lundi 29 juin 2020

Les soeurs Van Apfel ont disparu - Felicity McLean.

The Van Apfel girls are gone, Harper Collins Publishing, 2019 - Editions Presses de la Cité (trad. de S.Schneiter), 2020.

  Été 1992, dans une lointaine banlieue de Sydney, en lisière du bush. Un été caniculaire durant lequel une puanteur infecte se dégage du lit de la rivière. Un été que Tikka, onze ans et deux mois, n’a jamais oublié : celui où les sœurs Van Apfel ont disparu. Les trois filles du pasteur — Hannah, l’aînée, Cordelia, la fantasque, somnambule à ses heures, et la petite Ruth avec son bec-de-lièvre — profitent de l’entracte du spectacle de l’école pour se faire la belle et s’évanouir dans la nature. Le corps de la plus jeune sera retrouvé coincé entre deux rochers… Vingt ans plus tard, Tikka retourne chez ses parents pour prendre soin de sa grande sœur, malade. Un séjour qui sera l’occasion d’affronter avec elle les fantômes qui les hantent. Leurs amies se sont-elles enfuies pour échapper au joug de leur père ou ont-elles été victimes d’un prédateur ? Y a-t-il la moindre chance pour qu’Hannah et Cordelia soient aujourd’hui toujours en vie ?

   Entre désir de liberté et rêves étouffés, un texte qui capture avec justesse, humour et intensité l’essence même de l’adolescence. Et s’il y est question du spleen des sœurs Van Apfel, ce roman résonne aussi des rires de ses héroïnes et se dévore comme un page-turner.

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  Sorti il y a un an en VO et le mois dernier dans l'hexagone, Les sœurs Van Apfel ont disparu fait déjà beaucoup parler de lui sur la blogosphère et dans les rubriques littéraires. Premier roman de la journaliste Felicity McLean, ce livre est le dernier né de la littérature australienne à franchir ses frontières jusqu'à nous avec un tel retentissement...


  Années 2010, Baltimore. Tikka, jeune femme d'origine australienne, quitte son travail au laboratoire lorsqu'elle croit La voir au détour d'une rue. Cordie. Cordelia Van Apfel. Une illusion aussi intense que fugace car en fait, Cordelia a disparu depuis vingt ans en compagnie de ses sœurs, autant de temps que Tikka croit la voir régulièrement, ici ou là, toujours avec le même sentiment de choc. Rongée par la mémoire des événements survenus dans son village natal australien de Macedon Close au cours de cet été 1992, la jeune trentenaire s'envole pour un retour au bercail afin de questionner sa sœur aînée, également présente au moment des faits. Une fois sur place, les souvenirs affluent : la chaleur étouffante du bush, les voisins soupçonneux, la nature sauvage et inquiétante.. tout semble convoquer la mémoire des étranges parents Van Apfel et de leurs trois filles : Hannah, Cordelia, et Ruth. De toutes, c'était Cordie qui dégageait le plus de magnétisme et qui suscitait le plus de fascination malgré ses treize ans. Qu'est-il arrivé ce fameux soir de spectacle scolaire pendant lequel elles se sont volatilisées? Pourquoi n'a-t-on retrouvé que Ruth, morte ? Quel secret les liait toutes les trois et pourquoi Tikka est-elle toujours aussi obsédée par les Van Apfel, même deux décennies plus tard...?


  L'Australie a décidément de belles pépites livresques à nous offrir : tant du point de vue du style que dans sa tournure, Les sœurs Van Apfel ont disparu est un roman mémorable. L'une des grandes réussites de ce livre est que le point de rupture de l'histoire (la disparition des sœurs), situé dans le passé de la narratrice, arrive en fin d'ouvrage, soit après qu'elle ait raconté les semaines précédant l'incident. La narration par flash back retarde le drame et instaure ainsi une tension palpable, électrique. Les événements qui préexistent à la fugue des jeunes filles sont racontés avec une précision quasi chirurgicale : des scènes comme prises sur le vif où chaque geste, chaque soupir, chaque regard, participent à alourdir l'atmosphère pesante de l'intrigue. Cette écriture parfois crue et même malaisante à la Joyce Carol Oates possède néanmoins ce pouvoir de nous happer jusqu'à la fin.


  Parallèlement, Felicity McLean use d'un talent notable pour la suggestion : les souvenirs de Tikka étant parfois remis en cause par sa sœur aînée, on se demande par moment si l'enchainement des événements et leur compréhension n'ont pas été quelque peu modifiés par l'inconscient de la narratrice. Dès lors cependant, les phrases laissées en suspens, certaines coïncidences ou synchronicités dans le récit, même si elle ne sont pas concrètement élaborées dans le texte, marquent durablement l'esprit du lecteur. Des connexions s'y tissent, un début d'explication s'y dessine. Ce qui nait de ce pouvoir d'insinuation restera cependant à l'état de conjectures : Les sœurs Van Apfel ont disparu est en effet un de ces romans à fin ouverte qui prennent plaisir à jouer avec nos nerfs et laissent la solution à notre libre interprétation. Reste-t-on sur notre faim? Non, car le propos du livre ne se situe pas dans la solution ; l'intérêt réside à la fois dans ce que le lecteur fait des indices laissés à son attention et dans la force du souvenir qu'entretient la culpabilité de l'héroïne.


  Le climat moite et étouffant du bush, raconté avec un réalisme poignant, apporte à ce roman tout le sel qu'on aime à trouver dans la littérature australienne. On pense bien évidemment aux éléments propre au genre de l'Australian Gothic, cette mouvance unique dont se réclamait aussi le chef-d’œuvre Pique-nique à Hanging Rock. L'ombre de ce grand classique plane évidemment sur le roman de Felicity McLean, que les critiques ont aussi beaucoup comparé à Virgin Suicides de Jeffrey Eugenides.


En bref : Thriller psychologique hypnotique et dérangeant dans la chaleur du bush australien, Les sœurs Van Apfel ont disparu est un premier roman ensorcelant, en constante tension. Évoquant tour à tour Jeffrey Eugenides, Joan Lindsay et Joyce Carol Oates, le livre de Felicity McLean vous hantera longtemps après que vous l'ayez terminé.


Merci à NetGalley et aux Presses de la Cité pour cette découverte!


samedi 27 juin 2020

Quel Brontë êtes-vous? - Anna Feissel-Leibovici.

Librinova, 2020.

  "Chez les Brontë, le pilier était le père, intimidant par sa haute stature et son titre de révérend. Il y avait une tante pour veiller à l'éducation des enfants, mais pas de mère. C'est probablement par cet interstice que j'avais pu me faufiler dans la famille et me sentir chez moi parmi les quatre enfants qui complétaient la maisonnée." On sait que lire ne va pas sans risque, la narratrice le vérifie à ses dépens : pour avoir trop fréquenté les Brontë, elle finit par se prendre pour un membre de la famille. Seul bémol à sa conviction, elle n'est pas sûre de savoir lequel. Ainsi débute une enquête qui la plonge dans les vertiges de l'identité, au fur et à mesure qu'elle brosse les portraits des trois célèbres sœurs et de leur frère. Comme s'ils détenaient à eux tous le secret de sa vie, la narratrice se reconnaît à divers titres dans chaque membre de cette fratrie. Charlotte, Emily, Anne et Branwell ont été des enfants écrivains, c'est là que se noue la trame singulière qui relie sa propre histoire à celle des Brontë. Portraits croisés, promenades et rêveries sur la lande du Yorkshire interrogent la condition enfantine et celle des femmes écrivains, que tout rapproche à cette époque.

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  Existe-t-il fratrie d'auteurs plus mythique que les Brontë? De leurs Juvenilia, écrits foisonnants de l'enfance, jusqu'à la publication des romans de Charlotte, Emily et Anne en passant par les poèmes de Branwell, vie et œuvre des Brontë ont profondément marqué la culture littéraire. Leur destin, comme habité par une certaine dramaturgie, a donné naissance à de nombreux récits historiques et biographiques, variations romantiques et biopics ; c'est dans la lignée de ces nombreuses productions qu'Anna Feissel-Leibovici souhaitait s'inscrire lorsque l'envie d'écrire un livre sur les Brontë s'est faite ressentir. Mais que faire qui n'ait pas déjà été fait? Que dire dire qui n'ait pas déjà été dit?

Anna Feissel-Leibovici

  Enseignante en lettres classiques avant de devenir psychanalyste, Anna Feissel-Leibovici est surtout une éternelle amoureuse des Brontë. De leurs histoires écrites puis, par extension, de leur histoire vécue, au point de vouloir faire corps avec elles (ou avec eux : n'oublions pas le frère, Branwell). Car il doit y avoir de cela dans le rapport obsessionnel que nous pouvons tous entretenir à l'égard de certaines personnalités : dévorer la moindre ligne qui ait été écrite à leur sujet, accumuler les ouvrages qui leur sont consacrés, traquer les détails pour percer leur intimité et ainsi se prétendre des accointances avec eux. Non contente d'écrire un livre sur l'objet de son intérêt le plus vif, l'auteure écrit aussi un superbe ouvrage sur l'obsession elle-même.

"Étrange expérience que de vivre avec des amis qui ne sont pas en vie, mais vous sont plus proches par leurs écrits et leur histoire que tant d'autres pourtant bien présents dont vous pouvez pincer, mordre, embrasser ou caresser la peau."

  En prenant pour fil conducteur son voyage au presbytère d'Haworth (lieu de résidence de la célèbre fratrie et de leur père), l'auteure et narratrice entraine le lecteur dans un périple initiatique constitué d'allers et retours entre sa propre vie, celle des Brontë, et celles de leurs œuvres et personnages. Dès lors, chaque élément évoqué par A.Feissel-Leibovici au fil de son enquête est comme un fil que l'on tire et qui permet de convoquer leur esprit.

Presbytère d'Haworth du temps des Brontë

  Et il en est question, d'esprits, dans ce livre : chaque scène de vie à Haworth est restituée avec l'aura d'une manifestation paranormale, à l'image de ces événements qui peuvent se jouer et se rejouer sous forme spectrale sur les lieux littéralement "habités" par leurs défunts occupants. Le style quasi incantatoire de l'écrivaine nous permet de sentir leur présence, de les voir et de les entendre ; comme A.Feissel-Leibovici, le lecteur se sent parfois à la limite de franchir le voile qui le sépare des brother & sisters. Lorsqu'elle évoque les vestiges de leur vie exposés au Brontë Museum, bribes et objets de l'intime devenus d'intérêt public, on s'attend presque à voir surgir de nulle part les fantômes vengeurs de Charlotte, Anne ou Emily, prêts à nous corriger pour notre intrusion. L'obsession est devenue possession.

 La fratrie Brontë peinte par Branwell : le frère, qui s'était effacé, réapparait derrière la peinture avec les années...

"Mais lorsque je voyais l'air contrit de ma famille, - encore me restait-elle, car la plupart de mes amis avaient déserté-, je captais dans les regards le pâle reflet d'un être déconnecté du monde, qui n'avait plus commerce qu'avec des ombres : chez moi, les livres consacrés à la familles Brontë continuaient à proliférer sur les tables, gagnant fauteuils, tapis et rebords de fenêtres, sans que rien vienne faire barrage à cette occupation des sols. Occupation était en effet un assez bon terme pour évoquer ce phénomène étrange, qui fait que des êtres impalpables élisent domicile chez vous, en vous, bref, occupent le terrain."

  Ni biographie, ni essai, ni roman, mais peut-être un peu de tout cela à la fois, Quel Brontë êtes-vous? propose une approche unique de la vie des Brontë. Le titre, clin d’œil à ces questionnaires à choix multiples que les fans des Brontë se sont réappropriés et ont diffusé à travers les blogs pour situer de quel membre de la fratrie notre personnalité se rapproche le plus, est donc un excellent avant-goût de cette plongée dans les affres et les joies vertigineuses de l'identification.

 Écritoire de Charlotte conservé au Brontë Museum


En bref : Véritable déclaration d'amour à la fratrie Brontë, le livre d'Anna Feissel-Leibovici propose une approche unique et vibrante d'émotion. Au croisement de sa passion toute personnelle et de la fascination collective pour le "Brontëland", Quel Brontë êtes-vous? est aussi un enchantement littéraire écrit d'une plume au fort pouvoir d'évocation, laquelle rend les brother & sisters plus que jamais proches de nous. Un coup de cœur!

Auto-édité via la plateforme Librinova, on souhaite à ce livre de rencontrer le succès qu'il mérite ; n'hésitez pas à en parler autour de vous!

lundi 1 juin 2020

Hommage à Gemma...



  L'hiver dernier, je chroniquai le livre Larry ; une amitié avec Lawrence Durrell, émouvant témoignage de l'écrivaine Gemma Salem (propos recueillis par Stéphane Héaume) sur sa longue camaraderie avec le célèbre auteure britannique. Parce qu'elle avait lu mon article, elle m'avait envoyé un mail qui allait marquer le début d'une correspondance tout ce qu'il y a de plus inattendue.


  Au fil de quelques mails, nous avons partagé notre amour commun de la lecture, des mots et des gens (et ce malgré un goût partagé pour la solitude), en dépit des générations et des kilomètres qui nous séparaient. Chacun de ses courriels était un trésor et j'attendais toujours avec impatience leur réception. Sa prose chaleureuse, son attention, sa spiritualité et sa fantaisie m'ont beaucoup touché. Lors de notre dernier échange, au mois d'avril, nous avions pris mutuellement de nos nouvelles en pleine situation de crise sanitaire. J'avais été rassuré d'apprendre qu'elle était en bonne santé et elle m'annonçait son souhait de me faire envoyer son dernier livre, Où sont ceux que ton cœur aime, promesse de futures discussions passionnantes et passionnées.


  Vendredi, j'ai reçu le livre en question, envoyé par son éditrice. Je me voyais déjà prévenir Gemma par mail le soir même que son ouvrage était arrivé, que j'avais hâte de le lire et hâte d'en parler avec elle. Et puis la carte a glissé des pages, les mots à l'encre noire se détachant du papier couleur crème : Gemma Salem était décédée le 20 mai dernier.

  Bien que nous n'ayons fait qu'échanger des mails traitant de la vie et la littérature, j'ai ressenti un certain choc à la lecture de ces quelques lignes. Cela pourrait paraître indécent de ma part, moi qui n'étais qu'une récente connaissance : il y a bien sûr les proches et sa famille qui pleurent son départ tandis que je n'étais qu'un vague et lointain correspondant. Mais la plume d'une personne est parfois le chemin le plus vrai et le plus sincère jusqu'à elle et en cela, nous nous étions reconnus mutuellement. Il ne me reste maintenant qu'un sentiment d'inachevé, de frustration ; cette impression que nous avions encore tant de sujets à aborder, entre deux politesses courtoises au détour d'un mail, mais que nous n'aurons jamais l'occasion de le faire.


  D'une belle sagesse et d'une grande perspicacité, Gemma Salem manquera à ce monde. Je lui souhaite de retrouver Lawrence Durrell de "l'autre côté", où il est certain qu'ils sont déjà en train de trinquer encore et encore tout en riant comme ils savaient si bien le faire.

Toutes mes pensées vont à sa famille et à ses proches.

Et, comme elle le disait si bien à la fin de chaque mail :
Une accolade.

mercredi 27 mai 2020

Rendez-vous avec le crime (Les détectives du Yorkshire #1) - Julia Chapman.

Date with death (the Dales detectives series #1), Pan McMillan, 2017 - Éditions Robert Laffont, coll. La bête noire (trad. de D.Haas), 2018.

La mort est aveugle.
Quand Samson O’Brien débarque sur sa moto rouge à Bruncliffe, dans le Yorkshire, pour y ouvrir son agence de détective privé, la plupart des habitants voient son arrivée d’un très mauvais oeil. De son côté, Delilah Metcalfe, génie de l’informatique au caractère bien trempé, tente de sauver de la faillite son site de rencontres amoureuses. Pour cela, elle décide de louer le rez-de-chaussée de ses locaux. Quelle n’est pas sa surprise quand son nouveau locataire se révèle être Samson – et qu’elle découvre que son entreprise porte les mêmes initiales que la sienne !
Les choses prennent un tour inattendu lorsque Samson met au jour une série de morts suspectes dont la piste le mène tout droit… à l’agence de rencontres de Delilah !

Premier volet d’une série so british,
Rendez-vous avec le crime est un polar drôle, plein de charme et au casting haut en couleur.
 
« Le roman de Julia Chapman se place directement en tête de liste des cosy mysteries ! » Kirkus Reviews

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  Qu'il en sort, du cosy mystery, depuis quelques années ! Jamais ce genre typiquement british n'aura autant envahi les librairies depuis qu'Agatha Raisin, le personnage de M.C.Beaton, a conquis le cœur des lecteurs français. Parmi les rivaux de la caractérielle quinquagénaire, la série des Détectives du Yorkshire tient bonne place sur les étagères de nos bibliothèques depuis maintenant quelques années. A l'inverse des Agatha Raisin enquête, arrivés avec 20 ans de retard dans l'hexagone, cette série de Julia Chapman a débarqué chez nous peu de temps après la publication originale. De son vrai nom Julia Stagg, l'auteure anglaise a longtemps vécu dans les Pyrénées françaises (lesquelles lui ont d'ailleurs suggéré un cycle de romans encore inédit dans notre langue) avant de retourner s'installer dans la région des Vallons du Yorkshire. Ce décor des plus inspirants allaient lui souffler l'idée de cette toute nouvelle série de romans policiers. Alors, ce Rendez-vous avec le crime, ça raconte quoi? 


  Burncliffe est un petit village typique du Yorkshire : perdu entre les collines, cet adorable microcosme réunit une population dont tous les membres semblent unis par le mariage ou par le sang. Du pub du coin au fermes environnantes en passant par la maison de retraite, tout le monde s'y connait, si bien qu'un secret ne reste jamais longtemps secret. Aussi, lorsque Samson O'Brian, "brebis galleuse" du village, revient après plusieurs années d'obscures services à la Met de Londres, il est rapidement remarqué malgré ses tentatives de passer inaperçu. Comme si le destin s'acharnait, voilà que le hasard le fait louer un local appartenant à une ancienne camarade qui l'accueille d'un uppercut bien placé : la revancharde Delilah Metcalffe, guère enchantée à l'idée de le retrouver et de devoir partager ses bureaux avec lui. Pire encore : Samson ouvre là une agence de détectives du nom de A.R.V. (Agence de Recherche des Vallons), juste en dessous de l'agence matrimoniale de Delilah, qui répond au nom de... A.R.V. (Agence de Rencontre des Vallons)! Voilà qui ne va pas aider leurs affaires! Par ailleurs, malgré le calme apparent  de la petite bourgade vallonnée, voilà qu'une première cliente se présente chez Samson, persuadée que son fils récemment décédé a été assassiné. Delilah, qui sait bien que la victime était un de ses clients, a aussi remarqué que c'était le cas de deux autres hommes récemment morts dans des circonstances étranges... Y aurait-il un lien avec son agence? Bien décidée à faire la lumière sur cette affaire, elle met le nez dans celles du détective...


  J'avais hâte de découvrir cette série, dont j'ai entendu le plus grand bien des libraires et sur la blogosphère. Verdict? Je n'irai pas jusqu'à dire "bof" mais je ne peux que témoigner d'une certaine déception. L'auteure évoque à merveille l'ambiance unique du Yorkshire ainsi que l'humeur sanguine et chauvine de ses (trop) nombreux habitants aux (trop) nombreuses histoires personnelles, collectives, présentes ou passées qui s'entrecroisent. Comme dans une série télévisée prise en cours de route, j'ai eu le sentiment d'être monté dans le train en marche et de ne pas me sentir assez familiarisé avec tout ce petit monde qui, de fait, m'est resté étranger. Cela a eu pour résultat l'impression d'observer l'histoire de loin sans parvenir à créer un vrai lien affectif avec les protagonistes.


  J'en suis d'ailleurs le premier désolé : le style est plutôt bon et l'intrigue policière est bien construite, sans oublier les personnages qui, en vrai, avaient tout pour être attachants. Mais il y a comme une certaine monotonie dans la trame, qui se déroule sans remous ni surprise. A l'inverse de ses collègues auteurs de cosy mysteries, Julia Chapman reste peut-être un peu trop mesurée dans l'utilisation de l'humour, qu'elle ne fait qu'effleurer : tout reste un peu trop sage et m'a semblé manquer d'un vrai peps même si l'ensemble se lit sans déplaisir. Je tenterai malgré tout la suite pour ne pas rester sur cette petite déception...


En bref : Une bonne intrigue et un style de qualité, mais il nous reste l'impression que Julia Chapman a créé un univers avant tout bien à elle et pour elle, plutôt que pour y inviter le lecteur. Surtout, on regrette qu'elle n'ose pas plus d'audace dans le côté "cosy" et dans l'humour cocasse que suggérait pourtant son postulat de base, ce qui aurait pimenté le tout sans gâcher la qualité de l'intrigue policière. 



mercredi 13 mai 2020

Notre château - Emmanuel Régniez.

Éditions Le Tripode, 2016 - Éditions Le Tripode, coll. Météores, 2017.

  Un frère et une sœur vivent reclus depuis des années dans leur maison familiale. Ils l’ont baptisée « Notre château ». Seule la visite hebdomadaire du frère à la librairie du centre-ville fait exception à leur isolement volontaire. Et c’est au cours de l’une de ces sorties rituelles qu’il aperçoit un jour, stupéfait, sa sœur dans un bus de la ligne 39. C’est inexplicable, il ne peut se l’expliquer. Le cocon protecteur dans lequel ils se sont enfermés depuis vingt ans commence à se fissurer.


  On pourrait penser au film Shining de Kubrick ou au roman La Maison des feuilles de Danielewski. En reprenant à son compte l’héritage de la littérature gothique, Emmanuel Régniez réussit un roman ciselé et singulier, qui comblera les amateurs d’étrange.

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  Le synopsis et le titre évoquent évidemment furieusement Nous avons toujours vécu au château, de l'inégalable et glaçante Shirley Jackson, peut-être la dernière véritable représentante du gothique au siècle dernier. Chez Emmanuel Régniez, un frère et une sœur vivent reclus dans un manoir à l'écart du monde depuis la mort mystérieuse de leurs parents, lui ne s'autorisant qu'une sortie hebdomadaire en ville pour les achats de première nécessité (nourriture et livres), elle restant cloitrée dans la demeure. Tous deux peuplent leur quotidien de contes de fées et de fables étranges, jusqu'au jour où leur monde du dedans et le monde du dehors se heurtent brutalement, début d'une chute vertigineuse qui fera côtoyer au lecteur folie et frissons...


Nous avons toujours vécu au château, le classique de S.Jackson...


"De quoi a-t-on le plus peur? De ses fantômes ou de ses fantasmes? Je pourrais parler de mes ardeurs, qui sont différentes de celles de ma sœur. Elle qui désire ardemment lire tel ou tel livre. Et moi dont les ardeurs s'éteignent petit à petit. De quoi parle-t-on le plus facilement? De ses fantômes ou de ses fantasmes?"

  Des personnages agoraphobes, une ambiance de conte macabre, un quotidien rythmé par la pensée magique, la vraie-fausse candeur des protagonistes, coincés quelque part entre une enfance idéalisée et un âge adulte redouté, synonyme de l'image parentale qu'on souhaite, à l'évidence, reléguer aux oubliettes... La liste des similitudes entre le château d'Emmanuel Régniez et celui de Shirley Jackson est longue ; l'auteur français ne s'en cache pas : la romancière américaine est une de ses sources d'inspiration. Mais peut-être son ombre plane-t-elle trop sur Notre château, dont on se demande s'il parvient à exister par et pour lui-même. Pas sûr...

 Photographies issues de la collection du peintre Anglais T.Eakins, qui illustrent le roman d'E.Régniez.

  Comme souvent avec les œuvres qui se réclament un peu trop d'un certain mimétisme ou d'une lignée littéraire, tous les éléments qui ne seront pas outrageusement calqués sur l'original paraitront exagérément différents et laisseront un goût amer. Ils donnent l'impression que l'auteur se démarque soudain radicalement de son modèle pour prouver qu'il a son univers bien à lui, mais l'ensemble parait alors factice et manque de naturel, de fluidité. Chez Jackson, la folie des personnages s'insinue lentement, par petite gouttes de sueurs froides qui glissent le long du dos, sur la toile de fond d'une réalité à peine dissonante et dont les fausses notes apparaissent progressivement avant de nous happer totalement. Ici, l'écriture écholalique à l'excès choisie par l'auteur pour appuyer la bizarrerie du narrateur sonne faux d'emblée.


"Une maison qui contient beaucoup de livres est une maison ouverte au monde, est une maison qui laisse entrer le monde. Chaque livre qui entre est un fragment du monde extérieur et, tel un puzzle, quand nous posons ensuite le livre dans les rayons de Notre Bibliothèque, nous recomposons le monde, un monde à notre image, à notre pensée."

  Ceci dit, petit à petit, on pourrait admettre que l'histoire racontée par Emmanuel Régniez prend son autonomie. Elle emprunte même des chemins prometteurs mais tous sont tués dans l’œuf car l'auteur ne les exploite jamais entièrement. En fait, on reconnait dans ces éléments successifs l'influence d'autres grandes plumes du gothique qu'il évoque également en fin d'ouvrage : Edgar Poe, Henry James, Théophile Gautier, Lovecraft... Dès lors, on ne cerne que trop bien où le romancier est allé chercher l'idée d'un couple frère/sœurs aux relations incestuelles vivant dans une maison hantée, celle d'une demeure douée de vie propre, ou encore la sexualité latente et malsaine qui se mêle au monde faussement innocent d'une enfance de façade.


Parmi les références et inspirations évidentes : Shirley Jackson – encore – (Maison hantée),
Henry James (Le tour d'écrou) et Edgar Poe (La chute de la Maison Usher)

  Mais comme un soufflé qu'on sort trop vite du four et qui s'effondre, aucune des voies suggérées par ses illustres prédécesseurs, entre les mains d'Emmanuel Régniez, ne dépasse le stade du clin d’œil. Son livre reste, au final, un enchainement d'easter eggs parsemés au fil d'un texte cruellement linéaire alors qu'ils auraient pu servir à approfondir encore et encore tout ce qui reste à l'état de suggestion. Face à tant de potentiel inabouti, on comprend difficilement les critiques élogieuses des libraires et chroniqueurs ; Notre château était certes prometteur mais reste facile et approximatif.



"Il n'est pas dit que tous les êtres que nous rencontrons sont forcément vivants : il est même probable que nous serrons souvent la main à des morts."

En bref : Un roman court plein de potentiel mais elliptique et ampoulé à l'excès, qui ne parvient pas à aller au-delà des clins d’œil aux œuvres gothiques dont il se réclame. C'est bien dommage car il y avait vraiment un univers à exploiter : celui de l'auteur, qui reste encore trop caché derrière ceux de ses sources d'inspiration. 


Pour aller plus loin...

lundi 11 mai 2020

Mary Shelley, au-delà de Frankenstein - Cathy Bernheim.

Mary Shelley, qui êtes-vous? Éditions La Manufacture, 1990 - Mary Shelley, la jeune fille et le monstre, éditions du Félin, 1997 - Mary Shelley, au-delà de Frankenstein, éditions du Félin, 2018.

  Pendant deux siècles, on a imprimé, traduit, lu, adapté Frankenstein sans se préoccuper de l'existence de son auteure. Le nom de celle qui l'avait écrit à 16 ans, publié à 18 était pourtant là, sur la couverture, à portée de regard. Mais Mary Shelley semblait comme invisible. Bien que femme de lettres reconnue, elle est longtemps restée pour la postérité l'obscure épouse du grand poète romantique Percy B. Shelley. À pied, en malle-poste, en charrette, à dos d'âne ou de mule, par les fleuves ou par mer, elle a parcouru l'Europe avec lui en compagnie de leurs amis, femmes et hommes alliés dans la même recherche de beauté.
Ce n'est pourtant pas son seul exploit.
   Dans son œuvre novatrice, elle s'est dressée de toutes les forces de son esprit contre les idées mortifères d'une Angleterre en plein essor industriel qui cherchait à normaliser ses citoyens (et plus encore, ses citoyennes) comme des produits à perfectionner. Avec son intrépide sagesse, elle a entrevu les dangers d'une société s'adonnant sans repères ni limites à l'ivresse du progrès scientifique. Et elle a imaginé le destin du monstre que cette société allait produire. Un être anonyme, meurtrier, sentimental et raisonneur, poursuivi par la haine du savant fou qui l'avait mis au monde.
   Une histoire familière ? En effet, ce couple maudit hante toujours les cauchemars de nos contemporains. Du fond de ses temps éloignés, Mary Shelley nous lance un message qu'il est urgent de décrypter encore et encore.

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  Frankenstein. Un roman culte devenu en quelques siècles un personnage clef de la pop culture. De ce chef-d’œuvre, que reste-t-il? On se rappelle surtout le monstre de chairs couturées à large carrure immortalisé par les films d'horreur de la Hammer, monstre dont on confond le nom avec celui de son créateur. Mais connait-on la romancière qui se cache derrière Frankenstein? Réalise-t-on, aujourd'hui, à quel point il est incroyable qu'une jeune femme d'à peine dix-huit ans écrive et fasse publier, au début du XIXème siècle, un tel ouvrage? Car, oui, pour ceux qui l'ignore, l'auteur de Frankenstein est une jeune fille tout juste sortie de l'adolescence au parcours unique. A l'occasion du bicentenaire de l'écriture de Frankenstein en 2018, le film biopic Mary Shelley d'Haifaa Al Mansour a permis de faire connaître plus largement l'histoire secrète d'une romancière d'avant-garde, précurseure de la science-fiction. La même année, les éditions du Félin rééditait dans une version augmentée cette biographie de Cathy Bernheim.

 Les précédentes éditions du texte.

"Avec tout cet apport, mais aussi avec toutes nos omissions par ignorance, ce ne sont pas les mots de l'auteur qui viennent à nous : ce sont leurs ombres, semblables à celles qui ornent les murs de la caverne de Platon."

  Romancière, traductrice, essayiste, biographe, critique de cinéma, anglophone et féministe, Cathy Bernheim est tout cela à la fois. Le caractère multiple de sa personnalité de femme de lettres engagée l'amène ainsi à rédiger une biographie foisonnante nourrie d'une approche globale jamais vue dans le genre. Ce texte, pour la première fois publié en 1990 puis réédité en 1997 et 2018 dans des versions actualisées, s'attache à raconter les premières années de Mary Shelley, vie et œuvre, dont l'imaginaire torturé a engendré Frankenstein par une nuit d'orage. Engendré. C'est probablement un terme capital dans l’œuvre de Mary Shelley, une notion majeure dans sa vie même. C'est pourquoi, bien avant son propre parcours, sa naissance et la vie de ses parents avant elle sont aussi racontées, en ce que la destinée de sa mère principalement a eu une influence considérable sur la sienne.

Mary Shelley

"Faire corps. C'est aussi le destin de ces femmes que d'incarner des idées d'hommes, parfois : les fantasmes d'enfants faits chair dans leur ventre ou les rêves de gloire qu'ils leur laissent en dépôt avant de disparaître."

  Sa mère n'est autre que Mary Wollstonecraft, une figure féministe du XVIIIème anglais qui, nourrie des Lumières françaises, fut l'auteure d'un puissant manifeste pour le droit des femmes. A une époque où la femme n'était rien sans un époux, Mary Wollstoncraft tenta toute sa vie de s'affranchir des codes de son temps et du carcan imposé à son sexe (en revendiquant, entre autre, le droit de vivre en couple et de devenir mère hors mariage), tout en choisissant finalement de s'y soumettre par nécessité (elle épousa l'auteur William Godwin, père de la future Mary Shelley, à plusieurs mois de grossesse pour légitimer sa fille). Mary Wollstonecraft Godwin décéda cependant une dizaine de jours après avoir donné naissance à une fille du même nom (on pourrait dire "des mêmes noms") qu'elle, lui laissant le poids qui l'accompagnait toute sa vie durant.

Mary Wollstonecraft

"Dans le processus de l'écriture, et chez Mary tout particulièrement à cette époque, il y a de l'exorcisme. Une façon d'extraire les événements du silence comme on arrache une dent qui fait mal. De traiter les émotions en symptômes cliniques, pour se défaire de la douleur qui les accompagne."

  Si ces éléments pourraient passer pour une simple introduction, Cathy Bernheim montre leur influence sur Mary Shelley en allant bien au-delà des codes de la biographie : là où les biographes classiques listent un enchaînement de faits chronologiques, C.Bernheim les éclaire de psychanalyse, de sociologie, de psycho-histoire et de symbolique. Son approche novatrice et holistique permet de montrer à quel point Frankenstein et les autres œuvres qui suivront ont été pour Mary Shelley, dont le parcours évoque par bien des points celui de sa mère, une façon de sublimer sa venue au monde marquée par la mort et l'abandon. Afin d'appuyer son propos, la biographe mêle et croise les extraits de correspondances des principaux concernés (Mary et ses proches, notamment le cercle de la villa Diodati à l'origine de la "naissance" du monstre de Frankenstein) de même que des extraits de ses romans, qui traduisent de façon sidérante son propre rapport aux choses et son couple avec Percy Shelley. Sa vie amoureuse ambivalente se découvre, au fil de la lecture, à la hauteur de leur complexité à chacun, là où leurs aspirations mutuelles se heurtaient à la dureté de leur siècle.

Lord Byron, un ami proche du couple Shelley, et Percy Shelley, poète maudit par excellence comme seuls les romans savent en imaginer...


"Chez ces pionniers de l'individualisme, on est frappé de trouver tant d'altruisme. Chez ces rêveurs, tant d'entêtement à plier le réel à leurs vœux. Chez ces voyageurs, un tel désir d'être enfin posés quelque part. Chez ces opposants, tant d'amertume à constater qu'ils ne sont plus admis parmi ceux auxquels ils s'opposent."

  Bien plus qu'une simple biographie, Mary Shelley, au-delà de Frankenstein prend même la forme de l'essai lorsque, dans sa dernière partie, Cathy Bernheim explore la métaphore de la créature créée scientifiquement dans la société actuelle, la comparant à la procréation médicalement assistée ou aux intelligences artificielles. Le monstre de Frankenstein, figure de l'être abandonné par son créateur, devient alors une parabole d'une rare pertinence sur les sciences du futur devenues bien trop tôt les sciences d'aujourd'hui.

Manuscrit de Frankenstein.

En bref : Une biographie foisonnante et fascinante qui dépasse de loin les codes habituels du genre en prenant davantage la forme de l'essai. En enrichissant son portrait de Mary Shelley d'approches psychanalytique, sociologique et symbolique, Cathy Bernheim révèle la personnalité complexe d'une femme de lettres parmi les plus résilientes, talentueuses et perspicaces de son temps, au croisement de son ascendance prestigieuse, de sa vie tumultueuse, et de son œuvre d'avant-garde. Un coup de cœur. 


Pour aller plus loin... 

dimanche 3 mai 2020

Son espionne royale et la fiancée de Transylvanie (Son espionne royale mène l'enquête #4) - Rhys Bowen.

Royal Blood (Royal Spyness #4), Berkley, 2010 - Editions Robert Laffont, coll. La bête noire (trad. de B.Longre), 2020.

  Sa mission : sauver un mariage princier.

  Londres, 1932. La reine demande à Georgie de s’acquitter d’une tâche bien délicate : représenter la famille royale lors du mariage de la princesse de Roumanie et du prince de Bulgarie, qui aura lieu en Transylvanie dans le fameux château de Bran. Georgie accepte avec plaisir, d’autant que la mariée se trouve être une ancienne camarade d’école. Mais le château est lugubre, l’atmosphère de la région, berceau de toutes les légendes de vampires, macabre. Et le séjour de Georgie prend un tour carrément terrifiant quand, la veille de la cérémonie, l’un des invités meurt empoisonné ! C’est à elle qu’il revient de sauver les festivités nuptiales… avant que la mort ne sépare les jeunes mariés un peu plus tôt que prévu.


  Entre Downton Abbey et Miss Marple, une série d’enquêtes royales so British !

*** 

  Et de quatre! Grâce à sa sortie simultanée avec le tome 3, on s'est jeté sur ce quatrième opus de Son espionne royale sans attendre! Au programme : un voyage en Europe de l'Est, sur les terres propices aux légendes de vampires...


"— Georgiana, ma chère. C'est très aimable à vous de venir au pied levé.
  Comme si j'avais pu lui refuser quoi que ce fût. Les souverains avaient cessé de faire trancher des têtes, mais on continuait néanmoins de leur obéir."


  Automne 1932 : Georgie gèle dans la maison londonienne des Rannoch lorsqu'elle reçoit une lettre de son frère Binky et de son horrible belle-sœur, Fig. Tous les deux vont venir passer quelques jours en ville et s'attendent à ce que la demeure soit prête à leur arrivée. Mais que s'imaginent-ils? La pauvre Georgie vivotte elle-même là depuis plusieurs mois, ne s'alimentant que de thé et de toast, ayant tout juste de quoi allumer un feu! Fort heureusement, voilà que le séduisant Darcy O'Mara l'invite au restaurant pour une soirée très arrosée, d'où la jeune fille revient très pompette... scandalisant ainsi pour son plus grand plaisir une Fig qui semble encore plus retournée que de coutume (et pour cause... elle attend un autre bébé Rannoch qui relègue Georgie à la 35ème place dans la liste d'accession au trône)! Mais les affaires ne vont pas tarder à reprendre : la jeune lady est convoquée par la reine, qui veut lui confier une mission bien particulière : représenter la famille royale à l'occasion d'un mariage princier donné en Transylvanie. Ravie d'être nourrie et logée pendant quelques jours, la jeune femme accepte quoi qu'elle reste surprise d'être envoyée à la place d'une héritière de plus grande importance. Une fois sur place, elle comprend tout : le frère de la mariée, une ancienne camarade de classe de Georgie et Belinda, n'est autre que l'insupportable Prince Siegfried, que tout le monde tente de lui faire épouser depuis plusieurs mois. Mais cela sera loin d'être la seule corvée de son séjour dans ce pays lugubre : en plein dîner de fête, l'un des convives, haut représentant politique, meurt empoisonné. Pour éviter de réveiller de vieilles rancunes étatiques et préserver la paix, Georgie décide de mener l'enquête... rendue bien compliquée par les gaffes de sa nouvelle bonne, engagée au pied levé et qui n'entend rien aux us et coutumes de l'aristocratie!


"— Nous avons organisé un événement relativement modeste, et les invités seront surtout des parents, expliqua Matty. Après tout, nous sommes tous liés à la plupart des familles royales européennes. Nous sommes tous horriblement consanguins, je le crains. Rien d'étonnant à ce que nous soyons aussi toqués."

  Après un troisième opus qui avait gagné en qualité, autant dire que ce tome fraîchement arrivé chez nous était attendu au tournant! Le premier tiers, fidèle aux codes de la série, permet une fois encore de poser le décor et de faire entrer tour à tour les personnages de l'histoire. On y retrouve avec plaisir Darcy O'Mara, que les activités probablement liées aux services secrets rendent de plus en plus intéressant au-delà de son idylle avec Georgie, même si on s'amuse franchement de voir ces deux-là batifoler de plus en plus, quitte à créer de vrais scandales. 

 
"La chasse est un passe-temps sain pour les jeunes hommes. Cela leur évite de s'appesantir sur leurs pulsions sexuelles."
 
  On sent rapidement que l'auteure est certainement une admiratrice du Dracula de Bram Stoker, tant l’œuvre s'invite voire s'impose dans l'intrigue de ce quatrième tome. C'est peut-être même en hommage à ce chef-d’œuvre de la littérature de l'horreur que Rhys Bowen a tenu à écrire ce roman. Dès lors, il faut justifier le déplacement en Europe de l'Est, ce qu'elle parvient à expliquer de façon assez crédible avec cette histoire de mariage princier. Avant même que l'héroïne n'arrive sur place, l'écrivaine amène dans les discussion la légende du vampire pour préparer le terrain... vampire que l'on guette à la moindre page dès que la jeune lady pose son premier pied en Transylvanie : les paysans brandissant des croix à tout bout de champs, le château de Bran (qui a appartenu au vrai Dracula), une silhouette drapée dans une cape qui grimpe sur le mur de la bâtisse en pleine nuit... voilà qui sonne un peu trop "Bram Stoker". L'affluence de référence est un peu too much, là où de simples suggestions auraient peut-être été suffisantes mais reconnaissons que le château offre un décor de choix, propice aux intrigues et que cette lecture donne furieusement envie de visiter!

"Il faut te rendre à l'évidence, Georgie : passer d'un lit à l'autre est un sport d'importance majeure pour notre classe sociale. Cela permet de tuer le temps entre deux parties de chasse, de tir et de pêche."

Une chambre du château qui pourrait fort bien avoir inspiré celle de Georgie dans le roman,
et un escalier dérobé véritable qui a peut-être soufflé à l'auteure l'idée de passages secrets...
 
"Les gens ont tous la même tête dans cette région du monde (...). C'est la faute des Huns. Ils étaient si doués pour violer et pour piller que tout le monde leur ressemble à présent."

  Heureusement, le mariage princier reprend vite la place centrale de l'histoire et, une fois le meurtre survenu, l'enquête est fort bien écrite et rondement menée. L'auteure, en évoquant les guerres de territoires et conflits politiques des pays de l'Est à cette époque, montre une fois encore qu'au-delà de la légèreté de cette série, elle continue de reconstituer un contexte toujours nourri de nombreuses recherches qui donnent du corps au roman. On apprécie de voir Georgie mise en avant par Darcy pour participer aux investigations et rester dans le secret de l'enquête lorsque le meurtre survient : même si ce rôle qui lui est donné laisse perplexe de nombreux personnages masculins, la jeune femme s'impose, forte de son expérience... on l'imagine bientôt se voir confiée des missions plus importantes, peut-être à quatre mains avec le mystérieux Darcy?

"— Il te faut savoir que les hommes n'ont que deux pensées en tête : tuer et copuler.
— Il existe quantité d'hommes qui possèdent des sentiments plus raffinés et qui s'intéressent à l'art et à la culture, j'en suis certaine.
— Oui, ma chérie, naturellement. On les appelle les homosexuels. Et ils sont adorables, toujours pleins d'esprit et fort divertissants. Mais au cours de ma longue et singulière vie, j'ai découvert que ceux qui sont le plus en verve sont des incapables au lit, et vice versa."


La bibliothèque du château de Bran, où les personnages se réunissent pour faire le point sur leurs investigations...
 
  L'humour revient en force dans cet opus, plus proche des scènes vaudevillesques du premier et du second tomes, principalement grâce au personnage de Queenie, la bonne engagée à la dernière minute et véritable catastrophe ambulante. L'auteur en fait peut-être un peu trop avec cette dernière, mais on est content d'apprendre que Georgie décide de la garder à son service et de la retrouver dans les tomes suivants : sa maladresse peut parfois relever du génie et on s'attend à la voir devenir une aide précieuse à l'avenir. Parmi les autres personnages secondaires, Georgie se voit accompagnée d'un chaperon royal du nom de Lady Middlesex (l'entrée en scène de cette agaçante mais non moins courageuse femme d’ambassadeur laisse planer un instant d'humour en raison de son nom très connoté, passage qui marche cependant mieux en VO qu'en VF) et de la demoiselle de compagnie de cette dernière, Mlle Bickett, paranoïaque mais perspicace. Cependant, les traits de tous ces personnages secondaires sont beaucoup plus forcés que dans les opus précédents et parfois un peu trop caricaturaux. Le final est aussi un peu plus inégal : l'écrivaine multiplie les atermoiements pour augmenter le suspens et essayer de brouiller les pistes mais la révélation reste malgré tout trop transparente.  
 
 
"Elle parvint à afficher un franc sourire et me tendit la main.
— Middlesex, déclara-t-elle.
— Je vous demande pardon?
— C'est mon nom. Lady Middlesex."
 
 
 La véritable famille royale de Roumanie,
mariage de la princesse Ileana en 1931


En bref : Un opus qui a de bons côté dans l'évolution du personnage principal et sa relation – voire son association – avec Darcy, mais dont l'intrigue est plus inégale que les précédents. L'ombre du Dracula de Stoker est trop présente et l'histoire que brode Rhys Bowen justifie davantage les références utilisées qu'elle n'existe pour elle-même. Ce quatrième tome reste agréable à lire mais on espère un niveau d'un cran au-dessus à l'occasion du prochain opus...
 
 
 

Pour aller plus loin...