jeudi 21 décembre 2023

Un automne à écrire (enfin presque)...

 
    Voilà longtemps qu'on n'avait pas été aussi ponctuel pour notre article saisonnier. L'approche imminente des fêtes (pour lesquelles nous avons tout juste commencé les préparatifs) vient de nous rappeler que l'automne touchait à sa fin et, très franchement, on n'en est pas mécontent. On aimerait vous dire que nous avons passé un délicieux été indien à taper à la machine et à couvrir nos carnets d'encre encore et encore, mais la pluie, qui a tombé sans discontinuer, a surtout engendré un enchaînement de rhumes, grippes, angines et autres joyeusetés. Les virus et autres microbes se sont ainsi succédés de fin octobre jusqu'à... eh bien, jusqu'à aujourd'hui. Bon, cela étant, consolons-nous : tout n'était pas noir, cet automne...

Escapades :
 

    Il y a eu, en début de saison, quelques belles journées, lesquelles ont permis autant de promenades avant que n'arrive le déluge. Quelques maigres petites semaines de feuilles mordorées et de ciels écarlates qui auront merveilleusement bien intronisé nos fêtes d'Halloween (qui ont d'ailleurs occupé une bonne partie de nos publications, comme chaque année) - probablement notre période favorite, celle à laquelle on s'émerveille (ou on frissonne, parfois) de petites curiosités qui nous laissent de marbre le reste du temps : les contours d'une chapelle dans la brume, les tombes d'un cimetière dans le soleil couchant, ou encore cette étrange maison ornée d'un beffroi, dont on se demande encore de quel conte gothique elle a bien pu sortir...
 

    Et puis, pour un rendez-vous professionnel, il y a eu un aller et retour express à la capitale (on a rarement fait aussi court, à peine quelques heures sur place, mais la saison est davantage au confort du fauteuil crapaud et de la bibliothèque qu'à l'humidité du dehors, fut-elle parisienne). Passage rapide, donc, mais néanmoins l'occasion d'aller admirer une fantastique exposition sur l'ambre, à la galerie Kugel, et de s'arrêter déjeuner le menu spécial Halloween (peut-être pas notre meilleure décision, mais ça avait le mérite d'être drôle) au restaurant de la librairie anglaise Smith & Son.
 






    Retour dans notre fief : dans un autre registre que l'écrasé de monstre et la momie de saucisse, on s'est régalé d'un succulent déjeuner dans l'un de nos restaurants favoris, avec une amie de longue date. L'Angleterre n'était pas loin puisqu'au menu d'automne, il y avait un filet mignon façon Wellington (de quoi rappeler notre menu de Noël précédent façon Downton Abbey) et un riz au lait au potimarron, probablement l'une des meilleures surprises gustatives depuis longtemps.
 


Achats, cadeaux, acquisitions :


    Est-il nécessaire de préciser qu'on n'a, une fois de plus, pas fait dans la sobriété en matière d'acquisition livresque ? Avant de heurter la sensibilité des disciples de Dominique Loreau ou de Marie Kondo, sachez que la plupart (bon, d'accord, certains) de ces livres étaient des cadeaux ou des services de presse. Enfin, au moins quelques-uns. 


    On a commencé l'automne avec ce très bel album sur les grands méchants de la fiction, par B. Lacombe et S. Perez (chroniqué pendant le challenge Halloween) et acquis le Blanche-Neige mis en image par F. Roca. Côté romans, on s'est rappelé (allez savoir pourquoi) qu'on avait arrêté notre lecture des romans Thursday Next il y a environ dix ans... sur un coup de tête, on a déniché les tomes qui nous manquaient (sans savoir quand on aura le temps d'y remettre le nez).
    Le peu d'ouvrages traduits en France de l'excellente Alice Hoffman nous amène souvent à partir en recherche de ses rares titres édités dans l'Hexagone ; de notre dernière quête, nous avons rapporté Le roi du fleuve, qui nous faisait de l’œil depuis fort longtemps. 
    Le livre, récemment paru (et très attendu), d'A. Eekhout sur Mary Shelley a quant à lui très vite rejoint notre PAL dès sa parution et une discussion avec l'auteur F. Clavel nous a incité à acquérir le premier tome de son cycle Nicki Turner contre les croquemitaines, qui attend celui-là aussi qu'on ait le temps de l'ouvrir.
    De notre escapade chez Smith & Son, on a rapporté le dernier opus des Miss Fisher et l'envie de relire des Nancy Drew / Alice détective (il y a plus de dix ans, on tenait un site très fourni sur le sujet, lequel a malheureusement disparu de la surface du web) : qu'à cela ne tienne, on en a commandé quelques uns, ainsi qu'un essai sur le sujet. 


    Du côté des "beaux livres", on a rapporté de la galerie Kugel le catalogue d'exposition consacré à l'ambre (un beau bébé de plusieurs kilos). On a également croisé, tout à fait par hasard dans une grande surface de déstockage, ce livre de gourmandises littéraires consacré à Sherlock Holmes (alors on s'est dit "Pourquoi pas ?"). Enfin, the last but not the least, Hachette nous a fait parvenir cette superbe encyclopédie illustrée consacrée à Jane Austen, co-écrite par Jane Jausten lost in France herself ! L'ouvrage en question pose aux côtés d'un très joli mug artisanal à l'effigie de la célèbre autrice, conçu par l'atelier Les créations de Kitsoon.


    Enfin, les 20 ans (déjà) de la saga Ewilan célébrés par la maison d'édition Rageot ont été l'occasion d'acquérir le livre anniversaire sur le cycle de Pierre Bottero (quelque part entre l'essai et le documentaire, on vous en reparle très bientôt) et, surtout, de succomber à la réédition de l'intégrale en version collector.
    Côté polars, on a craqué pour plusieurs tomes de la série Les enquêtes de Roderick Alleyn et on a reçu en service de presse le premier volume de la série jeunesse Les Arsène, en hommage à Maurice Leblanc. Pour des recherches semi-professionnelles (si, si, c'est vrai ; non, non, on ne se cherche pas d'excuse), on a récemment acheté l'essai sur le spiritisme de Philippe Charlier et les deux best-sellers d'Allan Kardec, père fondateur (et probablement un peu gourou) du spiritisme français au XIXème siècle.


    Pour les autres rayons que ceux de notre bibliothèque, nous avons reçu un charmant paquet de Pouchky/Ficelle For Ever pour Halloween : marque-page Mercredi Addams, décorations effrayantes, carnet et, surtout, cette très jolie aquarelle de maison hantée.


    Et comme nous collectionnons bien d'autres choses que des livres, nous avons aussi craqué pour ce mug Peter Pan au graphisme on ne peut plus vintage (Comment ça "Encore !?" ? Il nous en manquait un pour le travail...) et, côté dressing, pour du noir et blanc de circonstance (même le plus ancien des vampires n'aurait pas résisté à ces chaussures, cette chemise à col Mao, et ce bomber carreaux et pieds de poule, n'est-ce pas ?).



Popote et casseroles :

 
    Peu de temps cet automne pour flâner aux fourneaux. Excepté un dîner prévu de longue date avec quelques invités venus au Terrier et un weekend d'Halloween avec notre cousine pour buller devant des adaptations d'Agatha Christie, on n'a eu peu d'occasions de nous lancer dans de grandes expériences culinaires. Cette saison a donc été celle de la tourte "Délice des catacombes" et du gâteau invisible au potimarron, deux classiques qui reviennent dès que s'ouvre le saison des cucurbitacées. Mais la coutume la plus significative de cette période de l'année, c'est bien évidemment la préparation du Cotignac d'Emilie du Châtelet, concocté cette année avec plus de 2 kilos de coings !



 
Great news : concours d'écriture !

    Pour finir, une nouvelle qui pourrait vous intéresser (ou du moins, intéresser ceux qui écrivent). Je suis cette année membre du jury du concours de récit "Le repas de Noêl", co-organisé par les éditions Bayard et l'institut Généapsy. Pour ceux que la plume démange, je vous invite à consulter le règlement et les récompenses ICI. N'hésitez pas à vous inscrire, on a tous hâte de vous lire !


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    Récap saisonnier plus court que de coutume, notre article de blabla coutumier reflète bien le rythme auquel on a vu passer cet automne. Espérons un hiver plus serein : avec lui s'ouvriront nos festivités de Noël, dont on vous annonce la couleur très prochainement... Gardez l’œil ouvert ! ;-)

 


samedi 16 décembre 2023

Le fantôme de Rosa - Michel Horvilleur.

Éditions La Nuée Bleue, 2023.

    Ce récit, alliant réalité et fiction, nous emmène plus de cent ans en arrière dans une famille juive alsacienne. En 1894, Rosa Bloch-Debré, jeune fille brillante, quitte son village de Balbronn pour enseigner en Turquie. Elle a 18 ans et la volonté de voler de ses propres ailes. Quatre ans plus tard, elle démissionne subitement, puis part à Paris, loin de ses parents, où elle devient préceptrice. En 1920, elle est internée dans un asile psychiatrique à Villejuif. Elle va y passer 49 ans, enfermée jusqu’à sa mort en 1969, à 93 ans. C’est à ce moment seulement que Michel Horvilleur découvre l’existence de sa grande tante. 
    Que s’est-il passé pour expliquer ce cruel destin d’une femme qui semble avoir été rejetée, bannie, jusqu’à l’effacement de sa mémoire dans les récits familiaux ? Au-delà des questionnements, s’affirme la volonté de l’auteur de redonner vie à Rosa, en y incluant, pour combler le douloureux silence et conjurer la condamnation à l’oubli, une large part d’imaginaire et de rêve. Il remet de la lumière, de la couleur et de l’espoir dans cette histoire sombre, partiellement effacée.
 
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     Vous connaissez très certainement Michel Horvilleur, peut-être même sans le savoir : médecin, il est l'auteur d'un guide homéopathique reconnu et réédité depuis de nombreuses années, mais aussi le père de Delphine Horvilleur, rabbin et écrivaine à qui on doit, entre autres, l'excellent Vivre avec nos morts. Après son best-seller médical et un recueil de témoignages sur les rescapés de la Shoah (Les jours obscurs, paru en 2018), Michel Horvilleur choisit d'aborder un véritable secret de famille dans ce nouvel ouvrage, livre multiforme et composite.
 
"Au commencement, était le silence."

    Pourquoi multiforme et composite ? Car dès le début, l'auteur présente son livre comme un processus d'écriture entremêlant plusieurs voix, dont certaines plus ou moins fantasmées, mais toutes puisant dans le réel de son histoire familiale. Le sous-titre est en cela très parlant : Enquête et rêveries, dans le silence d'une famille judéo-alsacienne. Les habitués du blog le savent : secrets de famille et transgénérationnel sont des thématiques qui nous sont chères. Si on en parle le plus souvent via le roman d'inspiration gothique (Le treizième conte, Les monstres de Templeton, etc.) ou l'auto-fiction (Le prénom de mon oncle), la forme choisie par Michel Horvilleur fait figure d'approche inédite et, en cela, méritait notre pleine attention.
 
Michel Horvilleur.
 
"La non-verbalisation, la rétention, sont source d'un questionnement lancinant, douloureux, avec des idées de culpabilité. Elles poussent l'imaginaire vers l'inavouable. C'est alors que, dans les familles, naissent les soupçons sur des fautes passées, sur de sombres histoires d'inceste, sur des paternités cachées, sur des escroqueries dissimulées, sur des crimes impunis qui, peu à peu, se structurent, deviennent envahissants, apparaissent comme des évidences et finissent par conduire à une verbalisation dans l'oreille d'un psy ou d'un ami, qui cautionne ou invalide ce qui n'était qu'une hypothèse. Le vide crée l'angoisse, mais le silence demande à être interrogé."
 
     Il rapporte le souvenir des albums de famille qu'il demandait, enfant, à regarder lors de ces longs après-midis qui suivaient au sacro-saint poulet dominical. Sujets à convoquer souvenirs et anecdotes, ils laissaient aussi planer malaises et silences à l'évocation de tel ou tel aïeul qu'on n'osait évoquer ou dont on balayait la mémoire d'un revers de la main (par pudeur, par habitude, par Dieu sait quoi). Un flou persistait ainsi autour des Bloch, du côté paternel ; et dans la fratrie Bloch, une figure en particulier, brillait par son absence, comme un fantôme : la grand-tante Rosa. Lorsqu'elle décède à l'asile où elle vient de passer quarante-neuf ans, l'auteur, alors âgé de 19 ans, prend conscience du vide qu'elle a laissé dans l'histoire familiale aussi bien que dans les albums, où son image a été méticuleusement découpée des photographies. Quel événement a bien pu justifier l'internement de cette femme passée sous silence ? Quelle honte, pour nécessiter qu'on la gomme de l'histoire familiale ?
 
"Dans les brumes du passé, l'imagination est parfois une lanterne de la mémoire, et le rêve, un recours quand une enquête sur un secret de famille piétine, quand le peu d'éléments du dossier ne permet aucune certitude." 

    Après avoir enquêté sur les faits et avoir restitué le résultat de ses recherches historiques sur cette famille d'ascendance juive, l'auteur doit faire face à de nouveaux trous noirs dans la chronologie des événements, de nouvelles zones d'ombre. La vérité lui échappe et le Secret, lui, poursuit son œuvre mortifère. Karen Blixen ne disait-elle pas "On peut surmonter tous les chagrins si on lit ou si on écrit une histoire à leur sujet"? Qu'à cela ne tienne : à défaut de la vérité pour apaiser le tourment de ne pas savoir, Michel Horvilleur propose un rituel pour panser (et penser) la plaie qui suppure (rappelons au passage que le mot "secret" a la même racine que "sécréter" ; il suinte à travers les générations). Ce rituel, ce sera d'imaginer l'histoire de Rosa. Combler le vide avec de la fiction. Et, surtout, lui redonner voix au chapitre.
 
La seule image de Rosa Bloch rescapée des albums photos...
 
"Toutes les familles ont leurs secrets, souvent bien cachés dans les branches des arbres généalogiques. Ils font de l'ombre aux générations qui suivent, leur cachant en partie le soleil, jetant comme un voile sur leurs vies, avec une inquiétude, une tristesse, perçues confusément, mais non expliquées. C'est le poids du non-dit, un héritage dont on se passerait volontiers."

    Pour cela, il imagine "Le cahier noir", qui se distingue du reste du livre par la couleur des pages et un changement de typographie : une reconstitution fantasmée du journal intime de Rosa et des événements à l'origine de son bannissement en établissement psychiatrique. Si l'on pourrait croire que ces cinquante pages de vrai-faux journal ne sont qu'une simple projection, on peut aussi aborder la véracité de l'inconscient dès lors que l'être-humain invente, crée ou s’exprime à travers n'importe quelle forme d'Art. Dans le cas présent, si Michel Horvilleur comble les trous de son enquête avec du romanesque pour reconstituer un parcours de vie tout-à-fait hypothétique, les idées lui sont soufflées par des événements et des dates dont l'incohérence ou la résonance orientent son propos et certaines interprétations plus que d'autres. Derrière l'imaginaire, une logique, ou du moins une possible explication, semble se dessiner.
 
"Quand on feuillette le roman familial, il y manque des pages. Ont-elles disparu du fait de la vétusté de l'ouvrage ou bien ont-elle été arrachées pour effacer des pans de l'histoire, des chapitres douloureux ? Où sont-elles, ces pages jaunies ?"
 
    Si le style n'y est peut être pas tout à fait (dans la partie purement romanesque, en tout cas), ce livre est en revanche un ouvrage conceptuel tout à fait fascinant qui fait écho à ce qui peut se travailler en atelier d'écriture sur le récit familial ou en psychanalyse. Le travail de recherche, de réinvention et d'écriture est présenté comme un processus dont le point de départ s'ancre (et s'encre) dans une blessure tout à fait personnelle. Il témoigne de la pertinence libératrice de fictionner autour des trous de mémoire familiaux pour mieux surmonter leurs blessures ankylosantes. Les annexes, à ce titre, sont tout aussi passionnantes que le récit exposé dans le "cahier noir" : présentées comme des rêveries complémentaires à l'histoire de Rosa, elles laissent imaginer des exercices d'écriture préparatoires qui ont peut-être aidé l'auteur dans le développement de son projet, comme des étapes intermédiaires à son aboutissement.
 
L'hôpital psychiatrique de Villejuif, où fut internée Rosa.
 
"C'est curieux, ce processus qui nous fait basculer, en partant de la simple évocation d'un nom, de quelques dates, d'une sombre histoire de famille, avec beaucoup de zones d'ombre, vers l'histoire d'une vie, avec des personnages qui prennent de l'épaisseur et des couleurs (...). Miracle de l'écriture. Si c'est écrit, c'est qu'il y a comme un fond de vérité."
 
En bref : A la fois témoignage, récit familial, enquête et fiction, Le fantôme de Rosa est un livre conceptuel fascinant à plus d'un titre. Dans la lignée de l'approche transgénérationnelle (sans jamais la nommer pour autant), Michel Horvilleur partage ici un processus d'écriture fictionnelle autour d'un secret de famille, redonnant la voix à une aïeule en son temps condamnée au silence. Un ouvrage inspirant.


Pour aller plus loin...

mardi 5 décembre 2023

La Chambre de pierre et autres nouvelles surnaturelles australiennes - une anthologie proposée par Jacques Finné.

 
Éditions Terre de Brume (coll. Terres Fantastiques), 2023.
 
    C’est vrai qu’elle est loin, l’Australie ! Mais l’éloignement a-t-il un jour empêché les fantômes d’effrayer les vivants ? Gorgée de la ghost story victorienne, la colonie s’en est enivrée. Ils sont là, les spectres vengeurs, quémandeurs, sadiques, voire bienfaiteurs. Et pourquoi pas une ville fantôme… Et pourquoi pas un vampire (bien particulier) ? La littérature fantastique australienne serait-elle alors un simple reflet de la littérature victorienne ? Non, car ces fantômes-ci sont préparés à la mode locale. L’Australie était déjà terre de peurs. Le bush aride, peuplé d’Aborigènes mystérieux, le bush avide d’où bien des explorateurs ne sont jamais revenus, le bush est omniprésent dans le surnaturel australien, avec sa faune et sa flore inconnues, avec ses déserts, avec ses mares d’eau croupie où guette le bunyip, la créature mythologique de ces lieux maudits. Et au-dessus de tout, volettent les spectres des bagnards, les premiers habitants du continent, ceux qui ont bâti les fondements des villes modernes…
    Fantômes de toutes sortes, bush en leitmotiv lancinant, spectres des bagnards-bâtisseurs, le fantastique australien offre décidément bien des saveurs aussi originales qu’enivrantes…
 
***
 
    Les fantômes errent-ils au pays des kangourous ? C'est à cette étrange question que l'auteur, traducteur et critique littéraire Jacques Finné ambitionne de répondre avec ce recueil de nouvelles surnaturelles australiennes unique en France. Les éditions Terre de Brume – longtemps spécialisées dans les mythes et légendes bretons et celtes avant d'étendre leurs publications à d'autres contrées et thématiques de l'imaginaire – nous offrent ici une délicieuse sélection d'histoires de fantômes des antipodes, antipodes dont la littérature (comme la culture au sens large) reste aujourd'hui encore trop méconnue.
 

    En effet, si nous avons découvert la littérature australienne grâce à Kerry Greenwood (Les folles enquêtes de Phryne Fisher / Miss Fisher enquête !) et à Joan Lindsay (Pique-nique à Hanging Rock), avant de nous y intéresser davantage (notamment via Rosalie Ham, Felicity McLean ou encore Sarah Schmidt), tout le monde n'a pas l'occasion de croiser quotidiennement des auteurs du 5ème continent. La raison ? Négligées voire tout à fait oubliées, les lettres australiennes souffrent par extension des mêmes maux que la terre qui les a vu naître : contrée colonisée ("palimpseste", pourrait-on dire), contrée récente, et contrée considérée par tous comme britannique. Bref, amalgamée sans distinction avec le tout-venant de la culture anglo-saxonne. L'Australie, de fait, c'est un peu l'enfant sauvage adoptif (mais indompté) de la Perfide Albion, "le caniveau le plus crasseux du Royaume", crache un insupportable lord dans le film Miss Fisher et le tombeau des larmes.


    Alors au milieu de tout ça, la littérature fantastique australienne, n'y pensons même pas. Et pourtant. Nous avions déjà eu l'occasion, avec Pique-nique à Hanging Rock et Vengeance haute-couture, de parler de gothique australien, qui était bien plus qu'un gothique anglais revu au soleil du bush. Il en est de même pour le registre du surnaturel en général qui, s'il n'émerge qu'à partir du XIXème siècle sur ces terres arides, n'est pas qu'une évocation ensoleillée, désertique et suffocante des victorian ghost stories. Parti à la recherche de textes comme on part en expédition, Jacques Finné fait ici un travail de collecte, de traduction, et d'analyse qui force l'admiration. Admiration suscitée notamment par les passionnantes préfaces et postfaces, mais aussi par les nombreuses notes de bas-de-page (éléments de traduction ou de culture générale) et les biographies détaillées, en fin d'ouvrage, des auteurs et autrices rassemblés dans cette anthologie.
 

    De ces 14 nouvelles, on retiendra principalement des crimes crapuleux doublés de fantômes vengeurs, une configuration furieusement en écho avec la réalité de l’Australie au XIXème siècle, puisqu'elle servait principalement de terres d'expulsion pour des prisonniers anglais. Tiraillés entre le souhait de retourner au pays et la possibilité de s'acheter une exploitation dans le bush après avoir purger leur peine, les anciens criminels se rachètent une conduite et une fortune avant de gagner en même temps la jalousie (et les envies de meurtre) de leurs plus proches amis. Le tout se finit en disparition, jusqu'à ce qu'une manifestation spectrale vienne dénoncer le crime ou, plus effrayant encore, faire justice elle-même. Les nouveaux riches avides de terres lointaines sont aussi représentés dans ce recueil, et subissent le plus souvent des sorts similaires. Les couples n'ont pas la belle vie très longtemps, eux non plus, et le souvenir fantomatique de crimes conjugaux continue longtemps de hanter les murs.
 

    Si les textes australiens sont trop souvent assimilés aux écrits anglais ou confondus avec les textes américains, en matière de fantastique, on doit avouer avoir beaucoup plus frissonner avec cette anthologie qu'avec n'importe quelle histoire de fantôme d'outre-Manche ou d'outre-Atlantique. Fidèlement à une terre où tout est plus brutal et plus violent, le visage de la terreur prend moins le manteau de la métaphore et les oripeaux de la suggestion que dans les autres écrits de souche anglo-saxonne. Le surnaturel australien n'a pas peur de faire dans la sauvagerie, se manifeste sans détour, parfois de manière sanglante, mais toujours avec style et modernité.

 
    Parmi ces nombreuses nouvelles, nos préférences vont à deux récits de vampire très audacieux et délicieusement dérangeants (L'atroce pureté du blanc et La chambre de pierre), au pendant australien de La légende de Sleepy Hollow (Le spectre du Marais Noir, avec son cavalier sans tête), à une histoire de maison hantée racontée avec un sens de la description et de l'évocation tel qu'on voit les images apparaître sous nos yeux (La Maison de nulle-part), et à une affaire d'assassinat quelque part entre spectres réels et fantasmés (Le troisième meurtre). L'aspect sauvage et indomptable de l'Australie y a laissé son empreinte particulière, entre familiarité et exotisme.
 


En bref : Une anthologie aussi inattendue que nécessaire, probablement unique dans l'Hexagone. Jacques Finné sert ici un travail de collecte, de recherches et de traduction qui nous permet de savourer le meilleur du fantastique australien, tout en apportant un éclairage érudit sur cette littérature à part entière. La sélection de textes est de grande qualité et les nouvelles choisies, de vraies pépites. Un régal.
 

Un grand merci à Babelio et aux éditions Terre de Brume pour cette lecture !