vendredi 23 août 2013

Waterloo Necropolis - Mary Hooper


Fallen Grace, Bloomsbury Publishing, 2010 - Editions Les grandes personnes, 2011.

  Londres, 1861. Grace Parkes, presque 16 ans, embarque à bord de l'express funéraire Necropolis, en direction du cimetière de Brockwood pour dire adieu à un être cher. Elle fera là-bas une rencontre décisive en la personne de Mr et Mrs Unwin, propriétaires d'une des plus grandes entreprises de pompes funèbres de la capitale, qui lui proposent de l'employer comme pleureuse d enterrement. D'abord réticente, Grace se verra bientôt contrainte d'accepter leur offre, après qu'elle et sa soeur Lily, qui survivent à peine en vendant du cresson, sont expulsées de leur pension...  Mais une fois employée chez les Unwin, Grace met à jour les sombres machinations du couple pour faire main basse sur un important héritage...

  Un stupéfiant portrait de Londres à l'époque victorienne, qui n'est pas sans rappeler l'univers des livres de Dickens. Une fois de plus, Mary Hooper, en s'inspirant de faits réels à savoir l'épidémie de Choléra de la fin des années 1840, la mise en service de l'express funéraire et le réel culte du deuil qui s'est développé à cette époque , nous livre un roman passionnant et aux multiples rebondissements, dont la couleur est le noir et sur lequel flotte en permanence une nappe de brouillard.



  Tout juste sorti d'une cure de visionnage des adaptations télévisuelles et cinématographiques de la vie d'Elizabeth I d'Angleterre, j'étais à la recherche de livres me permettant de poursuivre dans cette atmosphère lorsque je me suis souvenu des romans jeunesses de Mary Hooper. Célèbre auteure britannique, Mary Hooper est connue pour sa trilogie initiée avec La maison du Magicien (qui a justement pour cadre la Cour Elizabethétaine) mais aussi sa bibliographie mêlant Histoire et Fiction, deux dimensions qu'elle maîtrise avec l'égal talent qui a fait sa renommée. Je me suis alors rappelé qu'elle avait également publié d'autres ouvrages, toujours à destination d'un jeune lectorat mais ayant pour contexte l'Angleterre victorienne, sortis aux éditions "Les Grandes Personnes". J'ignore si vous avez déjà entendu parler de cette maison d'édition mais, bien qu'elle paraisse peu connue à côté de ses grandes sœurs Folio, flammarion et les autres, je peux vous assurer qu'elle publie toujours des romans d'une grande qualité! De fil en aiguille et suite à quelques papotages littéraires avec des amis ayant lu Mary Hooper, j'ai finalement fait l'acquisition de Waterloo Necropolis, troquant par là même l'Angleterre Elizabethaine pour l'Angleterre Victorienne!

Couverture de l'édition originale.

  Ce roman nous plonge dans le Londres de 1861 où Grace, jeune orpheline d'à peine 16 printemps, monte à bord de l'express funéraire pour le cimetière de Brookwood, un étrange paquet à la main. Que fait-elle, à son âge et sans chaperon, dans ce train à la bien triste destination? Suite à une mauvaise rencontre et un malheureux enchaînement d'événements désastreux, l'adolescente s'est malgré elle retrouvée enceinte, pour donner naissance à un enfant mort-né. Sur les conseils de la sage-femme, Grace emprunte donc l'express funéraire pour aller mettre secrètement en terre son bébé, afin de lui offrir une sépulture décente. Sur place, son apparence chétive et sans défense éveille l'intérêt de Mrs Unwin, épouse de Mr Unwin, grand patron du commerce funéraire et de l'Empire londonien des pompes-funèbres. Car la jeune fille a le physique idéal pour devenir pleureuse professionnelle et se voit proposer une place dans l'entreprise du couple. Après un premier refus, le retour de Grace à Londres lui fait bientôt réétudier la question. Expulsée de la pension où elle vit misérablement avec une sœur simple d'esprit, elle doit trouver un emploi et se tourne donc en toute logique vers la société des Unwin. Elle entre alors dans un monde où la mort est, plus qu'un fait de société, un vrai commerce doublé de rituels codifiés et de règles de bienséance. Mais dans cette nouvelle vie à laquelle Grace tente de s'habituer pointent ça et là des éléments curieux : pourquoi les Unwin attachent-ils soudain un intérêt particulier à sa soeur Lily? Et pour quelle raison cette dernière, embauchée à leur domicile comme femme de chambre, disparait-elle du jour au lendemain sans explication? Grace découvre peu à peu que le couple Unwin monte un obscure complot destiné à rafler un héritage qui ne leur revient pas...

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Trailer promotionnel pour la sortie du roman en Angleterre.

  Verdict? Une petite perle de la littérature! Waterloo Necropolis a comblé toutes mes attentes. Mary Hooper nous plonge avec une plume quasi-sociologique dans le Londres brumeux et humide de l'époque: sans chercher à appuyer l'ambiance gothique ou les effets de style pour renforcer l'atmosphère sombre et propre à une telle intrigue, elle parvient cependant à nous restituer la réalité du XIXème siècle avec la minutie d'un historien (l'aspect scolaire en moins). On sent qu'il y a en amont de la rédaction un important travail de recherches et une méticuleuse étude de l'époque et de son sujet, à savoir la mort et la façon dont on l'appréhende à l'ère victorienne. L'image de la mort évolue sans cesse: c'est là un thème cher à l'anthropologie et la sociologie, passionnant pour un peu qu'on se penche sur la question ; Alors que nous vivons une époque où la mort est celle que l'on cache (celle que l'on repousse autant que possible grace à la médecine, celle qui survient à l'hôpital, derrière la porte d'une chambre), le XIXème siècle était celui où la mort, plus que le prolongement de la vie, en faisait partie intégrante : on vivait avec elle. Cela se traduit par un ensemble de codes et d'habitudes liés à la vie quotidienne mais qui se démarquent aussi de par leur obligation. En cela, le deuil était par exemple une règle de bienséance, une norme dont il découlait des rites précis et un code vestimentaire particulier.


 Publicités pour le commerce funéraires : magasins spécialisés proposant vêtements et accessoires de deuil.

  C'est ce que ce livre s'attache à nous montrer en filigrane de l'intrigue romanesque. Mary Hooper met en scène l'industrie florissante des pompes-funèbres à l'époque et l'ensemble des coutumes qui s'y voit associée. Le titre français, Waterloo Necropolis, fait quant à lui référence à l'express mis sur les rails dans les années 1840: ce train au départ de la gare de Waterloo, exclusivement destiné au service funéraire, avait pour but de proposer un moyen économique de transporter cercueils, corps, et familles endeuillées jusqu'au cimetière. Emprunté pour les inhumations aussi bien que pour les recueillements, le Waterloo Necropolis était aussi commun que le métro que nous prenons chaque matin.

 Logo officiel de la compagnie de l'express funéraire et photographie de la ligne de chemin de fer du Waterloo Necropolis.
 Billet de train pour le cimetière de Brookwood via le Waterloo Necropolis.

  En plus de ce portrait des coutumes funéraires, Mary Hooper nous sert une intrigue agréable à lire et qui ne fait pas l'impasse sur la réalité parfois dure et douloureuse des classes sociales défavorisées de l'époque. Ainsi, bien qu'il s'agisse d'un roman jeunesse, l'auteure amène naturellement dans son scénario la question des filles mères, de leur "infortune", mais aussi la question du viol, réalité inhérente à la vie dans les bas-quartiers. Il y a donc une certaine honnêteté dans son écriture et un souci de restituer les choses telles qu'elle pouvaient se dérouler réellement ; Cependant, que les potentiels acheteurs ou parents qui comptaient offrir ce roman à leurs têtes blondes ne se détournent pas pour autant de l'ouvrage en question: Waterloo Necropolis reste un livre jeunesse, dans le style aussi bien que dans le déroulement de l'intrigue et son dénouement. Bien que l'héroïne traverse de nombreux moments difficiles, nous sommes encore loin du roman naturaliste à la Zola et Waterloo Necropolis a tout pour enchanter le jeune lecteur curieux et passionné. Progressivement, l'histoire s'accélère et de nombreux événements se croisent et se recoupent pour tendre vers l'intrigue quasi-policière. Certe, certains points jouissent parfois un peu trop d'un bienheureux hasard, mais il y a dans l'ensemble assez d'éléments positifs pour faire oublier ces détails et laisser une excellente impression.

Pleureuses de l'époque victorienne.

  En bref: Une intrigue de qualité, des personnages attachants et réalistes, le tout servi dans une atmosphère méticuleusement restituée. Un roman aussi agréable de par son histoire qu'enrichissant par l'originalité de son sujet!
 
Pour aller plus loin:



-Le site officiel de l'auteure ICI.
-Si vous avez aimé ce livre, tentez d'autres romans de Mary Hooper : Velvet, ou encore La maison du magicien.
 

7 commentaires:

  1. Rolala, il me tentait déjà beaucoup mais là j'ai encore plus envie de le lire et de me plonger dans cette atmosphère toute particulière. La plupart des avis sont plus positifs sur ce roman que sur Velvet - que j'avais beaucoup aimé - alors je ne devrais pas être déçue. J'ai hâte de le lire. Mary Hooper est vraiment une auteure à suivre !

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    1. je suis persuadé que tu vas adorer! Je n'avais jamais lu Mary Hopper, mais je suis conquis: à l'image de Celia Rees, elle est de ces auteurs jeunesses qui savent produire un travail d'une qualité indéniable et écrire des ouvrages historiques qui collent à la tranche d'âge à laquelle ils sont destinés, mais tout en étant réalistes et en évoquant des sujets complexes ou difficiles. C'est une écrivaine de grand grand talent, vraiment!

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  2. J'ai lu La messagère de l'au-delà de Mary Hooper et j'avais adoré ! Ce livre a l'air au moins aussi bien, je pense qu'il va bientôt finir dans ma bibliothèque ;)

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    1. "La messagère de l'au-delà" me fait très très envie! j'en ai entendu dire énormément de bien et je pense qu'il ne tardera pas à rejoindre mes étagères! En attendant, je suis toujours plongé dans du Mary Hooper avec "Velvet", excellente intrigue sur les cercles de spiritisme dans l'Angleterre de 1900! =D Cette auteure est tout bonnement extra!

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  3. Je viens de l'acheter ! Je l'ai découvert grâce à toi et il me tarde de le lire :D

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    1. Bonjour Miki! Ravi de faire ta connaissance! Je suis content si j'ai donné envie de faire découvrir ce roman, j'attends ton avis avec grande impatience! =D

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  4. Excellent moment de lecture, j'ai beaucoup apprécié l'atmosphère de ce roman et tout ce qui touche aux coutumes funéraires.

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