mardi 11 décembre 2018

Trump Fiction - Jean-Luc Hees

Editions Baker Street, 2018.

  Deux ans après l’accession de Donald Trump à la Maison-Blanche, on pensait tout connaître du 45e président des États-Unis. Erreur ! Il fallait encore analyser l’impact de ses déclarations et de ses « pensées » sur l’humeur du monde. De tweet en tweet, de discours en aboiements, il ne laisse personne indifférent et il n’a pas contribué à rassurer la planète sur le rôle nouveau qu’il entend faire jouer à son pays.
 Du chaos philosophique au désordre idéologique, en passant par de curieuses dérives comportementales, Trump a suscité bien des interrogations, bien des indignations, bien des dégoûts, voire une véritable sidération.
   Jean-Luc Hees, fin connaisseur des États-Unis, a voulu mettre en scène l’impact de « l’effet Trump » sur les grands et les petits de ce monde. De la reine d’Angleterre à Clint Eastwood, du pape François à Vladimir Poutine, de Melania Trump au général de Gaulle, de Bob Dylan au travailleur mexicain clandestin, de Robert de Niro à Abraham Lincoln, chacun réagit, avec son coeur, son instinct et ses angoisses.
   Avec l’esprit mordant qu’on lui connaît et une bonne dose d’imagination, l’auteur nous entraîne dans des situations cocasses et invraisemblables qui sont en quelque sorte des fables des temps modernes. Il dresse ainsi un tableau drolatique et cruel du Commandant en chef, qui détient entre ses mains l’image et l’avenir de la Grande Amérique.

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  L'arrivée au pouvoir de Trump en a surpris plus d'un de par le monde, des premiers concernés de la première puissance mondiale jusqu'à nous autres petits habitants de l'hexagone. Il faut le reconnaître, le personnage prête à rire (mais à rire jaune seulement) et si on imagine davantage sa trombine sur une boite de céréales que sur des tracts électoraux, c'est parce qu'il n'avait décidément pas la tête de l'emploi, une tête qui se prête en revanche fort bien à la caricature. Et puisqu'on par le de caricature, rappelons que les hommes politiques sont les premiers servis : la preuve en est de cet ouvrage qui, s'il ne dresse pas des portraits illustrés du grossier, euh, pardon, dudit personnage, s'emploie à le présenter au filtre des regards tous plus loufoques les uns que les autres.


  En effet, c'est a travers le prisme d'une galerie de personnages et d'individus des scènes privée et publique que Trump nous est raconté, sur un laps de temps qui va des veilles de son élection à aujourd'hui. Vous aimeriez dire tout le mal que vous pensez de lui mais ne savez pas par où commencer? Lisez ce livre : ses différents narrateurs s'en chargeront très bien pour vous. Les fantômes des précédents présidents des Etats-Unis prennent la parole pour donner leur avis sur leur successeur, Le Pape François en discute secrètement avec Dieu façon Don Camillo, Elizabeth II espère bien ne pas avoir à partager son carrosse avec lui... On entre même dans l'intimité de Jane Fonda, Clint Eastwood, ou encore Johnny Hallyday qui assistent aux résultats des élections via leur petit écran, et on assiste à quelques échanges entre l'auteur et son éditrice (oui, les vrais de vrai!) themselves!

Illustration de Taylor Callery.


  Qu'il fasse parler les morts avec plus ou moins de sérieux ou mette dans la bouche des vivants des phrases de sa propre composition, Jean-Luc Hees n'en reste pas moins fiable : le suivi chronologique de cette Trump fiction respecte les faits, les actualités, et les tweets désormais célèbres du président (lesquels n'ont même pas besoin d'être encore plus tournés en dérision, d'ailleurs). Si les différents éclairages sont aussi givrés, c'est que l'auteur vient prouver une fois de plus que l'humour intelligent (car il est sans aucun doute) est l'arme la plus subtile face à la bêtise. Car derrière la tonalité profondément humoristique des différentes voix de ce livre, on devine également une plume acérée et pamphlétaire qui pointe les dysfonctionnements de LA figure de la décadence de la politique américaine.

 Jean-Luc Hees, l'auteur.

En bref : Un portrait au vitriol du président des Etast-Unis, qui se dessine au croisement des différentes narrations toutes plus extravagantes les unes que les autres. Derrière l'humour noir se cache bien évidemment un auteur engagé qui excelle dans cette version moderne du pamphlet...

 Un grand merci aux éditions Baker Street!

lundi 3 décembre 2018

Un crime sous les étoiles ( Les enquêtes trépidantes du club Wells & Wong #4) - Robin Stevens

Jolly Foul Play (Wells & Wong #4), Puffin, 2016 - Éditions Flammarion jeunesse (trad. de F.Fiore), 2018.


«Nous avions toutes le nez en l’air, donc nous avons manqué l’assassinat. Nous savions bien qu’Elizabeth était méchante et dangereuse. Mais en fin de compte, voilà qu’elle était la victime, pas la criminelle. Et si quelqu’un l’avait tuée, c’était forcément une pensionnaire de Deepdean.»

Elizabeth Hurst, la terrible préfète-en-chef, est retrouvée morte en plein feu d’artifice... Très vite, Hazel et Daisy se rendent compte que tout le monde a un mobile : Elizabeth utilisait les secrets des élèves pour les faire chanter. Toutes la détestaient, même ses plus proches amies... et toutes sont suspectes.


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  Revoilà nos deux petites détectives en uniforme et culottes courtes! Après trois enquêtes entamées avec Un coupable presque parfait, cette série de romans policiers jeunesse qui marche dans les pas d'Agatha Christie nous offre son quatrième opus...

 Couvertures des éditions anglaise et américaine.

  Et cette fois, retour à Deepdean : l'école qui a vu naître les talents de détectives de nos héroïnes! Après avoir élucidé trois crimes, Daisy et Hazel imaginent une nouvelle année scolaire des plus ordinaires... mais voilà, la nouvelle préfète en chef, Elizabeth Hurst, règne en tyran sur l'école. Avec l'aide de ses cinq préfètes (aussi détestables qu'elle), elle mène la vie dure aux écolières sans que les professeurs ne s'en aperçoivent. Mais voilà que la roue tourne : l'école décide de fêter la célèbre Bonefire Night, la Nuit de Guy Fawkes, à grands coups de feux d'artifices et de pétards. Alors que tout le monde semble se détendre et s'amuser, on retrouve le corps sans vie d'Elizabeth à côté d'un râteau. Tout porte à croire qu'ayant marché dessus, elle se soit blessée à la tête et en soit morte. Pour Daisy, ce n'est ni plus ni moins qu'un crime déguisé, et elle est bien décidée à le prouver. D'autant que quelques jours plus tard, on découvre que la victime détenait un carnet dans lequel elle notait tous les secrets les plus intimes de ses camarades, afin de les faire chanter à loisirs... Alors que les pages du carnet en question sont disséminées à travers l'école et font chaque jour circuler de nouvelles rumeurs, le club de détectives Wells & Wong rempile...



  C'est toujours un réel plaisir que de retrouver nos deux enquêtrices en herbe dans cette atmosphère de cosy mystery vintage. Si l'on peut craindre la redite à lire une enquête se déroulant une nouvelle fois à Deepdean, on apprécie néanmoins être plongé dans cette ambiance unique et feutrée de pensionnat à l'anglaise : la vie trépidante de l'internat, les codes d'une école pour fille des années 1930, les coutumes quotidiennes (les réveillons improvisés en pleine nuit par les internes, les en-cas à la récréation du matin...). Plus encore que dans le premier tome, on a l'impression d'observer une véritable fourmilière : ce sentiment est en effet renforcé par la trame qui, tissée autour des secrets les plus intimes des élèves dévoilés au grand jour, donne l'impression d'une ruche en perpétuel mouvement, animée par les rumeurs et des révélations toujours plus sombres. Robin Stevens parvient à nous raconter cela de façon particulièrement vivante.


  Côté intrigue, on apprécie encore une fois la complexité de l'histoire, avec cette fois une subtilité intéressante : tout le monde détestait la victime (et donc tout le monde profite un peu de son décès, au bout du compte), ce qui n'aide pas à resserrer l'étau des suspects, même si les conditions de la mort le réduit très vite aux cinq horribles préfètes (ce qui ne simplifie pas les choses pour autant). Dès lors, on découvre que les apparences sont décidément très trompeuses à Deepdean comme ailleurs, et que les cinq adolescentes en question étaient bien loin d'être du côté de leur préfète en chef... Ces réflexions et découvertes, racontées à travers le regard toujours altruiste d'Hazel Wong (vice-présidente du club de détective, "Watson" de la série et narratrice des romans), sont sujettes à l'émergence de très justes pensées sur la nature humaine ou sur la cruauté du monde des enfants et adolescents (souvent ignorée des adultes...).

 Célébration de la fête de Guy Fawkes dans les années 30...

  Les personnages sont toujours aussi bien dessinés et on adore résolument les contrastes de l'amitié entre Daisy et Hazel, qui se voit ici mise à mal par la jalousie (on ne vous en dit pas plus). Petite nouveauté et pas des moindres : le club de détective s'élargit dans ce nouveau tome! Les camarades de chambres de nos deux héroïnes rejoignent en effet la caste très privée des enquêtrices amatrices, ce qui vient dynamiser l'intrigue et les interactions tout en permettant de découvrir un peu plus les personnages secondaires de cet univers dont on raffole.


En bref: Une nouvelle enquête réussie! Robin Stevens continue de captiver ses jeunes (et moins jeunes) lecteurs de cosy mysteries à l'ancienne avec le même talent, tout en invitant des personnages secondaires à prendre plus de place aux côtés des héroïnes. Il nous tarde déjà de découvrir le prochain tome, qui devrait se dérouler à Oxford pendant les fêtes de Noël!

 Un grand merci aux éditions Flammarion pour cette lecture!



Et pour aller plus loin...

dimanche 18 novembre 2018

Retour à la poussière : Bilan de notre challenge halloween hanté...



  L'heure du bilan a sonné : il est temps, après plus d'un mois de nos fantomatiques festivités, de dire au revoir aux spectres et revenants qui nous ont accompagnés. Notre bilan aura des airs de joyeuse oraison funèbre, accompagnées des œuvres délicieusement brumeuses, délicates et dérangeantes de l'illustrateur Stephen McKay (qui aime toutes les créatures étranges, mais en particulier les fantômes et les squelettes, semble-t-il...).


  Nous avons tout d'abord posé nos valises dans un très joli château hanté afin d'établir le programme des festivités. Le temps de déballer nos bagages, nous avons fait un rapide récap' des lectures fantomatiques précédemment présentées sur le blog depuis sa création, un échauffement tout ce qu'il y a de plus approprié.


  Une fois bien préparés, nous vous avons entrainés avec nous dans le plus terrifiant des manoirs : Hill House, une maison habitée par une bien sombre histoire... et peut-être aussi par autre chose de pire encore. Comme nous aimons avoir peur, nous y avons même passé notre 31 octobre : il faut dire que le décor était on ne peut plus approprié!


  Après ces fortes émotions, nous avons préféré fréquenter des esprits un peu plus sympathiques. Nous sommes aller les rencontrer dans deux petites villes côtières aux larges de l'Angleterre : l'esprit envahissant d'un pendu dans le petit bourg de Marr, et celui d'un ancien capitaine de marine au langage joliment fleuri dans la villa d'une charmante station balnéaire. Parce que leur compagnie n'était pas désagréable, nous avons persisté avec le pendu pour une soirée télé...


  Avec les plus jeunes lecteurs, nous avons visité un cimetière anglais où résidait un mortels élevés par des morts-vivants, puis avons mené deux enquêtes parisienne : la première à la poursuite du fantôme du Louvre, et l'autre, illustrées, aux trousse du fantôme du palais Garnier. Enfin, nous avons poussé le voyage jusqu'en Allemagne pour apprendre à une famille de fantômes désabusés comment réussir à nous effrayer.


  Pour changer des morts, nous avons aussi rencontré une star bien vivante mais toute aussi célèbre en ces temps d'Halloween : une célèbre apprentie sorcière qui fêtait son seizième anniversaire.


 Après toutes ces aventures, nous avons récupéré nos forces autour d'un bon repas : des crevettes au curry et un Angel Cake made in Manderley, un goûter dégusté chez les Blackwood, le tout couronné d'un jeu ab-so-lu-ment par-fait pour Halloween en croquant la pomme avec Hercule Poirot...


  Le temps est donc résolument venu de ranger la planche Oui-Ja et de replier les suaires pour laisser nos bons vieux amis les morts et les esprits regagner leurs tombes... pour une petite année seulement, car nous vous donnons d'ores et déjà rendez-vous pour le challenge Halloween 2019!


A l'année prochaine!

 

samedi 17 novembre 2018

Le fantôme de l'opéra - Christine Beigel d'après Gaston Leroux, illustrations de Christel Espié.

Éditions Gautier Languereau, 2017.




  Rien ne va plus à l'Opéra. Le rôle de Marguerite dans le Faust de Gounod cherche une nouvelle voix suite au désistement mystérieux d'une première diva. Christine Daaé  est appelée pour la remplacer, son chant divin émerveille les spectateurs. Hélas elle disparait subitement. Raoul de Chaligny, éperdument amoureux d'elle, tente de la retrouver. Serait-elle perdue dans les bras... du fantôme de l’Opéra?
  


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  Terminons le challenge Halloween avec un célèbre fantôme de la culture hexagonale : Erik, le fantôme de l'opéra. Le célèbre roman feuilleton de Gaston Leroux a engendré à sa suite une file d'adaptations cinématographiques, télévisuelles, scéniques et musicales. Comme tout grand classique qui se respecte, l'ouvrage a également eu droit à ses transpositions à hauteur du lectorat jeunesse, dont ce très bel album est issu.



  L'histoire est restée la même : A la fin du XIXième siècle, l'Opéra Garnier est le théâtre d'étranges événements... on le dit hanté! La Carlotta, cantatrice vedette, se trouve brusquement indisposée, laissant son rôle de Marguerite dans Faust entre les mains d'une doublure de dernière minute : la jeune Christine Daaé. Christine éblouit le public mais la Carlotta ne supporte pas l'idée de se voir voler le premier rôle... c'est sans compter sur le fantôme de l'opéra, car il existe et est bien décidé à faire de Christine la nouvelle étoile de la scène. La jeune Christine le rejoint régulièrement, à demi-hypnotisée, dans les souterrains du palais Garnier pour répéter son chant... le fantôme, mystérieux homme masqué, serait-il amoureux d'elle? C'est également le cas du vicomte de Chagny, bien décidé à découvrir quelle ombre malfaisante tourne autour de sa promise...


  On le disait plus haut : les adaptations pour la jeunesse de classiques de la littérature sont monnaie courante. Mais il faut reconnaître que si l'enjeu est louable (mettre les plus grandes histoires à hauteur du jeune public), il n'est pas toujours à la hauteur des attentes ou de l’œuvre originale. Cette version du Fantôme de l'opéra sous forme d'album est une jolie réussite, en grande partie due aux illustrations de Christel Espié.


  Dans un style élégant qui évoque l’impressionnisme (certains traits ou même certaines scènes évoquent parfois Toulouse-Lautrec) ou le travail d'Hugo Bogo pour La dame de Pique publié chez Sarbacane en 2016, Christel Espié fait renaître le mythe de Gaston Leroux sous son coup de crayon velouté et des clairs-obscurs profonds. Les passages les plus célèbres de l'histoire sont ainsi superbement mis en image, dont, bien sûr, la scène du grand escalier et du Masque de la Mort Rouge. Le visage du fantôme, enfin dévoilé en ultime page, rappellera beaucoup le maquillage de Lon Chaney dans l'adaptation de 1925.


  Le texte reprend donc l'histoire originale en la simplifiant sous forme de 16 très brefs chapitres, à raison d'un par page. Chacun d'eux prend la forme de vers essentiellement en prose mais que Christine Beigel s'amuse parfois à faire rimer, pour ajouter une certaine musicalité. L'auteure cite également souvent des passages de Faust, l'opéra joué dans l'histoire, et dont les extraits sonnent ici curieusement justes...! Malgré ces quelques artifices bien employés, le texte souffre parfois de sa "sur-simplification" et laisse l'impression d'être très vite expédié. On vous rassure, cela ne gâche pas le plaisir de faire découvrir ce fantôme aux plus jeunes... ou d'en profiter soi-même.



En bref : Malgré un texte un peu inégal dû au travail de simplification du roman original (qui donne le sentiment d'être ici rapidement résumé), cette adaptation en album de l’œuvre de Gaston Leroux est portée par les superbes et envoûtantes illustrations de Christel Espié, véritables tableaux qui nous plongent avec talent dans la Belle Époque parisienne et le faste du palais Garnier.



 

mardi 13 novembre 2018

Les nouvelles aventures de Sabrina - Une série Netflix de Roberto Aguirre-Sacasa d'après sa propre BD.



Les nouvelles aventures de Sabrina

(Chilling adventures of Sabrina)


Une série Netflix réalisée par Roberto Aguirre-Sacasa d'après sa bande-dessinée et le personnage de Archie comics,
Avec : Kiernan Shipka, Ross Lynch, Lucy Davis, Chance Perdomo, Miranda Otto, Michelle Gomez, Richard Coyle...

  Les nouvelles aventures de Sabrina imagine l’origine des aventures de Sabrina l’apprentie sorcière comme une sombre histoire axée sur le passage à l’âge adulte à travers l’horreur, les sciences occultes et bien sûr la sorcellerie. Sabrina lutte pour concilier sa double nature – mi-sorcière, mi-mortelle – tout en s’opposant aux forces du mal qui la menacent elle, sa famille et le monde des mortels. 

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  La voilà enfin! Après un an d'attente, voici qu'est arrivée sur Netflix Les nouvelles aventures de Sabrina (titre français un peu facile et totalement trompeur puisqu'il donne à croire qu'il s'agit d'une suite, ce qui n'est pas le cas), adaptée de la BD Chilling adventures of Sabrina de Roberto Aguirre-Sacasa et Robert Hack, qui revisite le personnage de Sabrina l'apprentie sorcière à la sauce gothique. Rappelons-le : avant de devenir une sitcom pour ado à succès dans les années 90, Sabrina c'est avant tout un personnage secondaire de l'univers d'Archie Comics, un cycle de bandes-dessinées inventée dans les années 40 et devenue une véritable franchise depuis. Archie Comics, c'est d'abord Archie Andrews et toute sa bande, qui connaissent actuellement un retour sur le devant de la scène avec la série télévisée Riverdale de... Roberto Aguirre-Sacasa.


  Si le projet d'associer le personnage de Sabrina à l'univers de Riverdale s'est présenté très vite à l'esprit du réalisateur, cela aurait nécessairement fait pencher les scénarios dans le fantastique alors que la série avait déjà trouvé son public avec son univers de polar pulp. En outre, Roberto Aguirre-Sagasa était déjà l'auteur de la BD Chilling Adventures of Sabrina qui rencontrait un succès fulgurant dans les librairies... autant tabler sur une série entièrement consacrée au personnage, et qui mieux que lui-même pouvait s'en charger? Au départ, le projet était annoncé au programme de la CW (chaine qui diffuse Riverdale) avant d'être racheté par Netflix, rendant dès lors difficile tout cross-over entre les deux séries. Pas grave, la production ont décidé que les deux univers coexisteraient sans forcément se rencontrer, se contentant de clins d’œil de-ci de-là.



  Quasiment rien n'a filtré de toute l'année de tournage et de postproduction jusqu'aux previews officielles présentées dès début octobre, dont un teaser fredonné sur un "Happy birthday to you" très creepy, puis un trailer absolument détonant sur fond de chanson pop des années soixante. L'écart qui se creuse très vite entre la musique joyeuse et grésillante façon transistor et les images d'horreur à la Stephen King donne le ton quant à l'humour noir que nous réserve la série.



  Autant dire que Chilling adventures of Sabrina était attendu au tournant, mais voilà, la série réussit son pari sur bien des points. Elle est tout d'abord fidèle à la bande-dessinée sur plusieurs plans : Sabrina s'apprête à célébrer ses seize ans, anniversaire qui signera son entrée pleine et entière dans la confrérie des sorcières lorsqu'elle aura signé le livre de Diable au cours de la cérémonie du sabbat pour lequel ses tantes la préparent. Elle hésite entre le monde de ses amis mortels et le changement que son intronisation auprès du Royaume de l'ombre apportera dans sa vie, bien que cela ait été la volonté de feu son père le grand sorcier Edward Spellman. Dans l'ombre, une créature féminine démoniaque du nom de Madame Satan s'infiltre dans le monde des mortels pour conduire la jeune fille à sa perte. Sur cette toile de fond commune, l'équipe de scénaristes avec laquelle travaille R.Aguirre-Sacasa revisite ou complète certains éléments de l'histoire, élargissant un peu plus l'univers du comics pour l'adapter à l'écran.

Michelle Gomez interprète Madame Satan, qui s'infiltre dans le lycée sous l'identité d'une enseignante...

  Ainsi, la signature dans le livre du Diable ouvre désormais les portes de l'école des Arts Invisibles, une version diabolique de Poudlard où Sabrina devra être scolarisée. De nouveaux personnages sont créés, à l'image du Père Blackwood, bras droit de Satan qui semble avoir une place politique considérable dans la hiérarchie diabolique. L'univers lycéen ne s'arrête pas à Harvey Kinkle, le petit-ami de Sabrina, mais à sa bande de camarades au complet, où même les seconds rôles ont une place de choix loin des faire-valoir de la sitcom. Côté antagonistes, les rôles de la peste du lycée et de ses acolytes propres à tout bon teen movie qui se respecte sont redistribués du côté obscur : il s'agit des Weird Sisters, trois étudiantes sorcières particulièrement puissantes, orphelines et pupilles du monde occulte qui semblent bénéficier de traitements de faveur au sein de l'école des Arts Invisibles... et qui jurent d'en faire voir de toutes les couleurs à Sabrina...

Les "weird sisters" sous leurs meilleur... et moins bon profil... brrh

  Grâce à cette multiplicité de nouveaux éléments, la série peut s'enrichir de nombreuses intrigues secondaires qui se distillent et s'entremêlent au fil des dix épisodes de cette première saison. Si communauté mortelle et communauté démoniaque finissent par se confronter progressivement puis de plein fouet dans le season finale, les deux univers sont l'un et l'autre très largement développés dès le début de la série. R.Aguirre-Sacasa nous embarque totalement dans son monde occulte inspiré d'histoires de chasses aux sorcières, de magie wicca, et de cultes sataniques, inventant également traditions et rites qui servent de toiles de fonds et/ou rebondissements à plusieurs épisodes (à l'exemple de "la fête des fêtes", sorte de loterie annuelle qui a lieu pendant Thanksgiving, et qui sélectionne une sorcière qui devra être dévorée par les autres membres de sa confrérie. Bref, tout est normal!).


  Les événements qui sont racontés dans l'univers purement lycéen s'inscrivent dans une Amérique marquée par le mouvement me too : Sabrina et ses amies s'unissent face au patriarcat machiste et rétrograde malheureusement fermement installé dans leur école, incarné par un proviseur sexiste et des joueurs de foot absolument imbuvables (on vous rassure : ils finiront par passer un sale quart-d'heure entre les mains expertes de Sabrina et des Weird Sisters). Les deux camarades de Sabrina couronnent les accents engagés de cette série : Suzy incarne un des premiers personnages non-binaires de l'univers des programmes pour ados et Rosy, jeune noire américaine, milite pour le droit des adolescentes au lycée.

Sabrina et ses amis.

  Les personnages sont parfaitement incarnés par un casting de qualité. Comme dans tout remake, difficile de passer après des acteurs qui ont marqué toute une génération de téléspectateurs. Depuis près de vingt ans, Melissa Joan Hart était LA Sabrina, et fort est de constater que Kiernan Shipka assure à merveille sa suite dans le rôle titre. Tantôt forte, tantôt vulnérable, elle porte la série avec brio et malice. La preuve, d'ailleurs, qu'elle avait la bouille de l'emploi, son minois rappelle fortement celui de deux célèbres sorcières : Hermione de Harry Potter (Emma Watson) et Samantha de Ma Sorcière Bien aimée (Elizabeth Montgomery), non?


   Il en va de même pour les deux tantes : Hilda et Zelda, respectivement jouées par Lucy Davis et Miranda Otto. Leurs personnalités sont semblables à celles que laisse vaguement deviner la BD, mais surtout aux tantes de la série télévisée de 1997 : la première est la drôle de service et la seconde la sérieuse de la famille. Recontextualisées dans cet univers de sorcières maléfiques, cela donne une Zelda charismatique, froide et très stricte vis à vis des règles de l'Eglise de la Nuit (mais qui finira par s'attendrir et surprendra parfois tout le monde) et une Hilda timide, drôle malgré elle et un peu niaise (mais qui, là aussi, se révèlera plus intéressante qu'elle le laisse imaginer au départ). A leurs côtés au manoir Spellman : le cousin Ambrose, jeune sorcier assigné à résidence pour plusieurs centaines d'années et confident de Sabrina, joué avec sympathie par Chance Perdomo. Richard Coyle campe le Père Blackwood, grand prêtre satanique et parfois un peu ridicule tant il s'enveloppe de mystère à la façon d'un vampire tout droit sorti d'un film de la Hammer (on vous rassure : l'effet est volontaire) et Michelle Gomez (notamment connue pour avoir joué dans Dr Who) interprète quant à elle avec un talent évident une Madame Satan qui joue de ses faux airs de Lauren Bacall. Les deux actrices (ou acteur, concernant le rôle de Suzie, car il s'agit comme le personnage d'un comédien non-binaire) qui interprètent les amies de Sabrina sont particulièrement convaincantes et seul Ross Lynch peine à faire décoller son personnage d'Harvey au-delà du gentil petit-ami un peu trop candide de la sitcom, même s'il y a encore un potentiel prometteur.

Lucy Davis (Hilda - en haut) et Miranda Otto (Zelda, excellente! - en bas).

  Mais la grande réussite reste l'atmosphère de la série, son ambiance unique : alors que la BD était clairement située en 1961, l'adaptation semble se situer au XXIème siècle, mais un XXIème siècle qui se serait resté bloqué dans une époque transversale entre les années 50 à 90, venant ainsi rappeler dans le fond comme dans la forme à quel point le principe de remake, c'est d'aimer faire du neuf avec du vieux, et que la nostalgie est décidément à la mode sur le petit écran (Stranger things en est l'un des meilleurs exemples). Ainsi, on voit surtout des téléphones à cadran et les portables restent presque inexistants, les voitures semblent toutes sorties des années 80, et les costumes et coiffure évoquent les années 50 et 60. La bande originale, véritable carte de visite de la série, participe à instaurer cette ambiance de contexte temporel imprécis grâce à son mélange de titres de périodes différentes, alertant entre standards horrifiques et loufoques (Monster Mash), girls group des sixties (les Ronettes), Rock kitch (Blondie), et pop actuelle.


  Un mélange qui s'accorde aussi à merveille avec le ton de la série, qui s'affirme comme un savant mélange d'horreur et d'humour. Là où la BD ne s'illustrait que dans le très sombre, l'adaptation télévisuelle glisse une bonne dose d'ironie et de légèreté (le personnage du Père Blackwood, maniéré et loin d'être effrayant en mari infidèle adepte du martinet - ne vous inquiétez pas, vous comprendrez en fin de saison - mais aussi le détachement des personnages comme les réflexions des tantes face à la mort ou aux habitudes des mortels). Et là, d'un coup, cette série dark à l'humour noir assumé portée par une blondinette n'est pas loin de nous rappeler les aventures d'une célèbre tueuse de vampires...

 Cette scène, c'est le moment de la série où on tombe tous amoureux de Kiernan Shipka.

  Le comic-book était aussi un grand hommage aux films de genres des 60-70, hommage que la série continue de rendre dans ses multiples références et jusque dans les moindres petits détails de son univers, en l'élargissant même à la culture pop horrifique ou à la littérature gothique. La première scène dans le vieux cinéma Paramount est un énorme clin d’œil au clip "Thriller" de Michael Jackson, et les affiches punaisées dans la chambre de Sabrina sont les posters de vieux films d'horreur que les illustrateurs du comics ont eux-mêmes détournés en couvertures. Parmi les nombreux autres détails, citons encore la tenue portée par Sabrina lorsqu'elle rejoint les Weird Sisters, très similaire à celle portée par l'héroïne de Rosemary's Baby.


  De nombreux autres films, tel un jeu de cache-cache, sont à retrouver dans ce Sabrina : l'épisode "un exorcisme à Greendale" est évidemment un rappel du film l'Exorciste, avec notamment l'image de la maison dont les fenêtres diffusent un rayon de lumière blafarde. Dans le même épisode, la scène où on retrouve Harvey Kinkle allongé sur son lit avec casque aux oreilles est calquée jusque dans les moindres détails sur un passage du film Les griffes de la nuit avec Johnny Depp dans un de ses premiers rôles.



  Le manoir Spellman, splendide demeure gothique américaine (et funérarium, c'est charmant) aux abords de la forêt, a été copié sur une des plus célèbres maisons de la ville de Salem : la Maison aux Sept Pignons, dont l'auteur Nataniel Hawthorn a tiré un célèbre roman gothique. L'intérieur dissémine plusieurs clins d’œil au film Suspiria de Dario Argento (en particulier la verrière du salon ou les papiers-peints, similaires aux tapisseries étranges et hypnotiques du film).



  On pourrait poursuivre longtemps la chasse aux références : il n'y a pas un seul nom de famille, prénom ou enseigne qui apparaisse dans cette série et qui ne soit pas inspiré d'un roman gothique, d'un film d'horreur ou de la mythologie occulte. La série n'oublie pas pour autant son origine graphique et la rappelle dans un générique animé mettant en scène les illustrations issues du comic-books et dans lequel apparait même la toute première version de Sabrina illustrée dans les années soixante.



 En bref : On craignait une adaptation cheap et inutile, nous voilà punis d'avoir imaginé le pire : la première saison de Chilling adventures of Sabrina est un bonbon horrifique à l'atmosphère unique, portée par des interprètes au top de leur forme, et parsemée de références très bien utilisées. Ces dix premiers épisodes, addictifs, se dévorent comme des friandises d'Halloween, et on attend la deuxième saison avec impatience. Cette Sabrina 2018 est décidément plus ensorcelante que jamais!

... Allez, une dernière petite vidéo avant de la retrouver dans un an!