lundi 13 novembre 2017

The Rules of Magic - Alice Hoffman

Simon & Schuster, 2017.

  Pour la famille Owens, l'amour est une malédiction depuis 1620, lorsque Maria Owens fut accusée de sorcellerie pour avoir aimé le mauvais homme.
  Plusieurs centaines d'années plus tard, dans un New York à la veille du grand tournant des sixties, Susanna Owens sait que ses trois enfants sont dangereusement uniques. Franny la difficile, avec sa peau blanche comme le lait et sa chevelure écarlate comme le sang. La douce et belle Jet, qui peut lire dans les pensées. Le charismatique Vincent, qui a commencé à chercher les problème depuis le jour où il a su marcher.
  Aussi Susanna a-t-elle créé des règles pour ses enfants : ne pas marcher sous la pleine lune, pas de chat, pas de bougies, et aucun livre évoquant la magie. Et le plus important : ne jamais ô grand jamais tomber amoureux. Mais il ne faut pas longtemps aux derniers nés des Owens pour mettre au grand jour quelques vieux secrets de famille et s'interroger sur ce qu'ils sont en réalité. Bientôt, chacun d'eux aura à faire un dangereux voyage tandis qu'ils essayeront d'échapper à la malédiction familiale et briseront une à une toutes les règles de la magie.

Le préquel tant attendu des Ensorceleuses.

***

"Pourquoi rien ne reste-t-il jamais secret? Les gens essaient de se protéger du passé, mais cela ne fonctionne jamais."

  J'avais commencé à en parler depuis quelques temps sur la page facebook du blog : Alice Hoffman, l'une des auteures les plus prolifiques de l'Amérique contemporaine, avait annoncé, après plus de vingt ans d'attente un nouveau roman se situant dans l'univers de son best-seller Les ensorceleuses (Practical Magic). Les lecteurs réclamaient une suite, Alice Hoffman, toujours là où on ne l'attend pas, leur offre un préquel. Et pas n'importe lequel : dans The Rules of Magic, c'est l'histoire des deux charismatiques tantes qu'elle nous raconte, ces deux vieilles filles extravagantes et mystérieuses qu'on avait adorées dans le premier roman et que le film avait rendues encore un plus sympathiques.

Les tantes Owens dans le film Les ensorceleuses.

  New York, à l'aube des années 60 : Susanna Owens a fui l'héritage mystique des femmes nées de la lignée de Maria Owens, en son temps accusée de sorcellerie. Pour protéger ses enfants des aspects les plus horribles de ce legs bien spécial, elle interdit tout ce qui pourrait de près ou de loin inviter la magie dans leur vie et les rappeler à leur vraie nature. Mais la magie est là et leurs dons, près à éclore. Si Frances 'Franny', l'aînée, se pense trop cartésienne pour accorder du crédit aux rumeurs familiales, sa cadette la romantique Bridget 'Jet' ne se prononce pas totalement, tandis que le plus jeune, Vincent, lui, a déjà commencé à flirter avec la part d'ombre des Owens en se plongeant des journées entières dans des ouvrages occultes. Très vite, les trois adolescents sont rattrapés par la coutume familiales : à ses dix-sept ans, Franny est invitée comme chaque jeune Owens à passer l'été auprès de la matriarche de la famille, leur tante Isabelle qui vit dans le fin fond du Massachusetts. Tous les trois quittent donc leur maison près de Central Park pour découvrir le berceau familial : l'antique maison des Owens de Magnolia Street. Les adolescents découvriront un lieu où la superstition est reine, un univers où le beurre font comme par magie lorsque l'on tombe amoureux, un monde ou l'on vient toquer à votre porte pour monnayer un charme amoureux. Surtout, ils apprendront à s'ouvrir à leur véritable nature et faire le choix de l'accepter ou de la refouler... pour le meilleur ou pour le pire.

"Rappelez à vos clients de faire attention aux vœux qu'ils feront, disait Isabelle. Ce qui est donné ne pourra être repris. Ce qui sera engendré aura sa vie propre."


"Franny avait décidé que la magie n'était pas très éloignée de la science. Toutes les deux cherchaient l'explication où il n'y en avait pas, la lumière dans les ténèbres, les réponses aux questions trop complexes pour les simples mortels."

  Si le choix d'un préquel est aujourd'hui -dans l'industrie de l'édition ou du cinéma- souvent un coup de marketing prometteur, Alice Hoffman ne cède jamais aux sirènes de la facilité - ce qu'elle ne pouvait de toute façon pas se permettre si elle tenait à égaler Les ensorceleuses. Applaudissons-là, elle a fait dix fois mieux : son travail d'écriture approche le tour de force littéraire. En effet, Alice Hoffman rend un hommage très touchant à son plus grand succès, marquant la filiation entre les deux de clins d’œil et d'échos autant dans la construction du récit ( le titre des différentes parties qui rythment The rules of Magic renvoient instantanément à ceux des chapitres qui structuraient Les ensorceleuses) que dans les citations et grandes idées du récit (les notions de mal et de remède, à l'amour notamment, reviennent comme des leitmotiv très pertinents) mais va aussi beaucoup plus loin. Elle ne se contente pas d'expédier à la va-vite une histoire qu'elle situerait vaguement avant Practical Magic mais nous sert une intrigue qui a son existence, son intérêt propre. Elle mêle fiction et Histoire en situant cet antépisode dans le contexte socialement et culturellement mouvementé des sixties : dès lors, révolutions sexuelles, féministes, et libertaires deviennent la toile de fond du parcours mouvementé de ce trio qui appréhende les talents extraordinaires que leur sang a transmis. Une mise en abyme réussie et furieusement évocatrice.

 Le New York des années 60 : Manhattan et Central Park...

"Le destin est ce qu'on fait de lui (...). Tu peux en tirer le meilleur ou le laisser prendre le meilleur de toi."

  On notera cependant que l'ombre du fantastique est un tantinet plus présente dans ce préquel. En effet, dans les ensorceleuses, les mots "malédictions" et "sorcière" n'étaient jamais vraiment écrits et se laissaient seulement deviner. Ici, Alice Hoffman les cite plusieurs fois, nous plongeant dans une atmosphère qui évoque davantage le film des Ensorceleuses plutôt que son propre roman. Pour autant, elle continue de se situer dans la mouvance du Magic Realism, dont elle reste l'une des grandes représentantes : en cultivant l'art de capturer l'instant de sa plume minutieuse et de s'attacher à des éléments très concrets qu'elle sublime d'une écriture au fond très poétique, la magie si bien nommée reste une suggestion. Les personnages, par ailleurs, sont particulièrement bien dessinés et donnent véritablement corps à l'histoire : on s'identifie totalement à ces âmes perdues ou éperdues, qui tentent de se construire au-delà ou peut-être grâce aux obstacles et questions identitaires qui se dressent sur leur chemin.

La maison familiale des Owens.

"Pour tout ce que vous pourrez soigner, il existera toujours une centaine de remèdes. Pour ce qui est définitivement incurable, même les mots n'y feront rien."

  La sincérité et la profonde humanité qui se dégage de ces protagonistes amènent à éprouver à leur encontre une véritable empathie comme peu d'auteurs savent en susciter. Cela permet de se laisser porter sur près de 400 pages de cette fresque familiale passionnée où la métaphore est reine. Car au fil des bouleversements et des coups du sort que rencontrent les Owens, Alice Hoffman parle finalement d'éléments qui résonneront en chacun de nous : le deuil, la différence, l'acceptation de soi, l'amour (sans jamais tomber dans l'écueil de la niaiserie) et, surtout, aborde la grande question du déterminisme : sommes nous prédestinés à une fin déjà écrite ou pouvons nous prendre les rennes de notre destin?


"Il y avait des choses qu'elles auraient besoin d'apprendre. Ne pas boire de lait après la foudre car il aura certainement tourné. Toujours laisser des graines pour les oiseaux aux premières neiges. Laver ses cheveux avec du romarin. Boire du thé à la lavande quand on ne peut pas dormir. Et savoir que le seul remède à l'amour est d'aimer encore plus."

En bref : Avec The rules of Magic, Alice Hoffman signe un préquel des Ensorceleuses qui surpasse de loin l'original, racontant une histoire qui affirme sa propre originalité sans oublier sa filiation. Retraçant la vie des Tantes Owens dans une Amérique secouée de nombreux bouleversements socio-historiques, l'auteure tisse une métaphore qui force l'admiration sur l'affirmation de sa propre différence et la volonté de s'affranchir de tout déterminisme. Et lorsqu'en fin de lecture, The rules of Magic se clôt là où commençait les Ensorceleuses , on réalise qu'Alice Hoffman a bouclé la boucle de façon magistrale. Un vrai coup de cœur.


2 commentaires:

  1. Je suis vraiment heureuse pour toi ; cette lecture est, semble-t-il, un merveilleux point final à ton challenge Halloween 2017 !

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    1. Oui, je me suis régalé, et j'ai du mal à quitter les sœurs Owens! :)

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