vendredi 17 août 2018

Panique à Rouen (Une enquête de Voltaire) - Frédéric Lenormand

Createspace Publishing, 2017.

  1731. Contrarié par la censure parisienne, Voltaire s’en vient faire profiter de ses lumières la bonne ville de Rouen. Rouen ! Cité enchanteresse ! Ses vieilles églises ! Ses bords de Seine ! Son sympathique tribunal qui ne poursuit pas les philosophes ! Sa tarte au camembert ! Sans oublier ses imprimeries, où l’on peut fabriquer de beaux livres pour éclairer l’humanité ! Hélas, rien ne se passe comme prévu. Un assassin mystérieux se plaît à semer de cadavres la route de notre philosophe, que les magistrats de Rouen contraignent à enquêter en échange d’une permission d’imprimer.

  Voilà de retour notre San Antonio des Lumières, notre Hercule Poirot en pourpoint brodé, notre Attila de l’investigation après qui ni le crime ni l’intolérance ne repoussent. 
  Frédéric Lenormand nous offre une nouvelle enquête de Voltaire pleine de bonne humeur, de mots d’esprit et de crêpes flambées au calvados. 

*** 

  A peine avalé le tome 3 des Voltaire mène l'enquête il y a quelques semaines que je rempile avec un nouveau Lenormand! Avec Panique à Rouen, j'inaugure sa série "parallèle" des enquêtes du célèbre philosophe : ainsi que j'ai pu l'expliquer dans cet article, la saga Une enquête de Voltaire est éditée de manière indépendante et disponible seulement sur commande. Cette série de novellas (une novella est une intrigue au format court entre nouvelle et roman) est à envisager comme un spin off / prequel dans lequel on retrouve un Voltaire plus jeune qui n'a pas encore rencontré Emilie du Châtelet, mais qui résout déjà (malgré lui) des énigmes criminelles d'une ville à l'autre. 

 Précédentes couvertures de Panique à Rouen.

  Et cette fois direction Rouen! Voltaire a fui en catastrophe la capitale pour éviter la censure (et les forces de l'ordre), espérant trouver dans la belle ville normande l'accueil qu'il mérite et un imprimeur qui voudra bien se charger de son prochain chef-d’œuvre. Attendu à sa descente de bateau par son ami et correspondant Cideville, on met tout en œuvre pour satisfaire le caractériel et exigeant homme de lettres. Le grand poète trouve cependant à redire à beaucoup de choses, notamment à l'auberge de second choix, véritable hôtel de passe, dans lequel on l'a logé, lui, le grand philosophe. Mais par mesure de précaution, le célèbre auteur doit se contenter de l'anonymat, et, pour s'assurer ne pas être rattrapé par la police parisienne, endosse le rôle de Lord Wedgwood, le célèbre fondateur de la maison de porcelaine anglaise. Le faux amateur de vaisselle londonienne trouve rapidement un libraire peu scrupuleux (en tout cas assez peu pour ne pas se soucier des conséquences éventuelles à publier Voltaire) en la personne de Claude-François Jore, prêt à imprimer sa prose. Ne lui reste donc plus qu'à s'attirer les faveurs des hommes de pouvoir rouennais pour procéder à son commerce littéraire dans la légalité. Ou du moins la tranquillité. Pour cela, on le fait nounou de la progéniture du premier président du Parlement de Rouen : Mademoiselle Fraichoun de Pontcarré, ignoble jeune fille pourrie gâtée qui ne tarde pas à disparaître, kidnappée sous le nez et la perruque de Voltaire. Ni une ni deux, entre deux vers improvisés, notre amoureux des rimes doit jouer les enquêteurs.

Rouen au temps des Lumières...

"- J'ai du quitter Paris, expliqua Voltaire, car une personne qui me ressemblait était accusée de tenir des propos subversifs dans les salons. La police à pensé que c'était moi.
- Ciel! Qui était-ce?
- C'était moi."

  Une fois n'est pas coutume : même en spin off, on retrouve tout ce qui fait le charme d'un roman de Lenormand, l'audacieuse plasticité du verbe et des réparties en premier lieu. Pour cette série de novellas, l'auteur semble même se lâcher encore davantage et enchaîne piques et répliques avec toujours plus de panache et... d'anachronisme! Le ton de cette série étant résolument encore plus léger que l'originale, on s'y fait très vite et on s'en délecte jusqu'au bout. Aussi, lorsque Voltaire demande à son imprimeur Claude-François Jore si sa boutique est ouverte le lundi, on ne s'étonne même plus de le voir répondre "Non, je préfère passer le lundi au soleil", et on se contente d'exploser de rire.

" Macé de Pontcarré s'enquit de cette nouvelle œuvre que l'écrivain voulait offrir au grand public. L'auteur expliqua que la souplesse de son génie lui avait fait découvrir un genre nouveau.
- Le troisième sexe?
- Non. J'ai écrit une "biographie dramatique".
- Allons, je suis sûr que ce n'est pas si grave que ça." 


 Voltaire... euh, sorry, Lord Wedgwood.

  L'intrigue policière passe clairement au second plan - si ce n'est au troisième? - d'autant qu'elle nécessite un décor qui met déjà un certain temps à se dresser (la ville, les personnages, les situations... tout cela prend plusieurs chapitres avant l'enlèvement de l'agaçante demoiselle Fraichounette). Mais c'est l'occasion de parler Histoire : rencontrer des figures historiques véridiques ( Cideville, Pontcarré...) et, surtout, de découvrir la ville de Rouen en 1731, que F.Lenormand nous décrit et nous raconte avec de nombreuses précisions. Et comme toujours lorsqu'on constate à quel point l'auteur maîtrise son sujet, on est prêt à lui passer toutes les fantaisies.


"Le parlement venait d'interdire les feux de joie afin de limiter les risques d'incendie. A l'inverse, la Couronne ordonnait au peuple d'en allumer pour les réjouissances publiques, à la naissance des princes, ou pour les conquêtes militaires, c'est à dire tout le temps.
-Ah, encore un feu interdit obligatoire! dit Voltaire à la vue d'un feu de joie.
- C'est un peu comme vos livres, fit observer Formont.
- Ils finissent d'ailleurs souvent de la même façon." 
 

 Robert le Cornier de Cideville, magistrat et ami de Voltaire (à gauche)
 Pierre Camus de Pontcarré, premier président du parlement (à droite)

  Sans être cousue de fil blanc pour autant, la manœuvre criminelle, conformément au format de la novella, se résout assez rapidement. L'histoire n'en est pas moins agrémentée d'astuces et de ressorts polarisants des plus inventifs, à l'image de l'usage peu orthodoxe qu'il est fait d'automates musicaux dont on raffolait au temps des Lumières, et qui viennent pimenter comme il faut l'action.


"Il fallait procéder par ordre. Cet ordre débutait par une autopsie. Le policier haussa le sourcil.
- Une quoi?
Quand on lui parlait grec, c'était du chinois.
- Une autopsie. Cela sert à savoir de quoi les gens sont morts.
- Nous n'avons pas ici de ces curiosités parisiennes. On le voit bien de quoi il est mort : il a été tué!"


En bref : Plus concis que les tomes de la saga Voltaire mène l'enquête, cet opus de sa série dérivée n'en demeure pas moins un juteux moment de lecture. Si l'intrigue purement policière se résout assez rapidement, elle est agrémentée d'un écrin historique et humoristique qui justifie qu'on savoure ses 125 pages délicieusement impertinentes.


Et pour aller plus loin...

mardi 14 août 2018

Ailleurs si j'y suis - Antoine Laurain

Éditions Le Passage, 2007 - Éditions J'ai Lu, 2018.




  Pierre-François Chaumont, brillant avocat parisien, est collectionneur depuis l’enfance. Un matin qu’il déambule dans les salles d’exposition de l’hôtel Drouot, il se retrouve nez à nez avec un portrait du XVIIIe siècle. Stupéfaction : le visage de l’homme en perruque poudrée, c’est le sien! Pulvérisant les enchères, Pierre-François rapporte l’étrange tableau chez lui. Mais le mystère tourne rapidement à la paranoïa car ni sa femme ni ses proches ne remarquent la ressemblance. Pierre-François serait-il devenu fou?



***

  Livre saisi au hasard des couvertures accrocheuses, voilà que le résumé de Ailleurs si j'y suis éveille ma curiosité : un portrait, un mystère...? Chic alors, une énigme artistique comme je les aime! Y voyant peut-être même un successeur à La femme dans le miroir, dont le synopsis n'est pas sans évoquer celui-ci, j'embarque ledit livre, réalisant bien plus tard le nom de son auteur. Car Antoine Laurain, dont Ailleurs si j'y suis est le (discret mais néanmoins primé) premier roman sorti en 2007, a fait bien du chemin depuis et s'est fait connaître par une bibliographie habitée par la nostalgie et un esprit profondément vintage, des éléments communs à ces autres livres que sont Le chapeau de Mitterrand, Rhapsodie française, ou encore Millésime 54. L'occasion était donc venue d'enfin découvrir cet écrivain par son premier ouvrage...

 Première édition grand format.

  Mon verdict sera cependant mitigé, mais peut-être aussi parce qu'il m'arrive d'être trop difficile. D'autant qu'on a là du très très bon sur de nombreux points : l'écriture, tout d'abord, est d'un style impeccable propre à l'évocation. Elle sied à merveille au narrateur, collectionneur invétéré fasciné par les antiquités dont l'acquisition, plus qu'un hobby, est devenue une sorte de transcendante addiction. Ce personnage et sa passion amènent à explorer des questionnements des plus intéressants, qui se distillent au fur et à mesure que l'intrigue progresse et que le narrateur relate ses souvenirs d'enfance : Quelle vie se cherche-t-il à travers ses objets qui ont appartenu à autrui? A près quoi court-il? La réponse se présente peut-être le jour où il tombe, aux enchères, sur ce portrait d'un gentilhomme du XVIIIème siècle qui lui ressemble farouchement... Car dès lors, le personnage principal se lance à corps perdu dans l'énigme du tableau : qui est cet homme, et quel est le lien qu'il entretient avec ce modèle? Le plus amusant est, qu'entre vrais et faux fantômes venant le hanter, il finira bien par vivre la vie de quelqu'un d'autre.


  Des nombreuses énigmes romanesques mettant en scène un tableau et son pouvoir sur le protagoniste, on retiendra bien évidemment le célèbre Portrait de Dorian Gray d'Oscar wilde, dont ce roman s'inscrit à l'évidence dans la lignée. Il y a, dans la narration et la construction du récit, une contiguïté évidente, palpable, avec les récits fantastiques propres au XIXème siècle tels que certaines nouvelles de Balzac ou de Mérimée. Mais voilà, à tous ces points positifs vient se heurter un élément non négligeable pour moi : le trop petit gabarit de l'histoire. En effet, situé entre le roman et la nouvelle, ce livre d'à peine 160 pages (en poche), aborde des thématiques passionnantes qu'il n'exploite à mon goût pas assez, là où il y aurait justement matière à les creuser davantage, distiller encore un peu plus le mystère et ce même sans trop en dire, sans briser l'aura mystique supposée ni la chute tranchante comme un couperet ( on notera par ailleurs encore un des signes propre à la nouvelle dans le final, comme quoi l'auteur se situait volontairement dans cet héritage).

 Antoine Laurain

  Ce court roman a en fait tout du premier écrit publié d'un futur grand, le grand potentiel de l'intrigue reflétant celui de l'auteur, ce qu'Antoine Laurain a confirmé au cours de ses dix dernières années. En effet, ce roman et tous les autres de sa bibliographie ont conquis les pays étrangers, où il serait aujourd'hui peut-être plus connu qu'en France! Il ne fait aucun doute, donc, qu'après cette première incursion dans l'univers de l'auteur, je poursuive la découverte de ses autres écrits, et ce malgré mon premier avis...

 Editions allemande et américaine.

En bref : Premier roman d'un auteur aujourd'hui connu et reconnu, Ailleurs si j'y suis a tout du premier écrit d'un futur écrivain talentueux, même si on peut lui reprocher d'être plus proche d'une nouvelle et de ne pas, en cela, exploiter tout le potentiel de son intrigue. Pour autant, il faut reconnaître d'excellentes idées et l'inspiration évidente des nouvelles fantastiques du XIXème, auxquelles A. Laurain rend ici un sympathique hommage. A découvrir pour la curiosité.

lundi 13 août 2018

Please like me - Une série de Josh Thomas


Please like me
Intégrale de la série (4 saisons - 2013-2017)

Une série de Josh Thomas
écrite par Josh Thomas et Thomas Ward,

Avec Josh Thomas, Thomas Ward, Catlein Stasey, Debra Lawrance, David Roberts, Renee Lim, Hannah Gadsby, Keegan Joyce...

  La série raconte l'histoire de Josh, un jeune Australien de 21 ans qui se découvre gay lorsqu'il rencontre Geoffrey, le nouveau collègue de son meilleur ami et colocataire Tom. La vie de Josh est également bouleversée par la tentative de suicide de sa mère. Cette dernière ne pouvant être laissée seule, cet incident va bouleverser le mode de vie de Josh. Il devra aussi maîtriser son père, en pleine crise de la cinquantaine, qui, après avoir divorcé de sa mère, a trouvé l'amour auprès d'une Thaïlandaise, Mae, plus jeune que lui.

***



  Rares sont chez moi les articles traitants de séries télévisées si elle ne sont pas des adaptations de romans : après tout, normal me direz-vous, nous sommes sur un blog littéraire. Oui, mais pas que, et cette série mérite largement qu'on en parle, d'autant que ma découverte relève du hasard le plus total. Bloqué chez moi sans possibilité de déplacement suite à un sinistre automobile, et passablement déprimé par la vie au Terrier (j'aime mon Terrier, mais une telle assignation à résidence pendant deux tiers des congés estivaux est une perspective plutôt rasoir, voire un motif de suicide. Bref.), je me suis laissé happer par le trop vaste catalogue Netflix, bien décidé à trouver la perle rare qui me ferait patienter. Après l'avoir exploré en long, en large, et en travers, et essayé quelques débuts peu convaincants, je m'en suis remis à cette série parce que, Oh, c'est australien! (les australiens me surprennent de plus en plus, autant en télévision qu'en roman), et en essayant d'oublier le synopsis peu engageant comme seul Netflix sait (malheureusement) en faire. Et j'ai bien fait!


  Création australienne, donc, Please like me est la série autobiographique d'un jeune prodige de l'humour venu tout droit du pays des kangourous, Josh Thomas, acteur principal mais aussi réalisateur et co-scénariste avec son meilleur ami Thomas Ward (... lequel incarne lui aussi son propre alter-ego à l'écran, dans la reconstitution télévisée de ce qu'a été leur véritable colocation). L'histoire est celle du quotidien de Josh, adulescent atypique de presque 21 ans qui se découvre (s'admet?) homosexuel lorsque sa bienveillante petite-amie Claire décide justement de rompre pour cette raison. Le jeune homme choisit d'accueillir cette révélation avec la distance et l'ironie qui le caractérise, mais sans compter, hélas, les bouleversements qui vont bientôt survenir, dont la crise de la cinquantaine de son père et, surtout, la tentative de suicide de sa mère dont la bipolarité est mise à jour...

 Thomas Ward, Josh Thomas, et son chien John...
 qui joue lui aussi son propre rôle dans la série !

  Il vous faudra passer outre la bizarrerie exagérée des deux premiers épisodes et leur humour anglais (oups, pardon, australien... mais il faut leur reconnaître un esprit vraiment très similaire) envahissant pour commencer lentement mais surement à cerner et apprécier cette pépite. Car oui, c'en est une, une vraie de vraie, comme on en voit trop peu dans le paysage télévisuel actuel débordant de niaiseries. Là où Please like me aurait pu être un show lourd s'égarant dans l'humour trop facile et les clichés, c'est au contraire une fiction qui s'avère pétillante, émouvante, et réaliste. On a là une pure friandise douce-amère, qui plus est des plus addictives.


  Josh est un personnage (mais est-ce vraiment un personnage? A quel point le véritable Josh Thomas s'est-il parodié pour se jouer à l'écran? Il ressemble en effet beaucoup à son homologue télévisuel...) de prime abord antipathique et exaspérant que l'on se surprend à aimer : distant et extravagant à la fois, atteint de logorrhée verbale avec la certitude d'avoir toujours raison, moqueur et sardonique, il donne l'impression de n'être jamais vraiment touché par ce qui lui arrive. Pour peu que l'on gratte le vernis, on découvre derrière la carapace de cet adulte encore trop enfant qui porte cardigans oranges et nœuds papillons (et là, vous commencez à comprendre pourquoi je l'aime beaucoup) de vraies fêlures. Gêné par son physique ( un grand machin dégingandé au "visage de bébé de 50 ans" et au "corps comme de la pâte à beignet", tel qu'il le dit lui-même), maladroit, en mal d'amour, Josh essaie tant bien que mal de gérer son père, sa mère, et ses amis en prenant pour parti pris l'optimisme apparent. Autour de lui interagissent des personnages secondaires qui n'en sont pas moins développés, et tous interprétés avec talents. Tous, chacun leur tour, viennent abattre les clichés qu'ils semblaient incarner, avec en tête Rose, la mère dépressive de Josh, magnifiquement campée par Debra Lawrence, et ce dans tout le panel d'émotions excessives propres à la bipolarité. Son internement dans un établissement spécialisé amènera, dès l'excellente saison 2, nos personnages à rencontrer Hannah (jouée par l'improbable Hannah Gadsby, autre humoriste issue du stand up australien) dépressive mutique et masculine aux punchlines toujours cinglantes, et à vivre les moments les plus forts de la série (les plus décalés aussi: La partie cache-cache à l'asile est un grand moment!).

 Debra Lawrance (Rose) et Hannah Gadsby (Hannah), deux prestations excellentes!

  Entre drame et humour, la série, au fur et à mesure de sa progression, nous fait littéralement tomber amoureux de ses personnages et nous donne l'impression de vivre un peu de leur vie : on devient un membre de la famille, de la bande de Josh. On partage leurs fou-rires au cours de scènes et d'instants totalement improbables, à l'image d'Adèle, leur poule transgenre qui termine en coq-au-vin, de la dévote et insupportable vieille Tante Peg qui finit par quitter l'office après une tirade bien envoyée à un prêtre homophobe, ou encore de Josh qui, trop pudique le soir de son rencard, tente de se changer tant bien que mal derrière sa porte de chambre. On partage aussi de grands moments d'émotion, le plus souvent lorsque la série aborde des sujets coup de poing, qui nous font réaliser que derrière son apparence de "simple divertissement", elle s'avère beaucoup plus engagée qu'il n'y parait. Et enfin, on pleure, parfois... voire souvent.

La tirade de Auntie Peg et le bénédicité à Adèle la poule, euh, le coq... :


  On craignait une bouse télévisuelle, on a en fait une dramédie on ne peut plus réussie, qui parvient à explorer autant le pire que le mieux des aspects de la vie de la génération Y. Josh Thomas, à travers cette projection fictionnelle de sa propre vie et de son entourage, s'attache finalement à raconter et décortiquer ce qui fait la tranche actuelle des 20-30 ans et de ce que représente aujourd'hui le virage difficile du passage à l'âge adulte, sans jamais tomber dans les archétypes ou le mélo facile. Le public directement visé par la série se reconnaîtra dans les nombreux questionnements et préoccupations qui viennent, sous couvert de l'humour, interroger les protagonistes, ainsi que dans les drôlatiques clins d’œil à la pop culture des années 90-2000 (extrait : "Tu entends comme tu parles? On dirait la secrétaire de Snape dans Love Actually!").

 Josh et Arnold, surdoué sujet aux crises d'angoisses et certainement l'un des personnages les plus attachants.

  L'aspect "friandise" et pétillant de cette vraie-fausse fiction est renforcé par l'univers gourmand et culinaire dans lequel elle baigne continuellement : Josh, passionné de cuisine, passe son temps à préparer des petits plats pour ses amis et sa famille (et là, on voit le premier signe que derrière la masque du jeune garçon asocial se cache en fait quelqu'un qui aime créer de véritables instants de convivialité). Ainsi, chaque épisode a pour titre le nom d'un plat qui est le plus souvent cuisiné au cours du générique, entraînant et enthousiaste à souhait, porté par la chanson "I'll be fine" de Clairy Browne, qui devient très vite indissociable de la série. Le reste des épisodes est mis en musique par Brynony Marks et une bande-son unique qui finit d'apporter tout son charme.

Les séquences d'ouverture outrageusement food-porn de la saison 1!

  Lorsque la quatrième et ultime saison touche à sa fin (au cours d'un final déchirant, mais une fois encore des plus réalistes), on dit adieu à regret - J'AI dit adieu à GRAND regret - à un groupe de personnages auxquels on s'est totalement identifié, et qui avait fini par faire partie de notre vie. On réalise alors à quel point, dans ses moments de rire comme dans ses moments de gêne, Please like me s'est révélée la série la plus juste et la plus réaliste quant aux sujets qu'elle traite, et que son écriture et sa mise en scène sont d'une sincère et brillante subtilité. On ne s'étonne donc pas d'apprendre qu'elle a reçu de nombreux prix venant justement couronner ces dimensions en plus des interprétations!



En bref : Une série unique, subtile, drôle et brillante, qui capte avec réalisme ce que constitue la vingtaine d'aujourd'hui et son rapport aux autres générations. Derrière son humour tranchant et ses personnages exubérants se cache en fait la représentation la plus rafraîchissante et sincère de ce qu'est la vie, la vraie. Merci, merci, MERCI Josh Thomas pour cette merveille, pretty fuck**g weird series !

dimanche 5 août 2018

Great news #3


 Hello amis lecteurs,

  Après ces deux grandes nouvelles qu'ont été, au cours de l'année écoulée, la publication d'une de mes chroniques dans le webzine littéraire Ernest et ma première illustration de couverture d'un ouvrage pour la jeunesse, je reviens aujourd'hui pour partager avec vous une autre grande nouvelle...



  Vous souvenez-vous de cette image, détournement de tableaux XVIIIème siècle conçu par votre humble serviteur pour illustrer son article saisonnier de printemps 2017?  Eh bien elle a été choisie par Monsieur Frédéric Lenormand himself pour la couverture de l'un de ses derniers romans, Panique à Rouen, de la série Une enquête de Voltaire!



  Oui, CE Frédéric Lenormand, auteur des Voltaire mène l'enquête édités chez Lattès mais aussi des Nouvelles enquêtes du Juge Ti chez Fayard, plusieurs fois primé pour la qualité de ses ouvrages (notamment des prix Arsène Lupin et Historia).

  Pour la petite histoire, la série Une enquête de Voltaire a ceci de particulier qu'elle ne se trouve pas en librairie mais se commande sur les sites d'Amazon et de la fnac. Tout comme la série des Voltaire mène l'enquête déjà chroniquée sur books-tea-pie, elle raconte toujours les enquêtes pastichées du célèbre philosophe au temps des Lumières, mais constitue une sorte de préquelle en ce que ces vraies/fausses aventures se déroulent avant, et pendant ses voyages (ainsi, pour l'instant, chaque tome se déroule dans une ville différente). Une enquête de Voltaire est également une série de novellas, c'est à dire d'histoires assez courtes dont la taille se situe entre celle du roman et de la nouvelle.

  Une novella que l'auteur lui-même a décrite comme aussi décalée que l'image... et inversement!

  Alors commandez sans plus attendre ce délicieux ouvrage ICI ( en format papier ou numérique kindle) ou ICI  (en numérique pour la kobo) en attendant sa chronique à venir...

samedi 4 août 2018

Le Diable s'habille en Voltaire (Voltaire mène l'enquête #3) - Frédéric Lenormand

Editions J.C.Lattès, 2013 - Le livre de poche (2014) - Editions du masque (2014).

  Voltaire a enfin trouvé un adversaire à sa mesure : le diable en personne ! Belzébuth sème des cadavres à travers Paris, au point que l’Église, soucieuse d’éviter tout scandale, fait appel au célèbre philosophe pour mener une enquête discrète en cachette de la police. Dans un Paris des Lumières encore très empreint de croyances irrationnelles, où vampires, démons et morts-vivants semblent se promener à leur gré, qui d’autre envoyer sur leurs traces qu’un philosophe connu pour ne croire à rien ? En échange, le cardinal de Fleury, qui gouverne la France, autorisera la publication des Lettres philosophiques, ce brûlot sulfureux. Il ne reste plus à Voltaire qu’à montrer ce que peut la philosophie contre la superstition. Et aussi à découvrir qui sème des morceaux de corps humains jusque dans le bain de l’écrivain, à percer le secret d’un mystérieux jupon convoité par un assassin, sans oublier de faire jouer sa nouvelle tragédie à la Comédie-Française, afin de révolutionner un art théâtral poussiéreux !
  À la fois roman policier historique et conte voltairien,
Le diable s’habille en Voltaire est écrit dans un style jubilatoire aussi ciselé que l’était le langage des Lumières.

***

  Après deux premiers tomes savoureux, voilà le troisième opus de la série des Voltaire mène l'enquête, dans laquelle Frédéric Lenormand, auteur plusieurs fois primé, réinvente l'Histoire du philosophe en faisant de lui un enquêteur amateur dans le Paris du Siècle des Lumières.

  Nous sommes en plein hiver 1731 lorsque Voltaire, frigorifié dans ses appartements de la rue de Longpont, se fait porter un bain (oui, à l'époque, il faut héler un "porteur de bain" dans la rue, lequel vous loue le temps qu'il faut baignoire, eau chaude, et savonnette). Mais quelle n'est pas son horreur de découvrir, pendant ses ablutions, un doigt de pied remonter à la surface! A l'évidence, le bain aura servi une première fois et peut-être même fut-il fatale à sa cliente. Vite, sortons de là, d'autant que l'emploi du temps du philosophe est chargé : le Père Pollet, confesseur du Cardinal, a besoin de ses lumières pour enquêter sur un meurtre qu'il pense commis par Satan en personne. En effet, on a retrouvé sur les lieux du crime des traces de sabots monstrueuses qui ne peuvent être que celles du Malins! Face aux peu d'indices fiables, Voltaire embarque sa divine amie de Marquise Emilie à la recherche des événements occultes de Paris et ne tardent pas à faire mouche. En effet, la capitale est secouée par d'étranges apparitions depuis quelques temps : outre le Diable en personne, en parle d'une jupière revenue d'entre les morts et qu'on aurait aperçue près de Notre Dame... la piste est probablement la bonne car dès qu'Emilie et Voltaire la suive, ils se trouvent très vite poursuivis par Satan, de chair et de cornes... et dans tout ça, il se pourrait même qu'ils retrouvent à qui appartenait l'orteil retrouvé dans le bain du poète!

 Voltaire et Emilie du Châtelet, deux hauts esprits du Siècle des Lumières.


"La mort, c'est le fait de n'être plus vivant. Il n'y a pas de moyen terme qui permettait d'aller se promener sur le paris de Notre-Dame des dimanches après-midi."

  Pour la troisième fois consécutives, F.Lenormand nous régale littéralement en revisitant avec humour le Siècle des Lumières et le personnage de Voltaire, excellentes excuses pour se prêter à toutes les fantaisies de style et de verbe dignes de cette grande époque. Les dialogues s'enchainent à la vitesse d'un jeu de paume qu'on aurait généreusement dynamité, et les situations pleines de drôlerie et d'absurdité restituent toute l'insolence du célèbre et pour le moins caractériel philosophe.

"- D'habitude, fit observer Emilie, mes soupirants me conduisent au bal, non dans des trous malpropres.
- N'accablez pas la personne qui fait le soleil de votre vie, dit Voltaire.
- Oui, mais... il y a des éclipses."


"- Regardez ce que j'ai ramené! déclara-t-il en poussant devant lui le rescapé. Emilie accorda un bref regard au jeune visiteur et se pencha à nouveau sur ses travaux.
- Un enfant! précisa Voltaire.
- Oui, je connais, j'en ai trois à la maison, vous savez."



  Bien que l'Histoire (avec un grand H) soit ici subtilement contrefaite pour les besoins de l'histoire (avec un petit h), les décors et personnages croisés dans l'intrigue, en grande majorité véridiques, témoignent des grandes connaissances de l'auteur sur le Paris des Lumières. On croisera ainsi la vraie comtesse de Coigny qui, passionnée de chirurgie, s'amusait à disséquer des cadavres dans son salon, et on se rendra à la première de la pièce Adélaïde du Guesclin que Voltaire monta bel et bien à la Comédie Française en 1731 pour un succès... tout relatif. On ira jouer au tric-trac avec une Emilie addict aux jeux d'argent (véridique également) dans le tripot clandestin de l'hôtel de Transylvanie, et on apprendra les dessous du commerce du vêtement d'occasion au XVIIIème siècle. De plus, l'enquête évoluant dans les milieux occultes, on redécouvrira à quel point les superstitions et l'obscurantisme occupaient encore une grande place en ce début de siècle pourtant dit "éclairé".

Ancienne Comédie Française, à l'époque place des Fossés Saint Germain.

"Cette histoire de diablerie le contrariait infiniment.
- Voyez-vous, l'Eglise n'aime pas trop qu'on parle de Lucifer.
- Comme je vous comprends, répondit Voltaire.
Sans doute craignait-elle qu'on s'aperçût qu'il n'existait pas."

 Hôtel de Transylvanie, à Paris.

En bref: Entre faits historiques et délires philosophiques, ce troisième opus de Voltaire mène l'enquête est comme toujours un tourbillon de mystères et de fous rires dans le monde des perruques et des robes à paniers, apparitions diaboliques et légendes fantomatiques en prime!


Et pour aller plus loin... 

vendredi 3 août 2018

Pique-nique à Hanging Rock - Joan Lindsay

Picnic at Hanging Rock, 1967, F.W.Cheshire - Flammarion LGF (trad. de M.Véron), 1977 - Le livre de poche, 2016.


 14 février 1900, Australie. L’été touche à sa fin. Les jeunes pensionnaires de Mrs Appleyard attendent depuis des mois ce pique-nique annuel, non loin de Hanging Rock. Revêtues de leurs mousselines légères, elles partent dans une voiture tirée par cinq chevaux bais magnifiques. Après le déjeuner, les demoiselles s’assoupissent à l’ombre des arbres. Mais quatre d’entre elles, plus âgées, obtiennent la permission de faire une promenade. Enivrées par cet avant-goût de liberté, elles franchissent un premier ruisseau... puis disparaissent dans les hauteurs. Quand, tard dans la nuit, la voiture regagne le pensionnat, trois jeunes filles manquent à l’appel.


***

  Attention, classique! Pique-nique à Hanging Rock, c'est l'un des plus grands romans de la littérature australienne, écrit en 1967 par Joan Lindsay, aussi artiste, critique littéraire et dramaturge. Qu'est-ce qu' Hanging Rock? Un titanesque promontoire rocheux, vestige de soulèvements volcaniques hauts de 105 mètres, dans le bush australien à une heure de Melbourne. Ce lieu sauvage et hors du temps, qui a toujours fasciné Joan Lindsay depuis sa plus tendre enfance, lui a inspiré son best-seller : un roman dont l'aura n'a cessé de croitre. En effet, après une première adaptation cinématographique par Peter Weir en 1975 (encensée par la critique!), c'est cette année une version télévisée en six épisodes qui voit le jour. Plus que jamais, donc, l'occasion d'une promenade à Hanging Rock, version roman...

 Joan Lindsay

  Australie, 1900. Dans la chaleur étouffante de ce 14 février, les élèves d'Appleyard College, pensionnat de jeunes filles dirigé par la rigide et austère Mrs Appleyard, bénéficient d'une journée de sortie pour le traditionnel pique-nique de la Saint Valentin. Encadrées de deux de leurs enseignantes, voilà nos adolescentes frétillantes qui s'envolent dans une procession de jupons de mousseline blanche poser leurs paniers à Hanging Rock, montagne rocheuse autrefois lieu de culte aborigène. Sur place, les jeunes filles goûtent à un repos bien mérité, et le temps s'arrête... au sens figuré comme au sens propre, car lorsqu'on s'inquiète de savoir l'heure, il s'avère que les montres de tout le monde se sont arrêtées. Vite, on se presse de plier bagages pour rentrer à temps à l'internat... mais quatre élèves manquent à l'appel : la spirituelle Miranda, la précieuse Irma, et l'intelligente Marion, trois amies parties se balader près du ruisseau, suivies de l'insupportable petite Edith. Puis un hurlement : Edith accoure des hauteurs d'Hanging Rock, complètement hystérique. Bien que son discours soit celui d'une folle, on est certains d'une chose : Miranda, Irma, et Marion ont disparu. Le temps d'accuser le coup de cette terrible nouvelle, et l'on réalise qu'une des deux enseignantes venues chaperonner le groupe s'est envolée également... C'est dans un état de panique que toutes regagnent le collège à la tombée de la nuit, où les attend une Mrs Appleyard fortement préoccupée. La nouvelle plonge toute la région sous une chape de plomb de mystère, qui gangrène tous ses habitants, d'autant que les battues pour retrouver les jeunes filles et les recherches de la police ne mènent nulle part... Mais une chose est sûre : plus rien ne sera plus jamais comme avant à Appleyard college, et le pire est à venir...

 Hanging Rock...

 " Trois matins de suite, le public australien avait dévoré en même temps que des œufs au bacon les détails savoureux du Mystère des Collégiennes, comme on l’appelait dans la presse. Bien qu’aucune information supplémentaire n’eût été découverte, ni rien qui ressemblât à un indice (...), il fallait donner sa pâture au public."

  Quel ouragan que ce livre : après des débuts tout ce qu'il y a de plus délicieux et romantique dans l'atmosphère de dentelles de ce pique-nique victorien, voilà que l'auteure nous pousse littéralement des hauteurs de Hanging Rock pour sombrer en plein mystère. D'un style magnifique qui évoque véritablement la littérature du XIXème, Joan Lindsay parvient à instaurer une atmosphère unique, éthérée et magnétique. A cette écriture purement onirique, elle ajoute des descriptions plus tranchantes, presque sarcastiques, lorsqu'il lui arrive de glisser dans la critique sociale ou psychologique de ses propres personnages. Elle s'amuse alors à semer les fausses pistes en prenant à parti le lecteur, créant le doute quant au genre véritable dans lequel se situe son roman... 


" Bien que nous soyons nécessairement concernés, dans un récit d'événements, par l'action physique qui se déroule au grand jour, l'histoire donne à penser que l'esprit humain s'aventure bien plus loin dans les heures silencieuses qui s'écoulent entre minuit et l'aube, ces fructueuses heures sombres rarement relatées, dont les secrètes floraisons engendrent la paix et la guerre, l'amour et la haine, le couronnement et la chute des rois. (...) De même, dans le silence et l'immobilité, les obscurs individus qui figurent en ces pages conspirent, souffrent, et rêvent."

  Partant du pique-nique à l'issue fatale qu'elle présente elle-même comme un "tableau" dont les retentissements s'étendent au fur et à mesure que l'intrigue progresse, elle met en relief l'impact du fait-divers sur le microcosme que constituent l'école et la ville voisine : affluence des journalistes, forces de l'ordre suspicieuses, colère des parents qui retirent leurs enfants, curiosité des impertinents, rumeurs et légendes urbaines... Le lot de dommages collatéraux qui ferait sombrer dans la folie n'importe qui d'un tant soit peu concerné par les événements. Parmi ces protagonistes, Mrs Appleyard en tête, dont l'implacabilité voit le vernis craqueler doucement jusqu'à l'irréparable, mais aussi des personnages secondaires d'importance : Michael, jeune lord anglais fraichement débarqué en Australie, hanté par le souvenir de Miranda qu'il n'a pourtant qu'aperçue avant sa disparition, tandis que Sara, jeune orpheline scolarisée à Appleyard, se laisse mystérieusement dépérir depuis le dramatique incident...



" Comme toujours dans les affaires d'un intérêt humain exceptionnel, ceux qui ne savaient rien, ni directement ni indirectement, s'avéraient les plus emphatiques dans l'expression de leur opinions - qui comme chacun sait ont le pouvoir de se transformer en faits établis au cours d'une seule nuit."

  Le lecteur se laisse lui aussi gagner par cette folie de questions incessantes : qu'est-il arrivé à ces jeunes filles? Sont-elles mortes? Se sont-elles suicidées? Se sont-elles enfuies? La réponse semble résider dans ces deux univers que Joan Lindsay met sans relâche en confrontation dans les pages de son roman, pour peu qu'on ouvre l’œil : le monde faussement propret et apprêté des humains de la respectable société victorienne, et leur part d'animalité, dissimulée dans le monde sauvage et fourmillant de la nature australienne. Car dès que les jolies jeunes filles s'assoupissent, ce n'est qu'invasions d'araignées, de lézards et autres reptiles qui serpentent entre les rochers... 

La Clyde School for girls, où fut scolarisée J.Lindsay...

  Le lecteur sera sans doute surpris par l'aspect volontairement "fait-divers" de certains chapitres (extraits d'articles de journaux, notamment) qui donnent à croire que l'histoire serait vraie, ou inspirée de faits réels. C'est là un point sur lequel Joan Lindsay a toujours refusé de se prononcer, créant encore un peu plus le mystère autour de son histoire, et d'une quadruple disparition apriori fictive sur laquelle persistent à enquêter des centaines de lecteurs aujourd'hui encore. Ceci dit, il se trouve que petite fille, Joan Lindsay avait elle-même été scolarisée dans un pensionnat situé non loin d'Hanging Rock, la Clyde School for Girls, qui a probablement été la source d'inspiration du collège Appleyard (ainsi que le prouveraient de nombreuses similitudes architecturales entre le pensionnat existant et les descriptions faites dans le roman). Quant à la résolution du mystère, elle restera suggérée : l'ultime dix-huitième chapitre, racontant sous forme de flash-back les dessous de la disparition des jeunes filles, fut supprimé de la versions définitive par choix éditorial. Un choix que l'on ne peut qualifier que d'excellent, tant il a fait couler d'encre depuis... (mais pour le curieux, ledit chapitre est désormais disponible en VO sous le titre The secret of Hanging Rock, publié à la fin des années 80... à bon entendeur...).

Filles de la Clyde School en promenade à Hanging Rock...

 " Les personnes de caractère qui détiennent une autorité sont en général capable d'affronter les problèmes pratiques posés par des faits (...). Les problèmes d'humeur et d'atmosphère, que la presse appelle "situations", sont infiniment plus sinistres. On ne peut pas classer une "situation" pour s'y référer plus tard, ni tirer d'un fichier la réponse appropriée. Une atmosphère peut surgir en une nuit à propos de tout et de rien, partout où des êtres humains sont rassemblés dans des conditions artificielles : à la cour de Versailles, à la prison de Pentridge, ou dans un élégant collège de jeunes filles où les miasmes de craintes cachées allaient en augmentant, empoisonnant l'atmosphère d'heure en heure."

En bref : Un conte victorien qui surprend par sa plume réaliste, avant de nous emmener dans sa chute vers une progression plus que mystérieuse de son intrigue. Magnétique et arachnéen, Pique-nique à Hanging Rock nous hante encore de nombreux jours après avoir refermé le livre. Un coup de cœur!

 

mardi 31 juillet 2018

Emily Brontë, une vie - Denise Le Dantec

Emily Brontë, le roman d'une vie, Editions l'Archipel, 1995 - Emily Brontë, une vie, Editions Ecriture, 2018.

  Un roman publié en 1847, Les Hauts de Hurlevent, fit sa renommée posthume. Emily Brontë n’avait pas trente ans. Elle ne semblait connaître du monde que les landes entourant le presbytère familial, ayant partagé sa vie entre les tâches domestiques et la rédaction de sagas juvéniles avec son frère Branwell et ses sœurs Anne et Charlotte. Ce livre unique fut longtemps le seul témoignage de son auteur, dont l’existence, croyait-on, n’avait pas connu d’événement marquant. La réussite de sa sœur Charlotte, il est vrai, l’avait maintenue dans l’ombre.
   C’était oublier qu’Emily Brontë (1818-1848), loin d’être une enfant recluse et sauvage, était éprise de liberté. Très cultivée, parlant le français, elle fut une lectrice passionnée de Walter Scott, Lord Byron et Shelley. Sa compréhension précoce de la cruauté du monde lui permit d’écrire « sans doute le plus beau roman d’amour de tous les temps », selon Georges Bataille.

   Évoquant les drames de sa vie et ses révoltes, son courage moral et intellectuel, mais aussi son exubérance et sa force de caractère, Denise Le Dantec retrace l’existence singulière d’une femme qui ne put jamais rompre avec son enfance et conduisit sa vie comme un destin : celui d’écrire, sans se soucier de devenir écrivain.

***

"Si vide d'espoir est le monde du dehors, que deux fois plus précieux m'est le monde du dedans"

  Cette citation, cri déchirant mêlant mélancolie et promesse, nous la devons à Emily Brontë, dont nous fêtions hier les deux cent ans. Afin de rendre hommage à cette femme hors du commun, le groupe l'Archipel réédite cette année cette biographie déjà parue en 1995, de la plume de Denise Le Dantec, auteure riche d'une bibliographie éclectique, versée autant dans la poésie et la philosophie que dans le romanesque. 

Première édition de 1995.

  Derrière cette somptueuse couverture couverte de volutes victoriennes, l'introduction par l'auteure vient raconter les motivations d'un tel travail de recherche et de restitution historique : un lien, un sentiment d'intense familiarité qui rattacha, dès le plus jeune âge, Denise Le Dantec à l'auteure des Hauts de Hurlevent. Cette impression de proximité, voire de camaraderie, elle l'évoque avec une sensibilité palpable qui justifie à elle seule ce que la biographe a cru bon d'être une nécessité : restituer ce qu'a vraiment été le destin de la plus discrète des sœurs Brontë.

  Car c'est ainsi qu'on en parle le plus souvent : les sœurs Brontë. Trois femmes à la vocation littéraire devenue légendaire, Charlotte et son Jane Eyre en tête. Pourtant, les trois sœurs sont difficilement dissociables ou, du moins quoi que très différentes, il est difficile de raconter chacune leur vie sans les raconter toutes les trois. Sans raconter leur enfance au presbytère, le décès précoce de deux autres sœurs tombées dans l'oubli, et de leur frère Bramwell, dont le visage a même été effacé de certains portraits de famille. 
  Si Denise Le Dantec passe obligatoire par l'histoire familiale et chacun de ses membres autant qu'elle nous parle d'Emily - donnant parfois l'impression de lire davantage une biographie sur l'ensemble des Brontë - ce passage reste néanmoins obligé en ce qu'il rappelle que les bases littéraires et l'amour de l'écriture de cette jeune femme, et même de l'ensemble de la fratrie, trouvent leur source dans des passions, inspirations et des premiers jeux d'écritures et de rôles communs qui se firent décisifs de son inspiration.



  Dans L'amour caché de Charlotte Brontë de J.Janzing chroniqué il y a deux ans, le personnage d'Emily était de loin le plus fascinant. Cet ouvrage richement documenté vient prouvé que, si farouche qu'elle ait pu être, elle n'était pas que la sauvageonne de la famille : éprise de liberté, intellectuellement et émotionnellement précoce, Emily est à la fois plus simple et plus complexe que le portrait expéditif que les grandes lignes ont parfois conservé d'elle. Fragile, recluse, sombre? Peut-être, mais ce sera d'avoir percé à jour, trop tôt, la noirceur du monde qui l'entourait, ainsi qu'elle le définit si pertinemment dans la citation en début d'article. Mais D. Le Dantec vient aussi rappeler les aspects plus joyeux, voire rayonnants du personnage, une femme auteure dont on connait l'unique roman, chef-d’œuvre incontesté, mais dont on a oublié la carrière poétique peut-être deux fois plus riche.

  Il est cependant dommage que cette très belle biographie, foisonnante et passionnante par bien des points, voit sa lecture rendue quelque peu ardue par le choix de l'auteur d'alterner restitution historique très scolaire, voire universitaire, et reconstitution imaginée de dialogues, qui redonne enfin vie à Emily et à la famille Brontë. Non que l'un soit préférable à l'autre, mais les transitions sont souvent abruptes, et le tout peut manquer de subtilité...



En bref : Un très bel ouvrage qui dépoussière le portrait d'Emily Brontë, en même temps qu'il rend un hommage profondément sincère et émouvant à la plus mystérieuse sœur de la célèbre fratrie. On ne regrette que l'inégalité de l'écriture, imposée par l'académisme tout universitaire que nécessite l'estampillage "biographie" sur un ouvrage, alors que la reconstitution certes fictive mais respectueuses de scènes vécues permettait de faire revivre encore un peu plus Emily... 

 
Un grand merci à L&Pconseils pour cette lecture.

Et pour aller plus loin...