vendredi 14 mars 2014

La Belle et la Bête (2014) - Un film de Christophe Gans.


La Belle et la Bête
de Christophe Gans ( sortie le 12 Février 2014)
d'après les contes de Madame de Villeneuve et Madame Leprince de Beaumont.

Avec: Vincent Cassel, Léa Seydoux, André Dussolier, Sarah Giraudeau, Audrey Lamy, Eduardo Noriega...

  1810. Après le naufrage de ses navires, un marchand ruiné doit s’exiler à la campagne avec ses six enfants. Parmi eux se trouve Belle, la plus jeune de ses filles, joyeuse et pleine de grâce. Lors d’un éprouvant voyage, le Marchand découvre le domaine magique de la Bête qui le condamne à mort pour lui avoir volé une rose. Se sentant responsable du terrible sort qui s’abat sur sa famille, Belle décide de se sacrifier à la place de son père. Au château de la Bête, ce n’est pas la mort qui attend Belle, mais une vie étrange, où se mêlent les instants de féerie, d’allégresse et de mélancolie. Chaque soir, à l’heure du dîner, Belle et la Bête se retrouvent. Ils apprennent à se découvrir, à se dompter comme deux étrangers que tout oppose. Alors qu’elle doit repousser ses élans amoureux, Belle tente de percer les mystères de la Bête et de son domaine. Une fois la nuit tombée, des rêves lui révèlent par bribes le passé de la Bête. Une histoire tragique, qui lui apprend que cet être solitaire et féroce fut un jour un Prince majestueux. Armée de son courage, luttant contre tous les dangers, ouvrant son coeur, Belle va parvenir à libérer la Bête de sa malédiction. Et se faisant, découvrir le véritable amour.


   Alors que la mode des contes de fées au grand écran était particulièrement suivie aux Etats-Unis ces derniers temps, voilà que l'Europe, berceau même de ces contes, revient prendre ses droits! Christophe Gans, adaptant le conte de Madame Leprince de Beaumont, coiffe ainsi au poteau Guillermo del Toro et son projet similaire mettant en vedette Emma Watson : sorti le 12 Février dernier, ce film français montre de quoi l'hexagone est capable en la matière. Bien évidemment, je ne pouvais que faire le déplacement, tout plongé que j'étais dans l'ambiance avec ma sélection de lecture sur le thème de "La Belle et la Bête", en plus du fait qu'il s'agisse d'un de mes contes favoris. Alors, le verdict?

Seconde bande-annonce du film.

  La première bande-annonce, si elle faisait preuve d'un visuel alléchant, laissait craindre une adaptation sommes toutes très classique du conte. Le début du film renforce cette impression et, bien que l'image soit agréable au regard et la reconstitution d'époque impeccable, donne le sentiment de regarder un épisode de "Au Siècle de Maupassant". Hum... restons assis et attendons d'être surpris, peut-être? Bonne idée, car très vite, on oublie l'incipit très classique (Belle -car on aura reconnue Léa Seydoux et donc, deviné l'issue de l'histoire- qui lit le conte à ses enfants au moyen d'un gros grimoire illustré comme souvent dans les Disney ou le Peau d'Ane de J.Demy) et on se laisse happer par un scénario original magnifiquement mise en images. Si l'histoire respecte la trame du conte de Madame L.de Beaumont, elle se pare notamment d'accents plus adultes, rappelant les thèmes présent dans la version originale de Madame de Villeneuve. Ainsi, le principal axe abordé (de façon symbolique, certes, mais principal quand même) est cette transition d'une Belle innocente et virginale vers l'âge adulte, son ascension vers le statut de femme. Passant de sa loyauté envers son père à sa relation forte avec la Bête, le scénario et la mise en scène instaurent une réelle tension dans le duo à l'écran, fortement sexuée. Que ceux qui n'ont pas encore vu le film ne paniquent pas : il n'y a rien d'osé ou de choquant mais tout est dans le sous-entendu et les altercation entre les deux personnages. La Bête est ainsi présentée sous un jour réellement très bestiale, parfois primitive et effrayante, animée du premier désir de posséder la jeune fille avant de se laisser émouvoir et d'éprouver de vrais sentiments amoureux pour elle.
  Gans ajoute à son scénario tout un passé minutieusement reconstruit à la Bête, offrant pour cela de nombreux flash back et retour en arrière retraçant le parcours de ce prince assez brutal, passionné de chasse et des plaisirs de la chair, jusqu'à "l'incident" qui le changea en monstre (les origines de la malédiction évoquant en même temps les contes de Madame d'Aulnoy et particulièrement La Biche au Bois). Ce qui m'a le plus interpellé dans le traitement de l'histoire et les éléments nouveaux ajoutés par Gans, c'est que de nombreux détails m'ont renvoyés aux libertés prises par Cameron Dokey dans sa réécriture Belle, a retelling of the Beauty and the Beast, chroniqué très récemment. Certaines ressemblances m'ont a ce point frappé que je me suis demandé si ce roman inconnu en France, sous ces fausses allures de bluette de gare, n'était pas tombé entre les mains de Gans pendant la pré-production du film! On y trouve de éléments communs dans les décors (la chambre de la Belle avec sa logia, le lac aux abords du château...) et la trame (la presque noyade de Belle sur le lac, la légende du couple princier attachée au domaine, le rosier magique qui pousse sur la tombe de la défunte princesse, la nature "vivante" qui protège des regards le domaine de la Bête, ainsi que la chasse d'une biche qui se révèle nymphe féérique...). A l'image de Cocteau avec le personnage d'Avenant, ou de Disney avec celui de Gaston, Gans enrichit sa relecture du conte d'un personnage de "Méchant", Perducas, qui rappelle justement le gros bras de la version animée mais avec un esprit plus fin, plus vicieux et redoutable. En parlant de Disney, certains internautes ou critiques ont également noté de trop fortes ressemblances entre le film et le dessin-animé et ses suites, et j'ai en effet remarqué ces même similitudes : L'arrivée du père au palais, mais surtout la valse entre la Belle et la Bête (jusqu'à certains gestes très précis), les brigands qui assaillent le château au bélier ou même l'accident sur le lac gelé et la noyade de Belle. Cependant, dans la continuité des multiples références visuelles voulues par l'auteur et dont je parlerai plus loin, j'ai perçu ces ressemblances plutôt comme un ensemble d'hommages et de clins d’œil fondus dans son film plutôt d'un manque d'imagination.

Comme un air de déjà-vu?

  Côté acteurs, le choix de Cassel peut surprendre car il offre une prestation à mille lieues du prince charmant : bestial avant même d'être une bête, ce seigneur brut de pomme a tout de rebutant de prime abord, mais le personnage a par-là même le mérite de sortir des sentiers battus et son tempérament devient un ressort à part entière dans l'intrigue. De même, sous l'apparence de la Bête, Cassel est à des millénaires de tout ce qui a pu être fait avant dans le genre et parvient à lui conférer un charisme réellement intimidant. C.Gans voulait sa Bête comme un croisement entre les grandes figures masculines du cinéma et de la littérature d'horreur fantastique, souhaitant y mettre autant de la Bête du conte que de Dracula, le Bossu de Notre-Dame ou le Fantôme de l'Opéra. Le pari est réussi et on retrouve ses multiples inspirations dans le jeu de Cassel (regardez le glisser le long des façades du palais comme Dracula chez Coppola, ou s’arc-bouter sur les gargouilles comme le bossu de V.Hugo!) , qui réussit à rendre sa Bête effrayante et fascinante tout en conservant la prestance qui sied au prince qu'elle était avant. L'animation de son faciès et de sa mouvance est également une réussite, parfait entre-deux à la rencontre de l'humain et du félin, imposante et fluide à la fois, comme une chorégraphie enchanteresse et gothique.


  Léa Seydoux est juste lumineuse en Belle. Son jeu rappelle celui d'Emilie Dequenne dans Le pacte des Loups du même Christophe Gans, d'ailleurs, mais en plus frontal : c'est là une caractéristique propre à Léa, que Gans souhaitait exploiter dans son personnage. Ainsi, elle est une Belle vive et impétueuse, franche et décidée, avec un côté boudeur et par moment presque irascible qui lui donne du piquant. Le plus drôle et que parallèlement à cette personnalité de feu, la prestation de Léa Seydoux renvoie à sa formation classique : son discours est posé, parfaitement ponctué et mesuré comme dans une pièce de théâtre. Si cela peut ajouter une touche de froideur ou casser le réalisme (comme ça a d'ailleurs été reproché par certains critiques étrangers), on peut également y voir le rappelle de ce même aspect classique propre à l’œuvre originale. Et puis, au fond, j'ai aimé ce petit côté "poésie de classe récitée" qui ajoutait une touche réellement so'frenchie au film, rappelant ainsi que, bon sang, ce film, il vient bien d'chez nous!
  Côté acteurs secondaires, André Dussolier excelle en père doux et protecteur avec le talent qu'on lui connait. Les deux soeurs, campées par Sarah Giraudeau et Audrey Lamy (qui ne m'a jamais autant fait penser à Marie-Anne Chazel dans sa façon de jouer!) sont parfaites dans leur interprétation hyper-appuyée de pimbêches précieuses et ridicules façon Javotte et Anastasie. Petite déception avec le méchant de l'Histoire : la prestation d'E.Noriega me laisse perplexe sans trop réussir à dire pourquoi. Je l'ai trouvé par moment très crédible et à d'autres monstrueusement fade ou stéréotypé. Même problème avec les frères de Belle : excepté le plus jeune qui s'en sort très bien à mes yeux, je n'ai pas été convaincu par les deux aînés.

  Le visuel du film, tant au niveau des décor que des costumes, constitue un des points forts. Idem pour la mise en scène et la façon de filmer de Gans, qui voulait insuffler à l'ensemble la beauté qui le subjugue dans le cinéma japonais ou les œuvres de Myazaki. On notera en ce sens les ralentis apportés à certains plans, qui ajoutent une réelle intensité et une beauté sidérante aux scènes (notamment dans les mouvement de la Bête, surtout lorsque celle-ci pourchasse la Belle sur la glace ou, lors de la scène de chasse, de l'instant saisissant où la biche dorée se cabre symétriquement aux statues de cervidés environnantes). Dans cette continuité, Gans se revendique comme vrai cinéaste cinéphile et son film se pare dans cet esprit de multiples inspiration et rappels iconographiques. Le film, sans se démarquer du conte de base, nous propulse ainsi dans des univers visuels inattendus qui viennent de suite titiller notre esprit et notre mémoire culturelle, littéraire et cinématographique.
  Le prologue nous donne en cela à voir le naufrage des bateaux du père de la Belle : les images sous-marine puis tous les éléments propre au commerce maritime qui surviennent ensuite (le port de pêche, les bureau de la Marine Marchande, le pub des marins, etc...) font d'emblée penser à Stevenson et son île au trésor.

L'un des splendides ralentis du film : la course poursuite sur la glace...
L'ïle au trésor de Stvenson? Non, La belle et la bête de Gans!

  De même, le château de la Bête, magnifique bâtisse de gothique flamboyant, donne l'impression de la Tour Saint-Jacques qui aurait poussé en plein jardin suspendu de Babylone. L'ombre du beffroi se détachant dans la nuit, sur fond de musique à la Hammer film, nous renvoie tout autant au château de Dracula dans la version  de Coppola et trouve ainsi fort bien à se relier à la personnalité du maître des lieux. Idem pour l'intérieur et ses apparences de cathédrale moyenâgeuse à l'abandon, envahie de ronces que n'aurait pas reniés la Sorcière de la Belle au Bois Dormant.

Le château de la bête: beffroi de gothique flamboyant digne de Dracula, ou la Tour St-Jacques en plein oasis...

  Les paysages extérieurs, tout en profondeurs et multiples plans vallonnés à perte de vue, évoquent des peintures impressionnistes au réalisme saisissant et étourdissant. Baignés d'une lumière chaude et douce, ces plan semblent en même temps plongé dans une bruine légère, à peine floutée, et parsemés de grains comme les premiers films colorisés des années 40. Si certains détails sentent trop la 3D de jeux-vidéos, ils sont minimes dans l'ensemble et on se laissent happer par la végétation luxuriante qui explose à nos yeux affamés: des jardins aux allures d'oasis de la Bête au port d'inspiration normande en passant par la chaumière de Belle, tout est enchanteur et propice à l'émerveillement. Le film de Gans se revendique comme un hommage vibrant à la force de la nature et à sa beauté.




  Même avis, enfin, sur les costumes : de style Nouvel Empire, ils nous plongent dans une époque rappelant fortement l'Ere Napoléonienne avant de nous perdre dans les multiples inspirations textiles une fois Belle chez la Bête. Là, on tombe dans le conte de fée pure, mélange de robes Renaissance et de cuirasses du Moyen-Age. La garde-robe des deux principaux personnages est particulièrement forte de symbolisme : Belle, tout d'abord, s'habille de fines tenues de cotonnade ou de mousseline blanche/écru typiques de l'enfance à de sublimes parures et robes de plus en plus féminines et colorées, jusqu'à un ensemble rouge sang rehaussé de corail qui traduit à merveille son statut sanguin de femme devenue adulte. L'ensemble porté par la Bête, mélange de tissus moirés et de métal, symbolise également à merveille la prison que constitue sa malédiction sans diminuer la fluidité féline de ses mouvement.


  Bon, que du positif alors? Pas tout a fait, car si ce film est une explosion visuelle et chatoie de référence, il s'y perd presque trop. En effet, au milieu de ces multiples clins d’œil et hommages symboliques et iconographiques, Gans, à mes yeux, ne sait plus où donner de la tête et oublie un peu de poésie en cours de route. Ainsi, on ne ressent pas assez à mon goût l'évolution des sentiments entre la Belle et la Bête, et leur relation semble changer trop brutalement, par à-coups soudains. De ce fait, l'onirisme naissant du début s'effrite peu à peu pour disparaitre totalement dans le final, certes grandiose mais un peu trop indigeste par moment, et tenant plus de Jack et le haricot magique que de la Belle et la Bête.


  En bref: Une réussite visuelle étourdissante, riche et opulente, proprement enchanteresse au regard. Une interprétation fougueuse qui sait merveilleusement composer entre le conte initial et les ajouts originaux, parée de multiples références iconographiques et symboliques. Dommage que le résultat final y perde un peu de sa poésie, seul réel défaut de ce film qui montre de quoi l'hexagone est capable dans le 7ème art!

Et pour aller plus loin...


-Redécouvrez le conte d'origine, avec la version la plus connue de Mme Leprince de Beaumont, et celle antérieure de Mme de Villeneuve.



- Découvrez d'autres films adaptés de la Belle et la Bête : Le film de Jean Cocteau de 1947, et le film Disney en live Action de 2017.

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