vendredi 27 juillet 2012

White as Snow - Tanith Lee

Tor Book, 2000.


"Il était une fois un miroir..."

Ainsi commence cette sombre et inhabituelle relecture du conte de Blanche-Neige par l'auteure que tous les critiques se sont accordés à surnommer l' "Angela Carter de la fantasy" - Un roman grandiose basé sur une histoire connue de tous, qui se transforme ici en une tragédie noire et sensuelle, emprunte de mythes et de magie.
Arpazia est la reine qui se morfond dans le palais d'un grand seigneur de la guerre. Froide comme l'Hiver, elle brûle cependant d'une ardente passion pour le mystérieux chasseur qui voue un culte aux anciens dieux de la Forêt, croyances issues des temps anciens et désormais interdites pas la Loi. Coira, elle, est la princesse qui brille dans l'ombre de sa mère et la rage que cette dernière entretient à l'encontre de l'enfant. Ignorée de ses deux parents et à demi oubliée de la Cour de son père, Coira grandit et apprend seule à devenir femme... jusqu'à ce que le miroir parle, que le sang bouillonne, et que la Forêt la réclame.
Le mythe tragique de la déesse Demeter et de sa fille, Perséphone, enlevée par le roi du Monde Souterrain, est mêlée au conte de Blanche-Neige pour créer une puissante histoire de mère et de fille, et du lien qui les unit l'une à l'autre, pour le meilleur et pour le pire : le sang. Approchez, approchez ; installez-vous au coin du feu et venez écouter ce conte comme vous ne l'avez jamais entendu auparavant.

"...Il était une fois un miroir, et une jeune fille blanche comme la neige..."


Après Mirror, Mirror de Gregory Maguire, Snow de Tracy Lynn, Fairest of all de Serena Valentino et l'album illustré par Benjamin Lacombe, je termine ici ma sélection de lectures sur le thème de Blanche-Neige. Lancée il y a de cela plusieurs années par la romancière, essayiste et femme de lettres américaine Terri Windling, la collection The fairy tale series éditée chez Tor Book se destine à la publication de réécritures de contes classiques par les meilleures plumes anglo-saxonnes. Passionnée de contes de fées depuis sa plus tendre enfance, Terri Windling veut faire découvrir avec cette série des versions nouvelles des écrits traditionnels, mais qui restitueront toute la violence et la complexité d'origine de ces histoires que tout le monde pense connaitre. Pour ce nouvel opus de sa collection, elle a sélectionné Tanith Lee, auteure de fantasy connue et reconnue pour ses précédentes réécritures de contes classiques, afin de réinventer l'histoire de Blanche-Neige. Tanith Lee a pour cela choisit une orientation toute particulière et s'attarde davantage que le conte original sur le personnage de la Reine, tout en opérant un audacieux melting-pot littéraire...

L'histoire commence donc avec une jeune fille à la peau blanche comme la neige, aux cheveux noirs comme l'ébène, et aux lèvres rouges comme le sang. Mais ce n'est pas Blanche-Neige, ni son alter-ego réécrit. Il s'agit d'Arpazia, jeune princesse à la beauté fulgurante, qui a grandit dans l'ignorance de son père le roi, ce dernier lui reprochant la mort de la reine en couche. Véritable combattant, le seigneur est pris dans une guerre qu'il est certain de perdre et annonce son désir de tuer sa fille lui-même, plutôt que de la laisser entre les mains de l'adversaire victorieux. Terrifiée à cette idée, Arpazia s'enfuit mais tombe dans une embuscade des troupes ennemie et se voit offerte à leur chef, Draco, en guise de trophée. Ce dernier, décidé à en faire son épouse, la viole au cœur de la forêt enneigée avant de la conduire dans son palais. Une fois dans sa nouvelle demeure, la jeune Arpazia cache sa colère derrière le masque de la dignité et apaise sa rage dans la pratique des cultes anciens désormais interdits par la Loi. Elle-même dépositaire de ces croyances qu'elle tient de l'enseignement de son ancienne nourrice, elle est rapidement surnommée la sorcière à travers le royaume... et en effet, la reine n'est pas sans posséder quelques pouvoirs étranges puisqu'elle a en sa possession, offert en son temps par son père, un gigantesque miroir capable de tout voir et de tout montrer.
Lorsqu'elle tombe enceinte et donne naissance à la princesse Coira -blanche comme la neige, rouge comme le sang et noire comme l'ébène- Arpazia voit l'enfant comme le symbole vivant de son union forcée avec Draco et exile l'enfant dans une lointaine aile du palais, où elle grandit dans l'ignorance totale de sa mère... Mais au fur et à mesure que le temps passe, Arpazia, anciennement choisie comme souveraine des anciens cultes, voit les dieux de la forêt lui préférer Coira, sa copie conforme, mais en plus jeune. Jalouse, elle vend sa propre fille à une troupe de nains saltimbanques qui conduisent la jeune princesse dans leur repère : Elusion, une immense cité souterraine, gigantesque mine dirigée par un seigneur du nom de Hadz. Ce dernier, envouté par la beauté de Coira, décide de prendre la jeune fille pour épouse. Mais depuis son château, Arpazia prend brusquement conscience des liens -certes ambivalents mais tout de même bien réels- qui l'unissent à sa fille et part à sa recherche, partagée entre le désir maternel de l'aimer et la protéger, et celui de la tuer...

Vous l'aurez compris, c'est là une version réellement très spéciale mais, croyez-moi, tout aussi intéressante. Plus que de réécrire le mythe de Blanche-Neige, Tanith Lee opère un parallèle inattendu mais très audacieux entre le conte de Grimm et le mythe de Demeter et Perséphone! Si cela peut paraître insensé de prime abord, il faut reconnaître que c'est en fait extrêmement bien pensé, tant la symbologie de cette légende gréco-romaine s'accorde bien avec celle de Blanche-Neige ; petit rappel du mythe pour l'occasion:
Perséphone est d'une rare beauté, et sa mère Déméter l'élève en secret en Sicile. Un jour, elle est remarquée par le puissant Hades, qui souhaite en faire sa reine et kidnappe la jeune fille. Demeter part alors à la recherche de Perséphone et se rend jusqu'aux Enfers pour récupérer sa fille. Hades refuse de lui rendre Perséphone, d'autant plus qu'elle a mangé une grenade provenant du monde souterrain, ce qui suffit à la lier à tout jamais aux Enfers. L'affaire est portée devant Zeus, qui se prononce pour un compromis: la jeune fille passera six mois aux Enfers (les périodes automnale et hivernale) aux côtés de son époux en tant que reine puis, les six autres mois de l'année, elle retournera sur Terre en tant que Coré aider sa mère pour le printemps et l'été, partagée à tout jamais entre le monde des morts et celui des vivants.

Je vous laisse imaginer comment se construit le roman de Tanith Lee, dont la trame suit globalement celle de ce mythe antique : le parallèle est passionnant à dresser en tant que lecteur et j'ai adorer chercher les correspondances entre le livre et la légende de Perséphone. Ainsi, l'auteure n'a choisit aucun nom au hasard et tous font référence de près ou de loin à ses sources d'inspiration antiques! Je vous laisse donc deviner, au regard du petit rappel mythologique ci-dessus, sous quelle forme et de quelle façon se présente la pomme empoisonnée dans cette version...^^

Ce clin d’œil aux légendes gréco-romaines conduit l'auteure à placer son intrigue dans un contexte spatio-temporel certes incertain (comme tout conte qui se respecte) mais au carrefour de multiples cultures. L'époque à laquelle se déroule l'histoire rappelle tantôt le Moyen-Âge, tantôt l'Antiquité, tandis que les noms des localités (Belgra Demitu,  Korshlava...) évoquent une contrée d'Europe centrale ou d'Europe de l'Est, à la frontière entre l'Orient et l'Occident. Bien qu'il s'agisse d'une fiction fantastique, Tanith Lee invente pour son histoire un contexte politico-religieux digne d'un récit historique, mettant en scène des royaumes déchirés par la difficile transition du paganisme à la chrétienté. En ce qui concerne l'atmosphère de l'histoire, j'ai adoré les descriptions travaillées du roman, qui instaurent une ambiance sombre, lourde, et étouffante : On évolue constamment entre les décors sauvages et glacés des forêts enneigées et l'intérieur suffocant des palais aux murs de pierres drapés de tissus épais et de fourrures. Visuellement, le tout semblait sortir d'un tableau préraphaélite! Coïncidence étrange tant on retrouve dans cette oeuvre les sources d'inspiration chère à ce mouvement pictural, sans compter que c'était l'un des souhaits de Terri Windling elle-même concernant le visuel des couvertures!

 Perséphone, par le préraphaélite D.G. Rossetti.

Au final, ce roman est un chef-d’œuvre incontestable, inattendu mais réellement saisissant, tant par son intrigue que son écriture, ainsi que pour la profonde réflexion qu'il propose sur l'ambivalence de la relation mère-fille. Alors dans ce cas, pourquoi ne pas en faire un coup de cœur, me demanderez-vous? Car malgré tous ses excellents éléments, j'ai trouvé avec ce livre mes limites en langue anglaise: le style, très riche (trop?) a rendu ma lecture plus difficile que pour les précédents romans anglo-saxon que j'ai eu l'occasion de lire en VO, ce qui a nécessairement jouer sur mon appréciation globale. Mais cela ne doit pas freiner les éventuels lecteurs du roman, surtout s'ils ont un excellent niveau linguistique : il se délecteront sûrement autant de la plume de Tanith Lee que j'ai pu me régaler de son imagination ;-)

4 commentaires:

  1. Ca donne vraiment envie toutes ces réécritures. C'est dommage qu'elles n'aient pas été traduites en français.

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    1. Comme tu dis =( et moi qui ai cru jusqu'au bout que l'intérêt du cinéma pour Blanche-Neige cette année aurait amené à quelques événements littéraire sur le sujet, notamment des traduc' de ce genre de livres...

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  2. L'idée de retravailler les contes classiques, et ici de relier l'histoire avec la mythologie, c'est très intéressant.
    Et il est inutile de faire remarquer que la couverture, et l'encadrement Art Nouveau de l'image, sont hautement désirables.

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    1. Je n'aurai jamais penser qu'on puisse lier un conte et un mythe dans une telle réécriture... quand j'ai commencé, je me suis demander ce que ça allait donner et où était l'intérêt ; mais c'est vraiment très bien pensé et très riche!

      La couverture? Hautement désirable? =P Oh, si peu, si peu ;-)

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