime, mais la chasseresse). Parce que c'était à fois sombre, furieusement drôle, et intensément psychologique. Souvent évoquée comme une série d'avant-garde, notamment pour son propos féministe avant-l'heure, Buffy a généré outre-Atlantique tout un courant d'études académiques dans le champ universitaire lié à l'analyse culturelle et fictionnelle : les Buffy studies.


    En France, à part quelques articles dans des revues spécialisées, autant dire que les Buffy Studies sont quasi-inexistantes. Par ailleurs, quand la série est décortiquée, c'est le plus souvent à la lumière de l'analyse sociale. Avec Buffy, baroque épopée, premier essai francophone sur la célèbre tueuse de vampires, Fabien Clavel propose une étude calquée sur les principes de l'analyse littéraire. Son présupposé ? Buffy tient à la fois de l'épopée et se réclame d'une inspiration baroque (oui, rien que ça). Pour le prouver, il s'est lancé dans un énième visionnage complet de la série et, armé de son bloc-note, a chassé les indices comme Buffy, les démons. Quoi de plus facile, nous direz-vous, pour un ancien professeur de littérature... 
 
 
    Dans une première partie, l'auteur s'attache à démontrer la dimension épique de la série, puisant pour cela ses exemples et les potentiels modèles au Buffyverse dans les épopées antiques. A la lumière de ses allers et retours entre la création de Whedon et les grands récits mythologiques, Fabien Clavel parvient à révéler le parcours de Buffy à l'aulne des voyages de grands héros tels qu'on en croise dans l'Odyssée ou l'Eneide. Si les récits antiques constituent un premier point de comparaison, Fabien Clavel élargit par la suite son propos aux textes bibliques et aux mythologies nées de courants littéraires ultérieurs. Puis l'auteur s'amuse à disséquer la question des genres et des registres dont se réclame la série : fantasy urbaine ? horreur ? Science fiction ?... Comédie musicale ? Ou comédie tout court ? Ni tout à fait ça, et en même temps tout cela à la fois, Buffy se dévoile à la fois complète et complexe. Ce trouble dans le genre, comme le nomme si bien l'auteur, est par ailleurs le temps de quelques chapitres le tremplin à une lecture quasi-psychanalytique de la série et de ses personnages. La dimension baroque est analysée en dernière partie, à la fois la plus aboutie et la plus passionnante de l'ouvrage à notre sens. Esthétique, métamorphose, faux-semblants ou encore architecture du récit à l'échelle des sept saisons sont passés à la loupe par l'auteur pour étayer sa thèse.
 

    Si le concept de cet ouvrage vous effraie, laissez vos inquiétudes à la porte : Buffy, baroque épopée se savoure comme un bon film. Tout d'abord parce que Fabien Clavel instaure d'emblée une atmosphère de camaraderie par ses apostrophes au lecteur (qu'il tutoie à de nombreuses reprises dans le corps du texte ou en note de pas de pages), n'hésitant pas à glisser ici ou là quelques traits d'humour. Ensuite parce que les scènes ou les exemples tirés de la série font surgir une explosion d'images, quand les dialogues relatés ne font pas résonner à nos oreilles les voix des comédiens. En dépit de l'approche très intellectuelle qui pourrait rebuter de potentiels lecteurs, Fabien Clavel nous prend par la main et nous emmène en terrain connu, ce qui rend la totalité de son propos totalement accessible même aux moins familiers de l'analyse littéraire. Le tout, à la fois distrayant et très érudit, témoigne de l'imaginaire collectif immémorial qui précède à toute bonne histoire pour peu qu'on sache les raconter, telle que Whedon et son équipe ont su le faire avec Buffy.
 

En bref : Analyser une série populaire par le filtre de l'analyse intellectuelle, traiter la pop culture comme n'importe quelle culture, c'est le défi relevé ici par Fabien Clavel. Premier essai de l'auteur et à la fois premier essai francophone sur le Buffyverse, Buffy, baroque épopée s'affranchit des autoroutes bien fréquentées en matière d'analyse de l'iconique série de Joss Whedon et privilégie une lecture inspirée de l'approche littéraire. En montrant que Buffy tient autant des grands récits épiques que du mouvement baroque, Fabien Clavel apporte sa pierre à l'édifice des Buffy studies avec un texte de haute volée qui ne détonnerait pas dans une publication universitaire.

mardi 30 novembre 2021

Sorcières, la puissance invaincue des femmes - Mona Chollet.

Éditions la Découverte, Zones, 2018.


    Tremblez, les sorcières reviennent ! disait un slogan féministe des années 1970. Image repoussoir, représentation misogyne héritée des procès et des bûchers des grandes chasses de la Renaissance, la sorcière peut pourtant, affirme Mona Chollet, servir pour les femmes d'aujourd'hui de figure d'une puissance positive, affranchie de toutes les dominations.
    Qu'elles vendent des grimoires sur Etsy, postent des photos de leur autel orné de cristaux sur Instagram ou se rassemblent pour jeter des sorts à Donald Trump, les sorcières sont partout. Davantage encore que leurs aînées des années 1970, les féministes actuelles semblent hantées par cette figure. La sorcière est à la fois la victime absolue, celle pour qui on réclame justice, et la rebelle obstinée, insaisissable. Mais qui étaient au juste celles qui, dans l'Europe de la Renaissance, ont été accusées de sorcellerie ? Quels types de femme ces siècles de terreur ont-ils censurés, éliminés, réprimés ?
    Ce livre en explore trois et examine ce qu'il en reste aujourd'hui, dans nos préjugés et nos représentations : la femme indépendante –; puisque les veuves et les célibataires furent particulièrement visées ; la femme sans enfant –; puisque l'époque des chasses a marqué la fin de la tolérance pour celles qui prétendaient contrôler leur fécondité ; et la femme âgée – devenue, et restée depuis, un objet d'horreur.
Enfin, il sera aussi question de la vision du monde que la traque des sorcières a servi à promouvoir, du rapport guerrier qui s'est développé alors tant à l'égard des femmes que de la nature : une double malédiction qui reste à lever.
 
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    Oui, encore une fois, on arrive après la fête : ce n'est pourtant pas faute d'avoir ce livre depuis un (long) moment dans notre bibliothèque, de l'avoir lu et relu, d'y piocher régulièrement, au passage, quelques bribes toujours sujettes à méditer. En parler, en revanche, c'est une autre affaire : que dire qui n'ait pas déjà été dit à propos de cet essai coup de poing ?
 

    Essayiste et journaliste au Monde diplomatique, Mona Chollet avait déjà publié quelques ouvrages avant Sorcières : Beauté fatale, abordant les dictats de la beauté féminine, ou encore Chez soi, qui explore les différentes facettes de l'habitat, dans ses versants les plus sociaux et les plus philosophiques à la fois. Avec Sorcières, qui la propulse soudainement sous le feu des projecteurs, elle revient à son sujet de prédilection : le féminisme.
 
    Car Sorcière n'est pas, à proprement parler, un livre sur les magiciennes et les ensorceleuses des temps jadis ; il ne s'agit pas d'un ouvrage historique sur ces centaines (milliers?) d'innocentes brulées vives ou pendues. Ou pas. Ou pas seulement. Car si telle est sa porte d'entrée, elle permet surtout à l'essayiste d'aborder à travers le prisme de la jeteuse de sorts, celle qui dérange et qu'on met au banc de la société, la condition des femmes à travers le temps. En nous racontant tout d'abord de quelle façon le patriarcat a évincé les femmes seules et / ou trop âgées devenues inutiles et / ou dérangeantes en les jetant dans les flammes, Mona Chollet déroule ensuite une longue réflexion prouvant qu'à travers les âges, les femmes ont continué de souffrir de cet archétype auquel on les a associées.

    Des reliquats de cette étiquette ont ainsi permis de diaboliser, pendant des centaines d'années et encore aujourd'hui, celles qui ont voulu apprendre, s'éduquer, ou s'affranchir, de même que celles qui ont refusé de n'être que de simples machines à procréer appartenant à un homme. Mona Chollet va plus loin encore lorsqu'elle aborde le cas douloureux des infanticides et des avortements, qu'elle éclaire d'une réflexion particulièrement pertinente.


    C'est ainsi que, partant de ces femmes qu'on condamnait pour sorcellerie, Mona Chollet arrive à mettre comme par magie en exergue toute la pensée coercitive du monde occidental à l'égard des femmes. Son ouvrage, ponctué de commentaires personnels qui nous rendent la journaliste d'autant plus proche et accessible, est construit comme une poupée russe qui ne cesse d'ouvrir sur mille et mille autres chemins de pensées à chaque page.

En bref : Sorcières est un essai d'une rare richesse ; Mona Chollet y rappelle que les exécutions pour sorcellerie ont constitué l'un des plus grands génocides de l'Histoire et, partant de cet événement, elle montre combien ses résonances à travers le temps ont permis à l'homme d'asseoir le patriarcat. Un ouvrage nécessaire.

samedi 27 juin 2020

Quel Brontë êtes-vous? - Anna Feissel-Leibovici.

Librinova, 2020.

  "Chez les Brontë, le pilier était le père, intimidant par sa haute stature et son titre de révérend. Il y avait une tante pour veiller à l'éducation des enfants, mais pas de mère. C'est probablement par cet interstice que j'avais pu me faufiler dans la famille et me sentir chez moi parmi les quatre enfants qui complétaient la maisonnée." On sait que lire ne va pas sans risque, la narratrice le vérifie à ses dépens : pour avoir trop fréquenté les Brontë, elle finit par se prendre pour un membre de la famille. Seul bémol à sa conviction, elle n'est pas sûre de savoir lequel. Ainsi débute une enquête qui la plonge dans les vertiges de l'identité, au fur et à mesure qu'elle brosse les portraits des trois célèbres sœurs et de leur frère. Comme s'ils détenaient à eux tous le secret de sa vie, la narratrice se reconnaît à divers titres dans chaque membre de cette fratrie. Charlotte, Emily, Anne et Branwell ont été des enfants écrivains, c'est là que se noue la trame singulière qui relie sa propre histoire à celle des Brontë. Portraits croisés, promenades et rêveries sur la lande du Yorkshire interrogent la condition enfantine et celle des femmes écrivains, que tout rapproche à cette époque.

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  Existe-t-il fratrie d'auteurs plus mythique que les Brontë? De leurs Juvenilia, écrits foisonnants de l'enfance, jusqu'à la publication des romans de Charlotte, Emily et Anne en passant par les poèmes de Branwell, vie et œuvre des Brontë ont profondément marqué la culture littéraire. Leur destin, comme habité par une certaine dramaturgie, a donné naissance à de nombreux récits historiques et biographiques, variations romantiques et biopics ; c'est dans la lignée de ces nombreuses productions qu'Anna Feissel-Leibovici souhaitait s'inscrire lorsque l'envie d'écrire un livre sur les Brontë s'est faite ressentir. Mais que faire qui n'ait pas déjà été fait? Que dire dire qui n'ait pas déjà été dit?

Anna Feissel-Leibovici

  Enseignante en lettres classiques avant de devenir psychanalyste, Anna Feissel-Leibovici est surtout une éternelle amoureuse des Brontë. De leurs histoires écrites puis, par extension, de leur histoire vécue, au point de vouloir faire corps avec elles (ou avec eux : n'oublions pas le frère, Branwell). Car il doit y avoir de cela dans le rapport obsessionnel que nous pouvons tous entretenir à l'égard de certaines personnalités : dévorer la moindre ligne qui ait été écrite à leur sujet, accumuler les ouvrages qui leur sont consacrés, traquer les détails pour percer leur intimité et ainsi se prétendre des accointances avec eux. Non contente d'écrire un livre sur l'objet de son intérêt le plus vif, l'auteure écrit aussi un superbe ouvrage sur l'obsession elle-même.

"Étrange expérience que de vivre avec des amis qui ne sont pas en vie, mais vous sont plus proches par leurs écrits et leur histoire que tant d'autres pourtant bien présents dont vous pouvez pincer, mordre, embrasser ou caresser la peau."

  En prenant pour fil conducteur son voyage au presbytère d'Haworth (lieu de résidence de la célèbre fratrie et de leur père), l'auteure et narratrice entraine le lecteur dans un périple initiatique constitué d'allers et retours entre sa propre vie, celle des Brontë, et celles de leurs œuvres et personnages. Dès lors, chaque élément évoqué par A.Feissel-Leibovici au fil de son enquête est comme un fil que l'on tire et qui permet de convoquer leur esprit.

Presbytère d'Haworth du temps des Brontë

  Et il en est question, d'esprits, dans ce livre : chaque scène de vie à Haworth est restituée avec l'aura d'une manifestation paranormale, à l'image de ces événements qui peuvent se jouer et se rejouer sous forme spectrale sur les lieux littéralement "habités" par leurs défunts occupants. Le style quasi incantatoire de l'écrivaine nous permet de sentir leur présence, de les voir et de les entendre ; comme A.Feissel-Leibovici, le lecteur se sent parfois à la limite de franchir le voile qui le sépare des brother & sisters. Lorsqu'elle évoque les vestiges de leur vie exposés au Brontë Museum, bribes et objets de l'intime devenus d'intérêt public, on s'attend presque à voir surgir de nulle part les fantômes vengeurs de Charlotte, Anne ou Emily, prêts à nous corriger pour notre intrusion. L'obsession est devenue possession.

 La fratrie Brontë peinte par Branwell : le frère, qui s'était effacé, réapparait derrière la peinture avec les années...

"Mais lorsque je voyais l'air contrit de ma famille, - encore me restait-elle, car la plupart de mes amis avaient déserté-, je captais dans les regards le pâle reflet d'un être déconnecté du monde, qui n'avait plus commerce qu'avec des ombres : chez moi, les livres consacrés à la familles Brontë continuaient à proliférer sur les tables, gagnant fauteuils, tapis et rebords de fenêtres, sans que rien vienne faire barrage à cette occupation des sols. Occupation était en effet un assez bon terme pour évoquer ce phénomène étrange, qui fait que des êtres impalpables élisent domicile chez vous, en vous, bref, occupent le terrain."

  Ni biographie, ni essai, ni roman, mais peut-être un peu de tout cela à la fois, Quel Brontë êtes-vous? propose une approche unique de la vie des Brontë. Le titre, clin d’œil à ces questionnaires à choix multiples que les fans des Brontë se sont réappropriés et ont diffusé à travers les blogs pour situer de quel membre de la fratrie notre personnalité se rapproche le plus, est donc un excellent avant-goût de cette plongée dans les affres et les joies vertigineuses de l'identification.

 Écritoire de Charlotte conservé au Brontë Museum


En bref : Véritable déclaration d'amour à la fratrie Brontë, le livre d'Anna Feissel-Leibovici propose une approche unique et vibrante d'émotion. Au croisement de sa passion toute personnelle et de la fascination collective pour le "Brontëland", Quel Brontë êtes-vous? est aussi un enchantement littéraire écrit d'une plume au fort pouvoir d'évocation, laquelle rend les brother & sisters plus que jamais proches de nous. Un coup de cœur!

Auto-édité via la plateforme Librinova, on souhaite à ce livre de rencontrer le succès qu'il mérite ; n'hésitez pas à en parler autour de vous!

lundi 11 mai 2020

Mary Shelley, au-delà de Frankenstein - Cathy Bernheim.

Mary Shelley, qui êtes-vous? Éditions La Manufacture, 1990 - Mary Shelley, la jeune fille et le monstre, éditions du Félin, 1997 - Mary Shelley, au-delà de Frankenstein, éditions du Félin, 2018.

  Pendant deux siècles, on a imprimé, traduit, lu, adapté Frankenstein sans se préoccuper de l'existence de son auteure. Le nom de celle qui l'avait écrit à 16 ans, publié à 18 était pourtant là, sur la couverture, à portée de regard. Mais Mary Shelley semblait comme invisible. Bien que femme de lettres reconnue, elle est longtemps restée pour la postérité l'obscure épouse du grand poète romantique Percy B. Shelley. À pied, en malle-poste, en charrette, à dos d'âne ou de mule, par les fleuves ou par mer, elle a parcouru l'Europe avec lui en compagnie de leurs amis, femmes et hommes alliés dans la même recherche de beauté.
Ce n'est pourtant pas son seul exploit.
   Dans son œuvre novatrice, elle s'est dressée de toutes les forces de son esprit contre les idées mortifères d'une Angleterre en plein essor industriel qui cherchait à normaliser ses citoyens (et plus encore, ses citoyennes) comme des produits à perfectionner. Avec son intrépide sagesse, elle a entrevu les dangers d'une société s'adonnant sans repères ni limites à l'ivresse du progrès scientifique. Et elle a imaginé le destin du monstre que cette société allait produire. Un être anonyme, meurtrier, sentimental et raisonneur, poursuivi par la haine du savant fou qui l'avait mis au monde.
   Une histoire familière ? En effet, ce couple maudit hante toujours les cauchemars de nos contemporains. Du fond de ses temps éloignés, Mary Shelley nous lance un message qu'il est urgent de décrypter encore et encore.

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  Frankenstein. Un roman culte devenu en quelques siècles un personnage clef de la pop culture. De ce chef-d’œuvre, que reste-t-il? On se rappelle surtout le monstre de chairs couturées à large carrure immortalisé par les films d'horreur de la Hammer, monstre dont on confond le nom avec celui de son créateur. Mais connait-on la romancière qui se cache derrière Frankenstein? Réalise-t-on, aujourd'hui, à quel point il est incroyable qu'une jeune femme d'à peine dix-huit ans écrive et fasse publier, au début du XIXème siècle, un tel ouvrage? Car, oui, pour ceux qui l'ignore, l'auteur de Frankenstein est une jeune fille tout juste sortie de l'adolescence au parcours unique. A l'occasion du bicentenaire de l'écriture de Frankenstein en 2018, le film biopic Mary Shelley d'Haifaa Al Mansour a permis de faire connaître plus largement l'histoire secrète d'une romancière d'avant-garde, précurseure de la science-fiction. La même année, les éditions du Félin rééditait dans une version augmentée cette biographie de Cathy Bernheim.

 Les précédentes éditions du texte.

"Avec tout cet apport, mais aussi avec toutes nos omissions par ignorance, ce ne sont pas les mots de l'auteur qui viennent à nous : ce sont leurs ombres, semblables à celles qui ornent les murs de la caverne de Platon."

  Romancière, traductrice, essayiste, biographe, critique de cinéma, anglophone et féministe, Cathy Bernheim est tout cela à la fois. Le caractère multiple de sa personnalité de femme de lettres engagée l'amène ainsi à rédiger une biographie foisonnante nourrie d'une approche globale jamais vue dans le genre. Ce texte, pour la première fois publié en 1990 puis réédité en 1997 et 2018 dans des versions actualisées, s'attache à raconter les premières années de Mary Shelley, vie et œuvre, dont l'imaginaire torturé a engendré Frankenstein par une nuit d'orage. Engendré. C'est probablement un terme capital dans l’œuvre de Mary Shelley, une notion majeure dans sa vie même. C'est pourquoi, bien avant son propre parcours, sa naissance et la vie de ses parents avant elle sont aussi racontées, en ce que la destinée de sa mère principalement a eu une influence considérable sur la sienne.

Mary Shelley

"Faire corps. C'est aussi le destin de ces femmes que d'incarner des idées d'hommes, parfois : les fantasmes d'enfants faits chair dans leur ventre ou les rêves de gloire qu'ils leur laissent en dépôt avant de disparaître."

  Sa mère n'est autre que Mary Wollstonecraft, une figure féministe du XVIIIème anglais qui, nourrie des Lumières françaises, fut l'auteure d'un puissant manifeste pour le droit des femmes. A une époque où la femme n'était rien sans un époux, Mary Wollstoncraft tenta toute sa vie de s'affranchir des codes de son temps et du carcan imposé à son sexe (en revendiquant, entre autre, le droit de vivre en couple et de devenir mère hors mariage), tout en choisissant finalement de s'y soumettre par nécessité (elle épousa l'auteur William Godwin, père de la future Mary Shelley, à plusieurs mois de grossesse pour légitimer sa fille). Mary Wollstonecraft Godwin décéda cependant une dizaine de jours après avoir donné naissance à une fille du même nom (on pourrait dire "des mêmes noms") qu'elle, lui laissant le poids qui l'accompagnait toute sa vie durant.

Mary Wollstonecraft

"Dans le processus de l'écriture, et chez Mary tout particulièrement à cette époque, il y a de l'exorcisme. Une façon d'extraire les événements du silence comme on arrache une dent qui fait mal. De traiter les émotions en symptômes cliniques, pour se défaire de la douleur qui les accompagne."

  Si ces éléments pourraient passer pour une simple introduction, Cathy Bernheim montre leur influence sur Mary Shelley en allant bien au-delà des codes de la biographie : là où les biographes classiques listent un enchaînement de faits chronologiques, C.Bernheim les éclaire de psychanalyse, de sociologie, de psycho-histoire et de symbolique. Son approche novatrice et holistique permet de montrer à quel point Frankenstein et les autres œuvres qui suivront ont été pour Mary Shelley, dont le parcours évoque par bien des points celui de sa mère, une façon de sublimer sa venue au monde marquée par la mort et l'abandon. Afin d'appuyer son propos, la biographe mêle et croise les extraits de correspondances des principaux concernés (Mary et ses proches, notamment le cercle de la villa Diodati à l'origine de la "naissance" du monstre de Frankenstein) de même que des extraits de ses romans, qui traduisent de façon sidérante son propre rapport aux choses et son couple avec Percy Shelley. Sa vie amoureuse ambivalente se découvre, au fil de la lecture, à la hauteur de leur complexité à chacun, là où leurs aspirations mutuelles se heurtaient à la dureté de leur siècle.

Lord Byron, un ami proche du couple Shelley, et Percy Shelley, poète maudit par excellence comme seuls les romans savent en imaginer...


"Chez ces pionniers de l'individualisme, on est frappé de trouver tant d'altruisme. Chez ces rêveurs, tant d'entêtement à plier le réel à leurs vœux. Chez ces voyageurs, un tel désir d'être enfin posés quelque part. Chez ces opposants, tant d'amertume à constater qu'ils ne sont plus admis parmi ceux auxquels ils s'opposent."

  Bien plus qu'une simple biographie, Mary Shelley, au-delà de Frankenstein prend même la forme de l'essai lorsque, dans sa dernière partie, Cathy Bernheim explore la métaphore de la créature créée scientifiquement dans la société actuelle, la comparant à la procréation médicalement assistée ou aux intelligences artificielles. Le monstre de Frankenstein, figure de l'être abandonné par son créateur, devient alors une parabole d'une rare pertinence sur les sciences du futur devenues bien trop tôt les sciences d'aujourd'hui.

Manuscrit de Frankenstein.

En bref : Une biographie foisonnante et fascinante qui dépasse de loin les codes habituels du genre en prenant davantage la forme de l'essai. En enrichissant son portrait de Mary Shelley d'approches psychanalytique, sociologique et symbolique, Cathy Bernheim révèle la personnalité complexe d'une femme de lettres parmi les plus résilientes, talentueuses et perspicaces de son temps, au croisement de son ascendance prestigieuse, de sa vie tumultueuse, et de son œuvre d'avant-garde. Un coup de cœur. 


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