mardi 24 février 2015

La chambre d'Hannah - Stéphane Bellat.

MA Éditions, 2014 - Éditions France Loisirs, 2014.




   Paris, février 1992. Pierre Descarrières, 11 ans, est malheureux coincé entre une vie terne et des parents qui se déchirent quotidiennement. Seul dans sa chambre, il rêve d’un frère ou d’une sœur qui viendrait rompre sa solitude. Paris, février 1942. Hannah Klezmer, 11 ans, étouffe dans l’espace confiné de son appartement, mise à l’écart parce qu’elle est juive. Leurs routes n’auraient jamais dû se croiser. Et pourtant, c’est arrivé. Car il existe entre eux un lien plus fort que le temps et la folie des hommes.



***

"L'amitié s'affranchit des temps auxquels elle se conjugue. Souvent au présent, parfois au futur. Et puis, sans trop savoir quelle mouche la pique, il lui arrive aussi de jouer avec le passé."

  La Seconde Guerre Mondiale, si elle reste un sujet passionnant, est de ceux pour lesquels j'éprouve toujours des difficultés à associer des lectures "de loisirs". En effet, pour en avoir étudié les différentes strates pendant plusieurs années d'Histoire au collège mais aussi au lycée, sans compter les projets autour du concours de la Résistance, j'avoue avoir du mal à me détacher de son aspect scolaire lorsque ce thème est exploité dans un roman. Jusqu'ici, seul La Voleuse de livre, pour sa narration à la limite du fantastique, avait réussi le pari de me tenir du début jusqu'à la fin et de me tirer les larmes. Il fallait donc que le prochain roman qui exploite ce sujet possède celui-là aussi le "truc en plus" qui le ferait sortir de l'ordinaire. Aussi, lorsque Mya du blog Mya's books a présenté cet ouvrage, j'y ai vu LE livre qu'il me fallait! Et je ne croyais pas si bien dire...

 La rafle du Vel-d'Hiv, 1942.

"On n'insistera jamais assez sur l'importance des choses inutiles."

"Ce qu'on appelle communément l'âge de raison m'a toujours fait penser à un lendemain de beuverie (...). C'est le matin précis que choisit un enfant pour mourir et renaître dans l'enveloppe d'un adulte."

"Les enfants croient aux miracles, les adultes ne s'appuient que sur ce qui est palpable."

  Comment le décrire sans casser l'effet de surprise? Je tacherai de ne pas briser le suspens mais imaginez -aussi étrange que cela puisse paraître- que Stephane Bellat ait mêlé un peu de Et si c'était vrai? de M.Levy avec  Tom et le jardin de minuit de Philippa Pearce et Elle s'appelait Sarah de T. de Rosnay. Mélange incroyable, me direz vous? Et pourtant, une recette époustouflante! Mais cela ne serait pas aussi réussi sans la plume si fine, si profonde et touchante de Stephane Bellat, qui nous plonge dans la peau du narrateur âgé de 11 ans : Pierre, cet enfant déjà un peu trop adulte dans sa tête, et qui paie malgré lui le prix de vivre sa précocité au quotidien. C'est peut-être aussi parce que ce personnage m'a (un peu trop) rappelé l'enfant que j'étais que j'ai été de suite touché par son regard sur le monde, l'ennui de sa génération, et la dualité presque douloureuse entre sa maturité et la flamme vivante de l'innocence qui brule encore dessous. Avec un style brut, spontané et vif comme l'impétuosité propre à la jeunesse, S.Bellat ranime cette petite lueur qui est en chacun de nous et nous retient ainsi pris au piège de son histoire, aussi impossible puisse-t-elle être...

Rue de Belleville dans les années 40 et aujourd'hui... 
un même lieu, deux époques, une brèche dans le temps, et une rencontre...

"Les enfants savent, ils sentent les choses graves avant qu'elles n'arrivent. Ils se moquent des preuves. Ils sentent sans avoir besoin de se rassurer par un faisceau d'éléments concordants. Les adultes devraient les écouter plus souvent, cela éviterait bien des drames."

"La différence, c'est cette foule d'incompréhensions qui s'entrechoquent, ces mots qu'on n'ose pas dire. Tout cet ensemble de détails sans importance qui font qu'un beau matin, on ne sort plus de chez soi."

"Le regard des autres est pire que la faim. Il déchire les entrailles, arrache les larmes de sang. Il vous pousse à maudire le destin d'être né différent. On en finit par souhaiter de devenir invisible. Au plus profond d'eux-mêmes, la plupart des humains entretiennent la phobie de ce qui n'est pas eux."

  Car, même si son héro rencontre Hannah, petite juive victime de l’antisémitisme en plein Paris de 1942, par la plus fantastique des façons, on s'accroche à cette histoire avec la même force que Pierre lui-même. On s'attache à cette fillette, pris nous aussi, comme si on vivait à travers eux, du désir viscéral de la sauver de ce qu'on connait des horreurs du nazisme... Comme je le disais plus haut, l'histoire d'Hannah évoquera par bien des aspects Elle s'appelait Sarah, de même que les deux romans ont de nombreux thèmes en commun : la mémoire des murs ou l'emprunte que peut laisser une personne dans un lieu, thèmes d'ailleurs très chers à T.de Rosnay et que l'on retrouve dans sa bibliographie

 Un appartement, une chambre, deux enfants...

  Au fur et à mesure des pages, on se replonge dans cette phase douloureuse de notre Histoire nationale. Mieux : grâce à ce conte unique, on la redécouvre totalement à travers le regard de l'enfance, qui, fort de son innocence, met encore plus justement le doigt sur ces incohérences qui conduisaient pourtant les peuples à s'entredéchirer. L'histoire, presque grisante tant on brule de découvrir ce qu'il adviendra des personnages, nous tient en haleine jusqu'au bout et ce même si le dernier tiers s'égare un peu trop à mon goût. En effet, la dernière partie du roman est plus inégale : l'histoire prend un tournant différent et j'ai trouvé que l'auteur se perdait dans des méandres un peu trop tortueux. Cependant je lui reconnais son souci de chercher à boucler la boucle en amenant ses personnages à trouver l'explication logique (ou en tout cas psychogénéalogique) au pourquoi de cette rencontre extraordinaire qui défie le Temps, ressort scénaristique qui vient nous questionner sur le rôle du Destin dans nos existence... Malgré ce dernier tiers plus ardu, il en reste donc un ouvrage fort, percutant, et en même temps animé de l'optimisme pétillant de l'enfance, sur la déportation et l'occupation.

"Les enfants sont ainsi conçus : jamais rien ne leur semble impossible, Ce qui peut paraître absurde aux adultes est, chez eux, d'une évidence élémentaire."

"Il existe des tas de manières de mourir, entrer dans la norme est l'une d'entre elles."

En bref : Presque à la façon d'un conte, ce roman original et percutant à plus d'un titre nous entraine dans la Seconde Guerre mondiale en se détachant complètement de l'aspect scolaire qu'on peut craindre. Loin de tout ce qui a pu être écrit sur le sujet, Stéphane Bellat confronte l'Histoire à une situation impossible, fantastique, irréelle, mais dans un récit qui nous touche d'autant plus qu'il est habité d'une flamme et d'une impétuosité qui marquent profondément le lecteur. Un petit bijou habité par la grâce, unique en son genre, doublé d'une réflexion frappante sur la différence et la folie des hommes.

Et pour aller plus loin...


-Si vous avez aimé ce livre, vous aimerez peut-être...

 - La voleuse de livre, de M.Zusak, qui nous raconte la déportation et le parcours d'une petite juive du point de vue de la Mort, narratrice inattendue! Sans oublier sa bonne adaptation au cinéma.

 - Elle s'appelait Sarah, best-sellers qu'on ne présente plus tant il a été acclamé par la critique. A compléter également de sa très bonne adaptation en film avec K.S.Thomas, éblouissante!

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