mardi 4 septembre 2012

Le portrait de Madame Charbuque - Jeffrey Ford

The portrait of Mrs Charbuque, William Morrow & Company, 2002 - Éditions Pygmalion, 2004 - Éditions le Livre de Poche, 2008.

C'est un véritable défi qu'accepte de relever le peintre à succès Piambo à la fin du dix-neuvième siècle : faire le portrait d'une femme qu'il ne verra jamais mais qui lui parlera d'elle, cachée derrière un paravent.
Au fil des séances naît alors une atmosphère étrange. Par le récit de son enfance où elle découvre ses dons de voyante à l'aide de deux flocons de neige, par les mystérieuses et épouvantables révélations qu'elle lâche par bribes, madame Charbuque envoûte inexorablement l'artiste. Obsédé par ce modèle invisible qui détruit lentement sa vie, son talent se paralyse, à la grande frayeur de la femme qu'il aime.
Qui est donc cette magicienne énigmatique et malfaisante et quel but poursuit-elle ? Le lecteur va peu à peu apprendre le terrible secret qu'elle dissimule. Un secret lourd, oppressant dont personne ne peut sortir indemne.




Grand lecteur d'une catégorie de récits que je me plais à surnommer des "énigmes artistiques", j'aime me perdre dans des fictions mêlant beaux-arts (le plus souvent la peinture) et mystères. Cet attrait, né avec ma lecture de La prochaine fois de Marc Levy alors que j'avais 14 ans, s'était accentué l'année suivante avec l'inévitable Da Vinci Code de Dan Brown et, plus récemment, avec des romans tels que Les voleurs de cygnes (E. Kostova) ou encore La femme dans le miroir (T-V Tran-Nhut). Une autre de mes lubies étant de collectionner les petits catalogues de maisons d'éditions tels qu'on en trouve chez les libraires, je tombai par hasard, l'an dernier, sur la présentation de ce roman dans un prospectus des éditions du Livre de Poche... alléché par le résumé qui semblait indiquer un livre répondant à mes attentes, je ne pouvais que céder lorsque je le trouvai quelques temps plus tard en librairie d'occasion, à prix défiant toute concurrence! =D

L'auteur nous plonge donc dans les Etats-Unis urbains et industrialisés de la fin du XIXième siècle, où nous faisons connaissance avec le pragmatique et terre-à-terre Piambo, artiste renommé pour ses nombreux portraits d'aristocrates. Afin de toujours mieux combler ses commanditaires et pour s'assurer un salaire toujours plus convenable, le peintre n'hésite pas à prendre de nombreuses libertés avec le physique réel de ses modèles et à les embellir davantage. L'homme voit en effet son métier comme un gagne-pain, lui offrant l'opportunité de prendre le temps, parfois, de se consacrer au plaisir de reproduire des paysages qui ne lui permettraient cependant pas de subvenir aux besoins du ménage. C'est pourquoi la promesse d'un gros pactole retient son attention lorsqu'un soir, le serviteur aveugle d'une mystérieuse commanditrice lui propose de faire le portrait de sa maîtresse contre une somme d'argent qui lui permettrait de couler des jours heureux jusqu'à la fin de sa vie. La difficulté? La Dame de qualité en question, Madame Charbuque, restera dissimulée derrière un paravent tandis qu'il devra "deviner" le visage à peindre en l'écoutant seulement parler. Attiser par la curiosité et l’appât du gain, notre héros relève le défi et, au fil de séance de peinture toujours plus étranges, tente de s'imaginer le physique de cette femme qui a choisi de rester invisible à ses yeux mais aussi à ceux du monde. Mais alors qu'elle lui relate sa biographie comme seul indice de son apparence, la situation prend peu à peu une tournure plus étrange, sombre et effrayante:  l'ombre de l'ex-époux de Madame Charbuque, bien qu'absent, se fait de plus en plus menaçante tandis que parallèlement, les rues brumeuses du dehors deviennent le théâtre de morts fortement suspectes, chaque nuit laissant derrière elle le cadavre d'une femme retrouvée morte après avoir pleuré des larmes de sang. Ésotérisme, camées antiques à l'effigie de la Gorgone Méduse, folie créatrice et frénésie artistique sont les éléments de cette intrigue prenante au parfum capiteux de thriller victorien...


"L'odeur de l'autosatisfaction (...), un arôme pénétrant de muscade et de moisissure".

Vous l'aurez certainement compris au synopsis détaillé que je viens de rédiger : j'ai énormément aimé ce roman! Mon enthousiasme doit en effet être plus que palpable car mon impression n'a pas été de "rentrer" dans l'histoire mais de me faire complètement happer, dévorer, aspirer par sa spirale infernale, sa foule d'éléments ésotériques, ses fausses-pistes et fascinants faux-semblants. Tout en alternant entre le récit de Piambo et les souvenirs relatés par Madame Charbuque, l'auteur nous captive et instaure une tension grandissante qui nous donne, à nous aussi, l'envie de renverser ce maudit paravent pour enfin découvrir le visage de l'énigmatique diseuse de bonne aventure.


Cette dernière, d'ailleurs, est un personnage des plus riches et des plus fascinants qui soit: formée à l'art théâtral de la voyance et de la divination par son père, elle a passé sa vie à prédire l'avenir de foules entières d'aristocrates tout en restant dissimulée du public, ce qui ne faisait que renforcer sa légende. Mais plus encore qu'une simple astuce publicitaire, cet artifice rend aussi compte de la complexité de cette femme qui refuse que quiconque, même son mari, puisse poser ses yeux sur elle. Or, tout dans cette mystérieuse histoire semble tourner autour des regards : ceux que fuit sauvagement Mme Charbuque, ceux que reproduit Piambo pour donner vie à ses portraits, ou encore ceux ensanglantés des femmes retrouvées mortes dans les rues... De plus, bien qu'évitant la populace, le mystérieux modèle de Piambo ne semble pas se priver de sorties et parait avoir des yeux partout! Sortirait-elle le visage entièrement couvert pour mieux voir sans pour autant être vue?

Madame Charbuque en sortie?

En alliant un scénario et des éléments classiques qui rappellent autant les écrits fantastiques d'E. Poe (Double assassinat dans la rue Morgue) que ceux d'O. Wilde (Le portrait de Dorian Gray) à l'écriture vive et entrainante d'un thriller moderne, Jasper Ford nous offre un roman sombre au rythme haletant et au contenu foisonnant, dont on regrettera cependant la rapidité du final, qui laisse une légère amertume sur les papilles après une intrigue d'une telle qualité scénaristique et rédactionnelle!

Mais vous l'aurez compris malgré ce point négatif : je vous recommande fortement ce livre! ;-)

Sublimes couvertures des éditions originales américaines.

Éditions japonaise, chinoise et russes.

2 commentaires:

  1. Sophie (alias Nancy Drew)5 septembre 2012 à 09:57

    Oh il me le faut !!

    J'ai lu un livre récemment, il ne paraîtra pas dans les librairies traditionnelles car c'est une édition locale alsacienne. Mais il est super bien ! je te le prêterait; je pense que tu vas aimer ! C'est une intrigue policière en Alsace sous le règne de Louis XIV.

    je pense a toi ! je t'envoie une lettre incessamment sous peu ! bisous

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    1. Oh ma Fofi! Je suis ravi d'avoir de tes nouvelles, tu me manques, si tu savais! =( Je me souviendrai que ce titre te tente (sait-on jamais, à l'occasion d'un Noël ou de ton anniversaire =p). Le roman dont tu me parles a l'air intéressant, tu m'intrigues! =D Tu l'as découvert quand tu étais à Strasb'?

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