vendredi 10 avril 2015

Les petites sorcières - Gregory Maguire

Confessions of an ugly stepsister, William Morrow, 1999 - Editions du Rocher, 2001.

  Au XVIIe siècle, après avoir connu bien des malheurs, une veuve et ses deux filles débarquent à Haarlem, en Hollande, dans l'espoir d'y être accueillies par un vieux parent - hélas décédé. Réduites à la mendicité, elles trouvent refuge, chez un peintre bougon au grand cœur, où la mère, Margarethe, parvient bientôt à se rendre indispensable. Mais elle sait qu'elle doit encore se battre pour assurer l'avenir de ses deux filles, peu aidées par la nature : l'aînée, Ruth est attardée et balourde ; la cadette, Iris, malgré son intelligence et un goût pour la peinture qu'elle se découvre en compagnie de Caspar, l'apprenti du maître, est d'une laideur manifeste. Ambitieuse et intrigante, Margarethe va parvenir à s'insinuer dans les bonnes grâces d'une famille prospère. Heer van den Meer s'adonne au commerce des tulipes et est prêt à tout pour réussir - quitte à utiliser Clara, sa ravissante fille unique. Etrange Clara, qui vit solitaire et recluse depuis son enlèvement, quand elle était une enfant. Iris la soupçonne d'ailleurs d'être un changeling, un être magique capable de se métamorphoser. Une amitié naît entre les deux jeunes filles. Mais beauté et laideur peuvent-elles s'accorder dès lors qu'un prince apparaît à l'horizon ?

  Relecture romanesque du mythe de Cendrillon, Les Petites Sorcières font revivre l'âge d'or de la peinture hollandaise et l'enchantement de l'enfance sur un ton empreint de féerie. Salué par la critique américaine dès son premier roman, Wicked, Gregory Maguire confirme avec Les Petites Sorcières, un talent de conteur d'une grande originalité. 

***

"Dans la vie des enfants, les citrouilles peuvent se muer en carrosses, les souris et les rats en humains. En grandissant, nous apprenons qu'il est infiniment plus courant de voir les humains se muer en rats."

  Préférant le "Et si..." au traditionnel "Il était une fois...", Gregory Maguire est certainement l'auteur à maîtriser le mieux l'art de la réécriture des contes traditionnels. Après Mirror Mirror (Blanche Neige revue à la cour des Borgia) et Wicked (troublante biographie de la Méchante sorcière d'Oz, entre le conte philosophique et la métaphore sociologique), sa version inspirée de Cendrillon ne pouvait que figurer dans ma sélection cendrillonesque! Car si son étrange titre français nous fait oublier ses sources, c'est bien là une réécriture du conte Perrault que nous narre ce Confessions of an Ugly Stepsister.

  Double couverture de l'édition originale américaine et couverture de l'édition anglaise.

" ' C'est une sorcière! '...on pourrait aussi bien dire ' C'est une mère! '. Cela est à peu près la même chose, non?"

  Et une fois encore, G.Maguire opère un remaniement qui force l'admiration, tant du point de vue de son intrigue que de son style, impeccable l'un comme l'autre. En recontextualisant Cendrillon dans la Hollande des années 1600 et l'univers fascinant de la peinture flamande, le lecteur recherche certes un moment les éléments du conte d'origine, mais ceux-ci apparaissent progressivement pour mieux nous subjuguer d'être si habilement bouleversés et remaniés. L'exercice du style, s'il est donc moins limpide que pour Mirror Mirror, reste des plus honorables et Maguire nous sert là un roman pour adultes mêlant avec subtilité une noirceur toute à la fois grisante et dérangeante à la trame que tout le monde pense connaître. Il bouscule ainsi nos représentations et, à la façon de Wicked, vient faire naître chez son lecteur toute une réflexion, ici portée sur les notions de beauté et de laideur mais aussi la complexité de l'amour maternel.

 Illustrations intérieures de B.Sanderson pour l'édition originale.

"L'extrême beauté est un malheur."

Marie de Medicis
  Au fil de la lecture, les personnages si irréels du conte initial prennent une dimension presque palpable, tiraillés qu'ils sont entre leurs désirs et leurs démons comme tout à chacun. Margareth - toujours ambitieuse, souvent intrigante, quelquefois aimante - est une mère attentionnée par bien des points autant qu'elle est la marâtre calculatrice, à la fois sombre et fascinante. Ruth, la demi-sœur aînée quasi-muette et déficiente mentale de naissance, émeut autant qu'elle intrigue par les rumeurs elfiques que suscite son état. Iris, la cadette, explose sur la scène de cette histoire en quasi-héroïne de cette version ; je me suis d'ailleurs énormément attaché à ce personnage de "demi-sœur" faussement docile. Déchirée entre sa volonté d'échapper au giron de sa mère pour épouser ses aspirations artistiques d'un côté, mais aussi son désir opposé de suivre le complot maternel et changer le cours de l'Histoire (avec un petit comme un grand H) pour avoir elle aussi son "happy end" de l'autre. Enfin, j'ai été différemment mais tout autant captivé par Clara, la "Cendrillon" de Maguire : cette créature évanescente, enfant choyée et surprotégée qui endosse finalement d'elle-même son rôle de souillon pour mieux se réfugier dans la cendre et fuir le monde extérieur. Oh, et en "Guest Star" de choix, n'oublions pas l'intervention royale de Marie de Medicis, de passage à Haarlem pour trouver une épouse à son noble neveu au cours d'un certain bal...

"Pure cruauté, pure honnêteté."

Haarlem à la Renaissance.

  Le réalisme troublant de cette histoire est renforcé par le saisissant tableau que Maguire dresse de la Renaissance hollandaise et de son milieu pictural. Aussi, chaque scène est-elle décrite comme une peinture: lumière, ombres, reflets... un réel lyrisme qui nous saisit à la perfection, faisant naître dans notre esprit les images comme des toiles peintes à l'huile. Le mélange associé de l'époque, des genre et des thèmes de ce roman lui donnent comme des parfums de Jeune fille à la perle (impossible, en effet, de ne pas penser à Vermeer avec le personnage du peintre créé par Maguire) et de A tout jamais (l'excellent film qui recontextualisait Cendrillon à la cours de François 1er, avec Drew Barrymore et Angelica Huston).

Le quotidien dans la renaissance hollandaise... autant de scènes possibles à ces confessions!
La famille Van der Meer et Margareth à Gauche, peut-être? 
Et à droite, pourquoi pas Clara dans les cendres de la cheminée...?

  Après cette lecture captivante, il me tarde maintenant de découvrir le téléfilm Confessions of an Ugly stepsister, adapté du roman par les studios Disney au début des années 2000. L'intrigue aurait alors été modifiée pour adapter l'histoire au jeune public, mais les images et la reconstitution historique sont très prometteuses, ainsi que la présence de S. Channing (une des tantes du film Practical Magic/ Les ensorceleuses) au casting!

 La tenue de Clara au bal des Medicis et LE fameux soulier légendaire?

" Tu as perdu un soulier. Et je vois une trainée rouge dans tes jupons. Ce n'est pas une tâche de peinture à l'huile, sans doute."
 

  En bref: Sans égaler Mirror Mirror et Wicked, cette réécriture de Cendrillon reste un roman très réussit : aussi sombre que délicat, ce Confessions of an ugly stepsister se veut un drame psychologique noir et profond doublé d'un contexte historique merveilleusement bien restitué. Au croisement de La jeune fille à la perle et du film A tout jamais, un livre qui mérite d'être redécouvert!
 

"Il y a des murs qui, une fois détruits, ne peuvent être rebâtis. Une pantoufle de verre, une fois brisée, ne peut être ressemelée. Une mère, une fois empoisonnée, ne peut être ranimée. Le calice de la virginité, une fois vide, ne peut être rempli."

Et pour aller plus loin...

lundi 6 avril 2015

"Au douzième coup de Minuit..." - Sélection livresque Cendrillonesque.


  Après mes sélections livresques sur Blanche-Neige, Oz, La Belle et la Bête ou encore la Belle au bois dormant, la sortie cinéma de Cendrillon en live action le 25 Mars 2015 dernier est l'occasion d'un petit florilège d'ouvrages autour de ce thème, histoire de se mettre dans l'ambiance!


Du côté des textes et récits classiques:

-Cendrillon, le conte original de Perrault illustré par Gustave Doré.
-Les histoires de Cendrillon dans le monde : une anthologie de quelques versions étrangères de la même histoire, cependant différente par biens des aspects d'un pays à l'autre...

 Du côté des réécritures:


- Les petites Sorcières, de Gregory Maguire : Plus connu sous son titre original de Confessions of an ugly stepsister, ce roman réinvente le conte de Cendrillon dans la Renaissance Hollandaise et l'univers de la peinture flamande. Par l'excellent auteur de Wicked et Mirror Mirror.
- Before Midnight, de Cameron Dockey : La réécriture de Cendrillon issue de la collection "Once Upon a time", série de romans YA réinventant les contes traditionnels.
-The Coachman Rat, de D.H.Wilson, qui s'attarde ici sur le personnage du rat transformé en cocher pour mener Cendrillon au bal.

 Du côté des albums illustrés:


- Cendrillon illustré par Edmund Dulac, artiste classique qui évoque parfois le préraphaélisme, connu pour ses nombreuses illustrations féériques.
- Cendrillon illustré par Arthur Rackham, frère artistique d'E.Dulac et qui se réclame de la même école, si l'on peu dire. Sa version se compose également d'illustrations entièrement en ombres chinoises.
- Cendrillon, illustré par Candy Bird pour les mini-contes classiques de chez Lito.
- Cendrillon, mis en images par le crayon réjouissant de Marianne Barcilon.

Du côté de chez Disney et consorts :


- Cendrillon, le roman du film : novélisation du long-métrage en live action réalisé par Disney et sorti en Mars dernier.
- Cendrillon, l'album de la collection Disney de chez Hachette et adapté du dessin-animé.
- Le sortilège de Cendrillon, l'album disney adapté de la seconde suite réalisée au classique.
- Un beau Mariage : un album Disney racontant une histoire inédite de Cendrillon, à savoir son mariage avec le prince et les préparatifs disons... mouvementés!
- Cendrillon, par Van Gool, artiste issu de l'industrie Disney qui a ensuite illustré à sa façon mais dans un style proche les contes classiques : d'amusants "ersatz" de Disney qui ont bercé mon enfance et que j'aime regarder pour le plaisir de la comparaison!

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  Une petite sélection non-exhaustive, bien sûr, mais à compléter au fil du temps, et à lire et chroniquer sans limite de temps (puisque par bonheur, aucun de ces livres ne deviendra citrouille à minuit passé!) ;-) .

mercredi 1 avril 2015

Emily et la porte enchantée (Emily #1)- Holly Webb.


Emily Feather and the enchanted door (Emily Feather #1), Scholastic Children Books, 2013 - Editions Flammarion (trad. de F.Fiore), 2015.


"Emily enfouit son visage dans l'oreiller. Pourquoi voyait-elle des choses invisibles pour les autres ? Elle n'avait aucune envie de voir des choses étranges. Surtout là, maintenant, dans l'obscurité."

  Emily adore sa maison biscornue. Pourtant, en ce moment, il s'y passe des choses étranges : elle voit les portes changer de couleur ou de place, et ses nuits sont agitées de rêves incompréhensibles... Comme personne autour d'elle ne semble y accorder d'importance, la fillette s'interroge. Qui est-elle vraiment ? Et que lui cache sa famille ? Emily est bien décidée à le découvrir. 


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  Je m'étais juré de ne pas commencer cette série tant que je n'aurais pas terminé les Lily et commencé les Maisie Hitchins déjà dans ma bibliothèque... Mais face à cette nouvelle saga de la prolifique Holly Webb, je ne pouvais décemment pas me la jouer raisonnable! 

  Passionnée de cuisine , la rêveuse et pétillante petite Emily passe son temps à confectionner des desserts pour toute sa famille. Dans l'adorable maison biscornue où elle vit avec des parents fantaisistes et des frères et sœurs hauts en couleurs, c'est elle qui régale tous les Feather de ses trésors d'imagination et inventions culinaires. Mais, chaque jour un peu plus, la fillette se trouve bien différente de sa famille, notamment parce qu'elle ne leur ressemble pas du tout physiquement. Ces questions naissantes s'accompagnent de mystérieux événements dans l'étrange demeure : les miroirs s'animent, les tableaux changent et les portes s'ouvrent sur des paysages fantasmagoriques! Peu à peu, Emily se demande s'il n'y aurait pas de la magie dans l'air et décide d'interroger ses parents, tout en cherchant une réponse dans ses vieux livres de contes de fées...

Couverture de l'édition originale.

La maison d'Emily?
  Qu'en dire? Contrairement à la saga des Rose et des Lily, les éditeurs français ont choisi un tout nouveau visuel pour cette série, mais en calquant justement l'esthétique des deux précédentes sagas pour mieux attirer les lecteurs! Pourtant, le public visé ici est beaucoup plus jeune et l'intrigue beaucoup plus simpliste. Bien que classique, l'histoire fonctionne bien et c'est exactement le genre d'intrigue que les tous jeunes lecteurs aiment dévorer : quelle fillette sommes toutes normale n'a jamais rêvée de découvrir une source de magie au coeur même de sa maison? Quel enfant ne s'est jamais imaginé vivre de palpitantes aventures dans un monde parallèle dans sa propre chambre? Pour ces raison, Emily ravira le cœur de nos charmante petite têtes blondes férues d'univers féériques.

  Si j'y ai moins trouvé mon compte qu'avec les deux autres saga (ces dernières étant davantage travaillées), je me suis laissé charmé par le monde d'Emily, qui n'est pas exempt d'une culture féérique classique reconnaissable. En effet, on sent dans l'histoire les nombreuses références légendaires et mythiques de l'auteure, que ce soit concernant les portes ouvrant sur des univers parallèles, les créatures féériques, les effets néfastes de la nourriture des fées ( jetez donc un oeil au Marché des Gobelins...), sans parler du monde magique qui évoque le Faërie de la littérature britannique. Oh, et n'oublions pas le petit plus qui ne pouvait que me conquérir : la passion d'Emily pour la cuisine, qui ajoute une note sucrée et pétulante dans cet univers déjà bien coloré.

  En bref : Plus classique et pour un plus jeune lectorat que Rose et Lily, cette nouvelle série d'Holly Webb n'en reste pas moins un petit roman réussi, sucré et pétillant. L'univers coloré donne envie de poursuivre l'aventure et ravira les petits lecteurs férus d'univers féériques!

Et pour aller plus loin....

vendredi 20 mars 2015

Into the Woods : Promenons-nous dans les bois - Un film de Rob Marshall pour les studios Disney.

Into the Woods : Promenons-nous dans les bois ;
(Into the Woods)
Un film de Rob Marshall pour Disney (sorti le 28 Janvier 2015),
d'après la comédie musicale de Steohen Sondheim et James Lapine.

Avec : Meryl Streep, Johnny Depp, Chris Pine, Emily Blunt, Anna Kendrick...


  Les intrigues de plusieurs contes de fées bien connues se croisent afin d’explorer les désirs, les rêves et les quêtes de tous les personnages. Cendrillon, le Petit Chaperon rouge, Jack et le haricot magique et Raiponce, tous sont réunis dans un récit où interviennent également un boulanger et sa femme qui espèrent fonder une famille, mais à qui une sorcière a jeté un mauvais sort… 

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  Si le mythique Into the woods n'évoque que peu de chose au public français, c'est qu'il s'agit avant tout d'un élément de culture toute américaine. En effet, au départ, il s'agit d'un spectacle musical de Stephen Sondheim et James Lapine, tous les deux inspirés dans les années 1980 pas les écrits psychanalytiques de Bruno Bettelheim sur les contes de fées. Joué sur scène depuis plus de vingt ans, ce musical emblématique de Broadway est donc aujourd'hui transposé sur grand écran dans une atmosphère certes disneyenne mais qui évoque aussi La compagnie des loups d'A.Carter et son adaptation cinématographique.Grand passionné que je suis des contes et de leurs multiples adaptations, j'aime tout particulièrement les histoires originales qui s'amusent à tous les mélanger. Ce film était donc à ne pas manquer ; Alors, verdict?



  Il faut le reconnaître : la méconnaissance du matériau scénique d'origine en France handicape sérieusement la réussite du film dans les salles : les spectateurs qui n'auront pas la curiosité de chercher davantage d'informations ou même d'extraits du spectacle ne trouveront certainement que peu d'intérêt au film. Sans mauvais jeux de mots musical, Into the Woods apparait comme un "film choral" de l'univers des contes de fées, ambiance Broadway à la prime. En effet, l'histoire est réellement cousue de bribes de Cendrillon, le petit chaperon rouge, Raiponce, Jack et le haricot magique, etc... qui se brodent autour d'une nouvelle trame où les protagonistes se croisent et s'entrecroisent autour du thème des désirs de chacun. Cette thématique se veut leitmotive de l'intrigue, rappelé par le thème musical phare "I wish" : Ainsi, voilà chacun lancé dans une quête personnelle propre au conte merveilleux.

  Il est alors nécessaire de bien connaître les contes classiques car ceux-ci ne sont pas racontés dans leur intégralité et prennent part dans cette nouvelle histoire à des moments clefs de leur déroulement respectif. Le scénario fait donc de nombreuses ellipses narratives, supposées connues de tous mais amenant aussi à des interactions décousues caractéristiques d'un Musical mais qui sied beaucoup moins bien à une mise en scène cinématographique.  Aussi, l'ensemble pourra vraiment déstabiliser un public qui n'est pas familier de cette culture toute anglo-saxonne. En revanche, si l'on aborde le film sous l'angle du Musical, il s'agit d'une merveilleuse adaptation, beaucoup moins édulcorée que le laisse penser une production Disney. L'histoire elle-même a de quoi amuser et prend le contrepied du schéma traditionnel du conte : Après le happy end tant attendu, alors que l'on croit l'histoire terminée, hop, voilà qu'un événement perturbateur survient et contraint chaque personnage à oublier sa quête. Tous sont alors amenés à mettre de côtés leur rêves et aspirations personnelles pour fédérer leurs atouts dans un ultime défi. Ce deuxième acte replace ainsi chaque protagoniste sur un pied d'égalité sans notion de "bons" et de "méchants", et revoie l'univers féérique traditionnel d'une dose de cynisme grisante!

  Au-delà de toute sa dimension d'adaptation, le film reste visuellement irréprochable. A la fois somptueuse et pourtant très sobre, l'esthétique est emprunte d'un côté très traditionnel loin d'un style burtonnien ou d'un visuel trop travaillé comme on en voit souvent dans les contes transposés à l'écran de nos jours. Les décors rappellent l'Allemagne rurale des frères Grimm et les branchages de la forêt sont tortueux juste ce qu'il faut pour lui donné un petit accent fantastique. Anecdote amusante : la scène chantée du début, où le petit chaperon rouge traverse les ruelles de maisons à colombage, m'a fortement rappelé la scène du Disney La Belle et la Bête où Belle arpente les rues du marcher en chantant, avec son village européen à l'ancienne. Mention spéciale également à l'intérieur de la Boulangerie, qui ferait presque naître des parfums de céréales et de pâtisseries à nos narine, tant on s'émerveille des nuages de farine flottant au milieu des jolis étals en bois.
  Les costumes, signés Coleen Atwood (couturière attitrée de Burton, mais aussi de Blanche Neige et le Chasseur ou des Orphelins Baudelaire), respirent eux-aussi la mode traditionnelle du XVIIIème siècle rhénan. L'ambiance visuelle générale m'a ainsi fortement évoqué une version un peu plus classieuse de l’esthétique déjà très léchée des Contes de Grimm, série télévisée allemande adaptée des récits de notre enfance et diffusée en France sur NT1.


  Les acteurs sont très convainquant, même Johnny Depp qui nous gratifie d'une courte mais plutôt convaincante apparition en Grand Méchant Loup. Son jeu rappelle fortement le chasseur lycanthrope de La Compagnie des Loups, surtout dans sa chanson qui révèle toute la dimension sexuelle contenue dans la morale réelle du Petit Chaperon Rouge. Le petit Chaperon Rouge, d'ailleurs, merveilleusement bien incarnée par la méconnue Lilla Crowford, excellente en gamine mi peste, mi attendrissante. Anna Kendricks incarne quant à elle une excellente Cendrillon, plus consistante que la blondinette de la mythologie disney : cette beauté brune simple et naturelle au visage volontaire renvoie davantage à l'interprétation impétueuse et merveilleuse de Drew Barrymore dans A tout jamais, une histoire de Cendrillon. Emily Blunt offre elle aussi une prestation toute nouvelle dans sa filmographie, avec le rôle ambigu mais attachant de la femme du Boulanger, plus dirigiste que son tendre époux et prête à mettre de côté toute morale pour arriver à ses fins. Mais de toutes les interprétations de cette production, celle qui tire le plus l'admiration est probablement Meryl Streep en sorcière assoiffée de jeunesse et de beauté : chacune de ses apparitions (ou mêmes retentissantes disparitions), explose d'un charisme théâtrale et grandiloquent en diable! Enfin, parmi les personnages secondaires, petite mention spéciale aux demi-sœurs et à la marâtre de Cendrillon : j'ai a-do-ré ce trio de pimbêche à l'érotisme latent et aux accents vulgaires qui ressemblaient à de réels sosies de lady Gaga!


  En bref : Si la dimension Musical et le cynisme propre à cet immanquable de la culture américaine pourra rebuter le publique français, Into the woods reste une splendide adaptation du spectacle d'origine. Si le film peine cependant à exister autrement qu'en sa qualité d'adaptation d’œuvre scénique, il pourra encore convaincre les plus réticents aux films chantés par la magnificence de ses décors et costume et l'excellent jeu des acteurs!

jeudi 12 mars 2015

Le train des orphelins - Christina Baker Kline

Orphans Train, Harper Collins Publishers, 2013 - Editions France Loisirs, Editions Belfond (trad. de C.Lavaste), 2015.

  Vivian, fillette irlandaise dans l'Amérique des années 20 ; Molly, jeune métisse indienne d'aujourd'hui : deux enfants abandonnées, deux destins qui n'auraient jamais dû se croiser...

  Vivian, neuf ans, irlandaise, se retrouve brutalement orpheline à New York en 1929. Avec des milliers d'autres petits déshérités, elle est envoyée à bord d'un train dans l'Ouest des Etats-Unis. Là-bas, les enfants sont adoptés ou destinés à servir de main d'oeuvre gratuite dans les familles modestes. Commence pour Vivian un terrible voyage...
  De nos jours, Molly, 17 ans, doit faire des travaux d'intérêt général afin d'éviter la maison de correction. Sa mission : aider Vivian, 91 ans, à ranger son grenier. Peu à peu, le passé tumultueux de Vivian resurgit. Et si la vieille dame distinguée et la jeune fille rebelle avaient plus en commun qu'il n'y parait?

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  A peine remis de la bouleversante lecture de La chambre d'Hannah, c'est tout par hasard que mon attention fut retenue par la très belle couverture (encore une superbe photo des ateliers David&Myrtille!) et que le résumé mélangeant encore une fois présent et réminiscences du passé achevait de me convaincre!

 Couvertures des éditions américaine, portugaise et turque.

  L'histoire nous fait découvrir Molly, jeune fille revêche doublement étrangère à ses pairs : d'une part parce que descendante d'une tribu indienne de Natives American, et aussi parce qu'abandonnée petite, elle est depuis lors prise en charge par les services sociaux. Baladée de foyers en familles d'accueil, celle que tout le monde s’attache à voir comme une simple "cas soc'" rebelle et pré-délinquante est en réalité une jeune fille sensible et d'une grande finesse d'esprit. Parce qu'elle rêvait d'avoir un exemplaire de Jane Eyre, son roman préféré, elle en vole une vieille édition dans une bibliothèque mais se fait prendre la main dans le sac. Son statut social fragile met alors sa liberté en péril et la voilà contrainte d'effectuer des travaux d'aide à domicile pour réparer son geste : 50 heures pour aider Vivian, presque centenaire, à ranger les cartons de son grenier. Mais au fil des boites ouvertes et des souvenirs dévoilés, Vivian ouvre son cœur et son passé à l'adolescente. Un passé d'orpheline, tout comme elle : âgée de 10 ans en 1929, alors qu'elle s'appelle encore Niamh, elle est embarquée à bord du Train des orphelins, qui envoie trouver de nouvelles familles aux enfants issus de la pauvreté en parcourant la campagne américaine...


 Couvertures des éditions serbe, anglaise, bulgare et brésilienne.

  Il y a bien longtemps que je n'avais pas lu un roman aussi émouvant et fort que celui-là! A travers ce récit, Christina Baker Kline, déjà bien connue outre-Atlantique, s'attache à accomplir un réel devoir de mémoire. En effet, son roman aborde par le biais de la fiction dramatique une page historique des Etats-Unis encore trop souvent censurée : l'Orphan Train movement. Fondé au XIXeme siècle, ce programme d'aide aux nécessiteux envoyait par wagons les enfants déshérités des grandes villes dans les campagnes américaines pour leur trouver de nouvelles familles, dispositif qui dérivait souvent en proxénétisme ou esclavage dissimulé. Basé sur des témoignages réels et des parcours véridiques, ce roman est le fruit d'un minutieux et passionné travail de recherche que l'auteure partage avec émotion en post-face. Alliant ces investigations à son talent de narratrice, C.Baker Kline parvient à nous faire passer du Maine contemporain à l'Ouest américain des années 30 avec un réalisme saisissant : de la crise de 1929 des grandes villes au décor rural des fermes du Minesotta, j'ai été happé par ce retour saisissant dans le temps.

 Annonces telles qu'affichées dans les gares ou publiées dans la presse, pour prévenir du passage du train des orphelins...

  Et que dire de la force des personnages? Tous les protagonistes croisés au cours du périple d'orpheline de Vivian, même ceux que l'ont croirait les plus insignifiants, occupent finalement une part capitale dans la vie de la fillette et sa construction de femme en devenir, en dépit des épreuves traversées. D'une plume forte, simple et juste, l'auteure vient faire résonner le passer de la vielle femme à celui de cette adolescente rebelle : derrière ces deux personnages que tout semble opposer se cachent en fait deux âmes semblables qui ont connu l'abandon et la solitude, et qui se reconnaissent l'une dans l'autre. Sans jamais tomber dans le sentimentalisme faux ou gratuit, Kristina Baker Kline aborde avec brio le cheminement psychologique de ces héroïnes.
  Je crois n'avoir pas été touché de la sorte depuis Le langage secret des fleurs, qui aborde nombre de thèmes similaires et auquel j'ai beaucoup pensé en lisant ce roman. L'atmosphère en est très proche, de même que la personnalité de Molly, adolescente déchirée mais tenace, n'est pas sans évoquer la Victoria du roman de V.Diffenbaugh.

 Une photo d'un train des orphelins du début du XXeme siècle.

En bref : Mêlant une page capitale mais méconnue de l'Histoire des Etats-Unis à une plume fluide et captivante, ce roman aborde l'abandon et la reconstruction avec émotion et réalisme, à travers deux parcours de femmes qui résonnent l'un à l'autre. Juste lumineux.

Et pour aller plus loin...

mercredi 11 mars 2015

L'expédition H.G.Wells - Polly Shulman

The Wells Bequest, Nancy Paulsen books, 2013 - Éditions Bayard Jeunesse (trad. de K.Suhard-Guié), 2015.

  Alors qu’il travaille dans sa chambre à un exposé sur les robots, Léo voit surgir une sorte de scooter miniature, piloté par une jeune fille dont il tombe aussitôt amoureux... et, sur la place du passager, une minuscule réplique de lui-même ! Obsédé par cette étrange vision, Léo suit les conseils de sa prof de sciences et se rend au Dépôt d’Objets Empruntables de la Ville de New York, extraordinaire bibliothèque n’accueillant que des objets qui ont un jour marqué l’Histoire ou la littérature. Là, il fait la connaissance de Jaya, assistante-magasinière, qui ressemble trait pour trait à la fille de sa vision. Elle lui arrange un rendez-vous avec le directeur de l’établissement, le Dr Rust, qui, impressionné par les talents de réparateur du jeune homme, l’engage. Et bientôt, Léo découvre le Legs Wells : un département du Dépôt où sont entreposés les objets ayant un lien avec la bibliographie de l’un des pères de la science-fiction, l’auteur de L’homme invisible et de La guerre des mondes : Herbert George Wells ! L’auteur, aussi, de La machine à explorer le temps, que Léo ne tarde pas à débusquer. La fameuse machine ne fonctionne pas, mais elle donne une idée au garçon : et si l’engin de sa vision était un modèle réduit, un prototype construit par le personnage du roman ? Dès lors, il s’escrime à remettre la machine en état. Quand il y parvient enfin, il décide d’emmener Jaya à Londres, en 1895, pour rencontrer le personnage du roman ! Hélas, à cause d’un certain Simon, amoureux transi de la jeune fille, ils vont se perdre dans les couloirs du temps...

Jouez avec le temps, si vous l’osez !

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  Après le très sympathique La malédiction Grimm, voici enfin le nouveau roman prenant pour cadre le Dépôt d'objets empruntables de New York, musée-bibliothèque où l'on peut louer -à nos risques et périls- les objets magiques hérités des fictions de la littérature. J'ai été au départ un tantinet surpris et déçu de ne pas retrouver Elizabeth et ses acolytes de la Malédiction Grimm, mais c'est que Polly Shulman met en scène une toute nouvelle génération de protagonistes, dont certains croisés dans le précédent tome alors qu'ils étaient plus jeunes. Léo, le tout nouveau héro, m'a au départ un peu rebuté de par sa personnalité très geek. Puis, finalement, je me suis laissé convaincre par son humeur sympathique et sa ténacité : contrairement à Elizabeth qui avait progressivement côtoyé la magie du  Dépôt après y être embauchée comme magasinière, Léo, lui, force un peu son entrée au sein de l'établissement pour y retrouver la trace de la machine à voyager dans le temps, persuadé qu'elle y est cachée. L'entrée en matière et le schéma narratif sont donc totalement différents, ce qui évite l'écueil de la redite.

 Couvertures de l'édition originale américaine et de l'édition britannique.

  Écueil également évité dans le thème exploité puisque le concept de cette série permet de brasser l'étendue d'un nouveau genre littéraire à chaque tome, et donc de changer totalement d'univers! Après le merveilleux des contes, on passe cette fois aux machines infernales et inventions extraordinaires de la littérature steampunk et des premiers récits de science fiction, soit toute la bibliographie de Jules Vernes et H.G.Wells, voire même M.Twain! Les multiples références livresques s'accompagnent de clins d’œil à la sciences réelles, avec la part importante que prennent également les personnalités d'Edison et Tesla dans l'histoire.

De la machine de Jules Verne à N.Tesla, il n'y a qu'un bond... dans le temps!


  Aussi, l'intrigue particulièrement axée sur les voyages dans le temps nous emmène à la rencontre de ces deux grand scientifiques dans le New York de 1890, pour une aventure en costume d'époque mêlant romance et humour qui n'est pas sans rappeler l'ambiance enthousiasmante de la saga Rouge Rubis! J'ai vraiment beaucoup pensé à cette autre série, tellement l’atmosphère en était proche, notamment avec les multiples péripéties et complications que peuvent provoquer les allers et retours dans le temps. Au départ un peu réticent, je me suis donc laissé convaincre par l'imagination débordante de l'auteure, qui ne semble pas en reste... En effet, la fin nous laisse présager un prochain opus cette fois axé sur les classiques de la littératures horrifique, avec la Collection héritée des œuvres de Lovecraft et E.A.Poe! Personnellement, j'en salive d'avance!

 Le New York industriel de 1890, plus futuriste qu'un roman de science fiction...

En bref: Une suite très différente du premier opus, qui met en scène de tous nouveaux protagonistes dans un tout nouvel univers! Parcourue de références, cette aventure mâtinée d'humour menée tambour battant nous plonge dans l'univers steampunk de Jules Verne et H.G.Wells avec un regard rétrospectif malicieux et une plume des plus enjouées!

Et pour aller plus loin...