samedi 14 septembre 2013

Velvet - Mary Hooper

Velvet, Bloomsbury, 2011 - Éditions Les Grandes Personnes, 2012.

  Velvet n’a pas une vie facile. Orpheline dans le Londres des années 1900, elle survit tant bien que mal en travaillant jour après jour dans l’enfer d’une blanchisserie. Lorsque l’occasion lui est donnée de s’occuper du linge de clients fortunés, la jeune fille saisit sa chance et attire bientôt l’attention de l’intrigante Madame Savoya, qui se révèle être l’un des médiums les plus courus de la capitale.
  Emménageant à la Villa Darkling aux côtés de Madame et de son jeune assistant, Georges, qui ne la laisse pas insensible, Velvet ne va pas tarder à découvrir les usages et secrets de cet univers fascinant qu’est celui du spiritisme. Elle est pourtant loin de se douter que le danger qui la guette ne vient pas du royaume des morts… 




  Tout juste sorti du très bon Waterloo Necropolis de Mary Hooper, je n'ai pu résister à l'envie de poursuivre un peu plus dans la bibliographie de cette excellente auteure. Sur les conseils d'une amie hautement fiable en recommandations livresques, j'ai fait l'acquisition de Velvet, dernier ouvrage en date de l'écrivaine, celui-là aussi publié aux éditions Les grandes personnes. Après l'ère victorienne et le commerce du deuil comme sujet central, je me suis cette fois plongé en pleine époque edwardienne et, plus précisément, dans l'univers intriguant du spiritisme...

Couvertures grand format et poche originales.

  Londres, au tournant du XXème siècle. Velvet est une jeune fille solitaire d'environ 17 ans, employée chez Ruffold, l'une des plus grandes blanchisseries de la ville. Mais les conditions de travail particulièrement dures lui sont pénibles: entre la chaleur étouffante du local et sa petite constitution, Velvet souffre régulièrement de malaises et évanouissements qui pourraient mener à son renvoi. Elle convainc cependant son employeuse, Mrs Ruffold, de la transférer au service des retouches, où les employées reçoivent par paquet le linge des clients les plus aisés. Prenant grand soin des colis qui lui sont livrés, la jeune fille s'applique avec minutie à effectuer chaque commande le plus rapidement possible, et se fait ainsi remarquer par Madame Savoya, riche cliente qui la désigne comme blanchisseuse attitrée. Satisfaite de ses services, elle lui fait même cadeau, pour Noël, d'une entrée gratuite à une représentation de...spiritisme! Car Madame Savoya n'est autre qu'une des plus célèbres médiums du Londres mondain. Impressionnée par les talents de Madame, Velvet ne sait cependant quoi en penser: on raconte tout et n'importe quoi sur ces voyants, dont certains ne seraient que des charlatans. Mais lorsque la grande Lady en personne se présente chez Ruffold pour proposer une place de domestique à Velvet, cette dernière accepte sans hésiter et voit par là-même sa nouvelle employeuse comme une femme des plus honnêtes et sans nul doute de haute vertu.
  D'ailleurs, alors qu'elle s'imaginait devenir simple blanchisseuse de la maison de Madame, elle se voit en fait proposer une place de Dame de compagnie et d'assistante personnelle. Installée dans sa sublime et luxueuse demeure de la villa Darkling, elle fait la connaissance de la cuisinière et de sa jeune fille, gouvernante effrontée, mais surtout de George. George, le premier assistant de Madame Savoya, est un jeune et charmant gentleman qui n'est d'ailleurs pas sans laisser Velvet insensible. Très vite, ce dernier la forme à assister Madame dans sa profession de médium, particulièrement au cours de soirées de spiritisme organisées dans sa maison. Son travail consiste à accueillir les invités et le beau monde qui se pressent à la porte pour communiquer avec les esprits, mettre les clients à l'aise et les installer dans la grande pièce où se tiennent ce qu'on appelle dans le jargon les "cercles des ténèbres". Mais peu à peu, des détails sur l'organisation de ces soirées viennent éveiller les soupçons de Velvet : et si elle n'était qu'un jouet dans une entreprise de tromperie? Si Madame n'était qu'une des nombreuses représentantes du charlatanisme dont la jeune fille entend parler chaque jour? Non, impossible, Madame est bien trop bonne... sans compter qu'elle tient dont ne sait où des information secrète sur le passé de Velvet. Des événements que la jeune domestique ne voudrait surtout pas voir dévoilés, qui datent du temps où elle portait un autre nom... qui aurait pu en faire part à son employeuse, si ce ne sont de vrais esprits? A moins qu'il y ait là encore tromperie et que Madame Savoya ait juste de quoi maintenir Velvet sous sa coupe dans de noirs desseins...

Trailer officiel du roman.

  Autant vous avouer que c'est avec beaucoup d'enthousiasme que je me suis plongé dans ce roman, tout impatient de retrouver une ambiance livresque victorienne (enfin presque, puisque je rappelle que cette ère vient tout juste de s'achever lorsque le roman commence!). De plus, j'ai toujours été fasciné par les histoires de fantôme "à l'ancienne" et les intrigues traitant de spiritisme old school, pratique qui connut son heure de gloire entre 1850 et 1930, devenant alors un loisir aussi commun que faire les magasins ou sortir au théâtre! A ceci près tout de même que c'était là un passe-temps réservé à une certaine élite car particulièrement coûteux. Ce phénomène de société est devenu un véritable commerce dans les cercles mondains et amena à de nombreuses affaires de charlatanismes qui défrayèrent les chroniques de l'époque. Mary Hooper restitue fort bien cette atmosphère mêlant spiritisme et monde du luxe : avec Velvet, on entre dans un Londres bourgeois qui, pourtant habitué à la vie publique, se frotte au monde plus secret des esprits et de la communication avec les défunts. Cela se ressent particulièrement dans les petits détails glissés au fil du texte par l'auteure, concernant le train de vie de Madame Savoya : sa garde-robe (dont elle nous régale de mille détails presque sociologiques), sa demeure de Hanover Crescent où le champagne coule à flot, ou encore la vie de la domesticité au sein de sa villa.

Le luxueux quartier de Hanover Crescent...quelque part parmi ces villas se trouve peut-être celle de Madame Savoya?

  On découvre au fil du roman les codes des pratiques des médiums et l'importance de la théâtralité dans les séances de contact avec l'au-delà, l'accent que le voyant attache au luxe de sa prestation. Comme pour un tour de passe-passe, il s'agit d'en mettre plein les yeux, de mystifier le spectateur. Cependant, si Mary Hooper nous fournit encore un superbe compte-rendu des faits et gestes quotidiens du Londres au tournant du XXème siècle, j'ai été un peu déçu, à comparaison, des informations concernant les trucages employés par les médiums. Si elle parvient à nous décrire avec une minutie presque irréelle la vie et le fourmillement d'une blanchisserie au début des années 1900, elle ne va pas aussi loin dans "l'étude", si je puis dire, du spiritisme, alors qu'il s'agit là du thème central. Ayant lu et adoré le roman La séance où John Harwood fournissait une abondance de détails sur les astuces employées par les vrais-faux médiums, je n'ai pu m'empêcher de faire la comparaison, mais peut-être à tort et en oubliant que Velvet est avant tout un roman destiné à la jeunesse.
 Ce pourrait-être chez Ruffold: Cheminée d'usine, machinerie imposante, vapeur étouffante...
 ... ou le quotidien difficile des steam laundry du début du XXème...

  Concernant les personnages, Velvet est très différente de l'héroïne de Waterloo Necropolis, et j'ai à ce titre pu profiter du talent de Mary Hooper pour dresser les personnalités différentes au sein d'ambiance et d'époque similaire. Loin de nous soumettre une galerie de personnage calquée, l'auteure sait inventer des protagonistes différents et représentatifs des nombreux traits de caractère propres à la nature humaine. Alors que la Grace de son précédent roman était volontaire et presque trop mure pour son âge, Velvet est une jeune fille qui, vivant une situation sociale similaire et tout autant miséreuse, est davantage romantique et fleur-bleue, au point d'en devenir crédule et trop facilement manipulable... surtout dans le monde plein de faux-semblant et de fourberie du spiritisme bourgeois...

 Une medium "à l'ancienne" en pleine représentation de spiritisme...
 Apparitions d’ectoplasmes, la forme vaporeuse sous laquelle se manifestaient les prétendus esprits...

  Pour en revenir au tableau historique que dresse Mary Hooper de l'Angleterre Edwardienne, remercions là au passage de glisser dans ce livre quelques personnages véridiques qui ont marqué le tournant du siècle: On aura l'occasion de croiser, au détour d'une soirée à la villa, ce cher Sir Arthur Conan Doyle (auteur des Sherlock Holmes, particulièrement féru de spiritisme) ainsi qu'Amanda Dyer, célèbre nourrice tueuse d'enfants du Londres victorien.

 Amelia Dyer, célèbre nourrice tueuse d'enfants, et la petite-annonce par laquelle elle faisait sa publicité dans les quotidiens de l'époque....

  En bref, un très bon roman jeunesse qui, s'il pêche légèrement à mes yeux sur certains points et n'égalise ainsi pas l'excellent Waterloo Necropolis, reste tout de même un ouvrage de grande qualité qui prouve une fois encore le talent de Mary Hooper : Mysticisme, tables tournante, étoles vaporeuses et souffle glacial, les éléments principaux sont là pour une atmosphère délectable.

Pour aller plus loin...



 -Pour poursuivre dans une atmosphère similaire:
Si vous avez aimé ce livre et que vous voulez poursuivre dans une ambiance similaire mais plus adulte, alors vous aimerez certainement  La séance, de J.Harwood:

Côté jeunesse, découvrez également La fille aux esprits, une histoire très similaire:

 -Pour poursuivre l'aventure en cuisine...
Au rayon des "Gourmandises littéraires" (recettes inspirées des romans présentés sur le blog), je vous propose ICI la recette du kedgeree, plat traditionnel de l'Angleterre vintage et dont Velvet raffole au point d'en rêvé (cf page 62 ;-) )

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