mardi 18 février 2014

Le sang du temps - Maxime Chattam

Éditions Michel Lafon, 2005 - Éditions de la Seine, 2006 - Éditions Pocket, 2007.


  Paris, 2005. Détentrice d'un secret d'Etat, menacée de mort, Marion doit fuir au plus vite. Prise en charge par la DST, elle est conduite en secret au Mont-Saint-Michel. 
  Le Caire, 1928. Le détective Matheson consigne dans son journal les détails d'une enquête particulièrement sordide: des cadavres d'enfants atrocement mutilés sont retrouvés dans les faubourgs du Caire. Rapidement, la rumeur se propage: une goule, créature démoniaque, serait à l'origine de ces meurtres. Mais Matheson refuse de croire à la piste surnaturelle.
  A première vue, rien de comun entre ces deux époques. Et pourtant... La vérité se cache dans ces pages. Saurez-vous la retrouver ?



***


  Si j'ai traversé une brève période d'addiction aux thrillers contemporains il y a quelques années, mon intérêt était vite retombé au profit d'autres lectures. Mais puisqu'il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis, j'ai tout récemment remis le nez dans un modèle du genre, et typiquement français qui plus est! Ce roman est cependant connu depuis un moment dans la famille puisqu'il avait fait les beaux jours d'évasion livresques de Mum alors que j'étais tout jeune ado' ; elle se régalait de romans sur le thème du Mont Saint-Michel, l'autre lecture d'alors étant La promesse de l'ange de Frédéric Lenoir (qui a pour cadre de l'histoire le même lieu historique). Peut-être est-ce parce qu'elle a récemment remis le nez dans celui-là que son "cousin éloigné" m'est revenu en mémoire ? En tout cas, la semaine dernière, armé de ma liseuse qui télécharge plus vite que son ombre (comment ça, "même plus de frustration? Peuuh!"), je me plongeai dans Le sang du temps, ouvert à l'inattendu...


 Couvertures de l'édition grand-format française et des éditions en langue anglaise (style et titre affichant un penchant pour l'aspect orientalisant de l'histoire), preuve que la littérature française parvient parfois à dépasser nos frontières!

  Mais qu'est-ce que ça nous raconte? Marion, la trentaine, est secrétaire à l'institut Médico-Légal de Paris, où elle est bien malgré elle tombée sur des documents pouvant mettre en péril la sureté politique de l’État. Dès lors placée sous un programme de protection des témoins par la DST, elle est envoyée quelques temps à l'écart de Paris pour, comme ils le disent si bien "se faire discrète". C'est ainsi qu'elle débarque sur l’Île du Mont Saint-Michel, petit lopin de terre et de vieilles pierres chargées d'Histoire, pour une durée indéterminée. Logée aux bons soins de la communauté religieuse du Mont, elle occupe ses journées à s'approprier sa nouvelle maisonnette aux abords du cimetière, aider les moines au classement de leurs archives, ou parcourir les ruelles sinueuses de l'ancienne cité. Alors qu'elle assiste un frère dans le tri des documents ancestraux, elle tombe par hasard sur un journal intime daté de 1928. L'auteur est Jeremy Matheson, un détective britannique installé en Egypte, où il s'emploie à résoudre une bien sombre enquête : La nuit, dans les ruelles étouffantes du Caire, un assassin tue et souille sans relâche des enfants, semant derrière lui de plus en plus de victimes. Pour tous, il s'agit non pas d'un être de chair et de sang mais d'une goule, une créature démoniaque telle qu'on en croise dans les contes des Mille et Une Nuits.
  Alors que Marion se lance avec une presque frénésie dans la lecture du journal, elle se sent rapidement observée... des messages anonymes et des codes sont laissés à sa porte et des ombres semblent la suivre dans les couloirs de l'abbaye. L'histoire presque centenaire racontée dans les pages du journal serait-elle en train de la rattraper? 

Illustration de goule pour un recueil des Mille et une nuits.

  Que dire de ce roman? S'il ne fait pas l'unanimité chez les adorateurs de Chattam, pour moi qui n'ai jamais lu cet auteur, j'en suis sorti amplement satisfait. Il y a en effet un moment que je n'avais pas été captivé à ce point par un roman, même si ce dernier présente parfois quelques inégalités. Avec une plume maîtrisée et toute en atmosphère, Chattam parvient à se faire côtoyer deux univers totalement opposés en apparence : l'Egypte étouffante et mystérieuse de 1928 et le Mont Saint-Michel froid et humide de 2005. Le premier grouille de monde et d'agitation coloniale tandis que le second est caractérisé par des ruelles presque vides de population et comme coupé de toute civilisation. Rien ne présageait la rencontre de ces deux mondes et même si le lecteur la perçoit à la façon d'une alternance (les allers et retours se faisant par les moment où Marion se plonge dans la lecture frénétique du journal) plutôt que d'un réel choc des cultures, cette mixité étrange Orient-Occident n'est pas sans rappeler celle racontée à plus grand renfort de détails (et, il faut l'avouer, sans en égaler le pouvoir d'évocation presque hypnotique) dans l'inégalable L'Historienne et Drakula de K.Kostova

 
  A la façon de Marion, personnage avec lequel le lecteur se retrouve lui-même presque acteur de l'histoire, on découvre petit à petit le contenu du journal intime de Matheson. Comme elle, on est pris d'une sorte de frénésie, du désir obsédant de vouloir arriver plus vite à la page suivante, et ainsi de suite jusqu'au dénouement. Comme elle, on se sent peu à peu observé, mal à l'aise, on frissonne, presque. Chattam parvient ainsi à nous faire ressentir l'ambiance isolée du Mont et de ces vieilles pierres, le parfum âcre de la brise et le goût salé de la mer. Pour peu qu'on soit vraiment plongé dans l'intrigue, on a presque la chair de poule à lire tous ces passages battus par le vent et les bourrasques maritimes. 

La "Salle des hôtes", où Marion s'abandonne à la lecture du journal...
 
  Si l'enquête racontée par le journal intime n'est pas sans détails glauques et renvoie à une atmosphère à la fois poisseuse et étouffante, elle soulève des questions toutes plus folles les unes que les autres et nous amène à conjecturer en tous sens : est-ce une histoire vraie? Matheson relate-t-il des faits réels? Ce journal est-il un faux créé de toutes pièces? Alors dans ce cas, qui s'acharne ainsi dans l'ombre sur l'héroïne pour le récupérer? La liste des suspects est restreinte, si l'on se cantonne à la petite vingtaine de résidents présente sur le Mont. Alors que le rythme s'accélère à l'approche du dénouement, on croit un instant que la résolution de l'histoire va finalement retomber comme un soufflé, tant elle se fait peu à peu évidente et sans saveur, très convenue. Mais c'est sans compter sur le talent de romancier de Chattam qui, alors que le lecteur est persuadé d'avoir tout compris et en serait presque déçu, le prend à son propre piège pour une conclusion des plus surprenantes!

 L'atmosphère humide et orageuse du Mont...brrr
 
  En bref: un roman d'ambiance assez inattendu qui, s'il présente quelques inégalités, reste un thriller addictif très plaisant à dévorer! Quand l'atmosphère glaciale du Mont Saint-Michel se frotte aux légendes du Caire passé...

Aucun commentaire:

Publier un commentaire