vendredi 8 novembre 2019

Tous des monstres ! (Les aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec #7) - Tardi.

Casterman, 1994, 2010, 2018.




  Nous retrouvons une fois encore dans cet épisode les thèmes, chers à Tardi, qui ont fait le succès des précédents albums des Aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec : meurtres, disparitions, monstres, ... Ayant enfin été retrouvée par le Professeur Dieuleveult, Adèle va devoir lutter pour échapper à ce sinistre individu qui ne souhaite qu'une chose : sa mort.




***


  Il aura fallu dix ans à Tardi pour écrire et illustrer ce septième album, soit le premier grand hiatus de la série. Tel qu'annoncé à la fin du Noyé à deux têtes, ce nouvel épisode porte le titre prometteur de Tous des monstres! ; on y retrouve Adèle au lendemain du 11 novembre, soit à peine quelques heures après la dernière case du tome précédent...

  Le 12 novembre 1918, Paris se réjouit de la fin de la guerre, à la une de tous les journaux. Adèle, elle, ne s'intéresse qu'aux rubriques faits divers qui relatent les horreurs de la nuit précédente : des suicides de clowns, un attentat politique, et l'apparition d'une gigantesque créature tentaculaire. Son autre préoccupation de la journée : rendre visite à son éditeur pour revoir ses contrats. La demoiselle a passé six ans dans un bloc de glace, mais hors de question de passer à côté de ses droits d'auteur maintenant qu'elle est de retour. On lui propose une réédition illustrée de ses précédents ouvrages, mais, horreur, l'illustrateur a remplacé le ptérodactyle de son premier best-seller par... des tentacules! Les mêmes que celles qui apparaissent un peu partout dans Paris depuis deux jours? Étrange. Horrifiée, Adèle a dans l'idée de dire au dessinateur, un certain Monsieur Fia, ce qu'elle pense de ses élucubrations artistiques, sans savoir que cela va la plonger au cœur d'une nouvelle affaire : Fia, c'est justement cet individu qui n'est jamais loin quand le mollusque géant surgit de nulle part. Officiellement tombé au champ d'honneur, l'homme est revenu traumatisé de guerre avec la capacité de donner vie malgré lui à ces tentacules par la seule force de sa pensée lorsqu'il est pris d'angoisse. Ce pouvoir semble attirer la convoitise de bien du monde, dont un savant fou qu'on croyait disparu, et qui espère en faire une arme de destruction massive pour enfin se débarrasser d'Adèle (et accessoirement remettre le Tsar sur le trône).


  Après les monstres à la Mary Shelley ou façon Dr Moreau, Tardi fait de nouveau un clin d’œil à Jules Verne avec ces tentacules géantes qui ne sont pas sans rappeler le calamar de 20000 lieues sous les mers (on entrevoit aussi un petit sous-marin qui n'est pas sans évoquer le Nautilus). La seule différence est que cette fois, ce monstre n'a pas d'existence propre : manifestation de la psyché torturée d'un traumatisé de guerre, cette créature a été suggérée à Tardi par un lecteur qui lui avait raconté à quel point l'apparition d'un monstre tentaculaire dans Le démon des glaces l'avait hanté durablement. Cette confession avait particulièrement inspiré l'artiste, qui utilise donc l'image du monstre comme l'expression cathartique de la peur. Afin d'aller plus loin dans cette idée, Tardi invite plusieurs collègues dessinateurs à jouer les guest stars pour glisser ça et là des "monstres" issus des terreurs enfantines des protagonistes de la BD : Face aux tentacules, tous se remémorent leurs propres croques-mitaines qui prennent vie sous les coups de crayon de Gotlib, Enki Bilal et consort.


  Cette farandole de créatures imaginaires, une espèce d'artiste mystique (celui qui se déplace en Nautilus), proposera de les exorciser au cours d'un concert incantatoire, sorte de cabaret de l'inconscient qui verra les forces mentales de tous conjuguées en un feu d'artifice monstrueux totalement kaléidoscopique. Un univers déjanté qui, allié à la nouvelle dynamique instaurée depuis le tome précédent, fini d'asseoir les codes de ce second cycle de la saga d'Adèle Blanc-Sec : consciemment ou non, Tardi épouse plus que jamais l'esprit extraverti des Années Folles dans lesquelles vient d'entrer la France, et il est impossible de ne pas penser à la culture artistique du surréalisme voire même du dadaïsme. Le scénario de ce septième tome, dans le même esprit, est tout bonnement vaudevillesques : les personnages se croisent et se cherchent sans jamais vraiment se mettre la main dessus, le tout ponctué de réparties cinglantes ("Faut pas se gratter quand on a la varicelle" dit Adèle à un Dieuleveult au visage rongé par l'acide).

Adèle aux prises avec son éditeur...

  Adèle reste encore la seule à ne pas sombrer dans la folie, même si Tardi fait intervenir de nouveaux personnages plus équilibrés que ne l'est par exemple devenu ce lamentable Simon Flageolet, qui n'est plus que l'ombre de lui-même. L'illustrateur Fia, pour qui l'auteur semble éprouver une franche sympathie, semble aussi le seul envers qui Adèle témoigne ce qui ressemble à un semblant d'amitié (et ce malgré les reproches qu'elle lui adresse : "C'est à l'Assemblée Nationale qu'il faut aller faire du portrait, au lieu de saloper mon feuilleton!", "Il y a une chose que je tenais à vous dire avant tout, M.Fia... Je n'aime pas vos dessins, M.Fia!").


  Si on apprécie de visiter de nouveau le Paris rétro de façon illustrée (le parc des Buttes-Chaumont, décor principal de ce tome, sera votre prochaine destination touristique une fois l'album refermé), on ne peut nier l'évolution graphique de l'illustrateur : son coup de crayon s'est fortement "empâté" depuis les débuts d'Adèle. Le trait plus épais, les personnages plus ronds... ceux qui n'étaient pas fans du style initial de Tardi risquent de ne pas être davantage séduits par la tournure de ses dessins...

 Un p'tit coup de vieux, Adèle?

En bref : Est-ce dans l'évolution logique de la série ou est-ce que Tardi décide soudainement de parodier son propre univers? Il y a en effet dans ce septième volume quelque chose de vaudevillesque (avec des monstres), qui pourra surprendre mais dont la lecture peut avoir, contre toute attente, quelque chose de jubilatoire.





Et pour aller plus loin...


- Découvrez toute la série :


http://books-tea-pie.blogspot.com/2019/10/adele-et-la-bete-les-aventures.htmlhttps://books-tea-pie.blogspot.com/2019/10/le-savant-fou-les-aventures.html




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