dimanche 17 novembre 2019

Sherlock Holmes et le masque de Chiang Mai - Une pièce de Jean-Michel Frémont d'après le personnage de Sir Arthur Conan Doyle.

 

Sherlock Holmes et le masque de Chiang Mai 


Une pièce écrite et mise en scène par Jean-Michel Frémont
d'après les personnages créés par Sir Arthur Conan Doyle

Avec : Jean-Michel Frémont, Hakim Maraoui et Geneviève Marot

A la Tour des Villains de Montsaugeon du 12 au 27 octobre 2019
Prochainement en tournée


1949. Chiang Mai, Nord de la Thailande. 
  Watson convoque son ami Sherlock chez une riche veuve, Amandine de Saint Hilaire pour y faire une macabre découverte. Entre Europe et Asie, avec l'aide d'Amandine et du mystérieux Kamaldjit Singh, le fameux détective, à force de déductions, mettra à jour l'existence d'un effrayant monde souterrain.
  "La Bête immonde" n'est pas morte.

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  Il y a un peu plus d'un an, nous allions voir à Paris l'excellente pièce mi-historique, mi-holmesienne Le cercle de Whitechapel, qui réunissait plusieurs figures historiques et littéraires (dont Arthur Conan Doyle) dans le Londres de 1888 pour démasquer Jack l'éventreur. Alors que les pièces en hommage à l’œuvre de Conan Doyle ou directement adaptées des enquêtes de Sherlock Holmes se multiplient sur les scènes de la capitale, il semblerait qu'il ne soit pas nécessaire de s'aventurer jusqu'à Paname pour admirer le célèbre détective à l’œuvre sur scène.

 Les affiches, toutes illustrées par la talentueuse Geneviève Marot.

  C'est en tout cas ce qu'ont prouvé récemment (et prochainement en tournée) Jean-Michel Frémont et ses acolytes sur la scène de la Tour des Villains. La Tour des Villains, c'est un indéfinissable centre d'art et de culture composite, sorte d'imaginarium merveilleux au cœur du village (merveilleux aussi) de Montsaugeon (52). Stages de théâtre, de dessins, représentations, expositions, concerts : cette tour, loin d'être vilaine, est devenue depuis quelques années un espace d'expression et de diffusion situé entre Champagne et Bourgogne. Jean-Michel Frémont, comédien professionnel et metteur en scène originaire de Dijon, diplômé d'un master de coaching et de performance mentale mais également nommé Chevalier des Arts et des Lettres, a dirigé de nombreuses troupes et manifestations depuis 1980 avant de venir s'installer à Montsaugeon. Son envie d'écrire une pièce sur Sherlock Holmes remonte à plusieurs années déjà mais le projet se trouvait sans cesse repoussé... jusqu'à ce qu'un récent voyage en Thaïlande offre à la fois l'inspiration, le décor et l'occasion de le concrétiser. Petit retour sur le scénario avant notre analyse de cette pièce entre esprit british et exotisme...


  Chiang Mai, 1949. Sherlock Holmes, alors en séjour en Thaïlande, est envoyé par son ami de longue date le Dr Watson chez une veuve d'origine française, Amandine de Saint Hilaire, où l'attendent une découverte pour le moins sanglante et un suspect peu loquace. Alors que l'affaire dans laquelle le célèbre détective se trouve embarqué laisserait perplexe le plus fin des limiers, Sherlock Holmes, comme à son habitude, a tôt fait de décrypter la scène du crime, les signes distinctifs qu'affiche le prévenu, et l'attitude équivoque de son hôtesse. Pour le grand penseur, tout cela est clair : on lui sert un trompe-l’œil destiné à le mystifier. Entre reconstitutions, réflexions et hypothèses, le détective et ses deux mystérieux interlocuteurs (sans oublier Watson) remontent le fil d'un mystère bien plus ancien, lié à de nombreux évènements et personnages de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi à un trésor inestimable aux pouvoirs mystiques volé à un temple Tibétain quelques années auparavant...


  Les lecteurs les plus férus de l’œuvre de Sir Conan Doyle l'auront peut-être déjà remarqué à la lecture du synopsis : cette intrigue n'est pas adaptée d'un ouvrage mettant en scène Sherlock Holmes, qu'il soit ou non canonique (pour rappel, on nomme ainsi les textes écrits par Conan Doyle lui-même, le personnage ayant été repris par nombre d'auteurs à sa suite). Le premier indice est l'époque à laquelle se déroule cette histoire inédite : alors que les aventures imaginées par Conan Doyle s'étendent de 1887 à 1914, Sherlock Holmes et le masque de Chiang Mai se passe beaucoup plus tard, soit en 1949. Parmi les autres ingrédients inhabituels qui auront ou auraient pu marquer les puristes holmésiens, on notera un décor très exotique et des éléments qui flirtent avec l'ésotérisme. Alors, ce Masque de Chiang Mai, une imposture holmésienne?


  Que nenni. Rappelons que si Conan Doyle stoppe la chronologie de son héros en 1914, on ne connait pas de date de décès "officielle" à Sherlock Holmes (ni de date de naissance, d'ailleurs), qui reste un personnage entièrement fictif, inventé et réinventé à l'infini jusqu'à aujourd'hui. Ainsi, si on se livrait à des calculs approximatifs, il serait tout à fait probable que l'enquêteur soit encore en vie en 49. Et même si ce n'était pas le cas, où serait le problème? Le propre de la fiction n'est-il pas de braver les entraves de la réalité? L'une des plus célèbres sagas cinématographiques adaptées de l’œuvre de Conan Doyle (celle tournée entre 1939 et 1946 avec Basil Rathbone) avait déjà recontextualisé le personnage à l'ère de la Seconde Guerre mondiale (le faisant déjouer au passage quelques complots nazis, même si c'était dans une volonté de propagande contre l'ennemi), arguant avec pertinence que le célèbre héros anglais était "sans âge". 

 Les adaptations cinématographiques des années 40 recontextualisaient Holmes
 à l'époque du tournage en faisant de la guerre un élément clef du scénario...

  Viennent ensuite les éléments exotiques, totalement justifiés par l’œuvre de Conan Doyle lui-même : dans la nouvelle L'aventure de la maison vide, l'auteur raconte que Holmes s'est déjà rendu au Tibet où il a côtoyé le Dalaï-lama. Ce n'est là qu'un détail parmi les nombreux ingrédients orientaux parsemés dans les aventures du détective, et ce dès Une étude en rouge ou encore dans Le signe des Quatre, que Jean-Michel Frémont cite parmi ses inspirations premières. Et l'ésotérisme, me direz-vous? Là encore, aucune trahison : si nombre de réécritures, pastiches et réinterprétations ont confronté le détective à des cercles occultes, rappelons que c'était là une des grandes passions de Conan Doyle, très versé dans le spiritisme. Son dernier cycle de nouvelles publié sous le titre Les archives de Sherlock Holmes en 1927 est ainsi totalement marqué par cette influence mystique, voir parfois fantastique.


  Mais ce qui fait la réussite du Masque de Chiang Mai, ce n'est pas le stricte respect ou non des codes holmésiens, c'est le lien que tisse l'auteur entre personnages et éléments de fiction et une réalité historique foisonnante. Sherlock Holmes devient la porte d'entrée vers toute une série de faits et d'évènements survenus de part le monde pendant la Seconde Guerre mondiale. Castes orientales, confréries européennes et groupuscules mystérieux véridiques se côtoient au croisement d'anecdotes parfois incroyables de fantaisie, mais pourtant bien vraies (à l'image de cette cargaison de ginseng destinée à Hitler évoquée dans la pièce). L'écriture, menée de main de maître, témoigne de connaissances historiques et culturelles aiguës et méticuleuses qui nécessitent la plus grande attention du public, en plus d'éveiller la curiosité de creuser les nombreux sujets exploités.


  L'écriture et la mise en scène, intimement liées par la casquette multiple de Jean-Michel Frémont, se situent donc entre l'hommage et le pastiche léger, les notes d'humour et les expressions franglaises ne faisant jamais tomber l'ensemble dans la parodie. On assistera même à une scène de combat au ralenti, comme un clin d’œil amusant aux effets visuels utilisés à outrance dans les dernières adaptations cinématographiques. Au-delà de ces choix scéniques délibérés, on notera que cette pièce a quelque chose d'un défi, voire même d'un petit tour de force : la petite équipe de Jean-Michel Frémont a su faire des contraintes de ce spectacle de véritables atouts, que ce soit le nombre restreint de comédiens (trois au total) et l'absence d'équipe technique. Le rôle de Watson est ainsi confié au public, avec lequel Holmes interagit tout au long de la pièce, dans ce qui semble être l'une des meilleures idées du théâtre holmésien, et les acteurs gèrent en toute discrétion les lumières depuis la scène grâce à d'astucieux stratagèmes disséminés dans le décor.

 A gauche : Geneviève Marot, l'artiste (en pleine création du décor).
A droite : Geneviève Marot, l'actrice (en Amandine de Saint Hilaire).

  Le décor, parlons-en. Personnage à part entière de l'intrigue, il est la création complète de Geneviève Marot. Diplômée de l’École Supérieure des Arts Graphiques (ESAG) et design de Paris, Geneviève Marot est illustratrice pour l'édition et la presse, reporter graphique et auteure de BD. Elle a rejoint il y a quelques années la Tour des Villains et signe ici les affiches du spectacle et la réalisation des décors, en plus de jouer son premier rôle sur scène (celui d'Amandine de Saint Hilaire). Fresque orientalisante peinte à la main, porte dorée ornée de bas reliefs, tentures et accessoires évocateurs plongent le spectateur dans le charme pittoresque d'une Thaïlande de livre d'images. Esthète jusqu'au bout, Geneviève Marot a également pris en charge la direction des costumes, les couleurs et contrastes de l'ensemble évoquant furieusement la ligne claire de la BD franco-belge (hasard ou non, Jean-Michel Frémont a aussi confié l'influence de Tintin et de Blake et Mortimer sur sa pièce). Sherlock, couleur locale oblige, porte d'ailleurs le sarong (et non un kilt, comme l'acteur tient à le souligner), qui s'accorde fort bien avec le reste de sa tenue pourtant résolument anglaise.

Sherlock New Look!

  Le troisième acteur sur scène est Hakim Maraoui, qui a tout d'abord exercé son métier de comédien à Béjaia dans sa terre natale de Kabylie sous la direction entre autres de Fellagh et de Omar Fetmouche. Après sa participation à de nombreuses créations au Théâtre National de Béjaia et plusieurs tournées dans l'hexagone, il s'installe en France et rencontre Jean-Michel Frémont, avec qui se créé un compagnonnage très fructueux. Dans le masque de Chiang Mai, il se voit confier le rôle de Kamaldjit Singh, à qui il prête avec talent un charisme palpable, complétant ainsi le trio gagnant de cette petite production de qualité. 
 


  La fin de la pièce, ouverte, laisse envisager de nouvelles aventures qui se dérouleraient aux quatre coins du monde. Appâté, le public réclame déjà la suite, que la petite troupe envisage pour l'an prochain. En attendant, la fine équipe espère faire tourner le spectacle en se produisant exclusivement dans de petites salles ou des lieux de caractère dont les propriétaires accepteraient d'accueillir le somptueux décor et ces trois personnages hauts en couleurs.



En bref : Entre pastiche et hommage, Jean Michel Frémont mêle à merveille l'univers holmésien au décor oriental de Chiang Mai, liant le tout à un mystère inspiré par de véridiques évènements de la Seconde Guerre mondiale. La méticulosité historique, l'esthétique léchée et la mise en scène de ce spectacle en font une curiosité à découvrir absolument, qu'on soit lecteur de Conan Doyle ou amateur d'Histoire.

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