samedi 29 novembre 2025

Penny Dreadful (saison 1) - Une série de John Logan.

 

Penny Dreadful

- Saison 1 -
 
Une série écrite et réalisée par John Logan
 
Avec : Eva Green, Timothy Dalton, Josh Hartnett, Harry Treadaway, Rory Kinnear, Reeve Carney, Billie Piper...
 
Date de diffusion originale : à partir du 11 mai 2014 sur Showtime
Date de diffusion française : à partir du 15 septembre 2014 sur Netflix
Sortie dvd française : 15 avril 2015
 
    Dans le Londres de l'époque Victorienne, Vanessa Ives, une jeune femme puissante aux pouvoirs hypnotiques, allie ses forces à celles d'Ethan, un garçon rebelle et violent aux allures de cowboy, et de Sir Malcolm, un vieil homme riche aux ressources inépuisables. Ensemble, ils combattent un ennemi inconnu, presque invisible, qui ne semble pas humain et qui massacre la population..
 
***
 
    Voilà bien longtemps qu'on souhaitait vous parler de cette série. Ce ne sont pourtant pas les occasions qui ont manqué : on aurait pu le faire en 2016 lors de notre première participation au Challenge Halloween – le thème était alors l'Angleterre – ou il y a deux ans – lorsqu'on célébrait Dracula. Ce challenge 2025 consacré à Frankenstein fait tout aussi bien l'affaire. En effet, le concept de la série est de rendre un hommage multiple à la littérature gothique et horrifique du XIXeme siècle britannique. Le titre est en cela tout un programme : le penny dreadful, équivalent anglais du "feuilleton à 4 sous", désigne dans la langue de Shakespeare les lectures d'horreur qu'on vendait à petit prix sous l'ère victorienne, à l'image de Sweeney Todd ou de Varney le vampire. Souvent perçue comme une adaptation non officielle de La ligue des Gentlemen Extraordinaires, Penny Dreadful est en réalité bien plus que cela.
 
Générique d'ouverture
 
    Le concept est certes peu ou prou le même : rassembler plusieurs héros et anti-héros de la littérature horrifique du XIXeme siècle pour leur faire vivre des aventures communes. Mais là où le pitch du comic book d'Alan Moore et Kenvin O'Neil est à la fois le principal et unique enjeu en adoptant très vite la direction du récit classique de super-héros, la série de John Logan se veut plus complexe et plus psychologique. D'ailleurs, plutôt que de simplement mettre en scène des protagonistes tirés de romans préexistants, le scénariste et réalisateur exploite surtout un environnement littéraire au sens large. Il entremêle parfois les personnages secondaires ou réinvente de nouveaux personnages qui entretiennent des liens plus ou moins resserrés avec les ouvrages du corpus d'inspiration. 
 

    Voyez plutôt : dans le Londres des années 1890, la mystérieuse et secrète Vanessa Ives approche Ethan Chandler, roi de la gâchette dans un cirque itinérant tout droit débarqué des États-Unis. La jeune femme, accompagnée d'un homme austère répondant au nom de Sir Malcolm Murray, propose de l'engager pour un travail bien particulier : retrouver Mina, la fille disparue du vieux lord. Si leur entreprise nécessite les talents de tireur de l'Américain, c'est que Mina a été enlevée par une créature qui n'a rien d'humain et qui semble étendre chaque nuit un peu plus son ombre maléfique sur la ville. Ils seront prochainement rejoints par le Dr Frankenstein, jeune médecin torturé aux centres d'intérêt forts utiles dans leur quête. Mais pendant que Sir Malcolm chasse le monstre qui a enlevé sa fille, Vanessa doit affronter ses propres démons, lesquels semblent se raviver alors qu'elle rencontre un certain Dorian Gray, mystérieux dandy à la beauté du diable...
 

    Petit bijou télévisuel, Penny Dreadful est de ces premières séries à avoir été mises en scène, tournées et montées comme des films. Un renouveau qui a marqué un véritable virage au début des années 2010 dans la façon de concevoir et de vendre une série, puis qui est devenu la marque de fabrique des plateformes. La création de John Logan impressionne par sa photographie et sa réalisation : loin de la surabondance esthétique habituellement associée aux séries fantastiques, Penny Dreadful se démarque par sa sobriété artistique, laquelle mise principalement sur la qualité de la reconstitution du Londres de 1890 – dans sa dimension visuelle comme dans sa réalité sociologique. Bien plus qu'une série de goules et de vampires, Penny Dreadful se regarde davantage comme une série historique ou un thriller psychologique. John Logan invente ici quelque chose d'unique qu'on pourrait baptiser "naturalisme fantastique".
 

    Car c'est bien la triste réalité sociale du Londres victorien et, surtout, la destinée des personnages qui importent. Qu'ils soient directement tirés d'un roman (comme le Dr Frankenstein et sa créature) ou de l'imagination du scénariste (à l'image de Vanessa Ives), ce sont eux les véritables sujets de la série. Eux, et leurs dualités – le monstre réel, symbolique, chimérique ou parfois métaphorique qu'ils tentent de dissimuler. Cette seconde nature, qui ne demande qu'à fendre l'armure pour s'échapper, est l'enjeu au centre de toutes les réflexions. Les différents génériques d'ouverture conçus pour la série l'illustrent d'ailleurs à merveille, avec des images quasi subliminales, toutes en suggestion. A la façon d'une métaphore filée, cette dualité résonne jusque dans les décors, à l'image du théâtre du Grand Guignol, lieu culte de cette première saison dont la symbolique fait superbement écho aux thèmes de la série, à la façon d'un jeu de miroir sans fin.
 

    L'écriture de Penny Dreadful est l'un de ses grands atouts, d'autant plus qu'elle est égale d'un épisode à l'autre. Et pour cause, là où les séries à succès d'aujourd'hui voient leurs épisodes écrits par des scénaristes différents, John Logan est le seul et unique auteur. Le résultat est d'une beauté et d'une finesse rares dont les dialogues sont les meilleurs exemples : les échanges hypnotiques entre Vanessa et Dorian ou les confrontations entre Frankenstein et sa créature laissent le téléspectateur exsangue. Cette force de l'écriture et cette qualité de la langue sont aussi des hommages aux origines littéraires de la série, comme un juste retour des choses. Aussi, bien qu'elle n'est en aucune manière une adaptation officielle ou même prétendument fidèle d'un des ouvrages dont elle s'inspire, Penny Dreadful est paradoxalement à ce jour la meilleure transposition des romans Dracula, Frankenstein et Dorian Gray, et ce en dépit de toutes les libertés prises pour entremêler les personnages, les voix et les intrigues autour d'une nouvelle trame. Cela parce qu'au-delà du seul respect des histoires, John Logan respecte avant tout l'esprit de ces œuvres jusque dans leurs versants les plus complexes. Jamais on n'avait vu de Dr Frankenstein et de créature aussi proches philosophiquement, spirituellement et psychologiquement de ceux de Mary Shelley, au point que chaque monologue du monstre nous fait encore fondre en larmes. Et si certains épisodes ou éléments visuels semblent jouer habilement la carte du clin d’œil (le vampire de cette première saison a quelque chose du Nosferatu de Murnau, et l'épisode 5, merveilleux, racontant la jeunesse de Mina et Vanessa rappelle par moment l'atmosphère du Dracula de Coppola), John Logan n'abuse jamais des références : sa série n'a pas besoin de fan service pour exister.
 

    Le casting, impeccable à tous points de vue, est l'autre grande réussite de la série. On retrouve avec plaisir Timothy Dalton et même, à notre grande surprise, John Hartnett, pour un rôle taillé à sa mesure, loin de la belle gueule insipide de teen movies par lesquels il s'était fait connaître dans les années 2000. On retrouve également avec plaisir la trop rare Billie Piper, géniale dans son rôle de prostituée irlandaise qui se meurt de tuberculose. Mais la palme revient évidemment à Eva Green dans le rôle de Vanessa Ives, lequel lui a donné cette aura de femme sombre et mystérieuse qui ne l'a pas quittée depuis. Ceux qui ont applaudi la prestation de Lily Rose Depp dans le dernier Nosferatu feraient bien de (re)voir celle d'Eva Green dans Penny Dreadful, bien plus impressionnante à notre sens. Ses scènes de transe et de possession sont aussi dérangeantes que réussies, justifiant cela dit que la série soit réservée à un public averti et interdite aux moins de 16 ans. 
 
 
    La cerise sur le gâteau de Penny Dreadful, c'est sa bande originale. Les mélodies et musiques, conçues par le compositeur polonais Abel Korzeniowski sont dignes du grand écran. D'ailleurs, l'artiste est connu pour son travail pour de nombreux films tels que A single man, Nocturnal Animals ou Wallis & Edward. Sombre, ensorcelante et souvent triste, elle se fait l'écho des personnages et donne une sonorité à leur solitude et à leur mélancolie.
 
Générique alternatif
 
 
En bref : Série télévisée d'une beauté rare pour le petit écran, Penny Dreadful s'empare de l'univers foisonnant de la littérature gothique anglaise pour donner matière à réflexion sur les différents visages de la monstruosité. Tournée comme un thriller psychologique et comme un film historique, cette première saison montre que Penny Dreadful est bien plus qu'un pitch attrayant ou qu'un concept. L'écriture, d'une rare qualité, est servie par une distribution impressionnante, le tout dans une musique à la portée cinématographique. Une merveille.
 
 
 
 

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