Chocolat, Doubleday, 1999 - Éditions Quai Voltaire (trad. d'A. Neuhoff) - Éditions j'ai lu, 2001 - Editions Charleston, 2013 - Éditions Folio, 2014.
À Lansquenet, petit village perdu quelque
part en France, mis à part les sempiternels sermons du sombre Reynaud,
le curé intégriste de la paroisse, il ne se passe jamais rien. Alors,
quand Vianne Rocher et sa fille Anouk décident de s’y installer pour
ouvrir une chocolaterie, c’est tout le village qui se met à jaser. Ce
qui est assez facile : Vianne n’est pas mariée, elle ne va pas à
l’église, et même, elle ose ouvrir sa boutique de délices en plein
carême ! Cela fait d’elle la cible idéale pour ce pauvre Reynaud et sa
troupe de grenouilles de bénitier. Mais, contre toute attente, Vianne
semble très bien s’intégrer dans le village ensorcelé par ses douceurs :
ç’en est trop pour ses adversaires, qui vont tout faire pour lui barrer
la route, allant jusqu’à la traiter publiquement de sorcière. Mais sur
ce point, peut-être n’ont-ils pas tout à fait tort…
***
En ces temps de marché du livre saturé de nouveautés souvent insipides, on sous-estime le plaisir qu'on peut trouver à replonger dans les classiques et valeurs sûres de ces dernières années. Quand on publiait moins et qu'on écrivait mieux ? Peut-être. Chocolat, de Joanne Harris, fait en tout cas partie de ces titres qu'on se plait à redécouvrir quand le monde semble aller trop vite : pour la plume poétique et épicurienne de son autrice, pour l'atmosphère de carte postale hors du temps qui se dégage du décor, pour la profondeur de ses personnages, et pour la justesse de son propos. Best-seller adapté au cinéma avec le succès qu'on lui connait, Chocolat est par ailleurs le premier opus d'un cycle qui compte actuellement trois suites et un préquel paru au printemps dernier. L'excuse parfaite pour lire ou relire toute la saga.
Vianne et sa fille Anouk arrivent un jour de carnaval à Lansquenet-sous-Tannes, petit village du sud-ouest de la France. Après avoir voyagé pendant de nombreuses années au gré du vent et s'être arrêtées aux quatre coins du monde, c'est là qu'elles décident de poser leurs valises et d'ouvrir une chocolaterie. Une fantaisie qui n'est pas du goût de tous, et surtout pas du Père Reynaud, prêtre du petit bourg qui voit l'inauguration de ce commerce en plein carême comme une provocation à l'encontre de l'Eglise, voire un affront personnel. Une mère célibataire et sa fille née hors mariage qui jouent les tentatrices et cherchent à mener les habitants de Lansquenet sur le chemin de la dépravation : Reynaud se persuade qu'il y a là matière à une mission d'ordre divin doublé d'un combat à sa mesure, et s'emploie bientôt à leur mener la vie impossible, quitte à accuser Vianne de sorcellerie dans ses sermons. Tandis qu'il a promis à la jeune femme une fermeture prochaine, la boutique survit. Reconnaissons que Vianne a un don particulier, si ce n'est plusieurs : elle devine immanquablement quels sont vos chocolats préférés et, plus encore, est capable de lire en vous comme dans un livre ouvert. Un don hérité de sa défunte mère, sans doute, avec qui elle passait déjà d'une ville à l'autre dans son enfance, et qui lui a laissé après sa mort un jeu de tarot et un talent naturel pour la prescience – ainsi qu'une capacité à influencer le cours des choses. Mais lorsque la liberté de croire est en jeu et qu'elle menace de faire reculer un joug religieux et patriarcal pourtant instauré de longue date, même les soi-disant bons chrétiens sont prêts à tout (et surtout au pire) pour stopper cet élan d'émancipation. Vianne saura-t-elle résister à l'appel du vent et faire face ?
Deuxième roman de l'autrice franco-britannique Joanne Harris, Chocolat rencontre dès sa publication un incroyable succès : traduit dans 55 pays et vendus à plus de 12 millions d'exemplaires, ses droits sont rapidement achetés pour le grand écran. Deux ans à peine après la sortie en librairie, son adaptation par Lasse Hallström avec Juliette Binoche et Johnny Depp séduisait le public et les festivals. Aujourd'hui, c'est ce film au charme indéniable qui est surtout resté dans les mémoires. Or, de quoi se souvient-on ? D'un village de la France profonde de 1959, d'une femme affranchie issue d'une longue lignée de gens du voyage et du conflit qui l'oppose au maire bigot et traditionaliste. Dans ce contexte digne d'une image d’Épinal, le chocolat devient le symbole d'une liberté de choix et de penser doublée d'une exaltation des sens.
"Les lieux ne perdent pas leur identité, aussi loin qu'on puisse aller. C'est le cœur qui, à la longue, finit par s'éroder."
Si le film est d'une indéniable beauté (mise en scène, photographie, jeu des acteurs... tout y est parfait), le scénario se distingue de l'intrigue originale par plusieurs points. L'époque, tout d'abord : bien que Lansquenet semble ancré dans des traditions aussi désuètes que passéistes – un contexte qui correspond furieusement à la ruralité des années 50 –, le roman se déroule dans une époque contemporaine de l'écriture, soit la fin des années 90. On peine à imaginer, dans cette décennie encore pas si lointaine, un village soumis à des principes aussi rigoristes, et d'ailleurs, peut-être ce tableau de France profonde est-il alimenté par ce que l'imaginaire véhicule de stéréotypes et de fantasmes chez une autrice vivant en Angleterre. A moins que Joanne Harris, française par sa mère, ait projeté là ce qu'elle avait conservé de souvenirs de ses séjours dans l'Hexagone pendant l'enfance, à une époque où les principes religieux étaient peut-être plus ancrés. Honnêtement ? Peu importe : nous percevons davantage Chocolat comme une fable, un de ces contes parsemés de symboles et de métaphores, plutôt que comme un témoignage qui se voudrait vraisemblable.
"Dans
cette province exubérante les gens sont gris. La couleur est un luxe ;
elle vieillit mal. A leurs yeux, les fleurs aux couleurs vives sur le
bas-côté de la route ne sont que de mauvaises herbes, envahissantes,
inutiles."
Joanne Harris, dont l'écriture et les univers sont nourris de folklore et de croyances diverses, nous sert en effet ici ni plus ni point qu'une œuvre de réalisme magique, ce registre à la fois si méconnu et pourtant si riche qu'on aime tout particulièrement. Et de fait, ceux qui ont vu le film ont été ou seront peut-être surpris par l'atmosphère subtilement surnaturelle qui plane autour de Vianne Rocher dans le roman : plus qu'une bonne intuition pour deviner le chocolat préféré de ses clients, elle détient des pouvoirs proches de la divination, mais qu'elle n'utilise qu'avec parcimonie. Loin de l'occultisme classique pratiqué par sa défunte mère – et outre le jeu de tarot de cette dernière, qu'il lui arrive de consulter – c'est dans le chocolat et la cuisine que Vianne transfigure son don de voyance, faisant de l'art culinaire une forme nouvelle de magie quotidienne (et l'on pense alors, évidemment, à l'expression "practical magic" qui a donné son titre original au célèbre roman des Ensorceleuses d'Alice Hoffman, autre très bel exemple de réalisme magique).
"D'elle, j'ai appris ce qui m'a façonnée. l'art de changer le malheur en bonne fortune. Comment faire les cornes avec les doigts pour éloigner le mauvais œil. Coudre un sachet, concocter un breuvage, être convaincue qu'une araignée porte chance avant minuit et malheur après."
Face à Vianne, non pas le comte de Reynaud, maire de Lansquenet, mais le père Reynaud. Érafler une figure religieuse aurait-il déplu au scénariste du film et à l'Amérique puritaine ? Rien n'est moins sûr. Que le prêtre du village soit l'antagoniste principal permet aussi de mettre davantage en lumière le véritable propos de cette histoire : les croyances. L'interprétation des Textes par les hommes, la violence des dogmes, la domination ecclésiastique et la foi aveugle sont autant de sujets habilement débattus dans le roman. Aux yeux de Vianne, Reynaud est une incarnation de celui que sa mère surnommait l' "Homme en Noir", figure protéiforme du danger et de la menace que doivent craindre les femmes libres comme elles l'étaient. Mais, jamais manichéenne, Joanne Harris a conçu des personnages plus complexes que ne le laissent à penser leurs oripeaux, et Reynaud autant que Vianne cache des secrets qui expliquent ses agissements ainsi que sa façon de voir et de penser le monde.
"Il y a un élément de sorcellerie dans toute préparation culinaire : dans le choix des ingrédients, dans le processus consistant à mélanger, à râper, à faire fondre, à infuser et à aromatiser, dans ces recettes empruntées à des ouvrages anciens, dans ces ustensiles traditionnels – le pilon et le mortier avec lequel ma mère fabriquait son encens ont désormais un usage plus ordinaire, et les épices et autres condiments qu'elle utilisait exhalent aujourd'hui leurs essences subtiles au service d'une magie moins noble mais plus sensuelle."
Au rythme d'une alternance de voix entre ces deux protagonistes, le lecteur partage les regards croisés et opposés de la femme en rouge d'un côté et de l'homme en noir de l'autre, filtres par lesquels on fait connaissance avec les habitants de Lansquenet ; habitants qui seront tous pris à parti dans ce duel au sommet. Dans cette confrontation, Vianne et Reynaud semblent personnifier des figures totémiques qui se livreraient bataille depuis des millénaires, sans en avoir totalement conscience. Le personnage d'Armande, doyenne du village au caractère bien trempé mais que la santé déclinante rend aveugle, n'en voit en effet pas moins en Vianne quelque chose qu'elle-même n'est pas certaine d'être : une force ancienne, puissante, que le destin a invoquée là pour une raison bien particulière.
"— J'ai appris que notre m'sieur le curé avait déjà une dent contre vous, ajouta-t-elle avec malice. Je suppose qu'il trouve qu'une confiserie est une chose malvenue sur la place de l'église.
Elle me regarda de son air ironique et moqueur.
— Est-ce qu'il sait que vous êtes une sorcière ?
Sorcière, sorcière... Ce n'est pas le mot juste, mais je savais ce qu'elle voulait dire.
— Qu'est-ce qui vous fait croire ça ?
— Oh, c'est évident. Entre sorcières, on se reconnait, j'imagine."
A ces thématiques se recoupent celles, vivantes et puissamment sensorielles des parfums et du goût du chocolat. Le cacao se fait ici ciment entre les personnages, la colle qui fait tenir les morceaux et qui répare les vieilles blessures. Joanne Harris capture à merveille son essence à la fois exotique, mystique et réconfortante qu'elle restitue grâce à une écriture quasi synesthésique. On rêve nous aussi de pousser la porte de La Céleste Praline et de siroter un chocolat chaud relevé de piment rouge et de vanille tout en savourant quelques truffes faites maison. En faisant de la gourmandise une véritable structure poétique, Joanne Harris nous invite au partage et à la tolérance.
"Il y a une odeur. Comme une odeur de brûlé, cette odeur que dégage la foudre en été dix secondes après être tombée. Un parfum d'orage d'été et de champs de blé sous la pluie..."
En bref : Merveille pour les sens, ode à la vie, à la gourmandise et à la liberté de croire, Chocolat, le best-seller de Joanne Harris est à redécouvrir sans attendre. Pépite de réalisme magique où s'entremêlent spiritualité, liberté et divination, ce roman émeut autant qu'il enchante grâce à la profondeur de ses personnages et à son écriture évocatrice qui fait rimer papille avec poésie. Un coup de cœur.
Et pour aller plus loin...
Découvrez toute la série :
Si vous avez aimé Chocolat, vous aimerez Une robe couleur de vent (ICI).
















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