dimanche 24 avril 2022

La vie tumultueuse de Mary W. - Samantha Silva.

Love and Fury, a novel of Mary Wollstonecraft
, Flatiron Books, 2021 - Editions Presses de la Cité (trad. de C.Busalli), 2022.
 
    L’incroyable destin de Mary Wollstonecraft, pionnière du féminisme et mère de Mary Shelley…
    Août 1797. Mary Wollstonecraft donne naissance à sa deuxième fille. Malgré la sérénité de la jeune mère, sa sage-femme est inquiète. Elle se surprend à s’attacher à cette personnalité hors du commun et, quand l'état de Mary se dégrade, elle lui conseille de se raconter à son enfant.
    Mary se lance alors dans un récit aussi ardent que vivant – l’histoire d’une vraie combattante, d'une aventurière et d'une amante. L’histoire de Mary Wollstonecraft, pionnière du féminisme et mère de Mary Shelley, l'auteure de Frankenstein. Une femme méconnue, à mettre en lumière de toute urgence…

« Le chagrin, ma douce enfant, te mettra à genoux, encore et encore, mais la beauté et l’amour aussi. Suffisamment pour te permettre de te relever, d’essayer encore, de vivre comme chaque être vivant le voudrait : libre. » 
 
*** 

    Qui suit le blog depuis quelques année n'est pas sans savoir que nous vouons une inaltérable fascination pour Mary Shelley : ses œuvres, son parcours, et son histoire familiale, notamment l'étonnant effet miroir entre son propre destin et celui de sa mère, Mary Wollstonecraft, féministe des Lumières anglaises. Le passionnant ouvrage Mary Shelley, au-delà de Frankenstein de Cathy Bernheim abordait par ailleurs tous ces éléments, permettant ainsi d'éclairer notre lanterne toute hexagonale sur la figure pionnière de Mary Wollstonecraft, trop peu connue en France. Alors que plusieurs biographies lui ont été consacrées outre-Manche (dont deux majeures : Romantic Outlaws de Charlotte Gordon, et Vindication de Lyndall Gordon), il est heureux de voir ce premier roman historique consacré à cette héroïne réelle traduit en langue française. 
 

    Angleterre, 1797. Mrs Blenkinsop, sage-femme aguerrie, est appelée au domicile de Mr Godwin, homme de lettres dont l'épouse s'apprête à donner la vie à leur premier enfant. A son arrivée, la soignante fait connaissance avec une femme comme jamais elle n'en a rencontrée auparavant : libre et particulièrement intelligente, celle qui demande à être appelée Mary est elle aussi écrivaine et semble vivre sur un pied d'égalité avec son mari. Plus surprenant encore, le couple élève une première enfant illégitime issue d'une précédente relation et ne s'est marié que tout récemment, faisant fi des conventions sociales. Mrs Blenkinsop s'attache à cette patiente sans égale, d'autant que cette dernière réclame son assistance une fois le bébé mis au monde. En effet, les suites de l'accouchement laissent craindre que la fillette, a peine arrivée, ne puisse survivre. Suivent alors onze jours pendant lesquels la sage-femme prend soin de l'enfant et de sa mère. Onze jours pendant lesquels la santé du bébé, alors sans nom, va s'améliorer tandis que celle de Mary va se dégrader. Onze jours pendant lesquels cette femme au bord du précipice, dans l'intimité de sa chambre, va raconter à sa fille son incroyable histoire, ses fantastiques rencontres et ses tumultueux voyages. Et surtout, onze jours pendant lesquels elle va lui transmettre son goût pour la liberté.

 
"La propension à réfléchir et le plaisir des idées sont un don, mais aussi un fardeau dont on ne peut se débarrasser."
 
    Le très beau titre original – Love and Fury – perd sa poésie dans la version française en devenant La vie tumultueuse de Mary W. ... Nécessité d'expliciter le contenu, peut-être ? Au final, seuls les quelques connaisseurs de la dame, grâce au portrait choisi pour la couverture, sauront de quoi il retourne. Espérons en tout cas que l'attrait prometteur de cette "vie tumultueuse" suffise pour les autres à se plonger dans cette lecture, tant ce roman mérite d'être découvert. Samantha Silva, tout d'abord spécialiste de la figure de Dickens (à qui elle a consacré son premier roman), a décidé de se lancer dans cette aventure après une discussion concernant Mary Shelley, dans l'ombre de qui se cachait trop souvent sa pourtant illustre mère. Pour raconter la vie on ne peut plus rocambolesque de celle que ses amis philosophes appelaient sobrement Wollstonecraft, l'autrice a choisi une structure romanesque judicieuse qui sert tout particulièrement bien les nombreux événements historiques racontés au fil du livre.
 
" J'étais la deuxième, et une fille, et je n'ai jamais su ce qui, des deux, était le pire. Je le payais chaque jour."
 

"D'après mon expérience, peu de choses dans la vie sont irrévocables. Ce que l'on ressent aujourd'hui, y compris le plus terrible, sera différent demain, ou la semaine ou l'année prochaine. Avec le temps, tout finit par changer. En général en mieux."

    En effet, plutôt que de restituer chronologiquement le destin du personnage via un point de vue omniscient (ce qui aurait constitué la porte d'entrée la plus facile), Samantha Silva choisit une période clef de la vie de Mary comme premier point d'ancrage, à partir duquel deux narrations en alternance permettront de reconstituer son parcours, à travers un intelligent jeu d'aller-retour dans le temps. Ces onze jours entre son accouchement et sa mort, au centre du livre, nous permettent de suivre la précautionneuse et attentionnée Mrs Blenkinsop et de découvrir à travers ses yeux la figure fascinante de Mary, tandis que Mary elle-même narre les grandes étapes de sa vie à son bébé. Le dehors et le dedans, au rythme d'un chapitre sur deux, tandis que s'égraine le temps jusqu'à l'heure fatidique...

Portrait de Mary Wollstonecraft par John Opie (1797).


"Toute ma vie, on m'avait incitée à garder le silence mais, avec ce livre, c'en était fini une fois pour toutes : Défense des droits des femmes, de Mary Wollstonecraft. Mes réflexions, ma voix, mes mots, mon nom."

    Le résultat est fort et émouvant, porté par une écriture fluide et sobre qui rend les événements d'autant plus poignants. On vit ces quelques jours comme un personnage à part entière de l'histoire, un membre de la famille qui partagerait avec les protagonistes ces heures de peine et d'espérance entremêlées. Même lorsqu'on connait l'issue, on les accompagne avec le vif désir de voir mère et fille s'en sortir l'une comme l'autre. Au fil des jours qui passent, un même sentiment d'urgence envahit les différentes voix du récit, dans le fond comme dans la forme. L'inquiétude de Mrs Blenkinsop grandit devant la santé défaillante de sa patiente, tandis que la biographie de Mary par elle-même, en même temps qu'elle multiplie les (réels) rebondissements, s'empresse d'arriver à son terme avant qu'elle ne possède plus la vie pour le faire. Le cœur du lecteur, battant de plus en plus vite, les suit dans cette course.
 
Portrait de Mary Wollstonecraft.

" — Vous devriez lui donner un nom, dit Mrs B. en allant droit au but. Vous ne pouvez pas l'appeler éternellement petit oiseau.
— Et pourquoi pas ? demande Mary en pressant doucement ses lèvres sur le crâne de sa fille. Quel nom pourrait bien la définir ?"

    A dessein ou par un mystérieux hasard, les éléments clefs de la vie de la future Mary Shelley apparaissent déjà dans ces quelques jours qui réunissent mère et fille. La question du nom occupe une grande partie du récit, de même que l'attrait du voyage, voire de la fuite, sans oublier évidemment le poids écrasant des convention sociales et la place de la femme. Racontées comme une transmission de l'une à l'autre, ces onze journées ne peuvent une fois encore que nous amener à nous interroger sur l'étonnant mystère des héritages familiaux et des répétitions transgénérationnelles, tant ces thématiques occupent les destins en miroir de Mary Wollstonecraft et Mary Shelley. Questionnement plus fort encore que le roman de Samantha Silva est extrêmement bien documenté et fidèle aux événements historiques.
 
"Le deuil mêlé d'amertume est un baril de poudre."
 
Mary Shelley
 
En bref : Un roman fort et émouvant sur la figure de Mary Wollstonecraft, pionnière du féminisme en Angleterre et mère de la future Mary Shelley. En choisissant comme point d'ancrage les onze jours qui deviendront l'unique point de jonction entre la mère et la fille, Samantha Silva nous embarque dans un voyage passionnant dans le tumultueux siècle des Lumières, aux quatre coins de l'Europe, des salons des philosophes britanniques aux rues mouvementées du Paris révolutionnaire. Sa plume à la fois fluide et profonde redonne vie à cette figure majeure des lettres anglaises et refait d'elle un être de chair et d'émotions. Vibrant, La vie tumultueuse de Mary W. est un véritable coup de cœur.

 
Un grand merci aux éditions Presses de la Cité et à NetGalley pour cette lecture.

samedi 16 avril 2022

The Avengers : Too many targets (the audio adaptations) - une fiction audio de Ken Bentley.

The Avengers : Too many targets

The audio adaptations
 
Une fiction audio réalisée par Ken Bentley
Scénario de John Dorney d'après le roman éponyme de John Peel & Dave Rogers
 
Avec : Julian Wadham, Olivia Poulet, Lucy Briggs-Owen, Anthony Howell, Beth Chalmers, Emily Woodward, Christopher Benjamin & Hugh Fraser.
 
Deux agents ont été retrouvés assassinés et leurs meurtriers semblent terriblement familiers. Un gorille tueur a été lâché en pleine campagne anglaise, une maladie mortelle est en train de ravager une contrée lointaine et un éminent médecin a été kidnappé. Cela fait beaucoup plus de travail que de coutume...
Mais quand John Steed est appelé par l'un de ses anciens supérieurs hiérarchiques et se voit confier une épouvantable mission, tandis que Tara se voit elle-même chargée d'une autre encore pire, il devient clair que quelqu'un tire les ficelles de cette terrible affaire. Le destin du monde est en jeu.
Steed ne pourra pas résoudre cette affaire seul.
 
On a besoins des Vengeurs. De tous les Vengeurs.

Sortie : Septembre 2018.

***

    Pendant les fêtes, nous avons partagé avec vous une véritable pépite : le feuilleton audio inspiré de Chapeau Melon et Bottes de Cuir par la société britannique Big Finish. Passé maître dans l'art de la fiction sonore depuis la fin des années 90, Big Finish s'est spécialisé dans les adaptations de franchises vintage, de Doctor Who à Dark Shadows en passant par The Avengers (Chapeau Melon et Bottes de Cuir). Transposant tout d'abord les épisodes disparus de la saison 1 puis les comics parus dans la revue Diana, Ken Bentley, le réalisateur des précédent opus, rempile ici avec une mise en scène (ou, du moins, en son) de l'excellent roman The Avengers : Too Many Targets de John Peel et Dave Rogers, qui proposait de réunir dans une aventure inédite Steed et toutes ses partenaires. Aucun doute que cette novélisation (probablement la plus réussie) constituait une base des plus prometteuses.
 
Pour écouter le trailer de Too many targets, cliquer ICI.
 
    Sous la direction de Ken Bentley et entre les talentueuses mains de la team Big Finish, Too Many Targets devient un long-métrage audio de deux heures dont on se délecte littéralement les oreilles. Au casting, on retrouve le flegmatique Julian Wadham dans le rôle de Steed ainsi que la rafraîchissante Olivia Poulet dans celui d'Emma Peel. Anthony Howell, qui interprétait déjà le Dr Keel (premier partenaire de Steed) dans la version sonore des épisodes perdus de la saison 1, reprend donc ici son personnage, tandis que de nouveaux comédiens rejoignent le show : Beth Chalmers et Emily Woodward, qui se glissent respectivement dans les bottes de cuir de Cathy Gale et Tara King. La première est actrice (notamment dans la série Apple Tree Yard), productrice et autrice ; doubleuse de talent, elle a, comme plusieurs de ses collègues, déjà prêté sa voix à d'autres productions de Big Finish. La seconde, comédienne britannique, a rejoint elle aussi la société de production depuis peu pour quelques épisodes audios de Doctor Who. Notons également la présence de deux guest stars dans cette fiction sonore : Hugh Fraser (inoubliable Capitaine Hastings de la série Agatha Christie's Poirot) dans le rôle du Dr Cowles et Christopher Benjamin (qui a joué à trois reprises dans la série Chapeau melon & Bottes de cuir) dans celui de Mère-Grand !

Emily Woodward (Tara King) & Beth Chambers (Cathy Gale)

    Nous avions déjà eu l'occasion d'applaudir la prestation vocale de Julian Wadham et d'Olivia Poulet : sans chercher à imiter Patrick Macnee et Diana Rigg, tous les deux témoignaient chacun d'une tessiture et de modulations qui permettaient de reconnaître, comme par magie, les personnages de Steed et de Mrs Peel. Beth Chalmers les surpasse presque dans le rôle de Cathy Gale : si l'actrice a confié avoir adopté un accent légèrement aristocratique pour redonner corps au personnage, le timbre de sa voix était d'emblée extrêmement proche de celui de Honor Blackman. La ressemblance est incroyable ! Idem pour Christopher Benjamin, qui reprend le personnage de Mère-Grand avec un talent égal à celui de son prédécesseur à l'écran, Patrick Newell. Nous sommes en revanche moins convaincus par la prestation d'Emily Woodward : cela tient en partie à la doublure française de Linda Thorson (interprète originale de Tara King), à la voix très différente de celle de l'actrice anglophone, mais qu'on a davantage mémorisée dans notre mémoire de téléspectateur hexagonal. Bien qu'elle fasse une prestation tout à fait honorable, Emily Woodward témoigne d'une voix plus haut perchée et plus pincée que la "vraie" Tara, aussi l'identifie-t-on plus difficilement que les autres protagonistes.
 
Juilan Wadham (Steed), entouré de ses drôles de dames...
 
    Le scénario adapté du roman de J.Peel et D.Rogers est écrit par John Dorney, qui a déjà signé les scripts de deux épisodes audios des Avengers (The Norse Code et The Secret Six). L'auteur n'avait jamais eu l'occasion de lire le roman original et s'est empressé d'en acquérir un exemplaire d'occasion quand le projet a été lancé. Le résultat est très fidèle au livre, même si l'on regrette que certaines notes d'humour de Steed aient disparu dans cette adaptation audio. Tout comme dans la novélisation, l'histoire s'ouvre sur le chasse au gorille, bien que rien n'indique qu'elle se déroule dans la campagne anglaise. Puisque tout est misé sur le son, le réalisateur aurait pu songer à faire résonner les cloches de Big-Ben en arrière-plan... Pour le reste, la transposition est à la fois ingénieuse et audacieuse, se permettant de raccourcir les scènes inutilement longues du livre (la lutte entre Tara et le clone robotique de Steed) et d'ajuster, pour des besoins de compréhension, certains passages (l'attaque du robot Rondha est remplacée par un robot de Mère-Grand : Rondha étant un personnage muet, il était dès lors difficile de lui donner une incarnation). Petit spoiler : ceux qui ont lu le roman seront surpris par la scène finale. Dans le livre, Mère-Grand laisse entendre qu'Emma pourrait être réaffectée au sein des services secrets ; ici, Steed songe à constituer une "team" d'agents secrets : il a d'ailleurs envoyé Tara recruter Venus Smith et le Dr King, deux coéquipiers temporaires de la saison 2 que D.Rogers et J.Peel n'avaient pas conservé pour leur intrigue. Du fan service réussi !
 
Julian Wadham (Steed) & Anthony Powell (Dr Keel).
 
    Comme toujours, la mise en son est d'une qualité cinématographique : bruitages et dialogues suffisent à contextualiser chaque scène et permettent à l'auditeur leur représentation. Tasse de porcelaine résonnant sur la soucoupe quand Steed prend son thé, léger vrombissement des ordinateurs en fond sonore dans les usines de Knight industries... La lutte dans le cimetière est d'une telle précision audio en dépit du rythme et des explosions qu'on parvient sans difficulté à s'imaginer la scène. Comme de coutume avec Big Finish, le résultat est aussi brillant que bluffant. Le réalisateur Ken Bentley, déjà aux commandes des adaptations des comics Diana, a expliqué avoir mis toute son expérience du milieu du théâtre au service de Too many Targets. "Car il n'y a rien de plus théâtral que les Avengers" explique-t-il. On ne saurait le contredire.
 
Olivia Poulet (Emma Peel)
 
    Côté bande-originale, ce n'est plus Alistair Lock mais Jamie Robertson qui est aux commandes. Outre le générique iconique de Laurie Johnson, les autres mélodies sont de nouveau des compositions originales dont chacune évoque les différentes saisons de la série selon les personnages au centre de l'action. Cordes graves et percussions (rappelant les génériques des saisons 1 à 3) pour accompagner Keel et Cathy, et musiques rétrofuturistes tintinabulantes (évoquant les épisodes science-fictionesques des saisons 4 à 6) lorsqu'Emma ou Tara entrent en scène. Cette volonté d'instaurer un sentiment de familiarité pour les fans de la première heure est même présente dans le packaging : la jaquette du boitier reprend à la fois le porte manteau visible dans le générique de fin de la saison 4 et le graphisme du première générique de la saison 6, pertinemment surnommé "le générique des cibles". On ne peut plus approprié pour Too many targets, n'est-il pas ?

 Le générique "cibles" de la saison 6, qui a inspiré le packaging de Too many targets.
 
 
En bref : Big Finish fait (encore) des merveilles. La transposition en long-métrage audio du roman Too many targets, entre les mains de Ken Bentley et de sa talentueuse équipe, se révèle être un petit bijou d'immersion sonore. Rythmée, élégante et pétillante, cette adaptation so british, feutrée et positivement théâtrale est un régal. On en redemande, et on espère que la collection des "audio adaptations" va continuer de s'agrandir au fil du temps...

 
 
Et pour aller plus loin...
 

samedi 9 avril 2022

Entretien avec Kirby Williams : son écriture au croisement des cultures, des époques, et des inspirations...

 

     Tout récemment, nous avons partagé avec vous notre avis sur Quand sonne l'heure, suite du roman Les enragés de Paris, tous deux publiés aux excellentes éditions Baker Street. Hommages au roman noir et déclaration d'amour à la France, ces deux livres nous font suivre Urby Brown, personnage de jazzman originaire de La Nouvelle-Orléans, dans le Montmartre des années 30 à l'Occupation. Nous avons eu la chance d'échanger par téléphone avec leur auteur Kirby Williams, qui a accepté de répondre à nos questions...

Pedro Pan Rabbit : Comment vous est venue l'idée des Enragés de Paris et de Quand sonne l'heure ?

Kirby Williams : Tout a commencé avec un film que j'ai dû voir vers 1975 : Lacombe Lucien, de Louis Malle. Ce qui m'avait frappé dans ce film, c'est que le personnage faisait partie de la Milice et qu'il y avait dans cette Milice, un Noir. Je me suis demandé ce que pouvait bien faire un Noir en France sous l'Occupation et surtout, au sein de la Milice ! Ensuite, la deuxième inspiration, c'est en voyant le film Le pianiste de Polanski, vers 2003. J'ai été captivé par l'histoire de ce personnage de musicien pendant la Seconde Guerre mondiale. J'ai alors songé que ce serait intéressant de développer une intrigue centrée sur un personnage de Noir américain musicien pendant l'Occupation. Cela a été le point de départ. J'ai ensuite pensé que le personnage pourrait être un musicien de jazz, puisque cette musique avait alors été très appréciée en Europe. Mon premier modèle de musicien de jazz très connu pendant l'entre-deux-guerres était Amstrong ; j'ai commencé à lire des biographies et des ouvrages qui lui étaient consacrés, et j'ai ainsi découvert qu'il avait eu une enfance assez troublée et qu'il avait passé quelques années dans une maison de redressement, et que c'était là qu'il avait appris les rudiments de la musique. C'est également à ce moment-là qu'il avait commencé à travailler avec un chiffonnier juif de La Nouvelle-Orléans qui lui avait donné sa première trompette. J'ai trouvé cette anecdote fascinante et de là est né le personnage d'Urby. Une sorte de Louis Amstrong en France, sous l'Occupation, qui aurait été un octavon fruit d'une liaison entre un Français et une prostituée quarteron. Le tout en faisait un protagoniste avec de nombreuses questions quant à son identité, ce qui participait à épicer un peu l'histoire. C'est ainsi, en assemblant des éléments de-ci, de-là, que les choses se sont construites. Je me suis aussi appuyé sur ma propre histoire. Mes parents étaient Texans, et mon père était un des premiers Noirs américains à travailler à l'ONU à NY en 1946 et il avait eu la possibilité de faire les allers-retours pour rentrer en famille au Texas. J'avais un grand-oncle qui s'était battu en France pendant la Première Guerre mondiale. Les Noirs avaient en effet dû se battre sous commandement français à cause de la ségrégation raciale : les soldats américains refusaient qu'ils soient sous leur commandement. À son retour, il était fier de porter son uniforme, mais il était très mal perçu par les Blancs américains ; ils s'en prenaient à lui car ils ne voyaient qu'un nègre en uniforme. Tandis qu'en France, mon oncle avait toujours trouvé les Français formidables : ils considéraient un Noir comme n'importe quel homme, sans faire de différence. « Les Blancs en France ne sont pas comme ceux d'ici », disait-il. Mes parents étaient Texans et mon père était un des premiers Noirs américains à avoir obtenu un poste à l'ONU, à New York. Du fait de son travail, j'ai toujours été bien intégré et je n'ai pas subi beaucoup de racisme, mais les histoires de mon grand-oncle ont cultivé très tôt ma curiosité de ces événements-là, de la France, et de la vie des Noirs américains à cette époque. 

 


PPR : Vous évoquez les éléments de votre histoire familiale qui ont participé à élaborer votre roman. Est-ce qu'il y a beaucoup de vous dans le personnage d'Urby ?

KW : Je n'ai pas mis beaucoup de ma personnalité dans celle d'Urby, mais plusieurs éléments de sa vie renvoient à la mienne. Mon père avait la peau très foncée alors que du côté de ma mère, ils étaient très métissés, avec la peau plutôt claire, au point que deux filles de mon grand-père se sont fait passer pour des Blanches quand elles sont allées vivre dans le Middle West. Elles venaient au Texas pour les fêtes de famille puis retournaient à leur vie de Blanches le reste du temps. Cette question d'identité raciale m'intriguait, même si elle ne me touchait pas directement. Ce sont aussi des lectures sur Alexandre Dumas, le chevalier de Saint-George, Pouchkine qui sont venues m'inspirer le personnage d'Urby... des personnages métis dont je me demandais comment ils avaient vécu, dans leur époque, avec cette question d'identité. Une question avec laquelle je n'ai pas eu à vivre personnellement ; je n'ai donc pas eu les mêmes soucis qu'Urby.

 

Kirby Williams, jeune diplômé

PPR : Lorsqu'on termine Les enragés de Paris, rien ne semble indiquer qu'un second tome va suivre. L'aviez-vous prévu ? Aviez-vous déjà projeté des éléments sur cette suite dès l'écriture du premier tome ? Ou est-ce que l'envie d'écrire un nouveau roman sur Urby s'est présentée plus tard ?

KW : L'idée s'est présentée plus tard. J'avais l'impression d'avoir d'autres choses à raconter. Les enragés de Paris se déroule sur une période très courte, quelque chose comme 5 semaines, avec un peu de loufoquerie. De plus, à la fin, Urby, n'a pas les réponses à toutes les questions qu'il se pose quant à son identité : son père de cœur reste Stanley, mais son père de sang est le comte d'Urbé-Lebrun. Je me suis dit qu'il y avait quelque chose à résoudre. Après un laps de temps de deux ans, je me suis penché sur l'idée et j'ai commencé à travailler sur ces éléments, j'ai essayé de les démêler et de voir s'il y avait matière à poursuivre. C'est ainsi qu'est né Quand sonne l'heure.

 

Kirby Williams, dans ses jeunes années à Paris

PPR : Donc les éléments nouveaux qu'on apprend sur Urby dans le second titre n'étaient pas réellement prévus et sont apparus au fur et à mesure ?

KW : Oui, plutôt. Même si, évidemment, je devais avoir tout ça quelque part derrière la tête, mais ça a émergé et ça s'est développé en écrivant. Je ne pars jamais avec un schéma préétabli. C'est au fur et à mesure que j'écris que je développe des choses et ça continue petit à petit.

 

 

 

PPR : En lisant le premier opus, on pense évidemment au roman noir américain, mais il y a ce rythme, très rapide, et cet enchaînement de péripéties parfois loufoques comme vous le dîtes vous-mêmes. Nous avions beaucoup pensé au roman-feuilleton français ; s'agit-il d'une de vos autres inspirations ?

KW : Pas tellement le roman-feuilleton français, mais j'ai été très inspiré par les comédies de Boulevard françaises. Un chapeau de paille d'Italie, par exemple, ou les œuvres de Feydeau, Labiche, etc... Cela m'inspirait dans cette idée du « qui va tuer qui, qui kidnappe qui... ? », pour ajouter du rocambolesque dans l'aventure.

 

PPR : Cette inspiration-là semble moins présente dans le second livre. Les éléments historiques font qu'on est plus en tension et il y a beaucoup plus de mélancolie ; est-ce que vous l'avez senti dans l'écriture, était-ce volontaire, ou est-ce que cela s'est imposé ?

KW : Oui, c'est tout à fait ça. Urby lui-même en est conscient. Il y avait à cette époque des mouvements dans l'air du temps qui faisaient que le climat était de plus en plus chargé. Il y a une expression chez les Noirs américains, quand ils sont dans une situation critique et qu'ils sentent qu'on va en avoir après eux, qui dit « On sent la brise ». Et Urby, là, il commence à « sentir la brise » aussi. Ce n'est pas uniquement dû aux agissements des Français d'extrême droite ou à la montée du nazisme, mais aussi à ce qui se passe aux États-Unis. Il y a, en même temps qu'en Europe, une montée du fascisme à l'américaine. Urby est un homme impulsif, mais il peut ressentir ça. Il faut dire qu'il a aussi cet ami, ce colonel allemand qui est un grand amoureux de Jazz et un ami de Stanley, et qui refile à Urby et Stanley des renseignements sur ce qui se trame (d'ailleurs, ce personnage est inspiré d'une personnalité historique, un officier basé à Paris sous l'Occupation, surnommé « Dr Jazz », qui a justement protégé des musiciens de jazz à Montmartre comme Jango Reinhardt, mais ça c'est une autre histoire). Mais pour ce qui d'Urby, il sent le vent tourner. Quant à Stanley, il vieillit, il sent venir des signes de faiblesse. Son père spirituel faiblit tandis que son père réel devient de plus en plus fort. Et puis il y a sa compagne, d'origine juive alors que l'antisémitisme ne cesse de grandir. Urby semble détaché dans sa façon de raconter les événements, car il a le cool du jazzman, mais il est en même temps profondément touché. Cela crée une sorte de mélancolie. Une sorte de blues

 


PPR : Quand on termine le second livre, on se doute qu'il n'y aura pas de suite possible, mais quels sont vos futurs projets d'écriture ?

KW : Eh bien il y a une possibilité qu'Urby revienne... Sait-on jamais ? L'idée commence à se développer, à prendre sa propre vie. Nous verrons cela !

 

***

 

    Nous terminerons donc sur cette possibilité pleine de promesses ! Nous remercions infiniment Kirby d'avoir accepté cet entretien et d'avoir pris le temps de répondre à nos question avec autant de chaleur et de sympathie. Aucun doute que nous programmerons un nouvel entretien si un troisième ouvrage vient à paraître...

 

lundi 28 mars 2022

Préférer l'hiver - Aurélie Jeannin.

Librinova, 2018 - Harper Collins, 2020 - Harper Collins Poche, 2021.

    «  Maman et moi vivions ici depuis un peu plus de trois ans quand nous avons reçu le coup de fil. Au milieu des pins, des chênes et des bouleaux, au bout de ce chemin sans issue que deux autres propriétés jalonnent.  »
    À distance du monde, une fille et sa mère, recluses dans une cabane en forêt, tentent de se relever des drames qui les ont frappées. Aux yeux de ceux qui peuplent la ville voisine, elles sont les perdues du coin. Pourtant, ces deux silencieuses se tiennent debout, explorent leur douleur et luttent, au cœur d’une Nature à la fois nourricière et cruelle, et d’un hiver qui est bien plus qu’une saison  : un écrin rugueux où vivre reste, au mépris du superflu, la seule chose qui compte.
    Dans un rythme tendu et une langue concise et précise qui rend grâce à la Nature jusqu’à son extrémité la plus sauvage, Aurélie Jeannin signe un premier roman comme une mélancolie blanche, aussi puissant qu’envoûtant.
 
***
 
    C'est dans sa première version autoéditée chez Librinova que nous avons repéré ce livre, en décembre 2018. Un titre sobre, simple et étrange. Une couverture, entre neige et vertige, dans laquelle nous aurions voulu nous perdre. Un résumé mystérieux, rassurant, et mélancolique à la fois. Après hésitation et bien que très curieux, nous n'avons finalement pas osé tenter l'expérience ; sans doute la peur de l'autoédition. Mais deux ans plus tard, voilà que le roman d'Aurélie Jeannin a séduit le monde éditorial et ressort chez Harper Collins. La fin de cet hiver a été l'occasion de le découvrir, quelque part entre le gel du dehors et la chaleur du dedans...
 
 Première édition chez Librinova
 
    Pas de prénom, pas d'époque, pas de localité précise non plus. La narration nous emmène à la rencontre d'une femme et de sa mère, recluses dans une cabane perdue en pleine forêt. Toutes les deux se sont réfugiées là, dans le silence, fuyant le monde moderne et les deuils qu'elles y ont laissés. On suit jour après jour leur quotidien dans cet univers réduit, porté par les livres à l'intérieur, entouré d'arbres à l'extérieur. Vivant au rythme de la nature et de ses cycles, les deux femmes se préparent à l'approche de l'hiver, toujours rude. Il faut faire des réserves, faire le plein de vivres. Pour cela, on ne peut y couper, il faut descendre en ville, affronter le bruit et le monde le temps de quelques achats. Une excursion violente à laquelle suivra l'intrusion de ce même monde envahissant au sein de l'asile de quiétude où elles s'étaient réfugiées...


"Maman est unique, mais tout le monde l'est. C'est pour cela que je ne l'admire pas - je n'admire personne au demeurant. Il m'est arrivé parfois de lire des livres qui ressemblaient à Maman ; serrés, compacts. Jamais faciles, parfois inaccessibles, mais pour moi, immensément beaux et inspirants."

    Qu'on l'aime ou qu'on ne l'aime pas, Préférer l'hiver n'en reste pas moins un roman marquant, surprenant dans son fond comme dans sa forme. L'intrigue échappe à la construction classique d'un scénario, d'un écrit romanesque : pas de situation initiale clairement définie, pas d'élément déclencheur précis, pas de péripéties à proprement parler. Aurélie Jeannin bouscule les codes dramatiques et prend le lecteur au piège de ce froid hivernal qui nous saisit et nous fait perdre la notion du temps.
 
"Maman distingue les écrivains et les romanciers. Elle dit que les romanciers savent raconter des histoires. Que ce qui importe aux écrivains, ce sont les mots, leur enchaînement et le rythme. Ceux qui excellent dans les deux elle les appelle les auteurs."
 
    Car c'est d'abord cet élément que l'autrice semble travailler, allonger, voire déformer. Le temps. Dans cette histoire où le contemplatif et l'introspection prennent le pas sur l'action, les heures semblent s'étirer au milieu d'une forêt d'un gris bleu apaisant. Les bruits sont étouffés, le lecteur se retrouve comme enveloppé, groggy par un froid qui ralentit aussi bien les gestes que le flux de la pensée. En même temps qu'elle nous fait prendre la mesure du temps, l'écriture d'Aurélie Jeannin cherche à saisir l'instant présent et à anesthésier les souvenirs qui pourraient remonter à la surface. Car c'est peut-être dans la mémoire, dans les événements d'une vie d'avant, que s'explique le dégoût d'un monde dont on ne veut plus.
 
 
"En restant dans le passé, on tombe en arrière, et rien ne nous retient. Si on se projette, on tombe en avant, dans ce trou incertain que représente l'avenir. Il faut être dans le présent, de façon absolue, profonde, totale, pour, à défaut de continuer de vivre, au moins ne pas mourir."
 
    La force de ce livre, c'est probablement sa prose. Car jamais une plume aussi méticuleuse, précise, fournie, et parfois même complexe aura à ce point réussi à saisir la sobriété de la nature. La narratrice dissèque chaque instant pour en saisir l'étincelle de vie la plus pragmatique, expose sans recherche de style et pourtant avec une rare poésie l'évolution des relations mère / fille au sein de cet hiver étrange, et s'attache à décrire avec richesse et tout à la fois simplicité le fonctionnement de sa pensée et les rouages de sa réflexion. Aurélie Jeannin s'impose avec une écriture du contraste, mais aussi d'une grande subtilité.
 
"Notre conscience a des limites, et c'est précisément pour cela qu’il y a des peines insurmontables et inimaginables. Des peines dont on ne peut faire aucune œuvre, dont rien ne pourra jamais vous délivrer. On ne peut pas faire de littérature avec ce genre de deuils. Ils sont ineffables. Ce sont des événements qui appauvrissent les mots, qui les creusent. Ce sont des événements qui raclent, grattent les bords, les fonds, de vous et de la vie. Ils vous assèchent, vous lyophilisent, vous laissent comme un corps vide. Ces peines sont l’infini lui-même. Un puits sans fond. Des tristesses éternelles. On ne reprend pas une vie après la mort de son enfant, on avance emporté par le courant glacé. On flotte à la surface, on coule parfois mais on ne redevient jamais ce marcheur sur la berge, serein, qui avance à son rythme en regardant le paysage. Nous, les endeuillés sans dénomination, nous sommes charriés par les flots, nous avons le regard brumeux et l'âme lessivée. Nous ne vivons pas vraiment. Demain ne nous ramènera pas nos enfants. C’en est fini d’eux. L'histoire est celle-ci. La leur et la nôtre."

    L'engourdissement nous gagne, le lecteur le ressent presque physiquement. On pourrait décider de devenir la victime volontaire de ce froid qui dépasse les simples pages du livre. Mais dès lors que l'autrice invite le monde extérieur dans ce cocon protecteur, on vit avec elle cette confrontation de plein fouet à laquelle suit une intrusion d'autant plus violente. On veut hurler avec elle, on partage sa peine et on prie pour de meilleurs lendemains.


"La méchanceté des parents est incommensurable. Elle explose votre cœur et pulvérise votre identité. Et elle le fait de façon tout à fait simple. C'est une méchanceté naturelle et facile."

    C'est là que, malheureusement, le livre nous a quelque peu perdu... à partir de ce choc brutal dans l'intrigue (qui arrive bien aux deux tiers du roman), Aurélie Jeannin aurait dû prendre un virage plus radical. Opérer un renversement total dans sa trame, amener à un revirement du statu quo dans lequel les personnages étaient installés, ou même dans l'équilibre de la situation de départ. Au lieu de cela, les journées continuent de se suivre, dans une langueur qui perd un peu de son sens, jusqu'à une conclusion qui n'en est pas vraiment une. Dommage.
 
 "Les drames comme les bonheurs font la vie. D'ailleurs, bonheur et drame sont des mots qui pourraient ne pas exister. Cela éviterait de les considérer comme pouvant ou non arriver dans la vie. Cela nous éviterait d'être surpris."

En bref : Un livre d'une prose magnifique dans une atmosphère sauvage et enneigée, au sein de laquelle les deux héroïnes se sont réfugiées pour fuir un monde dont elles ne voulaient plus. L'écriture est telle qu'elle nous fait faire corps avec ces deux femmes, dont on épouse les idéaux et la simplicité... au point de vivre presque physiquement leurs douleurs et leurs peines. Pour autant, on avoue regretter que Préférer l'Hiver ne nous conduise pas au-delà de ce postulat, que la suite de l'intrigue ne soit pas davantage portée par une intention plus claire de l'autrice.

dimanche 20 mars 2022

Les sorcières d'Astria #4, "Prisonnière du Royaume des Morts" - Marliese Arold.

Gefangen  in der unterwelt (Magic Girls #4)
, Ars Edition, 2009 - Bayard Jeunesse (trad. de S.Roussel), 2015.

    Après leur effrayante mésaventure au milieu des Tuniques Noires de la Magie, Éléna et Roxane retournent chez les humains. Mais Roxane, d'habitude si audacieuse, semble soucieuse, et il lui arrive de rater les sorts les plus simples. Est-ce parce qu'elle est tombée amoureuse d'Eusébius, le jeune sorcier qui les a protégées du terrible mage Mafaldus Horus ? Ou est-ce parce que Mafaldus a réussi à lui lancer une malédiction, malgré le Sort de Protection administré par Eusébius ? Hélas, plus les jours passent, et plus les pouvoirs de Roxane s'affaiblissent... Éléna, inquiète, décide d'en parler à sa grand-mère. C'est le moment que choisissent les sbires de Mafaldus Horus pour kidnapper Roxane impuissante ! Ils la conduisent jusqu'à leur chef, au pied de l'Arbre aux épines où s'ouvre une porte vers le Royaume des Morts...
 
***
 
    Il y a de cela quelques années, nous avions commencé cette série jeunesse très sympathique qui réinventait une fois encore le thème de la sorcellerie. Au croisement de Sabrina l'apprentie Sorcière, Ma sorcière Bien aimée ou encore de la Trilogie des Charmettes, Les Sorcières d'Astria nous racontait les mésaventures de la famille Bredov, mise au ban du monde des sorciers suite aux rumeurs accusant le père de famille de pratiquer la magie noire. Ce dernier s'était vu transformé en iguane et les Bredov, pour fuir leur vie de misère, s'étaient proposés pour résider quelques temps en MagExil. Le MagExil, qu'est-ce que c'est ? Une sorte de mutation de longue durée en immersion dans le monde des humains, de façon à pouvoir alimenter la recherche sociologique à leur sujet. Eléna, la benjamine de la famille, ne tardait pas à se faire des amies mortelles qui découvraient sa véritable identité et qui allaient l'aider dans sa quête pour innocenter son père. Le précédent tome, plus sombre que les premiers opus au ton très léger, avait raconté la victoire des Bredov dans leur lutte contre Mafaldus Horus, mage noir retenu prisonnier dans un arbre aux épines dont il cherche à s'échapper depuis de nombreuses années...
 

    Dans ce troisième tome, on découvre que le récent combat contre ce puissant sorcier n'a pas été sans conséquence : Roxane, la meilleure amie sorcière d'Eléna, probablement touchée par un sortilège, perd progressivement ses pouvoirs. Bien décidée à lui venir en aide, la benjamine des Bredov raconte les récents événements à Mona, son extravagante (mais puissante) grand-mère. Cela n'empêche pas les Tuniques Noires, sorciers à la solde de Mafaldus, de kidnapper Roxane pour la remettre à leur maître, dans son univers sous l'arbre ensorcelé qui lui sert de prison. Là, dans ce monde souterrain en contact direct avec les Enfers, Mafaldus a échafaudé un plan pour troquer la vie de la jeune fille contre sa propre liberté... Armée de son seul courage et de sa magie balbutiante, mais aidée de ses deux amies mortelles bien décidées à l'accompagner dans cette aventure, Eléna s'envole pour Astria afin de sauver Roxane...


    Même après une pause de cinq ans dans la lecture de cette série, on avoue avoir replongé dans son univers avec un plaisir coupable. Les sorcières d'Astria ne révolutionne pas la littérature fantastique jeunesse, loin de là, mais cette série sait néanmoins satisfaire son lectorat avec des intrigues bien construites, des personnages attachants, et un ton qui alterne désormais entre l'humour des débuts et une dimension plus grave avec l'omniprésence de la magie noire. L'ensemble reste léger mais offre une bulle de lecture sympathique aux préadolescents friands de littérature fantastique. On se demande cependant si ces romans, dans leur version originale allemande, ne visaient pas un lectorat légèrement plus âgé que celui auquel se destine cette traduction française... (N'ayant aucune notion d'allemand, nous ne pourrons cependant pas le vérifier).
 

    On retrouve ainsi des protagonistes qu'on adore, Mona en tête (on a déjà eu l'occasion de le dire par le passé, mais cette sorcière rousse débordante d'ironie et d’excentricité nous évoque très fortement Endora dans Ma Sorcière bien-aimée) et on fait davantage connaissance avec Eusébius, jeune sorcière prometteur pour lequel Roxane reconnait un petit faible. On regrette quelque peu le manque de charisme, en revanche, de Mafaldus Horus : il ne suffit pas d'être un mage noir et de porter une grande robe sombre pour inspirer le même effroi qu'un Voldemort. N'est pas J.K.Rowling qui veut...
 

    Ce titre présente l'intérêt de nous faire voyager dans le monde souterrain, au pays des Morts. On comprend rapidement qu'il s'agit des Enfers, et l'autrice Marliese Arold s'amuse de nombreuses références à la mythologie gréco-romaine. Un fleuve qu'il faut traverser en empruntant la barque d'un passeur, un chien à trois têtes qui garde l'autre-rive... C'est bel et bien du Styx et de Cerbère (rebaptisé ici Zerber) qu'il s'agit ! Un jeu de clins d’œil ludique qui permet en même temps d'élargir l'univers et la propre mythologie d'Astria.
 

    Le roman continue également de miser sur les codes graphiques instaurés dès le premier opus, avec les encarts et encadrés multiples qui, à grand renfort de lettrines gothiques, nous glissent ici et là formules magiques ou notices de sortilège en lien avec l'intrigue. Une marque de fabrique sans laquelle cette série perdrait de son intérêt, même si on peut reprocher que lesdits visuels se réinventent assez peu depuis quelques tomes...
 

En bref : Cette série, sympathique sans être révolutionnaire, se poursuit sur sa lancée avec ce quatrième opus qui fait la part belle à la mythologie. L'autrice s'inspire des croyances de l'Antiquité pour donner de nouvelles couleurs à Astria, et ce roman remplit sa mission purement distrayante. On continuera Les sorcières d'Astria avec le même plaisir.
 

Et pour aller plus loin...
  

jeudi 17 mars 2022

Charlie et la chocolaterie - Un musical de D.Greig, M.Shaiman & S.Wittman d'après Roald Dahl.

Charlie et la chocolaterie

Livret : David Greig
Musique : March Shaiman
Paroles : Scott Wittman & Marc Shaiman (adaptées par Ludovic-Alexandre Vidal)

D'après le roman de Roald Dahl

Adaptation et mise en scène : Philippe Hersen
 
Avec : Arnaud Denissel, Mathias Marzac, Gaspard Estève, Jean-Pierre Raphaël Duclos, Marlène Conan...

Au théâtre du Gymnase Marie Bell du 21 octobre 2021 au 9 janvier 2022
Au théâtre Marigny du 18 février au 7 mai 2022

    Charlie est un enfant issu d'une famille pauvre. Travaillant pour subvenir aux besoins des siens, il doit économiser chaque penny et ne peut s'offrir les friandises dont raffolent les enfants de son âge. Un beau jour, Mr Willy Wonka, propriétaire légendaire d'une gigantesque chocolaterie, propose un grand concours : cinq enfants pourront passer une journée en compagnie de cet étrange personnage, visiter ce lieu fabuleux et gagner une récompense qui dépasse toutes leurs attentes. Une frénésie d'achat de chocolat "Wonka" s'empare alors du monde entier... Par un heureux hasard, Charlie parvient à trouver le cinquième et dernier ticket d'or qui lui ouvre les portes de l'usine...

***

    On l'attendait avec impatience, ce spectacle musical : adapté de l'un de nos romans préférés de Roald Dahl, Charlie et la Chocolaterie, transposé sur scène et joué dans le West-End en 2013 puis à Broadway en 2017, figurait sur notre liste des 10 comédies musicales à voir avant de mourir (oui, oui). Autant dire que l'annonce d'une mise en scène française il y a deux ans, prévue pour septembre 2020, avait suscité chez nous un réel enthousiasme. Et puis, comme pour Le tour du monde en 80 jours, le coronavirus s'en était mêlé, et il avait fallu revoir notre programme. Fort heureusement, à l'automne 2021, le Théâtre du Gymnase Marie Bell a pu rouvrir ses portes et nous donner enfin l'occasion de découvrir cette adaptation. Le musical a rapidement rencontré un certain succès, si bien qu'à la fin de sa programmation, le spectacle a migré au Théâtre Marigny (rien que ça) pour jouer les prolongations...
 

    Mais commençons par un peu d'histoire. Charlie et la chocolaterie, c'est tout d'abord un très célèbre roman jeunesse de Roald Dahl, publié en 1964 et déjà adapté à deux reprises au cinéma. Une première fois par Mel Stuart avec Gene Wilder en 1971, puis une seconde fois en 2005 par l'inénarrable Tim Burton avec Johnny Depp. Alors qu'un autre roman de Roadl Dahl, Matilda, a déjà connu son adaptation en musical en 2010, c'est au tour de Charlie et la Chocolaterie de se voir transposé en version scénique en 2013 pour le West-End. Ce spectacle est alors composé et co-écrit par l'excellent Marc Shaiman (à qui l'on doit le musical Hairspray, ou encore les chansons et musiques du film Le retour de Mary Poppins et de La Famille Addams). Malgré quelques faiblesses pointées par la presse, la mise en scène de Sam Mendes permet au musical de rester à l'affiche sept ans et d'être repris à Broadway dans une nouvelle version. Malheureusement, la mise en scène américaine, qui décide de faire jouer les rôles d'enfants par des adultes, ne rencontre que peu de succès et ne reste même pas un an à l'affiche. Cette transposition française (la première!) est mise en scène par Philippe Hersen, qui co-adapte le spectacle aux côtés de Ludovic-Alexandre Vidal, auteur et parolier de l'excellent Tour du monde en 80 jours et déjà adaptateur, entre autres, du Bal des vampires dans sa mise en scène à Mogador. Philippe Hersen a souhaité, pour son Charlie et la chocolaterie, raviver la fantaisie du film de Burton. Alors, verdict ?
 

Film VS spectacle : comme un air de déjà vu ?
 
    Malgré notre enthousiasme initial, on doit admettre être sorti de la salle de spectacle très mitigé. Il y a évidemment du très TRES bon dans ce spectacle, à commencer par la mise en scène et la scénographie. Cette adaptation française compose très bien avec les contraintes d'un théâtre parisien (loin de la technique et des possibilités d'une scène du West-End ou de Broadway) en mêlant réel et numérique. Comme pour Oliver Twist, qu'on avait adoré à la salle Gaveau il y a quelques années, une partie du décor est en effet conçue par informatique et projetée sur le fond de scène, par-devant lequel se superposent des éléments réels. La décoratrice, Emmanuelle Favre, parvient à relever un beau défi et s'inspire majoritairement des visuels de Burton, dont l'aura plane évidement sur ce spectacle. Les effets visuels sont moins spectaculaires que pour d'autres spectacles qui nous en ont mis plein les yeux (on pense à la claque du Bal des vampires, inégalable), mais il y a eu quelques beaux moments d'émerveillement, à l'image de la scène d'ouverture, où Willy Wonka aspire l'intégralité du rideau dans son chapeau haut de forme, ou encore de l'envolée en ascenseur de verre. Toujours dans la continué des visuels à la Burton, les costumes de Sylvain Rigault sont littéralement explosifs et particulièrement esthétiques. La tenue de Willy Wonka, élégante et dont les motifs évoquent un berlingo véritable, renvoie bien sûr à la silhouette mémorable de Johnny Depp dans le film de 2005.
 

    Le scénario de David Greig fonctionne plutôt bien et se révèle être une adaptation intéressante du roman par certains côtés. L'une de ses très bonnes idées est de faire intervenir le personnage de Willy Wonka "sous couverture" pendant la première moitié du spectacle (soit avant que les enfants ne viennent visiter la chocolaterie). Afin de surveiller la course aux tickets d'or de plus près, le chocolatier se déguise en confiseur et vend ses propres friandises. Il est ainsi régulièrement présent et c'est depuis la télévision de sa boutique qu'on découvre l'un après l'autre les quatre premiers enfants lauréats, qui font l'actualité des flashs infos. Autre modification : le scénario fait disparaître le père de Charlie, décédé avant les événements racontés sur scène. Aucune véritable explication ne semble justifier ce choix, si ce n'est celui d'ajouter de l'émotion à l'histoire, peut-être... (mais nous y reviendrons tout à l'heure).
 


    D'autres modifications sont cependant moins heureuses. Dans la continuité du film de Burton, les quatre concurrents de Charlie sont de nationalités différentes ; ce qui passe plutôt bien (ou disons sans problème) dans la version cinéma est appuyé à grand renfort de clichés dans la version scénique (par exemple, profusion de saucisses dès qu'Augustus entre en scène, et accent à couper au couteau), pour un résultat souvent malaisant. Le personnage de Mike Teavee, que les auteurs ont tenté de moderniser, devient un adolescent hyperactif sans grand relief et sa mère est une copie conforme (en moins bien) du personnage de Mrs Beineke dans le musical de La famille Addams. Enfin, la vision des Oompa Loompas reste sujette à questionnement : ces petits personnages, réinterprétés à chaque mise en scène de façon différente (notamment sous forme de marionnettes dans l'un des récents spectacles), ont ici l'allure d'une peuplade inca dont aurait fait la main-d’œuvre d'une usine...


    Malgré des personnages pas toujours convaincants, admettons que les acteurs s'en tirent plutôt bien. Arnaud Denissel campe un excellent Willy Wonka, pensé dans la droite lignée de celui interprété par Johnny Depp. On lui retrouve en effet les mimiques, intonations et le jeu de son prédécesseur (même la coupe de de cheveux y est). Le comédien cabotine à fond, fait des manières et investit totalement ce personnage de mégalomane pétillant et manipulateur à la fois. Mais les acteurs les plus époustouflants sont évidemment les enfants de la troupe, d'autant qu'il est plutôt coutume, en France, de voir ce type de rôle joué par des adultes en raison d'une législation contraignante. Peut-être la production française a-t-elle tout misé pour éviter le même carnage que la version américaine ? En tout cas, ce jeune casting (deux interprètes pour chaque personnage, en alternance) épate par la qualité des prestations, Mathias Marzac (qui jouait Charlie le soir où l'on a assisté au spectacle) en tête.
 

    En revanche, une de nos grosses déceptions va à... la musique et aux chansons ! Alors que jamais nous n'aurions douté du talent de Marc Shaiman (dont nous sommes tombés plusieurs fois sous le charme des mélodies) et qu'un véritable orchestre était présent dans la salle, nous devons avouer une grande frustration. Une seule chanson nous a semblé réellement mémorable ("Il faut le croire pour le voir", qui clôture le premier acte en apothéose), tandis que les autres, même lorsqu'on les a trouvées jolies, ne nous sont pas restées en tête. Défaut d'un soir peut-être, à noter aussi que la musique était trop forte pour qu'on puisse entendre distinctement les paroles des chansons...

"Il faut le croire pour le voir", seul morceau vraiment marquant à notre sens.

    L'ensemble reste sympathique sans être, à l'image d'autres musicals que nous avons pu voir, véritablement enchanteur. Il y manque, malgré quelques tentatives des auteurs (à l'image de la mort du père de Charlie), une véritable émotion. Philippe Hersen disait vouloir reprendre l'esprit de Tim Burton mais sans les éléments sombres que ce dernier avait ajoutés à l'histoire. Or, c'est peut-être là que le spectacle aurait gagné en épaisseur, car trop de sucre tue le sucre. A l'inverse du Tour du Monde en 80 jours, réservé à un jeune public mais qui a tout pour plaire aux adultes, Charlie et la chocolaterie, conçu pour un public intergénérationnel, plaira surtout aux enfants.
 

En bref : Une adaptation visuellement réussie du célèbre roman de Roald Dahl, portée par de très bons acteurs et une mise en scène de qualité. Malheureusement, Charlie et la Chocolaterie, pourtant mis en musique par l'excellent Marc Shaiman, ne propose pas une bande-originale aussi enthousiasmante qu'on l'espérait et souffre d'une écriture souvent lourde dans le traitement des personnages. Il en reste une comédie musicale qui plaira énormément aux plus jeunes et qui saura leur en mettre plein les yeux.