samedi 5 janvier 2019

Les bonnes idées de Mary Poppins - P.L.Travers

Mary Poppins opens the door, Collins,1943 - Éditions Hachette (trad. De V.Volkoff), 1965.



  La revoilà ! Oui, c'est Mary Poppins, avec son chapeau à fleurs, son nez en trompette et son parapluie mystérieux. Elle paraît et, aussitôt... Les statues des jardins publics s'animent, les poissons de mer organisent un bal, les chats en porcelaine se mettent à courir et parler, les héros de contes se donnent rendez-vous dans le parc, la nuit du Nouvel An. Rien d'étonnant, si tous les enfants s'amusent tant avec Mary Poppins !



***


  Poursuivons notre exploration de l'univers de P.L.Travers et de son célèbre personnage : après Mary Poppins puis Le retour de Mary Poppins, voici le troisième opus des mésaventures de la bonne d'enfant à la fois la plus connue et la moins commune de l'Angleterre. Il est à noter que cet ouvrage, encore commercialisé en VO dans les pays anglophones, n'est aujourd'hui plus disponible en France depuis sa première et seule édition en 1965. On le trouve cependant encore facilement sur les sites de ventes de livres d'occasion, pour les curieux qui comme moi veulent dévorer toute la saga...

Mary Poppins revient cette fois du ciel à dos de feux d'artifice!

«  Le gardien du parc s'interposait :
-Mais... mais... je... je... vous... , s'étranglait-t-il.
-Laissez-moi passer, je vous prie, dit Mary Poppins, en le repoussant et en faisant passer les enfants devant-elle.
-C'est la deuxième fois ! Cria le gardien, qui venait de retrouver sa voix. La première, vous étiez arrivée en cerf-volant. Ce coup-ci, c'est en fusée. Vous n'avez pas le droit de faire des choses pareilles, c'est contraire au règlement, je vous dis. Et à la nature !
Il écarta les bras d'un grand geste. Mary Poppins lui fourra, dans la main droite, un petit morceau de carton.
-Qu'est-ce que c'est ? Demanda-t-il.
-Mon billet de retour, répondit-elle, imperturbable. »


  Dans le précédent tome, Mary Poppins s'était envolée en carrousel après avoir pris un billet aller-retour, laissant ainsi deviner qu'elle pourrait revenir sonner à la porte des Banks. Et en effet, le soir de la traditionnelle Bonefire Night, alors que les enfants font exploser des feux d'artifice avec un sympathique ramoneur, voilà qu'une de leurs fusées redescend du ciel sans exploser mais avec Mary Poppins dignement perchée dessus. Les enfants sont enchantés, Bébert ravi de la revoir, et Mme Banks on ne peut plus soulagée (ses chérubins n'ont en effet plus de nounou à épuiser, puisqu'elle n'a tout simplement toujours pas trouver de remplaçante à Mary Poppins depuis son départ). A peine passe-t-elle le seuil du 17 de l'allée des Cerisiers que la nurse se félicite de venir remettre de l'ordre dans cette maison qui, à l'en croire, ne peut tourner sans elle (et c'est peut-être un peu vrai), même si elle prévient qu'elle devra partir quand « la porte s'ouvrira ». Jane et Michael ne comprenant pas réellement ce que signifie cette phrase énigmatique, il se réjouissent de retrouver leur grande amie et sont prêts à partager avec elle de nouvelles découvertes, peu importe son humeur...

« Il suffit que j'ai le dos tourné pour que cette maison se transforme en ménagerie. »

  Pamela L.Travers se montre très en forme avec ce troisième roman. Non qu'il révolutionne la saga, car une fois encore la construction est calquée sur celle des deux précédents opus (chaque épisode faisant écho aux chapitres antérieurs et qui plus est dans le même ordre : Arrivée de Mary, visite chez un membre de sa famille souffrant d'une maladie fantaisiste et souvent magique, « histoire dans l'histoire » avec Mary qui raconte une légende ancienne aux enfants, etc...), mais il gagnerait presque en subtilité. En effet, on notera plus de linéarité dans l'ensemble de la trame, avec encore davantage de liens entre les chapitres, voire des allusions aux deux premiers romans et, même, des anciens protagonistes qui réapparaissent.

En visite chez un autre cousin de Mary, voilà la nounou et les enfants qui se transforment en boîtes à musique!

  L'humour n'a jamais été aussi flegmatique, se situant plus encore dans l'écart cocasse entre la situation vécue et la distanciation apportée par le discours de Mary Poppins  (par exemple, sa dignité face au gardien de parc rouge de colère parce qu'elle a atterri sur sa pelouse à dos de feu d'artifice : scadaleux!) ou par le non-sens (ou la logique inversée) des univers magiques qu'elle fait découvrir aux enfants (dans leur escapade sous l'océan, les poissons pêchent des êtres humains grâce à des appâts de pâtisseries !).

« Sur un grand rocher plat, toute une rangée de poissons s'étaient installés côte à côte, l'air solennel, les yeux rivés vers la surface de la mer. Ils tenaient tous une canne à pêche à la nageoire, et regardaient fixement les lignes qui montaient.
-Parlez bas, chuchota le saumon. Ils sont en train de pêcher. Ils n'aiment pas qu'on les dérange.
-Mais, répondit Jane sur le même ton, comment se fait-il que les lignes montent ?
-Vous ne voulez tout de même pas qu'elles descendent ! Rétorqua le saumon. Voici les appâts, ajouta-t-il en désignant une série de sacs transparents et imperméables, pleins de gâteaux pâtissiers.
-Qu'attrapent-ils, vos pêcheurs ? Demanda Michael.
-Principalement des humains, répondit le saumon. Il n'y en a pas beaucoup qui résistent à la tarte aux fraises. »

Lorsque Mary se mesure, le mètre renseigne toujours sa perfection!

  On repérera dans ce tome plusieurs éléments repris par Disney pour le film de 1964 (le film n'était effectivement pas inspiré que du premier ouvrage, mais de tous les livres sortis à cette date) : le mètre ruban permettant de mesurer les bêtises, le ramoneur (que le film a couplé avec Bébert/Bert pour n'en faire qu'un seul et même personnage) et les feux d'artifice au-dessus de Londres, mais aussi certaines répliques clefs du classique cinématographique (« Jane ! Combien de fois vous ai-je dit de ne pas rester la bouche ouverte ! Michael ! Voulez-vous bien refermer la votre. Vous n'êtes pas un poisson, que je sache » : phrase qui prend dans ce livre tout son sens, puisque nos personnages se trouvent en escapade sous l'océan). Le voyage sous-marin, d'ailleurs, était prévu dans le scénario du premier film avant d'être finalement retiré, puis réutilisé dans L'Apprentie Sorcière (Bedknobs and Broomstick, d'après les romans de Mary Norton, chronique à retrouver ICI) huit ans plus tard, film qui voulait surfer sur le succès de Mary Poppins en proposant une ambiance et des péripéties similaires.

La scène sous l'océan du film L'apprentie Sorcière, initialement prévue pour le film Mary Poppins, était inspirée de ce troisième tome.


«  Drôle de personne que cette Mary Poppins, dit-il, tasse en main. Un jour, elle est là, le lendemain, elle n'y est plus. On croirait presque une espèce de fantôme... »

  Derrière la « recette » que s'attache à appliquer l'auteure pour chaque tome et l'apparente légèreté de son œuvre, pointent néanmoins si on l'étudie avec attention encore plus d'allusions à l'univers des mythes ou des contes païens. Ceux-là étant étroitement liés, semble-t-il, à l'existence même de Mary Poppins, ils participent à élargir la mythologie propre au personnage et à tisser en toile de fond comme une véritable constellation de références. Par bribes, on apprend qu'elle connaîtrait le dieu Neptune, mais aussi qu'elle serait cousine avec les créatures les plus anciennes de cette Terre.


« Mary Poppins c'est une personne : pas une invention !
-Elle est mieux que cela, dit Alfred. Elle est une invention devenue vraie. »

  L'avant-dernier chapitre frôle le paroxysme en la matière, et ce là encore en dépit d'une gentille fantaisie de surface : le soir de la Saint Sylvestre, les enfants s'interrogent à quoi correspond l'interstice entre la fin de l'ancienne année (située au premier coup de minuit), et le début de la nouvelle (qui commence au douzième coup). Ils expérimentent eux-même cet écart, sorte d'entre-deux coupé du temps et de l'espace au cours duquel Mary Poppins convie les personnages de fictions et de fables à une valse effrénée. La nurse guindée, dont on supposait déjà qu'elle pouvait être l'incarnation d'une divinité païenne issue des inspirations très érudites de Pamela L.Travers, apparaît comme une entité capable d'ouvrir les brèches entre les mondes. Ses allées et venues d'un tome à l'autre, jamais de son fait (elle sait quand elle va partir mais semble ne pas le décider réellement), évoquent les saisons et des pouvoirs liés au cycle du temps qui passe.

« Dans l'interstice, les choses les plus opposées s'entremêlent. Les étoiles descendent jusqu'à terre. Jeunes et vieux se comprennent. Nuit et jour se confondent. Les deux pôles s'unissent. L'Est et l'Ouest se penchent l'un vers l'autre et le cercle se referme... C'est la seconde, mes enfants, la seule seconde, où chacun peut-être heureux jusqu'à la fin des temps. »

La nuit du nouvel an, entre le premier et le dernier coup de minuit, une brèche entre les univers s'ouvre :
Les personnages de fables et de contes se rejoignent pour danser sous la lune...

  Mais à peine a-t-on l'impression de toucher du doigt une explication que le vent tourne déjà : de nouveau, nous voilà arrivés à l'ultime chapitre, celui où l'on pressent tous (lecteurs et personnages) que Mary Poppins est sur le départ. C'est à la fin de ce troisième tome qu'on réalise d'ailleurs que si Pamela L.Travers est douée dans l'humour, elle peut l'être plus encore dans l'émotion : Mary Poppins se déride toujours considérablement au moment de quitter les enfants Banks, et ce troisième opus ne fait pas exception à la règle. Plus encore, on a droit à un final qui semble clore un cycle dans la saga, puisque tous les protagonistes secondaires, amis et famille de Mary Poppins, se rejoignent pour lui dire non plus au-revoir, mais adieu.

« Les enfants et Mary Poppins se regardèrent longuement, d'un regard qui disait tout. Les enfants savaient que Mary Poppins savait qu'ils savaient.
-Aujourd'hui c'est la nouvelle année, Mary Poppins ? Demanda Michael.
-Oui, répondit-elle calmement en posant la corbeille de croissants sur la table.
Michael la regarda avec gravité. Il pensait toujours à l'interstice.
-Nous aussi, Mary Poppins, nous le serons ? Demanda-t-il tout à coup, lorsqu'il ne put plus y tenir.
-Vous serez quoi ? Demanda-t-elle en reniflant.
-Heureux jusqu'à la fin des temps.
Un sourire, mi-tendre mi-mélancolique, se joua sur les lèvres de Mary Poppins.
-Peut-être, dit-elle. Cela dépend.
-De qui, Mary Poppins ?
-De vous, répondit-elle très doucement. »


  Son départ semble cette fois sans retour, mais alors que contiennent les trois opus suivants ? Réponse dans les prochains articles...

En bref : Un troisième tome qui marque la fin de ce qui pourrait être une trilogie dans la saga Mary Poppins. Les bonnes idées de Mary Poppins gagne en linéarité et en subtilité, en plus d'aller encore plus loin dans le symbolisme du personnage. Peut-être l'un des plus travaillés de la série malgré sa simplicité de façade, on regrette seulement que cette seule édition française ne comporte, une fois encore, pas tous les chapitres présents dans la version originale. Ce livre n'en reste pas moins une agréable surprise de lecture quand on l'observe à travers l’œil adulte.

Allez, encore une petite punchline de Mary Poppins pour la route :

« Il est l'heure de rentrer prendre le thé. Je ne suis pas un dromadaire, que je sache. Il n'y a que les dromadaires qui ne boivent pas de thé pendant des semaines ! »



Et pour aller plus loin...

  - Découvrez toute la série...




1 commentaire:

  1. C'est fou quand même que le même schéma soit repris à chaque fois. Je reste très curieuse de découvrir cette saga et je continue - peut être naïvement - d'espérer un jour une édition intégrale en français. Je suis à deux doigts de craquer pour la VO, mais toujours pas bien motivée pour lire en anglais...

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