mardi 6 octobre 2026

Les agitées - Camille Zabka.

Éditions La Tribu, 2026.
 
    Plantée comme un refuge au milieu des bois, la Haute-Île ne ressemble en rien à un hôpital psychiatrique. Pourtant, derrière la beauté des murs, d’étranges événements ont lieu.
    Olga, jeune mère en post-partum venue s’installer dans l’hôpital avec son mari psychiatre ; Josépha, auxiliaire de crèche précaire et isolée ; et Elsa, jeune enquêtrice tenace, voient leurs destins se nouer.
    Dans ce décor hanté par Camille Claudel et toutes les autres patientes qu’on a autrefois enfermées ici, le passé remonte, fissure les murs et interroge : d’où vient vraiment la folie – du lieu, des femmes, ou du sort qu’on leur réserve ?
 
"Souvent j'ai cette pensée que, si j'avais vécu un siècle plus tôt, la vie de ces femmes aurait été la mienne."
 
*** 
 
    Jeune maison dans le paysage de l'édition française, La Tribu n'en a pas moins tout d'une grande. C'est d'ailleurs tout récemment qu'elle s'est distinguée, avec quelques titres en lice pour de prestigieux prix littéraires : le prix du roman France Télévision pour Habibi Beyrouth de Manal Salamé, et... le prix Fémina pour Les agitées de Camille Zabka. Ces agitées, on les avait repérées bien avant la parution : dès les premières annonce de la sortie, titre, couverture et phrase d'accroche avaient eu tôt fait de nous séduire. Il faut dire que nous avions alors déjà cerné le sujet principal, sans doute parce que les asiles et la folie, ça nous connait un peu. Et puis le hasard a voulu qu'on rencontre l'autrice au Salon du Livre sur la Place, soit l'occasion de repartir avec le roman dans notre besace...
 

"Depuis toujours, quelque chose avait lieu, à la tombée du jour, quelque chose qui touchait les enfants, les nourrissons, les mères."

    2019, à l'hôpital psychiatrique de Ville-Evrard surnommé la Haute -Île, la direction a prévu une crèche mise à disposition des professionnels pour favoriser les candidatures et les conditions de travail : médecins, infirmiers et aides-soignants y déposent chaque jour leurs enfants avant de rejoindre les pavillons et unités voisines de quelques mètres. Nous sommes aux veilles de l'hiver et Josépha, fraîchement embauchée après plusieurs années d'errance professionnelle, réveille les plus petits de leur sieste de l'après-midi en musique. Tandis que tous rejoignent la ronde qui ritualise ce moment quotidien, certains tanguent étrangement avant de s'écrouler au sol, comme des poupées de chiffon. La panique s'empare des lieux : aurait-on empoissonné ces enfants ? Elsa, jeune enquêtrice, fait partie de l'équipe chargée de faire éclater la vérité.
    Aux abords de l'hôpital, quelques mois plus tôt, Olga, traductrice, son compagnon Abel, psychiatre, et leur fille Bérénice viennent s'installer dans une maison de campagne. Olga attend un nouvel enfant et, pendant que son époux prend ses marques sur son nouveau lieu de travail, se laisse gagner par la poésie de l'endroit, où elle apprend que la sculptrice Camille Claudel a été internée de force en son temps par sa famille. Après son accouchement, cédant à une mélancolie que rien ne semble pouvoir soigner, la jeune femme délaisse ses travaux de traduction et entame des recherches sur Camille Claudel et sur les autres résidentes de l'asile au tournant du XXème siècle. Et pendant que leur mère sombre dans les vestiges du passé et que leur père enchaine les heures supplémentaires à la Haute-Île, Bérénice et son petit frère Atticus sont à la crèche où le drame ne va pas tarder à survenir...
 
Le réel hôpital psychiatrique de la Haute-Île.

"Car les folies, même lorsqu'elles sont muettes, passent et passent toujours par le langage. Elles ne sont rien de plus que l'étrange syntaxe d'un discours."
 (Foucault)

    Quand on accepte d'entrer dans l'enceinte de la Haute-Île, on ne sait pas vraiment où nous emmène Camille Zabka. Peu importe, d'ailleurs, même quand le premier chapitre nous confronte à cette hécatombe au sortir de la sieste, scène étrange et malaisante au beau milieu d'une ronde enfantine, on ne détourne pas le regard : trop de mystère, trop de promesses pour faire demi-tour ; l'autrice nous retient dans ses filets. Alors on poursuit, dans cet état de somnolence proche du somnambulisme qui caractérise tantôt Olga, tantôt Josépha, flottant entre deux eaux et par moment plus proches que jamais des "agitées" d'autrefois, ces femmes internées contre leur volonté et dont les murs semblent avoir conservé le souvenir.
 

"L'histoire émergeait, mais floue, se dérobant sans cesse à ses efforts. Et le récit semblait décousu comme les fils au dos d'une tapisserie, emmêlés et brouillons, lointaine expression du motif de la toile."

    Drame, thriller, polar, devoir de mémoire... Les agitées alterne entre ces différents registres sans se réclamer d'un seul ni se laisser enfermer dans une case. Comme l'affaire de ces bébés empoisonnés qui résiste aux enquêteurs, le roman échappe à son lecteur – sans qu'il s'agisse là d'un reproche. Car c'est bien d'être un peu bousculé par un livre, malmené par une intrigue qui ne se laisse pas faire, pas cerner d'un seul coup d’œil. Le sujet traité pourrait paraître scolaire : aborder la fragilité psychique des femmes et des mères d'aujourd'hui pour interroger la prétendue folie des femmes d'hier, ces "agitées", hystériques et autres fauteuses de trouble désignées comme telles et enfermées par les hommes. Le parallèle, déjà soulevé par de nombreux romans contemporains – Mon vrai nom est Elisabeth en tête – n'a plus grand-chose d'inédit. Les agitées en est-il pour autant dispensable ? Bien évidemment que non : l'angle d'approche, différent, montre comment on peut être touché par le destin d'autres que nous, qui nous ont précédés et qui, sans être de notre sang, viennent nous révéler quelque chose de notre nature profonde dans un troublant jeu de miroir.
 
Camille Claudel
 
"Sous ses yeux défilaient des centaines de noms : les vivantes oubliées et les mortes sans tombeau." 
 
    Maternité, infanticide, hallucination, rébellion... on pense aux Sorcières de Mona Chollet , auxquelles font échos l'accroche en première de couverture, "ni folles ni maléfiques", et les traditions d'inspiration païenne qu'Olga a héritées de son enfance autrichienne. Sans jamais basculer dans le fantastique, Camille Zabka fait flirter à dessein son récit avec le réalisme magique de la folie et de certains de ses symptômes, comme le normal flirte plus souvent qu'on ne le pense avec le pathologique. L'inquiétante étrangeté de la psychanalyse n'est-elle pas, après tout, on ne peut plus romanesque ?
 
 L'hôpital de la Haute-Île, gravure ancienne.
 
"Ces nuits étaient un bain de forge, dont elles sortaient purifiées, aiguisées comme des flèches. Pendant cette période qui n'appartenait plus à l'année précédente et pas encore à l'année à venir, les nuits étaient magiques, propices au mystère et à la divination. Les frontières entre les mondes devenaient perméables. C'était un temps à l'intérieur du temps et chacune de ces douze soirées annonçait les douze mois à venir. La nuit, Olga rêvait de grandes processions de loups et d'ours, descendant entre les sapins bleus jusqu'au fleuve."
 
    L'issue du roman, comme son ton, comme sa construction en quinconce (brillamment menée), est celle-là aussi un peu étrange. Peut-être a-t-on été quelque peu frustré. Peut-être a-t-on trouvé certaines conclusions un peu hâtives, un peu faciles parfois. Peut-être n'est-on pas sûr d'avoir tout saisi, peut-être n'est-on pas totalement convaincu de tout. Peut-être s'interroge-t-on quant à la promesse, à savoir si elle a été tenue ou pas, et peut-être cherchons-nous encore la réponse. Mais comme on l'a dit plus haut : les livres qui nous échappent, c'est bien aussi.
 
La "robe de la reine" exposée au musée de la psychiatrie, où Olga se rend plusieurs fois dans le roman...
 
"Alors, venant de l'obscurité du chemin, du fond du fleuve, de la terre odorante, glissant avec la brume des étangs, sur l'aile noire des corneilles, arrivèrent les agitées, les mélancoliques, les intranquilles, les femmes sans nom, ni tombeau, toute une ronde de folles." 

En bref : Si l'on s'interroge encore sur la conclusion du récit et sur les différentes issues données aux multiples intrigues une fois le livre refermé, c'est au moins qu'il nous a marqué à sa manière. On n'est sûr de rien, si ce n'est que ce très beau roman d'atmosphère, ancré dans un lieu réel aux murs gorgés d'histoires, permet le parallèle entre les destins de femmes d'hier et d'aujourd'hui autour d'une question : qu'est-ce qui fait la folie ?

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