mercredi 20 février 2019

De l'art de la chute...


  Non, pas la chute dans le terrier du lapin blanc. Quelque chose de beaucoup moins merveilleux, voire même de moins spectaculaire, mais de beaucoup plus dangereux (Ah, oui, avant d'aller plus loin, sachez que ceci est un article de blabla, je vais donc vous raconter ma vie, et plus précisément mes dernières rocambolesques aventures de cascadeur...).


DE GUICHE:
D'où tombe cet homme?

CYRANO:
De la lune! (...)

DE GUICHE:
N'a-t-il plus sa raison?

CYRANO:
Quelle heure? Quel pays? Quel jour? Quel saison? (...)
Mais il y a cent ans, ou bien une minute
-J'ignore tout à fait ce que dura ma chute!-
j'étais dans cette boule couleur de safran.

E.Rostand, Cyrano de Bergerac.


Je vous assure que j'étais aussi fier que lui... au départ...

  Cependant, ce n'est pas de la lune que je suis tombé, et ce même si je devais avoir un peu la tête dedans au moment où j'ai touché le sol. Juste avant de finir à l'horizontal, j'étais à la verticale, bien droit sur mon vélo, parti pour faire mes 25 km journaliers. Mais alors, aurais-je perdu la main (ou le pied), pour ainsi finir à terre après des années de pratique du pédalage? Non, juste tout sens de la raison : il semble que j'ai voulu inventer une nouvelle discipline entre le cyclisme et le patin à glace, car en vérité, il y avait du brouillard givrant dehors. Mal m'en a pris, c'était une fausse bonne idée : 

  Une plaque de verglas a eu raison de moi 500 mètres plus loin.




  Dans mon malheur, je ne suis tombé aux pieds d'un ex-pompier (!). Après m'être relevé (ce qui en réalité aurait du être impossible d'après les médecins, mais que voulez-vous : à chaud, l'adrénaline nous fait faire de ces choses...), j'ai constaté que j'avais le bassin tourné dans un sens, le reste du corps dans l'autre, et une jambe qui voulait prendre sa propre direction.


Oups.

  L'ex-pompier a appelé ses anciens collègues, qui ont du me faire passer en position allongée sans transition (impossible de m'asseoir ou de me plier, allongé toute la journée je suis donc resté, d'ailleurs). Direction le service des urgences.

  Verdict : fracture du grand trochanter, juste en dessous du col du fémur. Oui, oui, "un truc de mamie" comme me l'a dit le chirurgien en riant (ohé, on ne se moque pas! Il a ajouté: "aussi de sportifs, mais ici on a plus souvent les mamies"). Je suis donc, à 27 ans, passé à deux doigts de la prothèse, mais j'ai quand même eu droit à un clou. Et quand je dis clou, oubliez de suite le petit outil de bricolage, car en réalité, c'est un véritable piquet de tente qu'on m'a mis dans le fémur!


(Il y a encore quelques temps, si on m'avait montré ça, j'aurais parié sur du matériel de plomberie ^^)

  Je suis rentré chez moi après quelques jours au sein de l'usine (in)hospitalière (je rigole, les équipes ont été majoritairement adorables), moyennant un fauteuil roulant, un déambulateur et... une longue convalescence le temps de remettre tout ça.

Steed alité, oui, MAIS élégant.

  Le plus étrange? Cela faisait une semaine que je la visualisais, cette chute, et que je me voyais en train de taper à la machine à écrire pendant ma convalescence, usant d'une jolie canne à pommeau pour me déplacer. Bon, la vérité est moins sexy : dans ma vision, je portais aussi une très chouette tenue d'intérieur, le genre que John Steed porterait en cas d'alitement (comme le dit une amie, "Steed est élégant même pour repeindre la cuisine"), mais en lieu et place de la robe de chambre en soie avec monogramme brodé, je dois me satisfaire d'informes joggings. Et le déambulateur est nettement moins élégant que la canne, mais il n'empêche, j'ai déjà commandé ça pour mon prochain anniversaire (c'est l'occasion où jamais, non?):





  Le plus drôle est que malgré tout ça, je trouve encore quelques modèles et figures d'identification de la littérature et/ou des petit et grand écrans. Les héros estropiés et autres gentlemen en fauteuil ne font certes pas légion, mais il y en a...


 A.Leibovitz revisite Fenêtre sur cour pour Vanity Fair

  Hercule Poirot résout sa dernière énigme depuis son fauteuil roulant (Hercule Poirot quitte la scène), John Steed continue de chasser les espions malgré l'immobilisation et son plâtre (épisode "Je vous tuerai à midi"), Hitchock raconte des apprentis détectives handicapés (Fenêtre sur cour), et Lee Pace (adorable Ned de Pushing Daisies) joue les inventeurs d'histoires paralysé (The Fall, un bijou cinématographique que je vous recommande).


  Pas de doute, donc, mon avenir est assuré. Je vais pouvoir jouer au croquet avec l'une de mes charmantes partenaires entre deux enquêtes pour sauver la couronne, espionner mes voisins criminels depuis mon fauteuil roulant en galante compagnie, punir les meurtriers en me faisant passer pour plus faible que je ne le suis et, surtout, profiter de tout ce temps pour me raconter des histoires, en lire, et vous en parler...


Lee Pace, en conteur tétraplégique dans The fall (2006)
(je m'identifie sans la bouteille, hein, parce que c'est contre-indiqué avec mon traitement)

  (Je ne suis pas particulièrement content de tout ce qui m'arrive, sachez-le, mais j'ai décidé de suivre les conseils d'une amie et de "polyanniser", comme elle le dit si bien (les fans de littérature jeunesse comprendront peut-être l'allusion) en essayant de tirer le meilleur de cette expérience et en espérant que mes occupations auront quelque chose de thérapeutique. En fait, je ne l'espère pas, j'en ai déjà la certitude ;) ).


On se revoit donc très très vite!

(en attendant, je retourne à m'asseoir à ma fenêtre ;) ) 

 Fenêtre sur cour revisité pour Vogue.

La relieuse du Gué - Anne Delaflotte Mehdevi.

Editions Gaïa, 2008 - Editions Babel, 2013.

  Un lundi matin venteux, très tôt, dans un village de Dordogne. Dans son atelier encore fermé, une relieuse se prépare avec délectation à travailler sur les livres qu’on lui a confiés, lorsqu’on frappe à sa porte avec insistance. Un mystérieux visiteur lui confie un livre ancien pour restauration. Pressé, mal en point, l’homme s’engouffre de nouveau sous la pluie qui bat les pavés. Un visiteur d’une beauté renversante. La relieuse s’attelle avec d’autant plus d’ardeur et de curiosité à ce nouveau travail : un livre ancien, relié à l’allemande, constitué de dessins représentant un fanum, antique lieu de culte gallo-romain, et dissimulant une liste de noms derrière une odeur de brûlé : en un mot, une rareté.
 
  Un premier roman qui mêle l’odeur du cuir aux secrets de famille, campe des personnages attachants et parfois cocasses, et laisse une place de choix à une écriture pleine de chaleur et de sensualité.

***

  Il y a quelques années je présentais Le portefeuille rouge, suite du roman la relieuse du gué qui ne nécessitait pas d'avoir lu le premier tome pour en savourer la qualité. L'intrigue, située dans le milieu des livres d'art, confrontait une jeune artiste-relieur à des manuscrits inédits révélant quelques secrets sur Shakespeare himself, et la conduisant dans une enquête à travers l'Europe et le temps. L'histoire était cousue d'or et le style, magnifique. Autant dire que j'ai attendu bien trop longtemps avant de lire le premier opus, par ailleurs multi-primé...


"Le dieu du vent s'infiltrait dans mon éprouvette... Fantaisie tout aussi excitante que de déclamer pour moi toute seule les vers de mon cher Cyrano, beaucoup plus excitante que de couper en une respiration un beau papier marbré, à vue, sans mesure, et parier qu'au milimètre près la coupe soit juste. Je m'étais refusé la promenade vers le gué auquel le vent m'invitait? Le vent était venu forcer ma porte."

  Mathilde a quitté il y a peu le monde de la diplomatie parisienne pour venir s'installer en Dordogne. A Montlaudun, le petit village natal de son grand-père, elle a aussi repris l'art de son aïeul : la reliure, et a ouvert son atelier. Entre clients particuliers et municipalités lui confiant la restauration des documents d'archives, autant dire que son affaire marche assez bien. Elle s'est également liée d'amitié avec son voisin André, boulanger aux allures d'ours un peu bourru mais en vérité adorable, et s’accommode des bizarreries de se voisins. Un matin, un étranger frappe à sa porte : beau, comme échappé d'un songe, mais dépenaillé et à bout de force, il lui remet un ancien livre très abimé pour restauration, la paie en liquide et... lui tombe dans les bras. Remis de son malaise dans la minute, il refuse le médecin et laisse Mathilde sans plus de renseignement. Lorsqu'il décède quelques jours plus tard sous les roues d'un camion, tout le monde ignore encore son nom. Mathilde, qui a commencé la restauration du livre, veut coûte que coûte retrouver la famille de son étrange visiteur, dont le parfum de sous-bois hante encore les nuits. L'ouvrage pourrait peut-être la mettre sur la voie? Il s'agit d'un recueil d'aquarelles représentant des vestiges gallo-romains en pleine forêt... Dissimulée derrière la tranche, Mathilde découvre une vieille feuille annotée d'une liste de noms griffonnés à la hâte. Liste qui semble intéresser particulièrement le maire de Montlaudun, soudain très acerbe à l'égard de la jeune relieuse. Habitée d'un profond désir de vérité, la jeune femme se lance dans une enquête à la fois humaine et historique...


"Un livre et un parfum : beaucoup d'amants, en cadeau d'adieu, ont fait moins bien."

  Quel plaisir de retrouver le petit monde de Mathilde : tout comme dans Le portefeuille rouge, les descriptions de la Dordogne et du petit village de Montlaudun apportent à la lecture quelque chose de rafraîchissant, une légère tonalité locale sans jamais tomber dans les défauts d'un roman "trop" régional. L'importance accordée au territoire et à la nature instaure une vivifiante atmosphère de simplicité qui participe à mettre en valeur le personnage de Mathilde, cette jeune femme vraie et sensible.

"Changer de vie implique beaucoup de brouhahas, de petits tracas, qui agissent comme de la glace sur une brûlure." 

  L'exotisme est donc principalement apporté par la profession de l'héroïne et les nombreuses descriptions du métier de relieur : l'atelier, les outils, les restaurations... la manipulation des livres, le cuir des couvertures, la diversité des reliures, la couture, les couleurs, ... l'odeur, aussi. Tous les sens sont mis en éveil à travers la restitution de son art, raconté de façon quasi charnelle


" Le deuil comme une amputation, le membre absent fait mal longtemps."

  Le texte, à la plume évocatrice, est entrecoupé de passages de Cyrano de Rostand : livre de chevet de Mathilde, il semble se mettre à parler de lui-même dès qu'une citation peut éclairer une scène vécue ou un événement raconté, se faisant miroir et réflexion de l'action avec une heureuse poésie. 

" On peut lire Cyrano de Bergerac de Rostand comme on le fait d'une carte postale d'été, ou le dire tout haut, juste pour le rythme facile de la rime. On peut le lire pour rire, pour s'émouvoir, pour s'attarder sur le panache de son héros. Pour bien dormir, on peut prendre un soir, un dialogue par hasard, et faire une toilette de chat de l'esprit, juste avant de sombrer. On peut le prendre au petit déjeuner pour se donner du cœur et une âme claire, juste une lampée avec son café."

  On se laisse porter avec délice par cette belle littérature dans une enquête entre papier marbré et cuir couturé, à la recherche du nom d'un fantôme et de ruines gallo-romaines cachées quelque part au fond d'une forêt. Une lecture suave qui nous met comme entre parenthèses, nous fait prendre la mesure du temps...


"Je partageais le désert du wagon de l'express avec trois statues de sel. Nous occupions harmonieusement l'espace vide, assis à équidistance les uns des autres. Drôle de race dont les spécimens se cherchent ou s'évitent selon une alchimie obtuse. Chez les animaux, les règles de fréquentation sont beaucoup mieux établies"

En bref : Anne Delaflotte Medhevi signe ici une déclaration d'amour brûlante à l'objet livre. D'une écriture charnelle qui éveille tous les sens, elle raconte ses personnages et son intrigue avec une poésie épurée et rafraîchissante.


Et pour aller plus loin... 

lundi 11 février 2019

La maison - Vanessa Savage.

The woman in the dark, Sphere, 2019 - Editions de la Martinière (trad. de O.Marchon), 2019.

   La maison où Patrick a passé toute sa jeunesse n'est pas une demeure comme les autres. Quinze ans plus tôt, elle a été le théâtre d'un drame inconcevable : toute une famille y a été retrouvée, massacrée. Patrick garde pourtant des souvenirs irremplaçables dans ces lieux, comme seule l'enfance sait en créer. Il décide de la racheter. Sa femme, Sarah, et leurs deux enfants s'y installent à contrecœur. Le délabrement, l'atmosphère sinistre qui colle à la maison oppressent Sarah. Ses psychoses reprennent, de plus en plus sombres. Des voisins épient chacun de ses mouvements. La tension monte.
​  Dans ce roman tortueux, imprévisible, Vanessa Savage braque la lumière sur chacun des personnages, tour à tour. Patrick, Sarah – et le lecteur – sauront-ils résister à cette infernale spirale du doute et de l'enfermement ? Et jusqu'où les entraînera-t-elle ?

Toutes les maisons portent en elles une histoire.
Celle-ci est cauchemardesque.

***

  Une maison, une histoire, une famille. Encore des éléments chers à mon cœur de lecteur! Et quand en plus le communiqué de presse inscrit ce premier roman dans la lignée de Rebecca, Shining et Psychose, il y a de quoi être alléché...

... Et pourtant, soyons honnête, on est loin du coup de cœur. Mon avis sur ce roman fraîchement sorti des imprimeries sera peut-être le premier très mitigé, voire même plutôt négatif. Pourtant, je vous assure que je m'y suis lancé plein d'enthousiasme, tant ses ingrédients semblaient prometteurs...



  J'attendais quelque chose de subtile, grinçant, tout en atmosphère, bref, quelque chose de très anglais, et j'ai été assez déçu. Les personnages, déjà, m'ont paru inaboutis : l'héroïne est assez atone et même lorsqu'elle essaie de prendre les choses en main, elle n'est pas crédible. Sa passivité face à la violence émergente de son époux est réaliste par certains côtés mais devient très vite lassante, en plus d'être racontée sans grande finesse. L'auteure essaie donc de gagner en psychologie en agrémentant l'histoire de détails familiaux qui auraient pu être intéressants, mais dont on ignore toujours l'utilité une fois le livre refermé.

  Si l'ambiance brumeuse et oppressante des côtes anglaise est assez bien restituée, je n'ai pas tremblé une seule fois à la lecture des scènes se déroulant dans LA maison. Vanessa Savage utilise certes les codes du genre mais ne les dépasse pas. En fait, que ce soit pour cette bicoque ou les protagonistes, les émotions ne décollent pas des pages et n'atteignent pas le lecteur. En tout cas, je n'ai, moi, pas été atteint. Si ce n'est par l'ennui.

  Et même quand on espère un peu de rebondissements ou de suspense lorsque le mystère de la bâtisse est révélé en fin d'ouvrage, on découvre, résolument dégrisé, que l'auteure sort de son chapeau une solution toute faite que le lecteur ne pouvait deviner, tant elle se situe loin de l'intrigue. Un peu facile, tout ça.


En bref : Un roman qui veut surfer sur un certain genre mais qui reste très convenu. L'auteure utilise les bons codes, certes, mais les accumule sans se les réapproprier réellement. Le tout se laisse lire mais reste assez vide en terme d'ambiance et d'émotion. Une intrigue de papier glacé vite lue, vite oubliée. Dommage, il y avait du potentiel... Mais c'était peut-être mettre la barre un peu haut que de comparer ce livre à du Stephen King ou à du Daphné du Maurier...

Merci à l'agence Anne & Arnaud pour cette lecture.

 

jeudi 7 février 2019

Mademoiselle de Joncquières - Un film d'Emmanuel Mouret d'après Diderot.



Mademoiselle de Joncquières

Un film d'Emmanuel Mouret d'après Histoire de Madame de la Pommeraye (in Jacques le fataliste et son maître) de Diderot.

Avec : Cécile de France, Edouard Baer, Alice Isaaz...

Sortie en salle le 12 Septembre 2018.

  Madame de La Pommeraye, jeune veuve retirée du monde, cède à la cour du marquis des Arcis, libertin notoire. Après quelques années d’un bonheur sans faille, elle découvre que le marquis s’est lassé de leur union. Follement amoureuse et terriblement blessée, elle décide de se venger de lui avec la complicité de Mademoiselle de Joncquières et de sa mère... 

***


   Si nous n'avions pas eu le temps d'évoquer ce film magnifique lors de sa sortie en salle en septembre dernier, nous avions pu nous attarder sur le récit dont il est inspiré : l' Histoire de Madame de la Pommeraye. Ce texte de Diderot, épisode de son grand classique Jacques le fataliste et son maître, avait acquis très tôt une renommée propre et a pu marquer les lecteurs. En mettant ainsi en valeur un personnage de femme qui s'émancipe en se vengeant de l'homme qui l'a bafouée, l'Histoire de Madame de la Pommeraye annonçait déjà Les liaisons dangereuses de C.de Laclos. Après plusieurs comédies romantiques contemporaines, le réalisateur Emmanuel Mouret se lance pour la première fois dans le cinéma en costume avec cette adaptation inattendue ; sa sortie en dvd le mois dernier est donc l'occasion de partager notre avis...


  Ne boudons pas notre plaisir : à la fois classique sans tomber dans l'académisme, Mademoiselle de Joncquières est un film habité par une fraîcheur et une modernité évidentes. Emmanuel Mouret signe une adaptation extrêmement fidèle du texte de Diderot, fidélité que l'on constate en premier lieu à travers les dialogues, au mot près tirés du récit original.. Il était en effet inutile de modifier les excellentes joutes verbales de Diderot, et les quelques ajouts tiennent à des scènes inédites que le scénario glisse ça et là entre deux passages adaptés : la scène du cadeau d'anniversaire ( une "coutume anglaise"), par exemple, ou encore les confidences de Madame de la Pommeraye à son amie en visite de Paris. Autant d'interactions qui s'insèrent sans décalage aucun dans l'histoire initiale, tant l'esprit de l'époque et la subtilité chère à Diderot y sont respectés. 
  L'amie de Madame de la Pommeraye, par ailleurs, est un ajout de taille : absente du texte de base, elle vient en fait remplacer la narration omnisciente du récit écrit en offrant par le biais des confessions la possibilité de verbaliser tout ce qui relève des intentions. Au milieu de ces deux personnages éperdus et abusifs que sont Madame de la Pommeraye et le Marquis des Arcis, ce protagoniste inédit vient aussi ajouter la note raisonnable et mesurée de l'histoire.


  La mise en scène, très travaillée sans jamais tomber dans l'excès, résulte d'une subtile réflexion esthétique, et on notera en effet un important travail des lumières et des couleurs à chacun des plans : Madame de la Pommeraye est par exemple toujours "ton sur ton", portant des tenues assorties aux décors dans lesquels elle est filmée. Les coloris pastels de ses robes à la française tournent au criard lorsqu'elle met en œuvre sa vengeance : rose pâle et bleu ciel virent à l'aigre, et le plus bel exemple est peut-être la superbe et ostentatoire robe jaune ocre qu'elle porte lorsqu'elle commence à mettre son plan à exécution... Une toilette aux accents symboliques qui n'est pas sans évoquer celle de Glenn Close dans le film adapté des Liaisons dangereuses de Frears.

 
  La caméra filme rarement de près et les scènes sont généralement des plans élargis, qui, le plus souvent tournés en pleine nature ou en présence d'une végétation luxuriante, évoquent les tableaux bucoliques de Chardin ou Fragonard. Même la scène finale, au cours de laquelle Madame de la Pommeraye et son amie prennent leur collation, renvoie fortement à l'élégante légèreté des portraits en pied de Carmontelle. Le tout évoque ainsi un petit théâtre, impression renforcée par des intérieurs épurés, une atmosphère intimiste due au petit nombre de personnages, ou encore les transitions par écrans noirs qui rappellent des tombés de rideaux.


  L'esthétisme est poussé jusqu'à la métaphore du personnage de Madame de la Pommeraye : avant même d'être quittée par le Marquis et de se lancer à corps (et à cœur) perdu dans son jeu de vendetta amoureuse, elle est constamment filmée en train d'apprêter son intérieur (elle repositionne vases et vasques en fonction des tapisseries, arranges les bouquets en cherchant le plus bel effet) ou ses toilettes (elle essaye plusieurs palatines, changent de rubans et d'accessoires), le tout en devisant avec flegme et distinction avec son amie ou le marquis. Tout dans son rapport à l'esthétique, à la "mise en scène", pourrait-on dire, la prédestinait à ce rôle de manipulatrice, d'illusionniste des faits et des situations : elle a une vision quasi-artistique du rapport au décor dans lequel elle évolue, comme de la machination qu'elle conçoit et imagine comme une œuvre


  Applaudissons à ce titre l'interprétation de Cécile de France, éblouissante. Elle donne entièrement corps au personnage imaginé par Diderot, l'incarne avec force et éloquence : la posture, le moindre geste ou déplacement, tout relève du raffinement qui sied à l’aristocratie du XVIIIème siècle sans jamais être ampoulé. Même le timbre de sa voix a été travaillé et on peine à reconnaitre la tessiture habituelle de l'actrice : elle est ici plus ponctuée, plus haut perchée, presque candide, parfaite pour les dialogues pleins de civilités auxquels elle se prête, et résonne de quelque chose de diabolique lorsqu'elle parle de sa revanche.


  L'autre excellente surprise du film, c'est évidemment Edouard Baer, que j'ai totalement redécouvert. De cet acteur que j'avais mis en boite bien trop vite, j'ai finalement dû revoir mon jugement. Son sympathique badinage se prête à merveille à son personnage de gentil libertin, et il parvient même à nous émouvoir en amoureux sincère à la fin du film. Si sa barbe semble un peu anachronique, elle peut rappeler à certains celle tout aussi incongrue d'Alan Rickman lorsqu'il jouait... le rôle de Valmont dans Les liaisons dangereuses sur les planches dans les années 80. Simple hasard ou clin d’œil? 


  Enfin, impossible de ne pas parler, même brièvement, de la bande musicale. Composée de morceaux de Vivaldi, Scarlatti, ou Bach, elle concourt évidemment à finaliser la réussite de ce superbe tableau. 


En bref : Impeccablement joué, subtilement mis en scène, Mademoiselle de Joncquières redonne toute sa gloire au film en costumes français. Ce conte d'amours assassines plein de grâce et d'éloquence est un régal pour les yeux et les oreilles. Un vrai coup de cœur, par ailleurs déjà favori des Oscars dans la catégorie "meilleur film étranger"!


dimanche 3 février 2019

Le prénom de mon oncle - Marjolijn Van Heemstra

En we noemen hem, Das Mag Publishers, 2017 - Éditions les Escales (trad. d'E.Sandron), 2019.

  Marjolijn, trente ans, a toujours pensé nommer son premier fils Frans, en hommage à son grand-oncle - comme elle l'avait promis, plus jeune, à sa grand-mère. Mais de ce légendaire " cousin à la bombe " qui aurait fait exploser l'immeuble d'un collaborateur en 1946 à Amsterdam et dont elle porte depuis des années la chevalière, elle ne sait rien.
  Sa grossesse lui fait soudain considérer cette promesse sous un jour nouveau et elle se lance dans une quête qui a désormais quelque chose d'urgent et d'indispensable. Qui était vraiment l'oncle Frans ?
Peu à peu, le héros décoré par le général Montgomery et organisateur d'une série d'actions spectaculaires se révèle sous un jour plus sombre et la mythologie familiale si étincelante se délite.

 Un roman riche et puissant sur le poids de la mémoire. Une enquête passionnante qui mêle le personnel et l'historique. 

***

"Maintenant que cet enfant hypothétique prend corps, j'ai besoin d'une légende. J'ai besoin d'un nom qui garantisse une justesse dans les proportions. J'ai besoin d'une histoire qui comble le vide et qui donne de la couleur au blanc du néant. J'ai besoin d'un héros qui pourra servir de modèle à mon fils."

  Famille, héritage, transmission,... secret? Autant de thèmes qui nous sont chers, aussi était-il difficile de refuser une telle lecture, également l'occasion de lire pour la première fois une auteure néerlandaise, et non des moindres. En effet, Marjolijn Van Heemstra est issue d'une très vieille famille et détient par ailleurs un titre de baronne, mais surtout, c'est grâce à son talent littéraire qu'elle se fait très tôt connaître : auteure de poésie et de pièces de théâtre, elle est primée à de nombreuses reprises avant de se lancer avec brio dans l'écriture de roman. Le dernier en date, celui-ci, Le prénom de mon oncle, est inspiré de son histoire personnelle.

Couverture de l'édition originale.

"Le deuil creuse des trous étranges dans l'épaisseur du temps, il efface des pans entiers de votre vie."

  Marjolijn est enceinte. Lorsque son compagnon, D., lui demande quel prénom ils donneront à leur futur petit garçon, la réponse est sans appel : ce sera Franz, du patronyme du héros de la famille, résistant pendant la Seconde Guerre mondiale. Marjolijn a grandi bercée par ses exploits transmis d'une génération à l'autre, notamment un coup d'éclat le soir de la saint Nicolas 1946 : un attentat à la bombe perpétué contre un collabo qui avait avait réussi à passer entre les mailles du filet après la libération. Si elle tient tant à baptiser ainsi son premier né, c'est aussi en raison d'un étrange concours de circonstances : ce lointain cousin avait, la veille de sa mort, légué sa chevalière à la grand-mère de Marjolijn, lui faisant promettre de la transmettre au premier garçon de la famille après lui, et de lui donner son nom. C'est parce que cette même grand-mère n'avait eu rien d'autre à offrir pour les dix-huit ans de sa petit-fille que l'anneau, et avec lui cette même promesse, lui avait été donné quelques années plus tôt. Et voilà Marjolijn enceinte. La voilà prête à honorer son engagement, sa dette. Ou bien. Ou pas. Car donne-t-on seulement un prénom? Où va-t-on transmettre avec lui tout ce qu'il porte et véhicule de mythes, de croyances? Quelle histoire Marjolijn s'apprête-t-elle en réalité à inscrire à la base même de la vie de son futur fils? Afin de s'assurer qu'elle va honorer à juste titre la mémoire familiale, la jeune femme se lance dans une enquête à travers le temps pour confronter la petite et la grande Histoire.

"- Je veux une boussole morale, un nom qui l'aide à trouver son chemin.
- C'est un enfant, pas une terre inconnue!
C'est pourtant exactement ce que je ressens, mais je m'abstiens de lui dire."

  Certains l'auront peut-être compris : sans jamais la nommer, cet ouvrage et les questionnements de Marjolijn Van Heemstra s'inscrivent dans la droite lignée de la réflexion sur la psychogénéalogie. En effet, de nombreuses interrogations et plusieurs théories sur l'histoire qu'on hérite et sur le besoin de déconstruire les mythes familiaux évoquent fortement cette discipline, offrant peut-être à travers le roman une de ses meilleures illustrations. L'héroïne du livre, auto-projection de l'auteure, se trouve au moment pivot du présent, entre le passé de cet oncle prétendu héros de guerre et le futur de son fils qu'on l'a préparée à identifier à cet homme depuis son plus jeune âge.

Marjolijn Van Heemstra.


"Peut-être les histoires que nous nous racontons à nous-même n'ont pas besoin d'être complètes. Si elles nous aident, si elles contribuent à nous rendre plus heureux, à nous donner confiance en nous-même ou en l'humanité, pourquoi vouloir connaître à tout prix tous les détails? Me revient un fragment d'un livre que j'ai lu récemment (...) où l'auteur disait que si nous, les êtres humains, nous accordons une telle valeur à la vérité, fût-elle la plus laide, c'est parce que nous sommes convaincus que la vie se déroule selon une certaine dramaturgie. Nous la voyons comme une trajectoire allant d'un point A à un point B, et nous supposons, quelque part entre les deux, une lutte avec des démons. La logique du drame, ou du roman, exige que nous ne refoulions pas lé vérité, mais qu'au contraire nous tendions à l'approcher au plus juste. Pour cela, il faut en passer par le conflit, la lutte intérieure, avant d'atteindre une bonne fin."

  Mais, par âme romanesque ou par doute, la jeune femme veut s'assurer qu'il n'y a pas une histoire derrière l'histoire et, qu'à l'instar de ce cadeau de St Nicolas de 1946 dissimulant une bombe, la jolie légende du héros de guerre qui fait la fierté de la famille n'est pas une illusion d'optique destinée à dissimuler une vérité plus sombre. Les recherches et découvertes en ce sens viennent rappeler les fondements de la réflexion sur le transgénérationnel : le besoin de toujours recontextualiser les faits passés pour mieux comprendre les gestes des hommes, resituer leurs actes et sans cesse  les requestionner. Très vite, le récit lisse raconté depuis des années cède à la place à un enchevêtrement d'événements plus complexes, pris dans le manichéisme des différentes perceptions.

"Ce type d'histoire ne se raconte pas chronologiquement. Il est nécessaire de tenir compte d'autres paramètres pour avoir accès à la totalité."

"On ne peut comprendre un homme sans comprendre son temps."

Archives de presse relatant l'attentat à la bombe de la St Nicolas 1946...

"Il est difficile de réaliser que l'Histoire est écrite pas les gens d'aujourd'hui, difficile de comprendre que ce que recouvre le mot "maintenant" a changé, difficile d'admettre que les gens qui ont vécu autrefois ont, comme nous, accumulé les tentatives, les erreurs et les décisions délicates à prendre, dont certaines ont, comme pour nous, entraîné des peines et des souffrances. Difficile enfin d'accepter l'idée que ceux qui nous ont précédés ont été confrontés au chaos et à l'incompréhensibilité du réel, exactement comme nous le sommes aujourd'hui."

  A cette enquête intime qui plonge dans le milieu de la résistance et confronte à ce que l'on considérait à l'époque comme des actes de bravoure et non plus des crimes, s'ajoute une véritable course contre la montre : celle de la grossesse de la narratrice. Au fur et à mesure des chapitres qui font le décompte des semaines, le besoin d'en savoir plus devient prégnant. Il nous dévore autant qu'il dévore Marjolijn, car on sait que la nature, elle, n'attendra pas. Il faut connaître la vérité avant l'arrivée du bébé. Mais quelle vérité, finalement? Celle qu'on craint d'apprendre, ou celle qu'on aimerait entendre?

"Un jour, j'ai lu que dans une tribu nomade d'Australie, il était coutume de donner aux bébés le nom de l'endroit où la mère a découvert qu'elle était enceinte. Bois. Lac. Rocher. Jusqu'à il y a peu, chez nous, on nommait les enfants trouvés selon l'endroit où on les avait découverts. C'est peut-être plus logique de baptiser des être d'après un lieu que d'après une personne. Les lieux vous donnent de l'espace, tandis que les gens, eux, ont déjà pris toute la place disponible et vous étouffent avec leur histoire et leurs échecs."

  A cette question qui nous obsède autant que la quête elle-même, Marjolijn Van Heemstra répond à la fois sur le fond et sur la forme. D'une plume magnifiée par ses talents de poète douée pour la métaphore, elle se permet en guise de conclusion une ultime mise en abîme, qui nous éclaire soudainement, comme le claquement de doigts de l'hypnotiseur : le travail de l'auteur qui embellit la réalité pour en faire un roman n'est peut-être pas plus honorable que celui d'une famille qui ennoblit sa propre histoire pour sa tranquillité d'âme...

Image promotionnelle pour Nièce de la bombe,
 pièce de théâtre de Marjolijn Van Heemstra,
 inspirée de la même histoire de famille.


"J'ai voulu éplucher les pelures du mythe jusqu'au cœur de l'oignon, mais les oignons n'ont pas de cœur."

En bref : Le prénom de mon oncle est une véritable pépite, un coup de cœur. Drame familial intimiste et complexe, porté par la plume talentueuse de son auteure, ce roman inspiré de l'histoire familiale et personnelle de Marjolijn Van Heemstra s'inscrit dans l'optique de la réflexion sur la psychogénéalogie. Il vient ainsi rappeler l'importance de s'interroger sur la construction des mythes familiaux et sur leur portée véritable. Intelligent, violent, et touchant à la fois.

" Qu'emporte-t-on du monde si on meurt à un jour? La violence de la naissance, quelques tâches d'ombre et de lumière, peut-être un peu de lait, un gant de toilette chaud... Difficile d'imaginer plus petit univers."


Un immense merci à l'agence Anne & Arnaud pour cette découverte.

samedi 2 février 2019

Peau d'âne - Féerie musicale d'après J.Demy et M.Legrand adaptée de C.Perrault, mise en scène par E.Sagi à Marigny.



Peau d'Âne

Une féérie musicale d'Emilio Sagi
d'après le film de Jacques Demy adapté de Charles Perrault
Musique de Michel Legrand

Avec : Marie Oppert, Michael Denard, Emma Kate Nelson, Mathieu Spinosi, Claire Chazal...

Au théâtre Marigny du 14 Novembre 2018 au 17 Février 2019.


« Prenez de la … /… prenez de la farine
versez dans la … /… versez dans la terrine… »

  La confection du cake d’amour par Catherine Deneuve dans le film réalisé par Jacques Demy est une scène délicieuse. Dans le gâteau destiné au prince, Peau d’âne glisse sa bague, indice qui la libérera de sa triste peau.  Car les princesses, qu’elles s’appellent Peau d’âne, La Belle au bois dormant ou Cendrillon finissent toujours dans les bras d’un prince. Obéissantes et sages, elles surmontent (sans broncher) la méchanceté, l’humiliation et la dureté de la vie des pauvres, avant que – grâce notamment aux coups de pouce de marraines bienveillantes – ne s’ouvre le chemin de roses de leur destinée.

  Peau d’âne fut le plus grand succès public de la carrière de Jacques Demy. Sorti en décembre 1970, le film séduisit le public par le raffinement de la mise en scène, la féérie des décors et des costumes, l’époustouflant casting (Catherine Deneuve, Jean Marais, Jacques Perrin, Delphine Seyrig, Micheline Presle) et les mélodies de Michel Legrand.

***


   Voilà cinq ans que le théâtre Marigny était en travaux. Il a de nouveau ouvert ses portes en Novembre dernier, sous la direction de Jean-Luc Chopin, bien décidé à en faire une nouvelle place forte de la comédie musicale. Et quoi de mieux pour marquer ce renouveau que de proposer une adaptation scénique du Peau d'Âne de Jacques Demy? Bien sûr, Michel Legrand est de la partie et a même retravaillé quelques morceaux parmi les célèbres chansons du film original. S'il est impossible de les séparer du long-métrage, le Peau d'Âne de Demy c'est aussi une mise en scène enchanteresse et un visuel unique, que l'on s'attend nécessairement à retrouver -au moins en substance- sur scène. Nous y sommes allé dévorés par la curiosité... Verdict?

 Trailer du spectacle.

  Applaudissons tout d'abord la scène qui, avant même le début du spectacle, est un régal pour les yeux : voilée d'un rideau de chainettes dorées, encadrée d'arbres sinueux et féériques, elle se révèlera plus tard ornée d'un fond couvert de miroirs qui ajoutent une profondeur surréaliste. A peine est-on installés que l'on reconnait ce qui faisait le charme esthétique du film de Demy : nature extérieure et architecture intérieure se confondent, les détails bucoliques s'invitent dans un écrin baroque... pour peu, on se croirait dans le décor d'un sonnet de Shakespeare ou d'un quelconque Songe d'une nuit d'été. Puis la sonnerie annonce le début du spectacle, la salle baigne dans une lumière bleue scintillante et la musique d'ouverture de Michel Legrand se fait entendre.


  Et là, c'est l'extase : tellement habitués que nous sommes à l'entendre sur les images du film, nous avons oublié qu'elle a son existence propre. Pouvoir l'écouter ainsi jouée en partie par un véritable orchestre lui redonne une seconde vie et la met plus que jamais en valeur. On réalise alors à quel point Michel Legrand, disparu il y a seulement une semaine, était un génie : quelle meilleure conclusion que l'adaptation de sa célèbre bande-son pour la scène avant de tirer sa révérence?


  Cette impression ne nous quitte d'ailleurs pas de tout le spectacle et les chansons sont admirablement reprises par des chanteurs et chanteuses de talents, ici également acteurs. Parmi les rôles principaux, la jeune Mary Oppert reprend avec candeur le rôle tenu par Catherine Deneuve. Là où la "Grande Catherine" offrait une prestation altière et un peu froide (mais néanmoins excellente), Marie Oppert apporte une vraie fraîcheur et se montre beaucoup plus crédible en princesse ingénue au début du conte, avant de devenir peu à peu maîtresse de son destin. Sa voix, aussi, a quelque chose de plus que celle d'Anne Germain (qui doublait Deneuve pour les passages chantés), un accent un peu plus lyrique qui apporte plus de corps.


  Le prince, joué par Mathieu Spinosi, est crédible en amoureux transi et s'il ne ressemble pas physiquement à Jacques Perrin (qui jouait le rôle dans le film de 70), sa voix, en revanche, est tellement ressemblante que je me suis surpris à le chercher caché quelque part, en train de doubler son successeur! L'excellente surprise du spectacle reste néanmoins Emma Kate Nelson qui reprend le rôle de la fée des Lilas tenu autrefois par la talentueuse Delphine Seyrig : le costume est le même mais l'actrice anglaise prête ici merveilleusement bien son accent british à la fantaisie du personnage. Moins sérieuse que sa prédécesseuse mais toute aussi mutine, elle est aussi plus fantasque et offre une prestation haute en couleurs, savoureuse.


  Le bât blesse cependant avec certains rôles non chantés mais non moins importants dans l'intrigue. Tout d'abord, le roi et père de la princesse : joué par Michael Denard, ancien grand danseur étoile. A l'évidence, savoir danser ne confère pas forcément un talent pour le théâtre car même s'il est difficile de passer après Jean-Marais, il était possible de ne pas s'adonner à ce cabotinage désastreux : entre emphase et surenchère, non, il n'y a rien à faire, sinon conclure que c'est une très mauvaise prestation (pour dire, nous avions tous hâte que Peau d'Âne parte enfin du palais pour ne plus avoir à le supporter!). Même combat (en moins catastrophique, il est vrai) avec l'actrice qui joue la mère du prince, loin de l'élégance guindée de Micheline Presle, la reine d'origine. La nouvelle interprète du personnage semble à côté de sa propre interprétation et son jeu est monocorde, sauf lorsqu'elle se prête à quelques pas de danse et envolées de jupons pour distraire son fils malade d'amour (hum... tous ces parents ont décidément de drôles d'idées, dans ce spectacle!).


  Autre "rôle" pas totalement satisfaisant : celui du narrateur - ici une narratrice - tenu par... Claire Chazal! Si on devine un clin d’œil amusant dans le fait de confier cette mission à une ancienne présentatrice de JT, on ne peut que regretter que Claire Chazal, au demeurant excellente journaliste, n'ait ni la voix ni le ton vraiment à la hauteur : de fait, elle ne "narre" pas, elle "présente". Il aurait été tout aussi amusant de confier ce rôle à une vraie conteuse, comme Marlène Jobert, par exemple, qui aurait eu la diction appropriée tout en créant la surprise d'apparaître sur scène...


  Outre les arbres et les miroirs qui ornent la scène du début à la fin de la pièce, les différents décors se constituent principalement en pans de murs, fauteuils rococo, lits baroques ou trônes, que les comédiens eux-même déplacent et repositionnent d'une scène à l'autre. Ces ajustement sont effectués comme de véritables ballets, en tournoyant, dansant et virevoltant de façon hypnotique sur les mélodies de Michel Legrand, si bien qu'on ne perçoit jamais de temps-mort. Le temps de deux pas de danse et la cabane dans les bois est reconstruite sous nos yeux, l'espace d'une chorégraphie et des escaliers en colimaçon tournent sur scène... Parmi les décors et accessoires les plus remarqués, notons le trône en forme de chat du roi du royaume bleu, qui évoque celui du film de 1970, ainsi que ceux du roi et de la reine du royaume rouge, décorés de mannequins de vitrine écarlates. Selon les scènes, des panneaux et suspensions s'abaissent, amenant poésie et magie : chute de roses géantes en lévitation, grappes de lilas, ou bulles aériennes scintillantes...



 Les costumes , également, sont absolument sublimes : la garde robe de la princesse étant un élément clef de l'histoire, la costumière Pepa Ojanguren s'est surpassée. Si on a encore quelques réserves concernant la robe couleur du temps aux motifs de l'arc-en-ciel (où le film avait réussi à faire se mouvoir des nuages sur le tissu), les robes couleurs de soleil et de lune sont à la hauteur de nos attentes, de même que toutes les autres tenues, y compris celles des figurants. Pompons, dentelles, strass, collerettes... pas de doute, ce sont bien des personnages de contes de fées!


  Comme dans le film original, la mise en scène d'E.Sagi s'amuse d'éléments anachroniques : dans le long métrage, on assistait à l’atterrissage de la fée en hélicoptère. Ici, la marraine enchanteresse se déplace en rollers et possède un téléphone à cadran kitschissime à souhait. Elle fait s'évader la princesse non plus en charrette, mais sur une trottinette, et fait immortaliser le mariage final à l'aide d'un appareil photo! Mais... malgré ces quelques éléments originaux, il faut admettre une légère déception : cette adaptation reste très sage, sans aucune prise de risque. Les dialogues sont les mêmes que dans le film, au mot près (enfin presque : j'ai retenu seulement deux changements de pronoms -si, si, je connais les répliques quasi-par cœur- et mon amie a remarqué qu'il manquait une phrase dans l'une des répliques du prince, mais c'est tout), et cette version scénique ne s'autorise aucun ajout qui apporterait pourtant un petit renouveau bienvenu.


  Aussi, notons qu'à part quelques menus détails, la mise en scène ne s'encombre pas d'effets spéciaux. A part la superbe scène du rêve du prince et de la princesse où tous les deux s'envolent en chanson, le reste est un peu faible. C'est fort dommage ; certains artifices sonnent un peu de bric et de broc ou sentent le manque d'inventivité, et lorsqu'on a vu les prouesses techniques du Bal des vampires à Mogador ou même celles plus humbles d'Oliver Twist à la salle Gaveau, on est en droit d'être un peu déçu du manque d'ingéniosité développée pour l'occasion. Reste fort heureusement que pour le cake d'amour fait sur scène, la princesse casse de vrais œufs (si, si)!


En bref : Un spectacle féérique et onirique à souhait, porté par des décors enchanteurs et des costumes fabuleux. Cette adaptation scénique du Peau d'Âne de Demy permet de mettre en exergue mieux que jamais la musique du talentueux Michel Legrand. Les chansons sont magnifiquement reprises et les acteurs principaux remplissent fort bien leur mission (avec une mention spéciale pour la princesse et la pétillante fée des Lilas, qui méritent leurs tonnerres d’applaudissements en fin de spectacle). Malheureusement, quelques acteurs secondaires en font (beaucoup) trop, et la mise en scène manque souvent d'audace. Il en reste quand même un spectacle enchanteur et de qualité, alors profitez-en : il est encore à l'affiche pour quinze jours!

Petit reportage pour TV5 Monde.