lundi 1 avril 2019

Crooked House - un film de Gilles Paquet-Brenner, d'après "La maison biscornue" d'A.Christie.


Crooked House

Un film de Gilles Paquet-Brenner, d'après La maison biscornue d'A.Christie.

Avec : Glenn Close, Gillian Anderson, Terence Stamp, Max Iron, Stefanie Martini, Christina Hendricks, Julian Sands...

Sortie originale : 22 Décembre 2017
Sortie française : Septembre 2018 (projection dans le cadre du 30ème festival de Dinard)

 Le détective privé Charles Hayward va tenter de trouver le meurtrier du millionnaire Aristide Leonides


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  Après le livre, le film! Nous vous parlions il y a peu du roman La maison biscornue de la Grande Dame du Crime, l'un de ses deux favoris parmi sa grande bibliographie. Jamais adapté jusqu'ici (à l'exception d'une version radiophonique en 2008), ce titre s'est vu transposé à l'écran par le français Gilles Paquet-Brenner, à qui l'on doit notamment l'adaptation au cinéma du roman Elle s'appelait Sarah avec Kristin Scott-Thomas en 2010. Bien que cent pour cent frenchy, le réalisateur signe ici un film totalement anglo-saxon, du casting jusqu'à l'écriture puisque le co-scénariste n'est autre que Julian Fellowes (créateur de Downton Abbey). Encore inédit du grand public dans les salles françaises, cette adaptation a néanmoins bénéficié d'une projection dans l'hexagone à l'occasion du 30ème festival de Dinard en Septembre 2018...

 Inégalable Glenn Close...

  C'est cependant fort dommage qu'il n'ait pas été projeté plus largement depuis : le public français n'est pas néophyte de l'univers d'Agatha Christie et le film comporte de nombreuses têtes d'affiche, lesquelles s'avèrent interpréter les différents personnages du roman avec une égale fidélité! Au premier plan, notons la présence de l'inégalable Glenn Close dans le rôle de la très charismatique Lady Edith de Haviland, belle-sœur de défunt : à la voir arpenter le domaine des Leonidès en tenue de chasse pour tirer à bout portant sur les taupes entre deux mots pleins de civilité à l'adresse de ses congénères, on réalise à quel point ce rôle était taillé pour elle. Grande star du film, Glenn Close signe ici une prestation à la fois sobre et impressionnante, parce que tout passe dans la démarche, le ton de sa voix, le regard, bref, des atouts qu'on lui connait depuis des années de carrière, et qui lui suffisent ici à en imposer en matriarche perspicace, la poigne de fer dans le gant de velours.


  Toujours parmi les têtes d'affiche, on peut aussi applaudir la prestation de Gillian Anderson dans le rôle de la fantasque Magda, l'actrice déchue de la famille : si son apparence physique ne correspond pas à la description du personnage du roman initial, son allure de diva à la Liz Taylor colle finalement parfaitement à son caractère, et son interprétation est jouissive. A ces côtés, Julian Sands (acteur britannique plus rare sur les écrans ces dernières années mais au pedigree cinématographique notable, de James Ivory à David Cronenberg), très crédible en écrivain raté et antipathique. Le couple Roger et Clemence est également bien joué, en partie parce que leurs humeurs s'équilibrent impeccablement (la puérilité de Roger, sans cesse tempérée par une Clémence froide et méthodique), et la rouquine Christina Hendricks joue avec brio un rôle plus complexe qu'il n'y parait, celui de la jeune veuve Brenda : lascive et glamour, parfois torturée, elle parvient à rendre le personnage touchant et jamais ridicule, même si le doute persiste toujours quant à son vrai visage. Enfin, Honor Kneafsey, la jeune actrice qui campe la petite Josephine, est impressionnante de professionnalisme tant le film repose sur ses épaules : elle est véritablement... insupportable (notez que c'est un compliment, c'est exactement le personnage!).

 L'extravagante Magda (G.Anderson).

  Mais nous n'avons pas parlé du personnage principal : Charles Hayward, interprété par Max Irons (oui, oui, le "fils de"). On pourrait lui reprocher un manque flagrant de charisme, mais notons que c'est aussi le cas du personnage de papier : sage, prévisible, et presque ennuyeux, Charles est loin des enquêteurs fétiches de l'auteure et de leur psychologie ; même, il fait pâle figure face aux Leonides ! En cela, le film met en exergue ce qui était déjà de fait dans le roman : face à cette famille tellement extravagante, Charles représente le personnage mesuré, on pourrait même dire "normal" auquel le lecteur/spectateur peut s'identifier (ce qui est impossibles avec des génies tels que Poirot ou Marple). Face à lui, la méconnue Stefanie Martini campe une parfaite Sophia Leonides, du physique à l'interprétation : l'allure, le port de tête, le ton de la voix, tout chez elle participe à restituer cette personnalité indépendante et aventureuse (parfois un poil dédaigneuse et "fille à papa", aussi) déjà bien mise en avant dans le roman.

Charles (M.Irons) et Sophia (S.Martini)

  Globalement très fidèle à l'intrigue d'A.Christie, cette adaptation s'offre cependant quelques libertés, même si la plupart sont sans incidence sur le scénario. Parmi les autres, notons que l'histoire est décalée de dix ans : de 1949, on passe à 1959. Un changement d'époque qui ajoute une touche de modernité frappante à l'écran et permet d'accentuer les contrastes entre l'avant-garde de personnages comme Sophia d'un côté, et la décadence de sa famille de l'autre. Entre les deux, le personnage de Charles semble un peu perdu, vivant dans l'ombre d'un père détective décédé et le souhait de devenir digne de lui. Car oui, autre différence notable qui vient "corriger" l'aspect le moins crédible du roman original : Charles ne vient plus s'infiltrer chez les Leonides pour aider son père enquêteur chez Scotland Yard, mais il est désormais détective privé à son compte (avec une adorable secrétaire répondant au nom de... Miss Ackroyd!) même si les affaires ne semblent pas florissantes. Son père est un défunt agent dont la très bonne réputation permet à Charles d'avoir ses entrées dans les services de police et des relations très utiles. C'est donc avec l'appui des anciens collègues de son père et à la demande de Sophia qu'il vient mener l'enquête sur la mort d'Aristide Leonides. Si le but de cette prise de liberté est de donner plus de véracité à l'intriguer et de confier une vraie place à Charles, elle n'est pas toujours convaincante : les scènes dans le bureau du détective (notamment la première visite de Sophia : briquet, cigarette, chapeau mou, store à lamelles laissant filtrer les lumières de la rue) sont plongées dans une ambiance de polar très "américanisant" qui semble à mille lieue des intrigues so british de la Grande Dame du Crime. Effet de style, clin d’œil volontaire, ou défaut esthétique, cela n'est pas toujours raccord avec l'ambiance générale.


  En revanche, le scénario a très bien fait de complexifier la relation Charles/Sophia : contrairement au livre, ils ne sont ici plus en couple et pas près de se marier. Même, ils se sont quittés en assez mauvais termes depuis leur histoire au Caire : les Renseignements avaient demandé à Charles de prendre Sophia en filature parce que la demoiselle était suspectée de tremper dans les affaires louches de son grand-père. Ce choix ajoute davantage de mystère au personnage déjà très bien dessiné de Sophia, pimente sa relation avec Charles, et fait redoubler les suspicions à son égard dans la mort d'Aristide.


  Les décors sont splendides : deux manoirs véritables ont été nécessaires pour restituer à l'écran la "Maison biscornue" du roman. Le manoir de Minley est ses nombreux pignons ont servi aux prises de vue extérieures, tandis que plusieurs intérieurs (dont l'escalier vertigineux donnant accès aux appartements des différents membres de la famille Leonides) ont été filmés au Manoir de Tyntesfield. De nombreuses pièces ont également été reconstituées en studio, afin de "personnaliser" chaque appartement à ses occupants, une excellente idée qui permet de marquer les contrastes entre chaque Leonides. Le boudoir rose très "pop art" de Brenda, le salon moderne et épuré de Clemence et Robert, ou les quartiers très chargés et opulents de Magda et Philip : des intérieurs qui reflètent très subtilement leur personnalité et qui ne sont pas sans évoquer les décors colorés et travaillés de la série Chapeau Melon et Bottes de Cuir.



  Le rythme est assez lent, ce qui explique probablement les avis mitigés des critiques et du public. Mais c'est là un reproche essentiellement formulé par les non lecteurs d'Agatha Christie, les aficionados s'affirmant assez satisfaits du film en tant qu'adaptation et prêtant surtout attention au jeu des interprètes. Il faut reconnaître que la mise en scène s'attache principalement à plonger le spectateur dans une ambiance : la majeure partie du film suit les interrogatoires répétés de Charles au sein de la famille Leonides (entrecoupés de quelques flash-back parfois maladroits de son histoire au Caire avec Sophia), au fil de ses déambulations dans le manoir sous l’œil attentif de son ancienne petite-amie (qui le guette depuis une porte ou de l'autre côté d'une fenêtre), celui faussement désintéressé de Lady Edith (toujours à flâner entre deux tâches à accomplir au jardin), et les allées et venues de la dérangeante Joséphine qui joue non sans danger les petites détectives. On ne peut nier que ces déplacements anodins, ce sentiment constant d'être observé, le tout mêlé à un calme de surface (le genre de calme d'avant la tempête), apportent une tension latente très bien restituée pourvu qu'on soit sensible au cinéma d'atmosphère. Et si, conformément à l'affolement final du roman, l'action s'empare du scénario à l'approche du dénouement, il vaut mieux effectivement que les amateurs de films d'action passent leur chemin.


  Ah, le dénouement, parlons-en : à peine le temps de révéler l'identité du meurtrier que PAF! : générique. Pas de scène de conclusion ou intermédiaire, juste une conclusion tellement abrupte qu'on se demande s'il n'y avait pas une pénurie de bande... C'est un peu dommage, car on aurait aimé pouvoir terminer ce film sur une note heureuse, par exemple en donnant des indices sur l'évolution possible de la relation Sophia/Charles...


En bref: Une bonne adaptation d'Agatha Christie, un film tout en atmosphère qui plaira surtout aux lecteurs de la célèbre romancière. Le casting est très bon, et l'esthétique, léchée. On regrette juste une fin beaucoup trop brusque et quelques petits défauts de scénario. Dans l'ensemble, cela reste un film qui plaira aux aficionados de polars british façon Cluedo.

  

5 commentaires:

  1. Très tentée à la lecture de ce post, j'ai cherché mais n'ai même pas trouvé le DVD. Corinne.

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    1. Bonjour Corinne.
      En effet, encore pas de dvd commercialisé en France, et Allociné annonce encore la sortie "prochainement ", mais rien de plus concret. Ne reste que certains dvd anglais dispos en import mais ils sont rares !

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    2. Dommage.... Bonne journée, Corinne.

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  2. Oui n'est-ce pas? Et comme je le disais, c'est très bien joué !

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