samedi 1 juillet 2017

Moi, Peter Pan - Michael Roch

Moi, Peter Pan : livre I, auto-édition, 2014 - Moi, Peter Pan, Le peuple de Mü, 2017.


« – Tu pleures ?
Les montagnes sont bleues derrière ses yeux. Une couleur de pluie passée qui regarde, une fois au sol, le souvenir amer de son nuage.
– Peter, répète-t-elle, tu pleures ? »

Offrant une nouvelle vision du personnage, complémentaire et à la fois détachée de celle imaginée par James M. Barry, Michael Roch revisite le mythe du garçon qui ne veut pas grandir.

Moi, Peter Pan est un roman contemplatif, onirique et d’une poésie saisissante à lire en empruntant le chemin vers la deuxième étoile à droite avant de filer tout droit jusqu’au matin…


***

"Au pays Imaginaire, on a toujours le temps de créer quelque chose de neuf, ou de beau, et de croire en la magie des commencements. Surtout le matin."

  Avec cet ouvrage récemment offert, je reprends la tradition des lectures Peter-Panesques annuelles, que j'ai pris trop peu le temps de restituer ici ces dernières années. Cette nouvelle réécriture, imaginée par un auteur français et publiée chez un éditeur à l'univers prometteur début 2017 est, je peux déjà le dire, une de mes meilleures lectures.

"Personne n'est toi, et c'est là ton plus grand pouvoir."


"Une confiance ne peut que se donner, elle ne peut être ni achetée, ni gagnée."

  Ce récit nous plonge en immersion dans l'univers des enfants perdus et leur village de cocabanes, maisonnettes de bric et broc perchées dans les arbres de leur repère en plein Pays Imaginaire. Là, loin de l'image policée de Disney, Peter Pan est un chef de tribu animé de la vive flamme de l'enfance, cette lueur sauvage et mystique qui lui donne un charisme aussi féérique qu'animal. Lui et ses enfants perdus sont des gamins solitaires survoltés, aux tignasses pleines de poux et aux réflexions emberlificotées. Emberlificotées mais, au fond, tellement pleines de sens.
  Il en va de même de ce Peter : sauvage, effronté, audacieux, téméraire. Et cette rage, cette colère si évocatrice de la jeunesse, une impétuosité déchirante qu'il cherche comme à sublimer. Un Peter qui, au fil des chapitres successifs, se revendique différent de l'ancien Peter Pan, celui de Wendy, son amie de cœur retournée pour toujours à Londres. Un Peter qui cherche une raison à son existence dans le deuil d'une âme-sœur, se perdant entre enfants perdus et indiens, tombant de crocodiles en pirates comme de charybde en scylla. Un Peter qui repousse toujours plus loin les limites en attente d'une réponse.

"Les maisons portent les stigmates de nos allées et venues. Toutes nos émotions, nos rires, nos déchirures chargent chacun des murs comme des lézards invisibles. Ceux qui les ont vécues les perçoivent encore des années plus tard. Un étranger ne les verra pas, mais peut-être les sentira-t-il, la nuit, lorsque tout est silencieux."


"Ce que je dis a le goût de l'ocre jaune : il faudrait le broyer dans de l'eau pour espérer en tirer une peinture potable!"

  Mon Dieu, quel texte. Mon Dieu, quel style. Tout en proposant quelque chose de très contemporain dans son écriture, M.Roch nous sert ici la réécriture certainement la plus complémentaire au récit original de James Barrie. Parce que même si plus d'un siècle sépare les deux ouvrages, ils sont liés du même esprit, cette même lecture intensément mélancolique et philosophique à la fois, celle qui à travers un conte d'enfants "innocents et sans cœur" -comme disait Barrie- suggère une réflexion profonde et, si je puis dire, douloureusement belle. Mais peut-être dira-t-on que je ne suis pas assez objectif, parce qu'on parle de Peter Pan, ou alors justement, puis-je être certain qu'on tient là une perle.


"Etre libre, ce n'est pas avoir la possibilité d'hésiter, mais c'est de pouvoir accomplir ce qu'on a choisi. Se battre, ou fuir."

  La construction évoque le conte philosophique : un enchainement d'instants choisis successifs plutôt qu'une histoire linéaire, avec à chaque fois des rencontres étranges, des dialogues bizarres et, derrière cet enchevêtrement de prose nébuleuse et de personnages grotesques, des messages forts qui viennent éclairer les enjeux de l'existence en construction. Tant de choses sont ainsi véhiculées, parfois de façon crue mais toujours avec une poésie fulgurante, subjuguante : le deuil de l'être aimé, l'attente, la persistance de l'être, les apparences qu'on se donne, celles qu'on combat, les multiples formes de "soi" qui composent le "je", ou encore la résilience. Ce récit d'un lyrisme saisissant et à la poésie rock'n'roll vient explorer avec la franchise que permet l'écriture actuelle tout ce que Barrie évoquait en puissance à son époque.

 "C'est indéniable : tous les souvenirs sont douloureux, quand bien même nous croyons qu'ils sont bons (...). A quoi sert-il d'exister, si c'est pour vivre le supplice de notre histoire?"

  J'ai été profondément secoué. Alors certes, parce que le sujet, parce que le style, oui. Mais au-delà de ça, Michael Roch parvient à mêler innocence, rage, et clairvoyance de l'enfance pour mettre en lumière d'une manière unique et finalement tellement évidente la complexité brouillonne des émotions. Les mots sont insuffisants pour en dire tout le bien qu'il mérite, et tout est dans l'impression que laisse ce livre une fois refermé, dans la part de mystère qui touche au plus profond mais qu'on ne parvient pas à définir totalement. C'est un coup de cœur, un de ceux que j'ouvrirai souvent avec plaisir pour y cueillir quelques lignes sujettes à méditer.


"Si l'âme sœur disparait, le lien reste là. Ce que tu es reste présent. Ce que tu es capable d'être reste réel. Et ce lien, tu sauras le tisser, identique et différent à la fois, avec une autre âme. (...) Ce n'est pas l'âme sœur qui compte, c'est le lien.

En bref: Un trésor de mélancolie et de poésie qui oscille entre violence et Sublime. Un récit à la portée philosophique foudroyante qui parachève avec virtuosité l'esprit que Barrie avec distillé dans son Peter Pan. L'interprétation est à la fois moderne et fidèle, et la plume unique magnifie le tout : on tient là un auteur avec un grand A. Merci, Michael Roch!

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