dimanche 22 novembre 2020

Dans la Forêt des Lilas - Nathalie Ferlut & Tamia Baudouin.

Éditions Delcourt, 2019.
 
    Peut-on, sans les détruire, demander à des rêves d'enfant de répondre aux questions que la vie pose aux adultes ? Voilà une interrogation à laquelle tente de répondre ce splendide récit initiatique. La jeune Faith habite un petit cottage isolé, quelque part dans la campagne londonienne. Chaque nuit, pour fuir la maladie qui l'accable, elle s'évade dans le rêve récurrent d'un monde poétique. Elle y retrouve Beau- Minon, le prince-chat ou bonne-biche, la fée. Mais sous l'oeuvre du temps, ce pays des merveilles est devenu sombre et inquiétant, dévasté par une créature avide de peur et de sang. Comtesse veut comprendre ce qui est arrivé, mais elle aussi a changé...
 
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    Après Dans les bois d'Emily Carroll, voici une autre bande-dessinée qu'on avait mise de côté depuis quelques temps pour la partager à l'occasion de cette 11ème édition du challenge Halloween. Éditée chez Delcourt, elle réunit deux talentueuses Françaises : la scénariste Nathalie Ferlut (également auteure de Andersen, les ombres d'un conteur) et l'artiste Tamia Baudouin ( illustratrice de la BD Artemisia, d'après la vie de la peintre italienne, avec la même auteure à la barre). Dans leur deuxième collaboration, les deux créatrices accomplies nous servent un conte noir, mélancolique et poétique au croisement des influences.
 

 
    Faith, surnommée Comtesse, vit dans un monde de rêve depuis son enfance. Toutes les nuits, elle rejoint ses amies Beau-Minon et Belle-Biche dans la Forêt des Lilas, où les poissons flottent dans l'air et où chaque songe donne naissance à une étoile. Voué à s'étioler chaque jour qu'elle rentre un peu plus dans l'âge adulte, ce monde laisse chaque matin la place à la triste de réalité. Nous sommes dans l'Angleterre du début du XXème siècle et Comtesse, jeune femme encore enfant, subit les conséquences de la mort de son père, dont elle ne parvient pas à faire le deuil. Son agaçante sœur aînée Verity, mariée au charmant Anton, jeune médecin talentueux, souhaite vendre le cottage familiale et conseille à sa cadette de se trouver un époux, extrémité à laquelle se refuse la jeune fille. Comtesse, de plus en plus faible, sent sa vie l'abandonner tandis que les jours s'écoulent dans le cottage. Persuadée qu'elle est mourante et que toute sa famille lui cache la vérité sur son état, elle se laisse aller à rêver de nouveau à la Forêt des Lilas, délaissée depuis longtemps. Elle y retrouve un territoire dévasté par une étrange créature, tandis que Beau-Minon s'efforce de sauver de ce monde ce qui peut encore l'être. Entre songes et quelques rares moments de conscience, Comtesse va chercher à restaurer la paix de ses rêves autant qu'à percer les secrets qui entourent sa vie...
 
 Helena Bonham Carter à ses débuts dans Room with a view.
 
    Dédié à l'actrice Helena Bonham Carter – à qui Tamia Baudouin a d'ailleurs emprunté les traits pour représenter Comtesse, l'héroïne – Dans la Forêt des Lilas semble en effet coller tout à fait à la personnalité de la muse burtonienne. Aussi, une fois la dédicace lue en début d'ouvrage, il devient difficile de ne pas superposer sur la silhouette de Comtesse les images d'Helena Bonham Carter dans les films en costumes de James Ivory, qui semblent avoir suggéré une certaine atmosphère à cette BD, le gothique en plus. Exploration du parallèle entre rêve et réalité par le truchement de l'univers des contes de fées, Dans la Forêt des Lilas s'inscrit en cela dans la lignée d'Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, jusque dans ses éléments les plus saugrenus et inquiétants à la fois. Il faut dire que N.Ferlut et T.Baudouin créent à elles deux une histoire pesante dans laquelle les songes, pareillement aux nôtres, semblent vouloir sublimer sous l'apparence de fables et de chimères le vécu quotidien. 
 

    Ainsi, alors que les rêves de l'enfance n'étaient que fées et merveilles (quoi que frôlant toujours la limite de l'inquiétant grâce à quelques éléments suscitant ne seraient-ce qu'une légère angoisse, à l'image de ces poissons dorés aux paroles énigmatiques), le retour dans la Forêt des Lilas de Comtesse, tandis que sa vie semble s'effondrer, lui donne à voir un univers gangréné. Reflet métaphorique des événements qu'elle traverse? A en juger par l'alternance entre réel et imaginaire qui emprunte bientôt un rythme effréné au point que les deux se confondent, on parierait que oui. D'ailleurs, il nous semble que l'omniprésence de la forêt, la mise en abyme conte/rêve/réalité, et la lecture symbolique de l’œuvre indiquent encore une fois l'influence d'Angela Carter, ou du moins de La compagnie des loups adapté par N.Jordan.
 
 
    Cela dit, il reste que les thèmes explorés dans cette BD sont différents de ceux chers à Angela Carter, et que les références ne sont pas les mêmes. Si Dans la Forêt des Lilas s'amuse également des contes et du songe pour symboliser de façon quelque peu angoissante le réel de l'héroïne à travers un processus psychique délicieusement gothique, l'auteure cherche ici davantage à interroger la question du deuil parental comme rite de passage vers l'âge adulte, et à travers ce mécanisme complexe, la fin de l'enfance ( et donc la mort de l'enfant?... A moins qu'il en subsiste toujours quelques bribes...). En cela, Dans la Forêt des Lilas est habité d'une mélancolie absente de l’œuvre de son aînée, et le personnage de Comtesse suscite l'empathie du lecteur.
 
 
    Autre référence propre à Nathalie Ferlut pour cette BD : la Comtesse de Ségur. En effet, il semble que les critiques et chroniqueurs qui se sont penchés sur Dans la Forêt des Lilas aient tous oubliés leurs classiques et, parmi ceux-ci, l’œuvre qui a donné ses bases à cette bande-dessinée. La Forêt des Lilas ainsi que les personnages de Belle-Biche et de Beau-Minon sont issus d'un conte de la célèbre Comtesse de Ségur (auteur des Malheurs de Sophie) pour ses Nouveaux contes de fées (sa première œuvre publiée, d'après les histoires qu'elle inventait pour ses petits-enfants) : Histoire de Blondine, Belle-Biche et Beau-Minon, que l'on peut aussi trouver sous le titre La forêt des Lilas. Ce clin d’œil on ne peut plus inattendu donne au récit de N.Ferlut toute sa singularité et une couleur unique.
 
Illustration pour l'Histoire de Blondine, Belle-Biche et Beau-Minon.
 
    Et en parlant de couleurs, parlons des illustrations de Tamia Baudoin. Son trait faussement hésitant donne vie à des images d'une délicatesse presque enfantine et d'une finesse arachnéenne, même si le style est parfois inégal. Le traitement des couleurs est particulièrement intéressant, les teintes criardes accompagnant une Comtesse lunaire et les coloris lumineux, une Verity solaire. Deux univers s'opposent entre la cadette et l'aînée, deux façons de penser et d'appréhender le monde, l'ensemble étant d'une élégance romanesque propre à l'époque illustrée. L'univers féérique de la Forêt des Lilas, avec ses chats bottés, ses biches fées, et des carpes argentées, évoque autant l'esthétique de Jacques Demy que l'onirisme de Miyazaki. Visuellement, c'est étrange et adorablement déroutant...
 

En bref : Gothique et mélancolique, évoquant autant Jacques Demy que Miyazaki et Tim Burton que la Comtesse de Ségur, Dans la Forêt des Lilas est un conte sombre et onirique dont l’ambiguïté déstabilise le lecteur avec délice.
 
 

Maîtresse de tous les maux - Serena Valentino.

Mistress of all evil : a tale of the dark fairy
, Disney Press, 2017 - Hachette Heroes (trad. d'A.Gallori), 2019.
 
    Nous connaissons tous cette histoire : une belle jeune fille rencontre un beau prince. Mais la demoiselle apprend qu'elle a été maudite par une Fée noire, la condamnant à sombrer dans un sommeil éternel. Malgré la protection de trois bonnes fées, la malédiction se réalise. Mais le bien triomphe du mal : le prince défait le dragon cracheur de feu, et réveille la princesse grâce à son baiser d'amour véritable. Pourtant, ce n'est que la moitié de l'histoire : qu'en est-il de la Fée noire, Maléfique ? Pourquoi maudit-elle cette princesse innocente ? Bien des récits ont tenté d'expliquer ses motivations. Voici l'une de ces histoires, un conte ancestral où l'amour et la trahison côtoient la magie et les rêves. Voici l'histoire de la Maîtresse de tous les maux.
 
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    Après Miroir, Miroir (Fairest of all), L'histoire de la Bête, et Pauvres âmes en perdition, Serena Valentino poursuit avec Maîtresse de tous les maux son exploration des grands méchants Disney. Au départ prévu comme un one shot, Miroir, Miroir est finalement devenu le premier opus d'une collection elle-même devenue une série, l'auteure tissant une trame de fond commune aux différents tomes. Alors que cette univers se construisait petit à petit, on a vu baisser notre enthousiasme pour cette saga... et autant dire que ça ne s'est pas arrangé avec ce quatrième volume. Alors que Maîtresse de tous les maux est apparemment très apprécié des critiques, on n'a pas été convaincu. Mais alors pas convaincu du tout!

Double couverture de l'édition originale

    L'histoire commence là où se terminait le tome précédent : alors que la Sorcière des Mers vient de décéder, Maléfique, qui a déjà plongé la princesse Aurore dans un profond sommeil, s'approche du château Morningstar où se trouvent la princesse Tulipe et sa marraine Nounou, ancienne puissante magicienne à la mémoire partiellement effacée. L'arrivée de la fée noire fait ressurgir ses souvenirs : l'enfance de Maléfique, adoptée par Nounou pour bénéficier d'un apprentissage malgré son côté obscur, les méchancetés des fées de l'école de magie, sa fugue sous sa forme de dragon, sa volonté de ne pas sombrer dans le mal et... une vengeance, motivée par trois figures majeures de la sorcellerie : les Étranges Sœurs, encore et toujours.
 

    Bof, bof, bof. Pas grand chose à sauver de ce livre, donc. Il faut dire qu'il était difficile de passer après le film Disney Maléfique, qui dépeignait déjà de fort belle manière cette grande méchante tout en lui réinventant une histoire particulièrement bien construite. Etait-il, dès lors, utile de réitérer l'exercice? Pas sûr. On en veut pour preuve le texte enchevêtré de Serena Valentino, qui s'égare dans les ressorts dramatiques les plus extrêmes et les plus vides à la fois, comme pour chercher à montrer qu'elle peut explorer une histoire différente de celle déjà racontée dans le scénario de Woolverton... au final, on retient surtout les quelques points communs, tout le reste paraissant excessif ou facultatif. L'omniprésence de créatures végétales et d'un dieu des bois du nom d'Obéron évoquent autant les créatures du film que les références à Songe d'une nuit d'été de la novélisation d'Elizabeth Rudnick, de même que la relation entre Maléfique et les trois bonnes fées, les personnalités futiles de ces dernières, ou l'affection qui unit finalement la fée noire à Aurore.


    Ajout positif quant à ce dernier point, cependant : Serena Valentino imagine un lien quasi-alchimique qui n'est pas sans évoquer les hypothèses qui circulaient en leur temps sur la filiation entre Harry Potter et Voldemort avant la publication de l'ultime tome de la saga de J.K.Rowling. Pour le reste, il n'y a pas grand chose à récupérer de ce livre : les personnages sont tous excessivement caricaturaux et Serena Valentino en fait des caisses dès que Maléfique entre dans la pièce, comme si au-delà du charisme physique du personnage, elle était incapable de broder quelque chose de substantiel. La fée noire reste ici une silhouette, une allure, un rire, une voix, mais le tout sur du papier glacé : la profondeur qu'elle cherche à lui donner avec en lui inventant un passé ne vient pas jusqu'au lecteur. Il faut dire que la maturité initiale de la série, très présente dans Miroir, Miroir, est ici gâchée par une histoire un peu niaise et de perpétuelles chamailleries puériles entre fées. Ajoutez à cela que Blanche-Neige débarque là sans y avoir sa place, qu'elle cause en face-time avec l'esprit assagi de feu sa marâtre à travers le miroir magique, et que le texte français est franchement léger, et on tient là, au mieux, un mauvais épisode fourre-tout d'Once upon a time. Les éléments secondaires réinventés par l'auteure pour donner une unité à sa série n'ont aucune épaisseur, et comme ils prennent toute la place, le résultat est peu nourrissant.
 

    Tout ça pour dire qu'on ne lira certainement pas N'écoute que moi (le suivant de la série) consacré à Mère Gothel (d'une parce que Raiponce est loin d'être notre Disney favori, de deux parce qu'on n'est pas convaincu que ce personnage a quelque chose à raconter au-delà du long-métrage). Peut-être qu'on se laissera tenter par le 5ème tome, Les étranges sœurs : quitte à imaginer de nouveaux personnages, leur consacrer un vrai opus (et non pas utiliser l'histoire des méchants officiels Disney comme excuse pour les raconter) peut-être pertinent. Mais on est plus curieux de découvrir Cruelle Diablesse, consacré à Cruella d'Enfer (parce que l'histoire des 101 dalmatiens forcera nécessairement S.Valentino à s'écarter de l'univers insipide inventé ici, et que cette méchante, elle a un vrai potentiel psychologique) et Cold Hearted, consacré à la mystérieuse et perfide Lady Tremaine et annoncé pour l'été prochain.

En bref : Creux, vide, sans intérêt, Maitresse de tous les maux chute un peu plus dans les défauts qui allaient croissants dans cette série, tombée dans la franchise commerciale pure. Passez votre chemin. 
 
 

Et pour aller plus loin :
 
 

dimanche 15 novembre 2020

Pénélope - un film de Mark Palansky.

Pénélope

(Penelope) 


Un film de Mark Palansky ; scénario de Leslie Caveny

Avec : Christina Ricci, James McAvoy, Reese Witherspoon, Peter Dinklage, Catherine O'Hara, Richard E. Grant...

Sortie en salle : 9 avril 2008
    
    Une sorcière a jeté un sort sur la première fille qui nait dans la famille Wilhern : Pénélope. Pour y échapper, elle devra épouser un garçon issu de la noblesse. Pénélope est une romantique. Elle décide de fuir loin de sa famille et d'affronter le Monde. Elle découvrira que le mauvais sort, il faut l'ignorer et s'accepter telle qu'elle est.
 
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    Un film qui ne pouvait passer à côté de notre sélection halloweenesque 2020. Malgré une sortie discrète en 2008 et des critiques plutôt mitigées, Pénélope est un de nos grands chouchous. Co-produit par l'actrice Reese Whiterspoon, tombée amoureuse du scénario, ce conte de fée moderne et fantaisiste est une petite gourmandise à savourer sans modération.

 
    Imaginez une famille maudite par une sorcière (quoi de plus classique?) : les Wilhern, après qu'un de leurs aïeuls ait un jour batifolé avec une servante pour mieux l'abandonner, sont condamnés à voir leur première fille naître avec une face de cochon. Seule façon de vaincre la malédiction? Il faudra que cette dernière puisse se faire aimer par quelqu'un de son rang malgré son apparence. Par chance, au fil du temps et des générations, les Wilhern ne donnent naissance qu'à des garçons, qui ne donnent naissance qu'à des garçons, et ainsi de suite, jusqu'à... Pénélope. Née avec un groin disgracieux à la place du nez, la jeune héritière est cachée des paparazzis et des curieux par ses parents (dont une mère surprotectrice un peu folle) qui décident de tout mettre en œuvre pour briser le sort. Avec l'aide d'une marieuse de la jet set, la mère de Pénélope organise des speed dating à l'aveugle avec les jeunes nobles célibataires du pays, espérant que la dote promise sera assez conséquente pour les convaincre de survivre au physique de la jeune fille quand elle se présentera à eux. Mais les nombreuses rencontres ne conduisent qu'à la même triste et fatale issue : les prétendants s'enfuient sans demander leur reste. Jusqu'à l'arrivée de Max, hériter sans le sou un peu paumé. En fait embauché (ou débauché?) par un journaliste friand de scoops, le jeune homme doit tout faire pour photographier Pénélope, qualifiée de "monstre" par un des ex-prétendants que l'affaire a rendu légèrement délirant. C'est sans compter l'attachement qui va se nouer progressivement entre Max et la jeune fille, ainsi que l'envie de liberté qui va guider cette dernière à s'échapper de sa tour pour découvrir le monde...
 

    Délicieuse fable sans prétention mêlant les éléments d'un conte merveilleux et la légèreté d'une comédie contemporaine, Pénélope réinvente le mythe de l'amour sincère au-delà des apparences en partant d'un postulat classique qui n'est pas sans évoquer une version inversée de La Belle et la Bête. On pourrait s'imaginer un petit film sans surprise et archi convenu, mais Pénélope, malgré un succès moyen en salle, a bien plus à offrir que ça. Mis en scène par le discret Mark Palansky (un réalisateur plutôt habitué des courts-métrage mais hautement plébiscité par Reese Witherspoon elle-même), ce film propose une ambiance et une esthétique burtoniennes à souhait.
 

    Cette atmosphère, qui se ressent particulièrement à travers la photographie et les décors, vient également d'une source d'inspiration majeure de Mark Palansky pour ce film : les œuvres étranges de Mark Ryden, artiste au style inspiré de Margaret Keane et qui inspira à son tour Nicoletta Ceccoli ou Benjamin Lacombe. On retrouve en effet dans les tableaux de l'artiste et dans le film de M.Palansky un goût commun pour les couleurs tranchées et profondes ainsi que pour les arbres tortueux et les végétations aussi luxuriantes qu’irréelles. Un visuel qui prend tout particulièrement corps dans la chambre de Pénélope, pensée comme un magnifique microcosme visant à compenser ce que la jeune fille ne peut aller voir à l'extérieur : des dizaines de plantes sous cloches de verre, un magnifique arbre (avec sa balançoire) comme ayant poussé au milieu du parquet et des centaines de jouets vintages. On n'est parfois pas loin non plus des couleurs et de l'esthétique du Fabuleux destin d'Amélie Poulain...
 
L'esthétique inspirante de Mark Ryden pour l'univers visuel de Pénélope.
 
    Le casting est on ne peut plus enchanteur : dans le rôle titre, Christina "Mercredi Addams" Ricci nous charme littéralement ; un choix très pertinent quand on sait qu'elle a elle-même inspiré de nombreux tableaux à Mark Ryden. Son adorable et envoutant minois se prête à merveille à cette jeune fille candide (mais jamais niaise) à force d'être restée ainsi cloitrée à l'écart du monde, mais au tempérament décidé. Son jeu tout en nuances fait de Pénélope une héroïne attachante qui évolue de la petite fille surprotégée à la femme décidée, avec laquelle on redécouvre la vie extérieure avec des yeux nouveaux et une émotion sincère.
 


    Face à elle, James McAvoy campe un prétendant à contre-emploi : avec sa bouille de jeune ours mal léché à mille lieues d'évoquer le prince charmant, il s'impose comme un choix évident pour interpréter le rôle de Max, héritier désargenté qui passe ses nuits au casino. Sa prestation s'accorde parfaitement avec celle de Christina Ricci, les deux nous offrant quelques adorables badinages spirituels et humoristiques de part et d'autres du miroir sans tain qui donne sur la chambre de Pénélope. Leur alchimie crève l'écran et donne de la densité à leur duo, en dehors de l'aspect fantastique du scénario.
 

    A leurs côté, une pléiade de seconds rôles joués par des acteurs connus : Richard E. Grant et Catherine O'Hara jouent les parents délicieusement excessif de Pénélope, personnages caricaturaux et follement drôles comme le seraient des protagonistes imaginés par Roald Dahl (dans une histoire qu'il aurait presque pu écrire, par certains côtés), de même que le journaliste un peu trop obstiné et totalement inattendu joué par Peter Dinklage (futur star de Games of Throne). Reese Witherspoon, co-productrice du film évoquée plus haut, y interprète également un petit rôle très sympathique : celui d'une motarde Rock'n'roll qui deviendra l'amie de Pénélope une fois celle-ci évadée du manoir familial.


    Servi par une envoutante musique de Joby Talbot (dont les mélodies ne sont pas sans évoquer le style de Danny Elfman, compositeur fétiche de Burton), cette comédie romantique enlevée et fantaisiste revisite intelligemment le genre du conte de fées et quelques unes de ses morales les plus connues, sans oublier de nous réserver quelques surprises. La chute du film et la levée de la malédiction sont d'ailleurs parmi les meilleures trouvailles du scénario, donnant une toute autre envergure à l'acceptation de sa propre différence comme chemin vers la résilience.
 
 

En bref : Pétillant, inattendu, et enchanteur, Pénélope est un conte moderne rafraichissant aux accents Rock'n'roll, au croisement de Tim Burton, Jean-Pierre Jeunet et Roald Dahl. Son esthétique fantaisiste, son casting de choix et son enthousiasmant scénario en font une adorable gourmandise.
 

 
 

Pauvre âme en perdition - Serena Valentino.

Poor unfortunate soul, a tale of the sea witch, Disney Press, 2016 - Hachette heroes (trad. d'A.Gallori), 2019.

    Nous connaissons tous l'histoire de la petite sirène, ce conte ancestral qui nous rappelle qu'il faut parfois perdre sa voix pour mieux la retrouver. Ariel désire explorer le monde et s'aventurer au-delà des frontières du royaume de son père, le roi des océans. Par amour, elle renonce à sa voix et manque d'y laisser la vie. Mais le bien l'emporte, et elle sort de ces épreuves métamorphosée et heureuse.
    Pourtant, ce n'est que la moitié de l'histoire. Qu'en est-il de son ennemie Ursula, la terrible sorcière des mers? Pourquoi et comment est-elle devenue si retorse et pleine de haine, dédaignée par la cour de Triton?
    Voici l'histoire d'une pauvre âme en perdition...
 
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    Après le très ambitieux et réussi Fairest of all / Miroir, miroir (racontant l'histoire de Grimhilde, la méchante reine de Blanche-Neige) commandé par Disney à Serena Valentino, ce qui aurait du être un one shot a finalement donné naissance à une collection complète consacrée aux grands méchants des célèbres long-métrages animés. Ainsi, après L'histoire de la Bête, dans lequel on retrouvait les personnages des Étranges Sœurs (les trois sorcières déjà responsables de la chute de la reine Grimhilde et qui semblent tirer en arrière plan les ficelles de bien des contes), voici un troisième opus consacré à Ursula, la très connue sorcière des mers de La Petite Sirène (adaptation de 1989 du conte d'Andersen, avec une fin bien différente). Cet ouvrage marque un tournant dans la saga "Disney Villans" puisque Serena Valentino fait à partir de ce titre non plus une collection seulement consacrée aux grands antagonistes de l'univers Disney, mais une série dans laquelle les tomes sont chronologiquement reliés les uns aux autres... Bonne ou mauvaise idée? Cela dépend de vos attentes.

Double couverture de l'édition originale

    Reprenons tout d'abord le personnage d'Ursula. Reconnaissons que si les adaptations Disney édulcorent fortement les textes, elles ont le mérite de donner aux méchants un charisme et une personnalité souvent absents des contes d'origine : un nom, une allure, une voix... ainsi personnifiés, il devient très amusant d'essayer de deviner quelle pourrait être leur histoire. Cela marche pertinemment bien avec Ursula : dans le long-métrage animé, la sorcière, qui alterne les shows dignes d'une diva, laisse entendre qu'elle a autrefois fait partie de la cour avant d'en être exclue, rejet qui semble expliquer sa volonté de renverser Triton. Pourquoi pas. Mais admettons que Serena Valentino parvient à réutiliser cette matière pour la bonifier totalement en imaginant de nombreuses autres justifications à la vengeance de la sorcière.
 


    En effet, comme dans le musical Disney adapté de la Petite Sirène (mais resté assez peu longtemps à l'affiche outre-Atlantique compte-tenu d'un succès tout relatif), Valentino fait d'Ursula la sœur cachée de Triton. Une sœur bannie très tôt pour son physique étrange (on pense alors au sort réservé à la jeune Elphaba dans Wicked à cause de sa peau verte), mais à qui le droit de gouverner et des pouvoirs égaux à ceux de son frère ont été donnés (ce qui permet de donner une origine au collier coquillage, pendant du trident de Triton). Écartée du trône par le roi des sirènes, élevée par un pêcheur qui l'a prise sous son aile mais que les humains ont assassiné parce qu'il protégeait cette monstrueuse créature qu'était Ursula, la bien nommée sorcière des mers est prête à tout pour prendre sa revanche. Quitte pour cela à sacrifier la fille cadette de Triton et, par la même occasion, prendre la place aux côtés du prince Eric. Gouverner la terre et la mer. Synopsis séduisant.
 
The Little Mermaid, musical éphémère...
 
    Il y a donc de l'idée et de la tenue dans cette histoire qui se lit sans déplaisir, en plus d'être plutôt bien écrite et bien traduite (l'auteure use d'une belle plume et glisse ça et là des références qui démarquent son roman de la franchise creuse qu'il risquait d'être, même si on est loin du très emballant Fairest of all), mais la volonté de faire de "Disney Villains" une série amène à diluer quelque peu les éléments qui nous intéresseraient le plus. En effet, en réinvitant des personnages secondaires (et assez fades, qui plus est) créés pour L'histoire de la Bête, l'auteure tisse donc des liens entre les différents tomes de sa saga, en même temps qu'elle semble annoncer les événements des opus à venir (cf le cliffhanger de la fin, qui annonce Maîtresse de tous les maux, centré sur le personnage de Maléfique). Si elle arrive à établir des connexions entre le destin d'Ursula, celui des Étranges Sœurs, et celui des autres protagonistes, on a surtout l'impression de lire trois histoires différentes, chacune avec leur enjeux, qui se racontent en parallèle... En 112 pages, autant dire que chaque récit tient dans un mouchoir de poche

Ursula vue par la photographe Annie Leibovitz

    La présence des Étranges Sœurs aurait suffit à enrichir l'univers sur lequel brode Serena Valentino, sans qu'il soit utile de développer autant de personnages d'aussi peu d'intérêt. Évoquant les Parques de la mythologie, ces triplées aux allures de poupées de porcelaine gothiques restent en effet une des meilleures créations de l'auteure. On en apprend beaucoup plus sur elles dans ce titre, notamment sur leurs pouvoirs et même leur maison, dont la description n'est pas sans évoquer la chaumière de Madame Mim dans Merlin (et à connaitre Serena Valentino, on se dit que ce ne peut être un hasard).


En bref : Sympathique sans bien sûr être le roman de l'année, cette réinterprétation du classique Disney propose de bonnes idées scénaristiques et une bonne utilisation du personnage d'Ursula. On regrette cependant que les trop nombreux personnages et que les intrigues secondaires, destinés à faire de ces livres une série avec sa mythologie propre, diluent le principe de base de cette collection pourtant enthousiasmante sur le papier.
 
 
 
Et pour aller plus loin:
 

samedi 14 novembre 2020

Gourmandise littéraire : les étranges pâtes à la bolognaise de Relda Grimm.

 
    Voilà une gourmandise littéraire qu'on voulait partager avec vous depuis plusieurs années, sans que l'occasion se présente jusque là. Vous souvenez-vous de la très sympathique saga des Sœurs Grimm? Mais, si, voyons : Daphné et Sabrina, deux sœurs récemment orphelines, sont recueillies par leur grand-mère. Cette dernière, répondant au doux nom de Relda Grimm, est une étrange petite bonne femme qui vit recluse à Port-Ferries, drôle de vive où résident des habitants ceux-là aussi bien étranges... Les deux fillettes ne tarderont pas à découvrir qu'elles sont les descendantes des célèbres frères Grimm, auteurs de contes de fées, et que tous leurs personnages vivent à Port-Ferries, prisonniers d'un sort lié à leur famille. Cette intrigue de départ (qui a probablement influencé le scénario de l'inégale mais célèbre série télévisée Once Upon A Time) sera propice à de nombreuses péripéties au cours desquelles les deux sœurs s'improviseront détectives...

    Voilà pour le synopsis ; maintenant, retournons à la cuisine! Car s'il est un des éléments les plus plaisants de cette série, c'est bien les plats et pâtisseries confectionnés avec amour par Mamie Relda. Outre les gâteaux et cookies tout ce qu'il y a de plus classiques, la pétillante grand-mère s'amuse parfois à inventer des recettes un peu plus bizarres. Alors que Sabrina et Daphné viennent de s'installer dans leur nouveau chez-elles, leur aïeule leur sert une marmite de pâtes à la bolognaise très différentes de ce qu'elles ont l'habitude de manger...

"Les spaghettis ne ressemblaient à rien de ce qu'elles connaissaient. Les pâtes étaient noires et la sauce orange vif. L'odeur qui s'en dégageait était à la fois sucrée et épicée, et la bolognaise, vert émeraude, n'avait sûrement pas été cuisinée avec une viande connue de Sabrina.
— C'est une recette spéciale, expliqua Mme Grimm en servant Daphné. Il y a un peu de curry dans la sauce et les pâtes sont faîtes avec de l'encre de calmar."

Les sœurs Grimm #1, détectives de contes de fées, M. Buckley, Pocket jeunesse, 2007.

    Drôles de couleurs mais ingrédients prometteurs! Les informations nécessaires sont indiquées dans les quelques explications de Mamie Relda, aussi n'est-il pas utile de faire davantage de recherches pour confectionner ces étranges mais délicieuses pâtes à la bolognaise...
 

 
Ingrédients (pour 4 personnes):

- 400g de spaghettis
- 1 sachet de 4g d'encre de seiche
- 400g de viande de bœuf hachée
- 250 mL de coulis de tomate
- 1 oignon rouge
- 3 cuillères à soupes de curry
- 1 cuillère à soupe d'huile d'olive
- sel, poivre

A vos tabliers!

- Préparer d'abord les pâtes : faire cuire les spaghettis dans un grand volume d'eau salée selon le temps indiqué pour une cuisson al dente.
- Pendant ce temps, préparer la bolognaise : émincer l'oignon et le faire revenir à feu doux en l'huile. Ajouter la viande hachée, la saisir à feu vif puis poursuivre la cuisson à feu doux quelques minutes.
- Verser le coulis de tomates, aouter le curry, le sel et le poivre puis laisser mijoter environ 15 à 20 minutes.
-Égoutter et rincer les pâtes puis, dans un récipient, les mélanger avec l'encre de seiche (attention en remuant, sa tâche!). Une fois que l'encre est uniformément répartie, verser les pâtes dans un plat de service, puis verser sur le dessus la sauce bolognaise au curry.

NB : Pour gagner du temps, vous pouvez acheter directement des pâtes noircies à l'encre de seiche.

Servir chaud un soir d'Halloween, avant d'aller chasser le farfadet...
 
 

jeudi 12 novembre 2020

Dans les bois - Emily Carroll.

Through the woods
, Margaret K McElderry Books, 2014 - Editions Casterman (trad. de B.Béquerie), 2016.

    Une cabane perdue dans la neige et des jeunes filles qui disparaissent tour à tour la nuit venue. Une écolière qui joue les apprentis spirites et qu'un esprit malin finit par posséder. Des monstres parasites cachés au fond des bois et qui attendent la proie idéale pour faire... leur nid. Emily Caroll nous livre avec Dans les bois, un sortilège de contes horrifiques à l'atmosphère prégnante, à l'ambiguïté grinçante, et nous rappelle cette délicieuse sensation d'avoir peur, confortablement installé sous les couvertures, en toute sécurité. A moins que...
 
 
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    Brillante auteure et illustratrice de BD canadienne, Emily Carroll est malheureusement encore trop méconnue dans l'hexagone, où seulement deux de ses créations ont été publiées en quatre ans. Son univers, où se côtoie monstres des frayeurs enfantines et étrange fantasmagorie, ne peut laisser personne indifférent, surtout pas les amoureux d'Edgard Poe, de Lovecraft ou... d'Angela Carter (encore!).
 
 
    En effet, dans ce magnifique album à lire sous la couette à la lueur de la torche (mais réservé aux plus grands), l'artiste présente à son lecteur cinq histoires courtes encadrées d'une introduction et d'une conclusion, le tout en BD, évidemment. L'incipit vous sera terriblement familier : la narratrice raconte ses innombrables lectures à la lampe de chevet, le soir avant de s'endormir, craignant qu'une main invisible sortie des ombres l'agrippe soudain sans crier gare. Quel lecteur ne s'est pas laissé aller, enfant, à la peur d'être englouti par une quelconque créature née de la nuit ou vivant sous son lit?


    Sans transition et après ces angoissantes interrogations, la première histoire commence. Elle nous entraine dans une ambiance évoquant les années trente, aux côtés d'une collégienne solitaire quittant le pensionnat pour passer quelques jours dans la maison de campagne de son frère et de sa jeune épouse. Cette dernière, répondant à l'élégant prénom de Rebecca (serait-ce un hasard? Aucun point commun dans l'intrigue avec le célèbre roman de Du Maurier, mais on se demande si le choix de l'auteure est totalement anodin), est trop douce et trop sophistiquée pour être honnête. La jeune héroïne ne tardera pas à découvrir quelle monstruosité a investi les lieux... et sa belle-sœur, par la même occasion... 
 
Rebecca, étrange ? Non, vraiment, on ne voit pas où vous voulez en venir...
 
    La seconde histoire prend place dans un tout autre contexte : la campagne en des temps reculés où une chasse au loup tourne au cauchemar, laissant le lecteur en plein cliffhanger. La troisième nous invite dans un environnement évoquant une gentry anglaise à la Jane Austen, mais où des séances de spiritisme bidons mènent finalement à une possession bien réelle. La quatrième plonge le lecteur dans une forêt enneigée à la fin du XIXème siècle : les membres d'une famille vivant dans une maison isolées disparaissent un à un jusqu'à ce que la dernière fillette en vie décide d'affronter les bois... pour mieux tomber dans les bras du ravisseur, peut-être? L'ultime historiette illustrée est un régal de préciosité, mettant en scène un XVIIIème siècle baroque en diable où se côtoient esprit rococo et esprit frappeur pour un mariage façon Barbe-Bleue qui tourne court.

 
    Terriblement dérangeantes, ces histoires courtes construites comme des nouvelles fantastiques dans le pure style du genre jouent avec nos nerfs en s'amusant des codes du bizarre et du suspense. Les chutes, toujours glaçantes, nous laissent parfois comme pétrifiés face à l'horreur qu'elles suggèrent et ce même si le lecteur n'est jamais sûr de rien, ni même parfois d'avoir ne serait-ce que saisi toutes les subtilités de l'intrigue. Or, comme les zones d'ombre de la chambre à coucher propices à imaginer les pires monstres tapis dans le noir, les angles-morts qu'Emily Carroll disperse dans ses histoires deviennent des espaces de libre projection du lecteur, où il peut laisser enfler ses angoisses les plus personnelles. Seul point commun à tous ces récits : l'omniprésence de la forêt, lieu symbolique par excellence où se sclérosent toutes les peurs, résidus de nos frayeurs enfantines.
 

    A l'inspiration de la nouvelle dans le fond comme dans la forme, il faut aussi ajouter l'inspiration manifeste du conte. Il y a en effet quelque chose des contes gothiques de Poe aussi bien que des contes merveilleux dans les BD d'Emily Carroll, l'image du monstre ou du kidnappeur suggérant souvent la figure du loup caché dans les bois, près à nous dévorer. Dès lors, une silhouette encapuchonnée de rouge traversant une forêt enneigée ne peut être un hasard, surtout lorsque cette dernière fonce tête baissée (et presque volontairement) dans les bras du criminel vêtu de noir. Par association d'idées, difficile de ne pas penser, encore une fois, aux jeunes filles et chaperons qui épousent la part sombre et animale des bois dans La compagnie des loups d'Angela Carter, d'autant que la construction en histoires dans l'histoire et le panache d'époques et de personnages ne sont pas non plus sans évoquer son adaptation par Neil Jordan.


 Cette étrange fantasmagorie est servie par des illustrations aux traits d'apparence simple mais magnifiés par un jeu très audacieux des couleurs et des contours. Emily Carroll est la seul illustratrice de son album, mais elle adopte à chaque fois des techniques de mise en page ou de mise en couleurs différentes d'une histoire à l'autre, donnant à chacune sa personnalité. Un univers esthétique entier sépare la première, à la construction sous forme de vignettes très classique, de la dernière, aux larges images vertigineuses. Ombres et lumières se côtoient dans une mise en image quasi cinématographique qui ne peut que retenir notre attention.


En bref : Dans la lignée de Poe, Lovecraft, ou d'Angela Carter, l'auteure et artiste Emily Carroll nous sert ici un florilège gothiques et macabre d'histoires courtes bédéisées, à mi chemin entre le conte noir et la nouvelle fantastique à l'ancienne. Dérangeant, palpitant et visuellement captivant!

mardi 10 novembre 2020

Blanche-Neige, le plus horrible des contes - un film de Michael Cohn d'après Grimm.

Blanche-Neige,

le plus horrible des contes

 

(The Grimm Brothers' Snow-White, a tale of terror)


Un film de Michael Cohn d'après le conte des frères Grimm
Avec : Sigourney Weaver, Sam Neil, Gill Bellows, Monica Keena, David Conrad...

Sortie en salles : 27 août 1997
Disponible sur Netflix

    Le conte de Grimm revisité dans une version bien plus horrifique que celle de Disney. Claudia, une femme belle et acariâtre, n'arrive pas à accepter la présence de sa belle-fille Lili dans sa vie. La rendant de plus responsable de sa fausse couche, elle se charge de la faire tuer. Arrivant à échapper au piège tendu par sa belle-mère, Lili est recueilli par sept vagabonds... 
 
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     On a eu l'occasion de l'évoquer à plusieurs reprises : la relecture horrifique des contes, faisant la part belle à leurs fondements les plus sombres, présente un réel potentiel dramatique. Qu'il s'agisse de livres (La compagnie des loups d'A.Carter, Le livre des choses perdues de J.Connolly...) ou de films (l'adaptation de La compagnie des loups par N.Jordan), la mise en exergue de la noirceur de ces histoires intemporelles vient questionner notre connaissance et nos représentations de ces classiques. Dans cette veine et bien avant le regain d'intérêt tout récent du cinéma pour les contes de fées, l'année 1997 voyait sortir au cinéma cette transposition de Blanche-Neige aux accents horrifique...
 
 
    Sous-titrée "A tale of terror" ("Le plus horrible des contes" en VF), le titre original comporte la mention "Grimm Brothers" en en-tête, et ce bien que cette réinterprétation du conte verse davantage dans le frisson que dans le merveilleux. On pense alors à une autre mode dans laquelle ce film cherche peut-être à s'illustrer, se plaçant dans la lignée des récents Bram Stocker's Dracula de F.F.Coppola (1992) et Mary Shelley's Frankenstein de K.Brannagh (1994). Des adaptations de classiques qui se revendiquaient plus que jamais proches des œuvres originales, mais prenant en même temps des libertés qui se voulaient fidèles à l'essence des textes plutôt qu'à leur transcription (pour l'anecdote, d'ailleurs, les différents trailers de ce Blanche-Neige utilisent des musiques issues du Dracula de Coppola...).


    Or, c'est également ce que semble rechercher cette version : si elle est loin d'être une adaptation fidèle au texte de Grimm, elle semble vouloir en revanche, par ses choix scénaristiques, accentuer la lecture psychanalytique du conte en conservant ses meilleurs éléments. La scène d'ouverture, par exemple, bien loin de l'incipit doucereux de l'histoire originale, nous donne à voir l'accouchement douloureux de la reine-mère après un accident de carrosse dans une forêt enneigée. Pour sauver le bébé, le roi est contraint de sacrifier la vie de son épouse en improvisant une césarienne, faisant ainsi couler le sang sur le sol immaculé. Bien plus sombre que le doigt piqué à l'aiguille, il est vrai, mais la symbolique reste la même. 
 

    Il en est ainsi des autres éléments clefs du contes, dont le scénario force les traits sans jamais tomber dans la caricature : les thèmes des saisons, des cycles de la femme qui se succèdent, et de la confrontation des générations qui se joue entre Blanche-Neige (ici rebaptisée Lili) et sa belle-mère (Claudia) sont particulièrement bien amenés. La tension entre la princesse – à qui l'avenir et la promesse d'un mariage sourient – et sa belle-mère – qui éprouve des difficultés à enfanter parce qu'elle approche de la fin de sa fécondité – aboutissent à la jalousie de cette dernière lorsque le Roi (impeccable Sam Neil) reconnait en sa fille le portrait craché de sa défunte épouse. Le choc provoque la fausse-couche de Claudia et enfante en même temps ses pulsions meurtrières, comme une soudaine décompensation qui la fait sombrer progressivement dans une étrange folie.


    La complexité de Claudia est d'ailleurs magistralement interprétée par une Sigourney Weaver absolument sublime. Le traitement du personnage, fascinant, parvient à susciter la sympathie du spectateur pour cette femme au passé mystérieux, au point qu'on regrette de devoir se satisfaire des quelques miettes d'information que les scénaristes nous laissent à picorer. On devine cependant à cette marâtre un passé douloureux (elle laisse entendre, grâce à ce mariage, être enfin acceptée par une caste qui l'a toujours rejetée) et une histoire de famille qui l'est tout autant, si on en juge par le miroir magique hérité de sa défunte mère. Il est par ailleurs intéressant de noter que dans les premiers temps, Claudia tente de résister au pouvoir de l'objet, avant que le deuil et la démence ne la conduisent à s'y abandonner totalement et à verser dans les arts occultes. Partant de là, toute les conjectures sont possibles : Claudia est-elle la fille d'une lignées de sorcières autrefois chassées par le souverain? Son infiltration à la cour cache-t-elle à ce titre un désir inconscient de vengeance, ou de repentir? Les différents axes d'interprétation possibles en font le personnage le plus captivant, en plus d'être le plus abouti psychologiquement.


    Le reste du film s'amuse dans cette continuité à détourner ou réinterpréter les éléments les plus forts de l'intrigue. Les nains sont remplacés par sept vagabonds rejetés par la société (ce qui évoque alors certaines versions étrangères du contes), réfugiés dans les ruines d'une abbaye et condamnés à chercher en vain quelque filon d'or dans une mine perdue en pleine forêt. L'arrivée de Lili au sein de cette communauté pas très sympathique vient là aussi jouer sur l'asexualité des nains dans le conte d'origine et la transition de l'héroïne du statut d'enfant au statut de femme (d'autant plus évidente ici qu'elle se sent très attirée par un des vagabonds). Malgré l'ambiance poisseuse et malaisante de l'abbaye et la complexité des relations initiales, on apprécie de voir leur entente évoluer vers une amitié soudée au point, même dans cette version, de nous tirer les larmes lorsque Lili est inhumée dans son cercueil de verre...
 

    La réalisation et la photographie font cause commune pour une vision intéressante du mythe : filmé en Europe de l'Est, ce Blanche-Neige nous absorbe dans ses paysages de forêts automnales ou enneigées, lesquelles deviennent le théâtre de la sorcellerie de Claudia. Sa magie semble fonctionner par analogie, ce qui donne vie à de fabuleuses idées à l'écran : un sablier retourné sur un oisillon entraîne l'éboulement de la mine sur Lili et ses compagnons, la chute des statues bordant les couloirs du palais cause le déracinement des arbres de la forêt... autant de tentatives d'assassinat sur sa belle-fille, furieusement bien mises en scènes. La transformation de la reine en sorcière et la création de la pomme empoisonnée sont également judicieusement inspirées.
 

    Bien avant les deux adaptations cinématographiques de Blanche-Neige de 2012, on voit ici une héroïne qui se refuse à la passivité et qui décide d'affronter son ennemie. Monica Keena, l'interprète du rôle titre, offre d'ailleurs un des plus beaux visages qu'on ait pu voir prêtés à ce personnage : sa beauté naturelle et son jeu de la candeur à la maturité en font une des meilleures Blanche-Neige du grand écran à ce jour.
 

 
En bref : Adaptation horrifique mais pertinente et jamais caricaturale, Blanche-Neige, le plus horrible ces contes est beaucoup plus subtile que ne le laisse penser son sous-titre. Le traitement des personnages, particulièrement de la Reine, est on ne peut plus judicieux, et la réappropriations des éléments symboliques du texte d'origine font mouche. Le film est d'autant plus intéressant que sa mise en scène est plaisante et ses décors et costumes, réussis.