dimanche 5 novembre 2023

L'enfance des Méchants, des Vilaines et des Affreux - Sébastien Perez (texte) & Benjamin Lacombe (illustrations).

Editions Margot, 2023.

    Le méchant... quel personnage fascinant ! Depuis la nuit des temps, il nourrit les récits. Délicieusement détestable, il hante les contes et les romans. Plus complexe que le héros, il est celui qui pimente les histoires. Mais pourquoi est-il si méchant ? Est-il né ainsi ou l'est-il devenu ? Qu'est-ce qui a bien pu l’amener à vouloir faire du mal autour de lui ? Difficile de l'imaginer, et pourtant...
 
    Voici l'enfance de célèbres méchants, vilaines et affreux racontée à travers vingt portraits qui apporteront peut-être quelques réponses... ou pas !

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    L'année dernière, nous avions fait remarquer qu'il était difficile de ne pas ouvrir, à l'occasion d'Halloween, au moins un album de Benjamin Lacombe. Après L'étonnante famille Appenzell, que nous avions chroniqué à l'automne dernier, le duo que l'illustrateur forme avec son comparse Sébastien Perez vient de publier cet automne L'enfance des méchants, des vilaines et des affreux. Cet album présente 20 portraits de "grands" méchants de la littérature, de la mythologie, ou issus de légendes diverses, à travers l'histoire secrète de leur enfance.


    La figure du méchant fascine : sans lui, pas d'histoire. L'antagoniste est souvent, à ce titre, dix fois plus intéressant et complexe que le personnage principal, et ses motivations restent parfois très floues. Pourquoi la Reine de Cœur veut-elle décapiter tout le monde ? Pourquoi la Méchante Reine est-elle à ce point jalouse, jusqu'au crime, de la beauté d'autrui ? Pourquoi le Capitaine Crochet livre-t-il un combat sans fin contre Peter Pan ? Pourquoi Barbe-Bleue est-il devenu ce dangereux serial-killer doublé d'un pervers narcissique et d'un mari possessif ? Depuis quelques temps déjà, ces questionnements ont invité à développer une "culture du Méchant", culture qui, à travers films, séries ou encore romans, tentent d'expliquer les célèbres histoires de leur point de vue et, parfois (souvent) en leur donnant ainsi des circonstances atténuantes.
 
 
    De Maléfique à Cruella chez Disney, de Carabosse sous la plume de Michel Honaker à Wicked, la véritable histoire de la méchante sorcière de l'Ouest sous celle de Gregory Maguire (qui a ainsi lancé le concept bien avant tout le monde), sans oublier l'excellente Revanche des méchants de Fabien Clavel, les méchants font des émules. Souvent envisagés comme des laissés pour compte, ces antagonistes sont présentés sous un jour nouveau, loin d'être inintéressant, et qui s'attache à développer davantage encore leur psychologie en dépassant les limites du manichéisme. Si certaines critiques se sont attachées à pointer du doigt un glissement de terrain qui visait à gommer les contrastes nécessaires à toute bonne histoire, notamment celles destinées à un jeune public, nous sommes de ceux qui, à l'inverse, trouvent l'approche pertinente dans ce qu'elle apporte de matière à débat et à réflexion.
 

    Bref, le concept a donc encore de l'avenir, et il n'est pas très surprenant, au regard de leurs précédentes collaborations, de voir B. Lacombe et S. Perez s'en emparer. Leur album paru aux éditions Margot début octobre s'empare du sujet à leur sauce, c'est-à-dire en axant la lecture de ces hautes figures de la malveillance sur la période charnière de l'enfance. En point d'orgue, cette question, quasi-philosophique : nait-on méchant ou le devient-on ? Pour y répondre, ils nous racontent sous forme de vignettes illustrées la jeunesse de 20 méchants issus des contes, de la littérature romanesque, ou encore des mythes et légendes mêmes les moins connus. En cela, on a l'agréable surprise de voir figurer aux côtés du Grand Méchant Loup et de la Sorcière des Mers des personnages tels que Baba Yaga, Jack O'Lantern, mais aussi Njeddo Dewal (qui a notamment inspiré la Sorcière Karaba chez Michel Ocelot).
 

    Même au-delà du concept et de la diversité, que dire de l'album en lui-même ? Abordons les illustrations, tout-d'abord : ne faisons pas la fine bouche, Benjamin Lacombe est un artiste incroyable, dont le talent semble à la fois se confirmer et se perfectionner de publication en publication. Le clair-obscur de la chambre de Dracula, les écailles luisantes et incroyables de réalisme du dragon de la fée Maléfique, les incroyables contrastes du paysage sous-marin de la Sorcière des Mers... sans omettre le souci du détail. Chaque scène, chaque double-page, chaque dessin, fourmille à ce titre d'éléments visuels à traquer et analyser pour (ré)interpréter ou (ré)interroger le texte qui les accompagne : les lectures féministe de la Sorcière de l'Ouest, le panier abandonné par le Méchant Louveteau, le contenu du sac porté par Yama-Uba... ou, à l'image de l'illustration de couverture, cette moquette géométrique à souhait en clin d’œil à l'Overlook Hotel de Shinnng !
 

    Côté texte, l'écueil de ce type de format, c'est de présenter presque immanquablement des inégalités. Certains portraits sont tout bonnement excellents, à l'image de l'enfance de Dracula (qui exploite le mythe du bébé mort-né comme précédant au vampirisme) ou encore de celle de la fée de la Belle au Bois Dormant (qui s'inspire des légendes de fées tisseuses, héritières des Parques). Barbe-Bleue et Shere Khan présentent également plusieurs idées merveilleusement pertinentes et aussi bienvenues qu'inattendues, de même que la biographie de la petite Reine de Cœur est un régal de jeux de mots autour du champ lexical des cartes à jouer. D'autres, en revanche, sont beaucoup moins réussis : pauvres Capitaine Crochet et Sorcière des Mers, dont le traitement, fade, n'est par exemple pas du tout à la hauteur de leur mythologie.
 

    Et puis, il reste une chose qui nous dérange un peu. Dans une récente interview, auteur et illustrateur ont évoqué leur souhait de retourner à l'origine de ces mythes et ont, en sous-texte, invité à se défaire des lectures faîtes par Disney. Un propos que nous trouvons fort intéressant, mais aussi un pacte qui n'est pas du tout tenu en réalité : la fée Maléfique, dans son nom comme dans son apparence, est une copie évidente de la version du personnage chez Disney (chez Perrault, elle s'appelle Carabosse), tout comme Hadès (au visage bleu) et la Sorcière des Mers. La Reine de Cœur et Jack O'Lantern se sont à l'évidence échappées du bestiaire de Burton et Loki, des film Marvel. Ce parti pris visuel ne nous aurait pas posé problème du tout en temps normal, mais ici, il est contraire à l'engagement prétendument revendiqué par les deux créateurs. Et comme on aime à pinailler...
 

 
En bref :  Un album au concept enthousiasmant, qui fait la part belle à la diversité en brassant notamment autant de contes et de mythes célèbres que de légendes moins connues. Les illustrations de Benjamin Lacombe sont toujours aussi renversantes de réalisme et on se plait à traquer les détails cachés dans les nombreuses scènes mises en image. Les biographies imaginées par Sébastien Perez sont plus inégales : de très bonnes idées pour certains textes, mais parfois un manque assez regrettable d'imagination pour d'autres. Si le tout reste très réussi, on reproche à l'ensemble une inspiration trop évidente de l'univers Disney et consort, d'autant que les auteurs disent vouloir s'en distancier...
 
 

jeudi 2 novembre 2023

Sauvage - Joan Mickelson.

Feral
, 2022. Éditions Hachette, coll. Le Rayon Imaginaire (trad. de J. Mickelson), 2023.
 
    Elle est renarde, peut-être humaine tout à la fois ; il est humain, peut-être renard, autrefois.  Au cœur des forêts sombres des Catskills et dans l’hiver new-yorkais, leurs récits en écho racontent deux vies traversées de pulsions contraires, aimantées l’une vers l’autre : deux âmes jumelles et magiques qui se cherchent en tâtonnant dans l’obscurité. Elle : imaginative et perdue, une enfance en lambeaux dans des bouffées de souvenirs qui mêlent le conte et les sensations crues de la vie animale. Lui : si raisonnable, si fiable, self-made-man accompli... dont les nuit d'hiver aiguisent les appétits sauvages. Différents et uniques, incompris ou respectés, imaginatifs et instinctifs tout à la fois : perdus et fascinants, si seuls sans doute, inaccomplis.
    Un hymne aux figures mi-humaines mi-animales venues de la nuit des temps : des porteurs de flambeaux pour affronter nos peurs et assumer nos contradictions.
 
***
 
     Il y a des livres qui vous interpellent, il y a ceux qui vous surprennent. Il y a des livres qui vous habitent, il y a ceux qui vous saisissent, et ceux qui vous possèdent. Il y a des livres qui intriguent autant qu'il plaisent, qui vous hantent autant qu'ils vous obsèdent. Et puis il y a ceux qui, par on ne sait quel miracle ou sortilège, parviennent à faire tout cela à la fois. Ceux-là sont souvent rares, la liste est courte et, parfois, on y trouve même qu'un seul ouvrage. Lisez Sauvage, il y figurera certainement.
 

"J'en appelais à la narcose puissante, aux tendres images du premier âge, au monde d'épées, de tables immenses et de grands feux qui avait été mon havre, j'en appelais, dans un savant désordre, aux cavalcades de mes rêves, à Walt Whitman, à Dorothy, à Tom Sawyer, à Rip Van Winkle."

    Sauvage, tout d'abord, c'est un splendide livre-objet. Deux voix, deux personnages, deux livres en un. Présenté tête-bêche, il vous offre l'occasion de choisir qui d'elle ou de lui vous souhaitez suivre en premier. Un choix qui vous engage en tant que lecteur, car il sera irrémédiablement lié à l'impression que vous laissera ce livre, deviendra constitutif du rapport que vous entretiendrez dès lors avec lui, ou devrait-on dire avec eux. Grosse pression, dîtes-vous ? Il en est ainsi de tous les pactes et les charmes – la lecture d'un livre ne fait donc pas exception ; la lecture de celui-ci, encore moins.
 
"— Vous avez un nom ? elle m'a demandé tandis que nous traversions la nuit.
— On m'en donne un parfois, mais ce n'est jamais moi qui choisis.
— C'est drôle. On ne réfléchit pas à ça.
— A quoi ?
— Au fait que les noms représentent une violence, un contrôle : une assignation. Chacun devrait être libre de s'appeler comme il l'entend. De changer à sa guise."

    Elle est sauvage, quoi qu'elle peine à l'accepter, le refoule quelquefois. D'où vient-elle ? Elle parle d'un royaume qui s'est effondré, d'une fuite à travers les bois, d'une tentative de s'acclimater, de la violence du monde, puis de la fuite, à nouveau. Elle raconte le regard des autres, ce regard qui fait comprendre au lecteur qu'elle n'est pas tout à fait ordinaire. De la fourrure et des crocs, semble-t-il. Il y a ceux que ça fascine, ceux que ça répugne, ceux que ça effraie et puis ceux qui s'en moquent, car capables de voir au-delà. Lui, en revanche, est l'exemple même de la réussite : chef d'entreprise accompli, riche à million, adulé par ses pairs, il est l'image d'Epinal du succès. Et pourtant, il se sent étonnamment étranger à lui-même. Alors que les arbres et la nature de Central Park l'appellent, une nature profondément enfouie, refoulée, demande à s'exprimer. Et s'il s'étaient menti à lui-même toutes ces années ?
 
" Les enfants sont des fables. Ils ne vous sauveront de rien, mais la vie sans eux n'aurait aucun sens."
 
 
" Au bout d'un moment, on ne croit plus au hasard, on se résigne calmement à ne rien maîtriser.
Je sais.
Je suis d'une nature optimiste ; le pessimisme n'engendre rien. Il existe un dessein, auquel l'accès nous est refusé, parce que nous ne sommes pas assez futés. Nous restent l'art, la douleur et la rêverie féconde."
 
    Sauvage, c'est l'histoire de ces deux êtres, à la fois si étranges et si ordinaires, amenés à se rencontrer au terme d'un voyage initiatique où s'entremêlent les contes qu'on s'invente, les fables qu'on se raconte, les livres qui soignent, et les mensonges auxquels on se persuade de croire. On y croise une Patti Smith qui s'amuse à jouer les Deus Ex Machina ainsi que le fantôme d'une Zelda Fitzgerald qui flotte dans les couloirs d'un centre psychiatrique désaffecté. On rencontre les manifestations de quelque grand chef amérindien et d'esprits des bois comme échappés de vieilles légendes. On s'y confronte à un monde devenu fou à force de tourner trop vite et, comme ces deux personnages, à la part animale qui nous habite tous et qu'on s'est laissé aller à oublier.
 
"Une maison hantée, c'est un endroit où l'on découvre ce qu'il y a de plus sombre en soi."

    Plume inconnue des lettres américaines, Joan Mickelson a traduit elle-même son roman, dont la France a aujourd'hui la primeur. Elle nous offre ici une œuvre aussi mystérieuse qu'originale qui touche le lecteur autant qu'elle le remue, comme une voix surgie des profondeurs qui vient réveiller en nous des choses endormies. Rare et précieux, carrément inclassable, Sauvage échappe à toute tentative de description et de catégorisation ; il est heureux, aujourd'hui encore, de rencontrer des livres qui peuvent surprendre à ce point, et d'autant plus lorsqu'ils touchent à des thématiques aussi fondamentales.
 
"Les enfants étaient une quinzaine. Abîmés, différent (...).  Ils arrivaient pesants et assombris, encombrés de navrantes histoires. Mon travail était d'inventer autre chose, avec et pour eux : de forger des contes, de petits mythes portatifs destinés à restituer ce qu'ils avaient vécu."
 

"L'un de ces enfants traversera la vie sans inquiétude et sans heurt, comme assis sur un nuage ; l'autre, en proie à des élans irraisonnés, devra se battre contre les doutes et le monstre échevelé de l'incertitude. Le Destin distribue les cartes puis s'endort avec, aux lèvres, un sourire d'ivrogne."

En bref : Objet livre à deux voix, Sauvage est à l'image de cette sublime mise en page tête-bêche : bien plus qu'une simple apparence, il invite par l'entremise de ses deux personnages principaux à interroger les double-fonds de l'âme humaine et animale, à questionner la dualité des hommes et des bêtes, à sonder la sauvagerie des premiers et l'humanité des seconds. La voix de l'autrice, littéralement habitée, imprégnée de légendes archaïques, réveille en nous quelque chose qu'on avait oublié de notre nature profonde. On oublie de respirer le temps de 350 pages, on s'émerveille, on frissonne. Superbe.


Un grand merci au Rayon Imaginaire pour cette découverte !

mardi 31 octobre 2023

Happy Bloody Halloween !

 


    " Bienvenue chez moi ! Entrez librement et de votre plein gré (...). Entrez librement et sans crainte. Et laissez quelque chose de ce bonheur que vous apportez."

    C'est avec ces quelques mots que le comte Dracula accueille Jonathan Harker, clerc de notaire, lorsque ce dernier se présente à sa porte, par une sombre nuit succédant aux fêtes de Walpurgis. Ainsi, en ce jour tout aussi symbolique de Samain, nous vous proposons, tout comme le jeune Harker, de franchir le seuil de son château.

    Mais d'ailleurs, sommes-nous sur ses terres natales des Carpates ou quelque part dans l'une des ses acquisitions anglaises, à Carfax,Whitby ou Exeter ? Peu importe, le mal est là, en sa demeure. Animal sauvage, brume ou brouillard, "présence obsédante", comme le décrira si bien Wilhelmina Murray, épouse Harker, au terme de leur aventure, il est là. Ou il fut.
 
    Autel à la gloire du monstre, musée des horreurs de cette sombre histoire ou tout simplement vestiges d'une affaire classée, nous avons-là de quoi évoquer sa mémoire. Sur une tapisserie évoquant quelques motifs à la William Morris pervertis (ou légèrement corrigés, dirons-nous) se dressent quelques humbles témoignages d'une aventure qui, à la fin du XIXème siècle, aurait pu faire passer les crimes de Jack l'éventreur pour une simple anecdote.


"Le comte gisait là, mais il paraissait à moitié rajeuni, car ses cheveux blancs, sa moustache blanche étaient maintenant d’un gris de fer ; les joues étaient plus pleines et une certaine rougeur apparaissait sous la pâleur de la peau. Quant aux lèvres, elles étaient vermeilles que jamais, car des gouttes de sang frais sortaient des coins de la bouche, coulaient sur le menton et sur le cou. Les yeux enfoncés et brillants disparaissaient dans le visage boursouflé. On eût dit que cette horrible créature était tout simplement gorgée de sang."
 
    Apparence physique et localité laissent à penser qu'en l'étrange personne du comte Dracula se cache ni plus ni moins que le terrifiant Vlad Tepes, seigneur des Carpates, qui fit couler autant d'encre que de sang. Aussi la présence en ces murs de ce portrait du prince sanguinaire de Valachie n'a-t-elle rien de surprenant. Impossible, dîtes-vous ? Tout porte pourtant à le croire. Quant à savoir par quel miracle (ou quelle malédiction), le triste sire en est venu à gagner l'immortalité, c'est une autre histoire...
 
 
 
"Mon ami,
Soyez le bienvenu dans les Carpates. Je vous attends avec impatience. Dormez bien cette nuit. La diligence part pour la Bukovine demain après-midi à trois heures ; votre place est retenue. Ma voiture vous attendra au col de Borgo pour vous amener jusqu’ici. J’espère que depuis Londres votre voyage s’est bien passé et que vous vous féliciterez de votre séjour dans mon beau pays.
Votre ami,
DRACULA"
 
     Cette lettre tout à fait cordiale attendait le jeune Harker à l'hôtel de la Couronne d'Or, l'une de ses premières étapes sur la route menant au château du comte. Laissée à son attention par Dracula lui-même, elle est à ce jour le seul témoignage que nous ayons de sa personne, la seule trace palpable qu'il ait laissée. Peut-être aussi la seule qui nous invite à croire que cette étrange affaire est tout ce qu'il y a de plus réelle et qu'elle ne se résume pas à une de ces hystéries collectives dont ne cessent de parler tous ces aliénistes...
 
 

"Journal du Dr Seward 5 juin
Le cas de Renfield devient de plus en plus intéressant au fur et à mesure que je comprends mieux l’homme. Sont très développés chez lui : l’égoïsme, la dissimulation et l’obstination. J’espère arriver à saisir pourquoi il est à ce point obstiné. Il me semble qu’il s’est proposé un but bien défini, mais lequel ? Cependant, il aime les animaux, bien qu’il y ait sans doute une étrange cruauté dans cet amour qui va à toutes sortes de bêtes différentes. Pour le moment, sa manie est d’attraper les mouches. Il en a déjà une telle quantité qu’il m’a paru indispensable de lui faire moi-même une observation à ce sujet. À mon grand étonnement, il ne s’est pas mis en colère, comme je le craignais, mais, après avoir réfléchi quelques instants, il m’a simplement demandé sur un ton fort sérieux :
— Vous m’accordez trois jours ? En trois jours, je les ferai disparaître."

    Confrère de Jonathan Harker, Renfield a rencontré le comte plusieurs semaines avant le jeune clerc de notaire. Le pauvre homme en est revenu changé : de retour en Angleterre, il est désormais interné en asile psychiatrique pour son comportement des plus déroutants et son obsession des insectes. Et si Dracula n'était pas tout à fait innocent à cet état ?



"Tout en parlant, il me tendit trois feuilles de papier et trois enveloppes. C’était du papier très mince et, comme mon regard allait des feuilles et des enveloppes au visage du comte qui souriait tranquillement, ses longues dents pointues reposant sur la lèvre inférieure très rouge, je compris, aussi clairement que s’il me l’avait dit, que je devais prendre garde à ce que j’allais écrire car il pourrait lire le tout. Aussi, décidai-je de n’écrire ce soir-là que des lettres brèves et assez insignifiantes, me réservant d’écrire plus longuement, par après et en secret, à M. Hawkins ainsi qu’à Mina. À Mina, il est vrai, je pouvais écrire en sténographie, ce qui, et c’est le moins qu’on puisse dire, embarrasserait bien le comte s’il voyait cet étrange griffonnage. J’écrivis donc deux lettres, puis je m’assis tranquillement pour lire, tandis que le comte s’occupait également de correspondance, s’arrêtant parfois d’écrire pour consulter certains livres qui se trouvaient sur sa table. Son travail terminé, il prit mes deux lettres qu’il joignit aux siennes, plaça le paquet près de l’encrier et des plumes, et sortit. Dès que la porte se fut refermée derrière lui, je me penchai pour regarder les lettres. Ce faisant, je n’éprouvais aucun remords, car je savais qu’en de telles circonstances, je devais chercher mon salut par n’importe quel moyen." 
 
     Wilhelmina Murray, surnommée Mina, promise de Jonathan Harker. Fleur de printemps tout juste sortie de l'adolescence, cette jeune préceptrice attend chacune des lettres de son fiancé avec impatience, sans imaginer l'horreur qui se prépare. Convoitée par Dracula, on a longtemps spéculé sur les causes de cet intérêt porté à la jeune femme par le vampire. Simple hasard ? Certains ont pu supposer qu'elle serait la réincarnation de la défunte épouse du comte, du temps où il était encore le tyran des Carpates. Rien n'est moins sûr.
 
 

 "Comme je ne sais trop ce qu’il faut penser de tout cela, j’ai fait ce qu’il me semblait le plus indiqué : j’ai écrit à mon vieil ami et maître, le professeur Van Helsing, d’Amsterdam, grand spécialiste des maladies de ce genre (...). Il peut, en certaines circonstances, paraître despotique, mais cela tient au fait que, mieux que personne, il sait ce dont il parle. C’est en même temps un philosophe et un métaphysicien, réellement un des plus grands savants de notre époque. C’est, je crois, un esprit ouvert à toutes les possibilités. De plus, il a des nerfs inébranlables, un tempérament de fer, une volonté résolue et qui va toujours au but qu’elle s’est proposé, un empire admirable sur lui-même, et enfin une bonté sans limite, telles sont les qualités dont il est pourvu et qu’il met en pratique dans le noble travail qu’il accomplit pour le bien de l’humanité."
 
     Pour autant, c'est Lucy Westenra, meilleure amie de Miss Mina, qui est la première victime de la créature dès lors qu'elle a posé le pied sur le sol anglais. Soudain anémiée et sensible à la lumière du soleil, la pauvre enfant, fraîchement fiancée, se meurt peu à peu. Afin d'élucider le mystère de cette mystérieuse maladie, son ami et médecin le Dr John Seward fait appel à son mentor, le charismatique (et tout aussi énigmatique) professeur Van Helsing...



" En regardant autour de moi, je m’aperçus que le professeur n’avait pas renoncé à utiliser les fleurs d’ail : il en avait encore frotté les fenêtres, dans cette chambre comme dans l’autre ; partout, on en sentait fortement l’odeur ; et, autour du cou de la jeune fille, par-dessus le mouchoir de soie qu’il voulait qu’elle gardât tout le temps, il en avait à la hâte tressé une nouvelle guirlande. Lucy n’avait jamais paru aussi mal. Sa respiration était stertoreuse, sa bouche ouverte laissait continuellement voir ses gencives exsangues. Ses dents paraissaient plus longues, plus pointues encore que le matin même et, à cause d’un certain effet de lumière, on avait l’impression que les canines étaient encore plus longues et plus pointues que les autres dents."
 
    Les méthodes du professeur sont plus qu'inhabituelles : fleurs et gousses d'ail sont parmi les premiers remèdes qu'il propose au mal dont souffre la jeune Lucy. Selon lui, la plante a la particularité de tenir à l'écart le Nosferatu. Le mal en question, bien plus que n'importe quel virus, c'est bel et bien le comte Dracula. Utilisé dans les légendes populaires pour éloigner les vampires, l'ail est également connu pour faire coaguler le sang... un rapport de cause à effet, peut-être ? 



"Arthur prit le pieu et le marteau, et une fois qu’il fut fermement décidé à agir, ses mains ne tremblèrent pas le moins du monde, n’hésitèrent même pas. Van Helsing ouvrit le missel, commença à lire ; Quincey et moi lui répondîmes de notre mieux. Arthur plaça la pointe du pieu sur le cœur de Lucy, et je vis qu’elle commençait à s’enfoncer légèrement dans la chair blanche. Alors, avec le marteau, Arthur frappa de toutes ses forces. Le corps, dans le cercueil, se mit à trembler, à se tordre en d’affreuses contorsions ; un cri rauque, propre à vous glacer le sang, s’échappa des lèvres rouges ; les dents pointues s’enfoncèrent dans les lèvres au point de les couper, et elles se couvrirent d’une écume écarlate."
 
    Si les bons soins du professeur Van Helsing se sont avérés insuffisants pour sauver Lucy des griffes (et des crocs) du monstre, il n'est pas trop tard pour sauver son âme. Réunissant une équipe de fiers et courageux jeunes hommes, l'éminent médecin les convie à l'intérieur du caveau de la défunte afin de vaincre la créature qu'elle est devenue. Missel, crucifix, marteau et pieu ne sont pas de trop pour revenir vivant de cette terrible nuit...
 
 
 
"Je le vis très pâle ; ses yeux exorbités et brillants à la fois, de frayeur et d’étonnement, semblait-il, restaient fixés sur un homme grand et mince au nez aquilin, à la moustache noire et à la barbe pointue, qui, lui aussi, regardait la ravissante jeune fille. Il la regardait même si attentivement qu’il ne nous remarqua ni l’un ni l’autre, de sorte que je pus l’observer tout à mon aise. Son visage n’annonçait rien de bon ; il était dur, cruel, sensuel, et les énormes dents blanches, qui paraissaient d’autant plus blanches entre les lèvres couleur rubis, étaient pointues comme les dents d’un animal. Jonathan continua longtemps à le fixer des yeux, et je finis par craindre que l’homme ne s’en aperçût et ne s’en formalisât : vraiment, il avait l’air redoutable."

     Mais à peine cette première frayeur passée, l'ombre du monstre plane toujours au-dessus de nos courageux personnages. Ne serait-ce pas le comte que viennent de voir Mina et Jonathan en ville ? Et si, finalement, Dracula vivait toujours à Londres ?
 
    
    Dans l'attente de répondre à cette effrayante question, nous vous souhaitons bien évidemment le plus Joyeux des Halloween. Que vous passiez cette soirée à réclamer des sucreries ou à chasser les mauvais esprits, n'oubliez pas de sortir avec votre nécessaire de survie : eau bénite, pieu et crucifix seront vos meilleurs amis...
 

    Les festivités n'étant jamais aussi plaisantes que lorsqu'on les fait durer, nous vous proposons, comme chaque année, de jouer les prolongations. Continuons de traquer le vampire ensemble pendant ce mois de novembre ! Il nous reste encore un certain nombre de lectures à chroniquer et de monstres à exorciser...
 
Alors, prêts à poursuivre l'aventure en notre compagnie ?
 

 

lundi 30 octobre 2023

Les mystères d'Ann Radcliffe : entretien avec Bénédicte Coudière.

 

    Il y a quelques jours, nous avons partagé avec vous notre chronique du premier opus de La ligue des écrivaines extraordinaires, Ann Radcliffe contre Dracula. Extension de l'univers déployé au XIXème siècle par Paul Féval dans son roman La ville-vampire (réédité depuis sous le titre Ann Radcliffe contre les vampires), cette collection éditée par les Saisons de l'étrange (ancien label des Moutons électriques éditeurs qui a, depuis, pris son indépendance) voit chacun de ses tomes confié à une autrice française différente pour... mettre en scène une illustre autrice gothique du temps passé confrontée à sa propre créature.

    Bénédicte Coudière, journaliste et écrivaine de l'imaginaire, a eu la difficile mission d'ouvrir le bal avec ce premier volume, qui est tout en même temps la suite directe du roman de Féval. Challenge tout aussi fascinant qu'ambitieux qu'elle a relevé avec fantaisie et dont elle a eu l'extrême gentillesse de nous parler au cours de cet entretien.

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Pedro Pan Rabbit : Comment êtes vous entrée dans l'aventure de La ligue des écrivaines extraordinaires ?

Bénédicte Coudière : Par hasard, à l'origine. Ou plutôt, par l'entremise des éditeurs qui sont venus me demander si un tel projet pouvait m'intéresser. Difficile de dire non à une proposition disant : du pulp, des autrices, des écrivaines et une sorte de version gothique des Avengers ! J'ai même eu le luxe du choix, entre les différentes écrivaines encore disponibles (je n'étais pas la première sur le projet).

PPR : Le concept de la collection semblait déjà défini avant que les autrices ne s'emparent des différents sujets. Comment était présenté le cahier des charges ? Vous a-t-on remis un synopsis avec la mission d'en faire un livre ? De quelle marge de manœuvre avez-vous pu bénéficier ?

BC : C'est justement sur le concept même de la collection que l'équipe s'est montée. Le cahier des charges était assez simple : confronter les écrivaines à leurs créations, à leurs monstres personnels. Pour Ann Radcliffe, c'est Dracula, figure tutélaire du vampire, pour la simple et bonne raison qu'elle est l'inventrice du roman gothique et que l'on retrouve dans ses écrits les contours précis de la figure du vampire, même s'il ne s'appelait pas ainsi dans ses pages. Pour le reste, ma contrainte était un poil différente des autres autrices : Ann Radcliffe contre Dracula est, en quelque sorte, la suite de Ann Radcliffe contre les vampires. Je devais donc partir du récit de Féval pour ensuite continuer avec mon histoire. La marge de manœuvre était gigantesque, puisqu'à condition de faire la "suite", je pouvais faire ce que je voulais d'une certaine façon. Tant que je respectais l'esprit général.


PPR :  On sent dans l'écriture de ce roman que vous vous êtes appropriée le style caractéristique des romans feuilleton, la "patte" de Féval. Etait-ce une volonté de votre part pour vous inscrire dans une forme de filiation avec le texte original, ou est-ce que cela s'est imposé malgré vous en écrivant le manuscrit ?
 
BC : Quitte à faire une suite, autant le faire à fond. L'avantage du côté feuilleton, avec beaucoup de rebondissements, c'est qu'on s'approche aussi du côté pulp voulu par la collection. J'ai forcément été influencée par l'écriture de Féval, et même celle d'Ann Radcliffe elle-même, j'ai essayé de faire en sorte que cela se fasse naturellement de façon à ce que cela serve le récit. Je dirais donc un peu des deux !


PPR : Il semble que vous ayez également fait quelques recherches sur la véritable Ann Radcliffe, afin de contextualiser ce roman dans sa biographie (notamment en lien avec son voyage dans la vallée du Rhin en 1794). Comment avez-vous appréhendé cet exercice et qu'appréciez-vous dans la figure de cette écrivaine, "mère" du roman gothique ?
 
BC : Déjà, je pense qu'on peut enlever les guillemets à mère. Ensuite, je suis historienne de formation et journaliste de métier. Il est (pour moi du moins) impensable de me lancer dans n'importe quel projet impliquant une personnalité réelle sans faire de recherche. C'est mon biais personnel, une nécessité qui, si je ne l'avais pas fait, m'aurait bloqué dans l'écriture. J'ai donc lu Les mystères d'Udolphe qui pose les bases de la figure du vampire telle qu'on la connaît et telle que Bram Stocker l'a reprise par la suite. J'ai même eu la chance, par hasard, d'en discuter avec une personne ayant fait sa thèse sur l'écriture d'Ann Radcliffe. Pour le récit de voyage, quelques recherches sur la bibliographie d'Ann m'ont appris l'existence de ce récit de voyage, ainsi que sa particularité : il s'agit d'une sorte de récit de voyage à deux, Ann Radcliffe y fait mention de son époux. Un terreau parfait pour mon voyage ! Et un clin d'œil que je trouvais assez sympa à faire. J'y ai mêlé des éléments historiques, des batailles qui ont lieu dans cette partie du monde. L'exercice était aussi plaisant que complexe : parce que je ne connaissais pas Ann Radcliffe. Mais c'est aussi ce qui m'a plu : découvrir une femme de lettres, découvrir son œuvre et sa vie, sa contribution méconnue à la littérature...


PPR :  Il y a aussi (on a envie de dire "évidemment") un peu de Stoker dans votre livre. Comment avez vous mélangez ces différentes influences (Féval, Radcliffe, Stoker... et peut-être d'autres que nous n'avons pas repérées) ?
 
BC : J'ai un aveu à faire : je n'ai jamais lu Bram Stoker. S'il y a des éléments de Stoker dans mon roman, c'est par hasard. En m'apercevant que la pionnière du roman gothique était Ann Radcliffe et qu'une grande partie de ses figures littéraires avaient été reprises par Bram Stoker et qu'il avait, par la force de son Dracula, éclipsé la mère du genre, j'ai pris la décision de ne pas le lire, de ne pas m'en inspirer et de rester collée au texte d'Ann Radcliffe et de Paul Féval (puisqu'il s'agit d'une suite). Pour la partie sur le personnage Dracula, je me suis inspirée de la véritable histoire de Vald Tepes, des tortures documentées que l'on a de ce souverain puissant, craint et violent. Pour les scènes de recherches dans le château et d'exploration, c'est du côté du jeu vidéo que l'on peut retrouver mes influences : Alone in the dark ; mais aussi les Monkey Island, non pour l'aspect drôle (mon roman ne l'est pas vraiment) que pour l'aspect presque "point and click" de la création de ces scènes. En effet, j'ai imaginé l'exploration comme une succession d'actions dans un environnement hostile. Certaines actions déclenchent des réactions, certains choix (prendre la hache par exemple) ouvrent des possibilités. La hache, d'ailleurs, n'était pas prévue au départ : j'en ai eu l'idée en voyant la couverture de Melchior Ascaride, qui est celle que l'on connaît, et qui m'a fait réaliser que ce serait plutôt chouette de jouer sur le poids, le son de l'arme sur le plancher, etc. Bien sûr, ce ne sont pas les seules influences, il y en a beaucoup d'autres, que ce soit dans la façon de créer, ou même dans les personnages...
 

PPR :  En tant qu'autrice de l'imaginaire, quelle place occupe dans votre écriture ou dans vos inspirations la figure du vampire ?

BC : Honnêtement, le vampire ne m'intéresse pas forcément. Ce n'est pas lui qui m'intéresse, mais ce que je peux en faire. De quelle façon je peux détourner les codes, jouer avec, comment me les approprier ou les contourner. Je pense aussi qu'il y a des périodes où on est complètement submergés de récits sur une créature. Il y a la période vampire, la période zombie... Ma seule réponse a été de jouer avec pour tenter d'en faire autre chose. Et puis le côté pulp est aussi un excellent vecteur d'aventures. J'ignore si j'y reviendrais un jour, mais ce que je sais c'est que les thèmes de la mémoire, de l'immortalité et de l'Histoire me passionnent toujours. Reste à savoir si ce sera via cette figure littéraire ou une autre...


PPR : Quels sont vos futurs projets d'écriture ?

BC : J'ai publié un roman, Ce que le destin nous refuse, en 2022 (et dont la version numérique est sortie en 2023). Je continue à écrire des nouvelles, publiées aux éditions Malpertuis dans leur anthologie annuelle. J'ai aussi plusieurs romans sur le feu, que ce soit en correction ou en écriture. A côté de cela, comme il s'agit aussi d'écriture, je continue mon métier de journaliste en écrivant énormément pour plusieurs magazines, après avoir intégré l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée). Le reste appartient au futur : on n'est pas à l'abri d'une surprise, mais c'est prématuré d'en parler pour l'instant.

 

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Un grand merci à Bénédicte Coudière d'avoir répondu à nos questions ! En attendant ses prochaines publications, vous pouvez suivre son actualité sur son site officiel, ICI.



samedi 28 octobre 2023

Ann Radcliffe contre Dracula (La ligue des écrivaines extraordinaires) - Bénédicte Coudière.

Editions Moltinus (coll. Les saisons de l'étrange), 2020.
 
    Une lettre a suffi pour ranimer le cauchemar de miss Ann Ward lors de ses aventures dans la Ville-Vampire. À Londres, devenue Mrs Radcliffe et écrivaine respectée, elle coule des jours heureux auprès de son époux et éditeur quand elle reçoit l’invitation à un bal donné en son honneur. Ann ne doute pas que la signature de son admirateur cache un défi mortel, mais il faudrait plus qu’une menace sanglante pour l’empêcher de boucler ses bagages en direction du château des Carpathes, bien décidée à mettre hors d'état de nuire ce malfaisant de la nuit.
 
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     Il y a quatre ans, à l'occasion de notre Halloween francophile, nous avions lu, aimé et chroniqué Ann Radcliffe contre les vampires. Derrière son titre en clin d’œil à la pop culture, ce livre initialement intitulé La ville vampire lors de sa publication en 1867 était de la plume du célèbre feuilletoniste Paul Féval (auteur du Bossu), soit une des évocations littéraires du vampire antérieures à Bram Stoker. Autre détail qui a son importance ? Bien avant la mode de mettre en scène des personnages historiques dans des fictions d'aventure (Les enquêtes de Voltaire, Les enquêtes des Sœurs Brontë, Les enquêtes de Jane Austen, ou encore Abraham Lincoln, Chasseur de vampires...), La ville vampire était probablement un des premiers exemples du genre, son héroïne n'étant ni plus ni moins que la bien réelle Ann Radcliffe, autrice à qui on doit l'invention, si l'on peut dire, du roman gothique.
 
 
    Suite au succès de cette réédition, la fine équipe des Saisons de l'étrange (alors label des Moutons électriques éditeurs) a pris son envol et son indépendance. Se spécialisant dans la publication de courts romans en hommage à l'univers des penny dreadful, du pulp et des comics (le tout dans une ambiance revendiquée de série B, voire série Z), la désormais maison d'édition à part entière lance en 2020 un financement participatif pour une collection dans la droite lignée d'Ann Radcliffe contre les vampires.
 

    Intitulée La Ligue des Écrivaines Extraordinaires, cette collection propose à la fois une suite au roman de Paul Féval et un élargissement de son univers, en imaginant d'autres autrices (concernées de près ou de loin par le gothique) aux prises avec des créatures de la nuit. Le clin d’œil à La Ligue des Gentlemen Extraordinaires est bien évidemment transparent et certainement, au regard des codes de l'éditeur, pleinement assumé. Constituée d'une première salve de 5 titres confiés à 5 autrices différentes, la collection s'ouvre avec Ann Radcliffe contre Dracula, suite directe d'Ann Radcliffe contre les vampires.
 
 
    Fraîchement mariée et écrivaine accomplie, Ann Radcliffe est depuis quelques temps la proie de cauchemars terrifiants qui lui font craindre le retour prochain des vampires. Aussi, lorsqu'elle reçoit une invitations à participer à un grand bal dans les Carpates, son inquiétude se confirme, faisant de son rêve une prémonition. Incapable cependant de refuser l'appel de l'aventure, la jeune femme, son époux et son charismatique valet Grey-Jack s'embarquent pour un voyage à travers l'Europe afin de rejoindre les terres de son hôte, le tristement célèbre comte Dracula. Pendant leur périple, les signes de mauvais augures se multiplient, prenant tour à tour la forme d'un chat doué de parole ou d'une guide particulièrement inquiétante. Dieu seul sait ce qui attend Ann en Valachie... 


    Ce premier opus est écrit par Bénédicte Coudière, autrice de l'imaginaire et journaliste. Pour raconter la nouvelle aventure d'Ann Radcliffe, on se persuade qu'elle a minutieusement lu et relu le texte de Paul Féval, dont elle s'est totalement imprégnée de l'écriture. En cela, l'exercice de style, véritable défi, est réussi : elle s'approprie le rythme, les tournures superlatives et la langue propre au roman feuilleton du XIXème siècle. On retrouve également une structure qui évoque vaguement la trame de La ville vampire, l'aventure se constituant autour d'un voyage aux allures de road movie monstrueux. Bénédicte Coudière, qui s'est également penchée sur la vie d'Ann Radcliffe, s'amuse à recouper les pérégrinations du roman avec le voyage effectué en 1794 pour l'écriture de Voyage en Hollande, fait dans l’été de 1794, sur la frontière occidentale de l’Allemagne et les bords du Rhin, pour lequel la jeune autrice prend des notes en même temps qu'elle va à la rencontre du plus célèbre des vampires.
 

    Bénédicte Coudière s'inspire évidemment du roman de Bram Stoker, dont il semble qu'on retrouve quelques traces dans les passages se déroulant dans le château de Dracula. Retenue comme prisonnière, Ann passe d'une pièce à l'autre, cherche les portes dérobées ou la tanière du comte, l'épisode n'étant pas sans rappeler les mésaventures de Jonathan Harker lorsqu'il est lui aussi captif de ce même château. Enfin, par ricochet, de nombreux clins d’œil invitent à penser que le Dracula de Bénédicte Coudière, comme celui de Stoker, est directement inspiré du véritable seigneur des Carpates. On le devine à la contemplation de la très chouette couverture illustrée par Melchior Ascaride : le vampire y et une représentation du réel Vlad Tepes, tel que le donnent à voir les rares portraits existants.
 

    Sans prétention, écrit pour le simple plaisir du divertissement, Ann Radcliffe contre Dracula se lit d'une traite. Mêler la mythologie du vampire selon Féval avec celle selon Stoker reste cependant un exercice complexe, leurs représentations du monstre étant souvent très différentes et ne s'appuyant pas sur les mêmes codes. Bénédicte Coudière parvient à s'en sortir, et ce bien que quelques éléments soient parfois moins convaincants (à l'image du chat maléfique doué de parole, dont la présence est parfois quelque peu incongrue). Le tout reste cependant à l'image de la ligne éditoriale des Saisons de l'étrange, entre hommage dévoué et pastiche délicieusement horrifique.
 


En bref : Suite directe au roman Ann Radcliffe contre les vampires (La ville vampire) de Paul Féval et à la fois élargissement de son univers à travers une collection hommage, ce premier opus de La ligue des écrivaines extraordinaires se lit avec plaisir. L'autrice s'approprie totalement les codes d'écriture du roman feuilleton et relève le difficile challenge de mêler les mythologies vampiriques radicalement différentes de Féval et de Stoker, à qui elle emprunte évidement plusieurs éléments. Quelque part entre le penny dreadful, l'univers des comics, et un bon vieux film de la Hammer, Ann Radcliffe contre Dracula est un pastiche tout ce qu'il y a de plus horrifique et distrayant.
 
 


Et pour aller plus loin...

mardi 24 octobre 2023

Dracula - Bram Stoker.

Dracula
, Archibald Constable and Company, 1897 - L'édition française illustrée (trad. de Eve & Lucie Paul-Margueritte), 1920 - Multiples traductions et rééditions françaises depuis 1920, dont Pocket édition (trad. de J. Finné), 1979, 1992, 2011.


    Répondant à l’invitation du comte Dracula qui prépare son prochain voyage en Angleterre, Jonathan Harker découvre, à son arrivée dans les Carpates, un pays mystérieux. Un pays aux forêts ténébreuses et aux montagnes menaçantes. Un pays peuplé de loups dont les habitants se signent au nom de Dracula. Malgré la bienveillance de son hôte, Jonathan éprouve une angoisse grandissante : Dracula ne se reflète pas dans les miroirs et se déplace sur les murs en défiant les lois de l’apesanteur…
 
 
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    Si tout le monde parle de Dracula ou prétend connaître l'intrigue du livre, rares sont ceux qui ont véritablement lu l’œuvre de Bram Stoker. C'est que le roman s'est fait une telle place dans l'imaginaire collectif et dans la culture comme dans la pop culture qu'on a tous déjà croisé au moins une fois l'iconique vampire sous l'une de ses nombreuses formes (au cinéma le plus souvent).
 

    Alors que gagne-t-on à redécouvrir ce chef-d’œuvre de la littérature britannique, nous demanderez-vous ? Eh bien, tout d’abord, la saveur du chef-d’œuvre, justement (elle devrait justifier à elle seule la lecture), mais aussi une immersion dans le texte de fiction qui a, historiquement et culturellement, donné forme au vampire tel qu'on se le représente aujourd'hui. Il y avait bien sûr eu quelques précédents dans ce même siècle particulièrement fécond en monstres et créatures gothiques, notamment avec Le vampire de Polidori ou Carmilla de le Fanu. Mais c'est le non-mort de Stoker qui a durablement laissé son empreinte (on pourrait aussi bien dire sa morsure) et a marqué le lectorat jusqu'à maintenant. En étoffant la mythologie autour de son personnage principal et en le dotant d'une nature plus complexe que les figures vampiriques ultérieures, Stoker lui confère une densité qui se fait synonyme d'immortalité. Littéraire, tout du moins.
 
 
    Le charisme du personnage tient sans doute à plusieurs facteurs ; nous en évoquerons deux. Tout d'abord, la source d'inspiration historique : en puisant dans le modèle de Vlad Tepes, seigneur (et saigneur) des Carpates surnommé l'empaleur, il induit un passif, suggère une ascendance propice à susciter la frayeur. Les liens entre la figure historique et le personnage de fiction seront davantage exploités dans les adaptations et relectures du mythes, mais elles témoignent ainsi du génie de cette filiation. D'ailleurs, on dit que pour les personnages de Lucy et Mina, Stoker se serait inspiré des deux compagnes qui se sont succédées au bras du prince de Valachie... Un élément qui aura sans doute soufflé à certains cinéastes l'idée d'une réincarnation de sa défunte épouse en la personne de Mina. La boucle est bouclée.
 

    Ensuite, la triangulation qui se joue entre titre, personnage et texte : Dracula, à la fois protagoniste et antagoniste, donne son nom au titre du livre, mais n'a en réalité jamais voix au chapitre dans le récit. Dans ce roman polyphonique composé de correspondances et d'extraits de journaux intimes, Stoker fait s'exprimer Jonathan Harker, Lucy, Mina, Van Helsing... mais jamais le comte n'est narrateur de sa propre histoire. La figure la plus importante de l'intrigue, celle par qui le malheur arrive, n'est évoquée qu'à travers le regard des autres et le récit qu'ils en font, mais reste insaisissable. Cette étrange impression de personnage en creux, hors de portée, est renforcée par les nombreuses formes ou apparences qu'il peut emprunter à la faveur de la nuit : vieux, jeune, animal, brume ou brouillard. On n'assiste jamais directement aux métamorphoses, aussi suppose-t-on sa présence ou son passage d'un récit à l'autre par ces multiples manifestations. Le résultat n'en est que plus réussi et renforce le sentiment de terreur froide que suscite l'auguste vampire. Un écho à l'insaisissable Jack l'éventreur ? Nommé par les autres, jamais vu par quiconque, laissant derrière lui les corps de femmes vidées de leur sang. Rappelons que c'est pendant la vague de meurtres de Whitechapel en 1888 que Stoker commence la rédaction de Dracula, dans une Angleterre terrifiée par les ombres. Quelque chose à exorciser, peut-être ? De Jack à Vlad, il n'y a qu'un pas, et la catharsis les remercie.

 
    Mais Dracula, c'est aussi un texte avant-gardiste. Entre héritage et modernité, Stoker emprunte la forme de son récit aux romans épistolaires et aux journaux de voyages, des approches extrêmement utilisées en littérature depuis le siècle précédent. Mais il y ajoute des supports plus contemporains, voire issus de nouvelles technologies : articles de presse, enregistrement sur phonographe, télégrammes... En plus de renforcer l'impression de réel en ancrant sa fiction dans son époque, cette stratégie fait écho à la tension entre l'ancien et le moderne qui tiraille le roman. Face à une créature issue du fond des âges et du folklore s'invitent les sciences naissantes, la médecine et la psychiatrie émergente (qui se plait même, l'espace de quelques lignes, à analyser le vampire à l'aulne des théories hygiénistes !). Le tout en fait un récit qui s'inscrit dans la pure veine du gothique initiée cent ans plus tôt, mais tourné en même temps vers l'avenir comme en témoigne sa popularité jamais démentie.
 

    On pourrait en écrire encore des lignes et des lignes. On pourrait aborder, par exemple, avec quel talent l'auteur parvient à donner une voix unique à chacun de ses personnages. On pourrait aussi questionner ses nombreuses évocations (conscientes ou non) déguisées de la sexualité, qui enfle sous les costumes trois pièces et sous les corsets. On pourrait enfin disserter sur l'espace de projection qu'est devenu la figure de vampire dans Dracula au fil des décennies et des réinterprétations, symptomatique des frayeurs de chaque époque (des migrants venus des pays de l'Est aux maladies vénériennes, entre autres). Mais nous allons arrêter là notre dissertation et vous laisser courir chez votre libraire. Dépêchez-vous, il fera bientôt nuit...
 


En bref : Bien plus que l'empreinte laissée par le personnage dans la culture populaire, bien plus que l'image conservée dans l'imaginaire collectif et bien plus que toutes les adaptations réunies, le Dracula de Bram Stoker est à redécouvrir. Parce que cet ouvrage, chef-d’œuvre du genre, a constitué une étape charnière dans la mythologie vampirique, certes, mais aussi parce que la narration polyphonique, parfaitement maîtrisée, participe au charisme de Dracula mieux que n'importe quel effet de cape ou trucage cinématographique. Encore hantée par les meurtres de Jack l'éventreur, l'Angleterre victorienne a trouvé en Dracula un exercice cathartique qui fonctionne encore aujourd'hui : nos peurs ne sont plus les mêmes, mais le vampire reste un espace de projection perpétuellement renouvelé, assurant ainsi l'immortalité du mythe.
 
 




Pour aller plus loin...