dimanche 27 mai 2012

Albert Nobbs - George Moore

The singular life of Albert Nobbs, 1917 - Editions Mercure de France, 1971 - Editions Pocket, 2012.                                                    Quel singulier destin que celui d'Albert Nobbs! Majordome à l'hôtel Morrison, il y est apprécié pour sa discrétion et son efficacité. Mais, pour pouvoir travailler, Albert doit dissimuler un singulier secret. Sous ses vêtements masculins se cache depuis trente ans une femme travestie en homme. Alors qu'un ouvrier découvre l'imposture, Albert choisit pour la première fois de sa vie de réaliser un de ses rêves...
Confusion des sentiments et questionnement sur l'identité, l'histoire d'Albert Nobbs dans le Dublin de la fin du XIXe siècle se révèle d'une étonnante modernité.

Il y a un moment déjà que j'ai lu cette courte nouvelle mais je n'avais encore pas pris le temps de lui consacrer un billet. Je n'avais jamais entendu parler de cette histoire avant la sortie au cinéma du film qui en est tiré, avec Glenn Close dans le rôle titre. Les premières images et la bande-annonce du film ont fortement attiré mon attention: l'actrice principale semblait livrer une composition extraordinaire dans le rôle de cette femme qui, en pleine ère victorienne, passe aux yeux de tous pour un homme! J'ai donc voulu découvrir le récit original avant de voir l'adaptation et c'est pourquoi j'ai sauté sur l'occasion lorsque la nouvelle de George Moore a été rééditée chez Pocket en Février dernier.

 Bande-annonce du film Albert Nobbs (2012).

Il est surprenant de savoir que cette histoire a été écrite au début du XXème siècle, tant son sujet est moderne et avant-gardiste: le simple fait qu'une femme de l'époque puisse porter un pantalon faisait scandale (il n'y a qu'à voir la façon dont furent accueillies les première créations de Chanel avant qu'elles ne deviennent une vraie mode), alors se travestir! Evidemment, il est certain que cela était en fait plus courant qu'on l'imagine, mais je n'aurais pas cru qu'un auteur de l'époque ose aborder le sujet. Cela n'a fait que redoubler mon intérêt pour ce récit : j'étais impatient de découvrir quel parti allait prendre George Moore dans l'écriture de son histoire (dénoncer un "scandale" ou encourager la liberté des femmes?). 

Au final, le texte relate l'histoire d'Albert avec une grande simplicité et une grande fluidité: aucun engagement ne transpire de l'écriture de Moore, ce qui, au final, a peut-être rendu ce récit plus accessible à l'époque et moins sujet à faire polémique. L'auteur se contente de raconter un parcours: celui d'une jeune fille née hors mariage qui comprend rapidement que, livrée à elle-même en plein XIXème siècle, elle n'a aucune chance de s'en sortir. A cette époque où le sexe faible est soumis à la gente masculine, les femmes n'ont d'avenir ou de vraie situation que si elles ont une famille ou un mari aisé pour leur assurer. Issue de la classe sociale la plus pauvre et définitivement solitaire, l'héroïne de l'histoire décide de se travestir pour être reconnue au sein d'une société qui l'ignore et la mènerait à sa perte. Malgré le peu de recul qu'avait George Moore sur le XIXème siècle au moment où il rédigea cette nouvelle, il dresse un tableau sociologiquement très pertinent de la société victorienne et de ses travers, même si cela n'est parfois que suggéré ou évoqué à grand renfort de métaphores (par exemple, lorsqu'il parle des "dangers" auxquels est exposée une jeune fille dans les bas quartiers, et de la façon dont elle pourrait être "malmenée" par les hommes).

Dublin au XIXème siècle.

Plusieurs décennies plus tard, Albert est devenu le maître d'hôtel connu et reconnu d'une riche famille de Dublin mais, compte-tenu de la particularité de sa situation, il semble s'interdire tout contact avec les autres de peur de voir son secret découvert. Très discret et solitaire, sa seule consolation est d'avoir trouvé une place dans la société et de savoir qu'il pourra couler des jours heureux une fois en retraite grâce à ses économies. Mais la solitude devient rapidement un poids lourd à porter et, très vite, Albert se laisse aller à imaginer un mariage, fonder une famille, monter un commerce... oui, mais comment, et surtout, avec qui?...

Au final, j'ai beaucoup apprécié cette nouvelle pour son regard avant-gardiste et quasi-sociologique sur la condition féminine sous l'ère victorienne (thème qui m'a toujours beaucoup intéressé), mais aussi pour la simplicité et la fluidité de l'écriture qui, sans donner l'impression d'une prise de parti, nous relate une histoire très émouvante. A découvrir, donc! Maintenant, il me tarde de voir enfin le film avec la géniale Glenn Close (puisque les salles de cinéma de ma rase campagne n'ont jamais daigné le projeter >_<')!




4 commentaires:

  1. Oh ! Je l'avais repéré suite à la sortie du film et j'hésitais un peu mais là, c'est sûr, il faut que je lise cette nouvelle !

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    1. Le vocabulaire et la formulation des phrases sont parfois un peu désuets, mais j'ai trouvé que cela renforçait l'aspect avant-gardiste du livre: une telle prose pour un sujet aussi moderne (qui en choquerait certainement plus d'un encore de nos jours, à coup sûr).

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  2. J'ai été étonnée par la naïveté d'Albert, et sa maladresse lorsqu'il-elle fait sa cour.

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  3. Dans le livre ou le film (je ne l'ai pas encore vu...)? Ou les deux?
    Maintenant que tu le dis, effectivement, Albert est très naïf et se laisser aller à des rêveries un peu trop belles pour se concrétiser (sans parler du fait qu'il-elle se fait arnaquer en beauté, par-dessus le marché). Mais Albert a vécu tellement enfermé sur lui-même, se privant du maximum de contacts sociaux pour garder son secret, que cela ne m'avait pas tant étonné...je m'étais dit qu cela montrait vraiment qu'il-elle avait très peu d'expérience pour ce qui relevait des relations humaines...

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