dimanche 25 janvier 2026

Le merveilleux pays d'Oz - L. Frank Baum.

The marvelous land of Oz
, Reilly & Britton, 1904 - Le merveilleux pays d'Oz, éditions Flammarion (G. Lelièvre), coll. "bibliothèque du chat perché", 1981 - Le Cycle d'Oz, éditions du Cherche midi (trad. de A.S. Homassel), 2013. 

    Après la publication du Magicien d'Oz aux États-Unis en 1900, son auteur, L. Frank Baum, fit la promesse suivante à une petite fille qui lui réclamait la suite de cette histoire : il commencerait cette suite si mille petites filles au moins lui écrivaient pour lui demander.
    Les mille lettres et des milliers d'autres encore lui étant parvenues, L. Frank Baum rédigera donc en 1904 Le merveilleux pays d'Oz, dans lequel se déroule les aventures d'un jeune garçon nommé Tip et de ses compagnons Jacques Tête de Courge, l’Épouvantail et le Bûcheron en fer blanc.
    Cette féérie peuplée de personnages extravagants mais combien humains dans leur comportement a conservé depuis bientôt quatre vingts ans son entière popularité auprès de son jeune public. 
 
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    Peu de lecteurs le savent, y compris ceux qui ont dévoré enfants (ou même plus tard) Le magicien d'Oz : il existe une suite. Plusieurs suites, en vérité. Comme on l'a déjà expliqué dans notre article consacré au chef-d’œuvre de Lyman Frank Baum, ce que beaucoup considèrent n'être qu'un conte de fées est davantage le premier opus d'une longue saga préfiguratrice de la fantasy. Car Oz ne s'arrête pas aux aventures de Dorothy Gale, du Lion peureux, du Bucheron de fer blanc et de l’Épouvantail. Après quatre ans et de nombreuses lettres de petits lecteurs et lectrices (la légende dit qu'il y en aurait eu des milliers...), le romancier se décidait à se remettre à l'ouvrage et à raconter ce qu'il advenait à Oz après le retour de la fillette dans le Kansas et après le couronnement de l’Épouvantail. Ce texte, paru dans une unique édition française en 1981, a été redécouvert par le lectorat hexagonal à l'occasion de la publication de l'intégral du Cycle d'Oz en 2013, où il figure dans le premier volume sous une toute nouvelle traduction.
 

    A l'inverse du précédent tome, l'intrigue ne se déroule pas à cheval sur deux univers, avec une transition du monde ordinaire au monde d'Oz ; cette fois-ci, l'histoire prend intégralement place dans le royaume magique créé par l'auteur. On y fait la rencontre de Tip, un jeune garçon malmené par la Sorcière Mombi, une vieille enchanteresse ayant appris autrefois quelques tours auprès du Magicien alors qu'il venait de s'installer à Oz. Las de mener une vie de misère auprès de cette tutrice qui n'a rien de maternel ni même de sympathique, Tip lui vole un jour une poudre magique capable de donner vie à n'importe quel objet inanimé et s'enfuit. Oui, mais pas seul : il part avec Jack Pumpkinhead, un personnage façonné de bois à la tête de citrouille malencontreusement touché par la poudre de vie. Le garçon transforme également un billot en cheval de fortune pour voyager plus commodément. Ce trio incongru part à la rencontre du souverain d'Oz, le célèbre Épouvantail. Mais la Cité d’Émeraude est menacée par une armée de petites pestes munies d'aiguilles à tricoter, décidées à se rebeller contre la couronne et à détrôner l'actuel souverain.
 

    Avec ce deuxième opus, on retourne avec un plaisir jouissif dans l'univers d'Oz, d'autant plus qu'il nous est cette fois montré sous une toute nouvelle perspective : celle de ceux qui y vivent. Comme on l'évoquait plus haut, pas de passage du monde ordinaire à celui, merveilleux, d'Oz. On y suit les péripéties d'un de ses habitants, désireux de s'affranchir du joug de sa tutrice, péripéties qui vont entremêler plusieurs intrigues. Là où le voyage de Dorothy avait pour but ultime de la ramener chez elle, Tip, de son désir de s'affranchir, se trouve emporté dans une suite de rebondissements en lien avec différents arcs narratifs. Parmi ceux-là, la quête de l’Épouvantail pour reconquérir son trône et la Cité prise d'assaut par l'armée de la Générale Jinjembre (ou Jinjur selon les traductions), et la résolution d'un mystère vieux de plusieurs années : la disparition d'Ozma, princesse d'Oz et fille du défunt Roi d'Oz dont le Magicien avait volé le trône à son arrivée. Évidemment, les trois intrigues trouveront à fusionner dans une seule et même résolution : un twist final inattendu et fort bien pensé, qui pourrait d'ailleurs appeler à de nombreuses interprétations.
 

    On retrouve dans cette nouvelle aventure le Bucheron en fer blanc et l’Épouvantail, accompagnés de nouveaux amis dont l'adorable Jack Pumpkinhead (Jacques Tête-de-courge), candide et attendrissant à souhait, souvent drôle malgré lui de par sa nature quelque peu ignorante. Fidèlement à ses précédents personnages morcelés ou rapiécés, Lyman Frank Baum introduit également le Gump, une espèce d'élan exotique (même s'il est maladroitement traduit "daim" dans la première version française) dont le trophée de chasse est fixé à l'avant d'un engin ailé composé de meubles disparates, auquel notre fine équipe donne vie grâce à la poudre magique. Le Woggle, insecte grossi dix-mille fois (devenu un pou dans la première traduction – décidément, quel manque de fantaisie) est peut-être le personnage le moins sympathique, mais aussi parce que sa supériorité autoproclamée le rend volontairement agaçant. La sorcière Mombi est quant à elle loin d'égaler la Méchante Sorcière de l'Ouest en charisme et en pouvoirs, mais là aussi, il s'agit d'un vrai choix de l'auteur : Mombi est une arriviste et, en quelque sorte, une parvenue en sorcellerie.
 

   Du côté du style, il y a une patte, une plume particulière qui semble s'affirmer dans ce deuxième titre, surtout dans les dialogues entre les personnages – notamment ceux de nature extraordinaire. Quelque chose entre l'absurde et le surréalisme, les particularités des protagonistes contaminant jusqu'à leur façon de s'exprimer et donnant ainsi lieu à des conversations aussi farfelues que délicieuses, tantôt drôles et tantôt savantes. Lyman Frank Baum se disait grand admirateur d'Alice au Pays des Merveilles : on retrouve dans ce ton quelque chose de la langue si particulière de Lewis Carroll, éminemment bizarre.
 

    L'édition de 1981, si elle souffre d'une traduction un peu datée, a le mérite d'être mise en image par John R. Neill, illustrateur original qui prend ici la relève de W. W. Denslow. Ce dernier, pourtant grand ami de L. Frank Baum, avait pensé l'univers visuel d'Oz en même que l'auteur le couchait par écrit, mais une dispute entre les deux compagnons eut raison de leur collaboration peu de temps après la publication du Magicien d'Oz. Par voie de conséquence, la mission de mettre en image la suite de la saga revint à un nouvel artiste. John R. Neill s'inscrit ici dans la continuité de son prédécesseur par souci de cohérence (les apparences du Bucheron et de l’Épouvantail en sont un bon indicateur), mais se démarque peut-être par une plus grande finesse dans les détails, notamment des scènes estampillées fantasy et des personnages féminins.
 

    La réédition au Cherche Midi bénéficie de l'excellente traduction de Anne-Sophie Homassel, qui restitue toute l'élégante fantaisie du texte original et, surtout, redonne aux différentes créatures leurs noms d'origine. Les illustrations de Stéphane Levallois, issu du monde du cinéma et du design graphique hypnotisent le lecteur : les prises de vues audacieuses, parfois vertigineuses, la finesse des traits et des silhouettes ainsi que le style, vif, montrent la modernité du monde d'Oz, même plus de cent ans après la publication originale de ce titre.
 

En bref : Restée dans l'ombre et trop méconnue, cette première suite officielle du Magicien d'Oz vient rappeler le talent et l'imagination débridée de Lyman Frank Baum. Avec Le merveilleux pays d'Oz, on découvre un monde pensé bien au-delà de ce que le précédent titre avait donné à voir, tant dans son histoire que dans ses perspectives. Le style, notamment les dialogues, teinté d'absurde et de surréalisme, en fait une pépite pleine d'audace et de fantaisie à redécouvrir de toute urgence.
 
 
 
 
Pour aller plus loin...
 

mardi 13 janvier 2026

En quête d'un grand peut-être, tome 2 - Tom et Nathan Levêque.

Éditions du grand peut-être, 2025. 
 
    Les ados lisent-iels encore de la littérature ado ? Passent-iels plus de temps sur TikTok ? Doit-on censurer la Dark Romance ? Et le manga ? C'est quoi un roman ado, au fait ? L'Éducation nationale promeut-elle assez la lecture, et celle pour la jeunesse ? Ce sont autant de questions auxquelles Tom et Nathan Lévêque essaient de répondre dans ce nouveau livre, cinq ans après En quête d'un grand peut-être : Guide de littérature ado (vendu à 10 000 exemplaires).
    À nouveau, les deux auteurs spécialistes de la littérature ado vous proposent de partir, carte et lampe torche à la main, à l'exploration de ce paysage littéraire : dates et chiffres clés, incontournables, portraits, analyses de ses grands genres et de ses grandes thématiques, pressions politiques et questions sociétales qui la traversent...
    Ce livre de référence vous donnera les outils pour arpenter une littérature au moins aussi riche à défricher que les autres !
 
Un nouveau livre de référence pour les passionné·es de littérature ado !
 
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    L'an dernier, on avait lu (avec un retard non négligeable – et sans avoir pris le temps de le chroniquer) le premier tome d'En quête d'un grand peut-être écrit par les jumeaux Tom et Nathan Levêque. Un guide fouillé de la littérature ado dont l'intérêt était de ne pas s'arrêter à la simple liste, au seul annuaire thématique, mais bel et bien de s'interroger sur ce qui fait la spécificité de cette catégorie de lectures. Noyée quelque part entre la littérature de jeunesse et la littérature young adult sans y avoir pourtant la place définie qu'elle mérite, assimilée à un genre ou à un registre faute d'avoir une vraie reconnaissance, la littérature ado s'y définissait finalement par son intensité, proportionnelle aux grandes étapes qui caractérisent cette tranche d'âge.
 

    Revenir cinq ans plus tard avec une suite, est-ce légitime ? Très certainement : parce que le public qu'elle vise n'a de cesse d'évoluer, et cela de plus en plus vite, la littérature ado a été contrainte, en l'espace d'une demi-décennie, de s'adapter à un lectorat en pleine transformation. La métamorphose est constante pour continuer de séduire les jeunes et autant dire qu'en cinq ans, il s'en est passé, des choses. Les deux auteurs, connus depuis leur adolescence pour leurs blogs littéraires respectifs, proposent d'explorer ces mutations et, surtout, de les interroger.
 
    C'est peut-être dans cette interrogation constante qu'on a trouvé ce second tome plus intéressant encore que le premier – et ce même si l'on n'est pas toujours d'accord avec eux (on y reviendra). Peut-être parce que les sujets qu'ils viennent questionner, loin d'être lisses ou faciles, dans une société en perpétuel mouvement, viennent polariser bien plus qu'ils ne font consensus. Mais n'est-ce pas le cas de tous les sujets d'importances, de tous les sujets sérieux ? Or, derrière cette étiquette faussement candide ou accessoire dont elle a trop souvent héritée, rappelons-le : la littérature ado, c'est du sérieux.
 

    Le premier opus dressait un portrait pluriel de la littérature ado : ses grands thèmes, son actualité et ses codes, le tout ponctué de portraits, de témoignages et de nouvelles inédites signées de plumes devenues iconiques (ou en passe de l'être) en la matière. Ce nouveau titre conserve un plan similaire, si ce n'est que ses articles et différentes contributions élargissent ici le propos à des questions plus épineuses quant à ce qu'est en train de devenir la littérature ado et, à savoir, si elle n'est pas dans une certaine mesure en train de disparaître. Ou de se fondre dans les autres, peut-être : on en tient pour preuve ses codes esthétiques, que la littérature New Adult, voire la littérature adulte, se réapproprie sans qu'une tranche d'âge particulière semble visée. Les lecteurs de demain seront-ils d'éternels adulescents ?
  
 
    Parmi les sujets brûlants qu'on apprécie de voir traiter sous ce jour dépassionné qui caractérise la recherche (celle avec un grand R) : celui de la dark romance et de l'attrait qu'elle provoque chez les adolescents. Un chapitre qui conduit à questionner l'existence d'une offre alternative et sécure pour les plus jeunes et la légitimité de collections traitant ouvertement de sexualité. Un thème en amenant souvent un autre, celui-là conduit ce guide à aborder l'autocensure des auteurs, quand ce n'est pas un cas de censure tout court qui a récemment secoué le monde de la littérature de jeunesse (mais silencieusement, parce que la littérature de jeunesse, ce n'est pas vraiment de la littérature, pas vrai ?). Tom et Nathan Levêque montrent ainsi tous les enjeux de cette littérature ado, son éthique et, on aurait envie de le dire ainsi : ses objectifs. Car il n'y a probablement pas plus engagée que la littérature ado. Peut-être est-ce d'ailleurs pour cette même raison que son avenir serait en danger...
 

    Ne s'arrêtant jamais aux réponses faciles ou aux évidences, les jumeaux Levêque n'hésitent pas à gratter là où ça fait mal, quitte à questionner la déontologie de certaines pratiques commerciales qui, si elles sont nécessaires au marché du livre, n'en sont pas moins discutables. Il en est ainsi des questionnements sur la représentation/représentativité (la distinction entre les deux est très pertinemment amenée) parfois utilisée comme argument de vente ou au coût écologique de pseudo ouvrages collectors aux dos reliés et aux tranches jaspées. Pour les sujets les plus techniques, les auteurs ne s'improvisent pas spécialistes et cèdent la place aux pointures de la littérature ados, des plus connues (Sophie Van der Linden, Clémentine Beauvais...) aux figures émergentes (Céline Retrouvey et Julie Donizel), sans oublier les représentants des "métiers de l'ombre" qui ont ici enfin voix au chapitre (sensitive readers, traductrices, correctrices, etc.). Cette diversité est par ailleurs un très bel hommage à la pluralité des métiers qui font la littérature en général et les livres pour la jeunesse en particulier.
 
    On reste cependant un peu plus sceptique quant à certaines analyses. Ce n'est pas une critique de notre part, seulement un constat. A notre sens, celui-là tient à un double biais (il y en a toujours, quoi qu'on en dise) : le biais d'une certaine catégorie de lecteurs dont font partie les auteurs, et notre propre biais de prescripteur du livre dans un environnement professionnel très spécifique au croisement du handicap et d'une réalité socio-économique complexe. Si on a à ce titre été touché de voir présentées des maisons d'édition proposant des textes adaptés ainsi que le cas des lecteurs en difficulté évoqués à plusieurs reprises dans l'ouvrage, ces derniers nous ont semblé manquer dans les équations et conclusions de certains chapitres. 
 

    Certains sujets épineux parmi ceux mentionnés plus haut ont parfois ouvert à des conclusions à notre sens trop relativistes : si l'analyse des effets de la dark romance est incontestablement bien menée et pertinente à plus d'un titre, explicitant notamment que les jeunes lectrices et lecteurs sont en capacité de lire ces textes avec une certaine distance et évoquant l'importance du discours des adultes pour accompagner les représentations, cela demande donc à ce que lesdits adultes soient effectivement de la partie pour apporter un contexte, un cadre, des valeurs, etc. Ce n'est malheureusement pas le cas d'une foule de jeunes qui deviennent dès lors des personnes vulnérables. Le cas des lecteurs en difficulté, évoqués plusieurs fois, ne donne lieu à aucune représentation concrète : on aurait aimé, en vis-à-vis des deux très bons lecteurs interviewés dans l'ouvrage, que soient aussi interrogés des jeunes qui entretiennent un rapport complexe avec la lecture (il faut dire, nous concernant, que ce sont ceux qu'on fréquente le plus). Enfin, on a trouvé un peu expéditive l'évocation de Michel Desmurget en début d'ouvrage, où son expression de "crétin digital" semble pointée du doigt comme un jugement de valeur facile, alors que son livre Faites-les lire ! reste un plaidoyer très bien documenté sur les multiples effets de la lecture.
 
    Il s'agit-là, en vrai, de quelques détails, ceux-là alimentés par ce double biais qu'on évoquait à l'instant et à une vision nécessairement nourrie de notre propre subjectivité. La littérature étant, comme tout sujet de société, un sujet de débats, cela ne nous empêchera pas de recommander sincèrement cet ouvrage quoi qu'il en soit d'une grande qualité et fruit d'un travail objectivement titanesque, d'un indéniable sérieux.
 


En bref : Les philosophes, les romanciers et les essayistes l'ont démontré plus d'une fois : l'art est par définition inutile, et pourtant il est nécessaire. La littérature, comme toute forme d'art, est donc concernée. Tom et Nathan Levêque montrent ici une fois encore à quel point la littérature ado, malgré ses contours flous en perpétuel mouvement, est plus que jamais une nécessité. Et à quel point il est nécessaire de toujours la questionner. On espère vivement un troisième tome dans quelques années, que ce vivier continue de donner matière à réfléchir et à réinventer la littérature ado.
 
 
Un grand merci à Babelio pour cette lecture