vendredi 3 août 2018

Pique-nique à Hanging Rock - Joan Lindsay

Picnic at Hanging Rock, 1967, F.W.Cheshire - Flammarion LGF (trad. de M.Véron), 1977 - Le livre de poche, 2016.


 14 février 1900, Australie. L’été touche à sa fin. Les jeunes pensionnaires de Mrs Appleyard attendent depuis des mois ce pique-nique annuel, non loin de Hanging Rock. Revêtues de leurs mousselines légères, elles partent dans une voiture tirée par cinq chevaux bais magnifiques. Après le déjeuner, les demoiselles s’assoupissent à l’ombre des arbres. Mais quatre d’entre elles, plus âgées, obtiennent la permission de faire une promenade. Enivrées par cet avant-goût de liberté, elles franchissent un premier ruisseau... puis disparaissent dans les hauteurs. Quand, tard dans la nuit, la voiture regagne le pensionnat, trois jeunes filles manquent à l’appel.


***

  Attention, classique! Pique-nique à Hanging Rock, c'est l'un des plus grands romans de la littérature australienne, écrit en 1967 par Joan Lindsay, aussi artiste, critique littéraire et dramaturge. Qu'est-ce qu' Hanging Rock? Un titanesque promontoire rocheux, vestige de soulèvements volcaniques hauts de 105 mètres, dans le bush australien à une heure de Melbourne. Ce lieu sauvage et hors du temps, qui a toujours fasciné Joan Lindsay depuis sa plus tendre enfance, lui a inspiré son best-seller : un roman dont l'aura n'a cessé de croitre. En effet, après une première adaptation cinématographique par Peter Weir en 1975 (encensée par la critique!), c'est cette année une version télévisée en six épisodes qui voit le jour. Plus que jamais, donc, l'occasion d'une promenade à Hanging Rock, version roman...

 Joan Lindsay

  Australie, 1900. Dans la chaleur étouffante de ce 14 février, les élèves d'Appleyard College, pensionnat de jeunes filles dirigé par la rigide et austère Mrs Appleyard, bénéficient d'une journée de sortie pour le traditionnel pique-nique de la Saint Valentin. Encadrées de deux de leurs enseignantes, voilà nos adolescentes frétillantes qui s'envolent dans une procession de jupons de mousseline blanche poser leurs paniers à Hanging Rock, montagne rocheuse autrefois lieu de culte aborigène. Sur place, les jeunes filles goûtent à un repos bien mérité, et le temps s'arrête... au sens figuré comme au sens propre, car lorsqu'on s'inquiète de savoir l'heure, il s'avère que les montres de tout le monde se sont arrêtées. Vite, on se presse de plier bagages pour rentrer à temps à l'internat... mais quatre élèves manquent à l'appel : la spirituelle Miranda, la précieuse Irma, et l'intelligente Marion, trois amies parties se balader près du ruisseau, suivies de l'insupportable petite Edith. Puis un hurlement : Edith accoure des hauteurs d'Hanging Rock, complètement hystérique. Bien que son discours soit celui d'une folle, on est certains d'une chose : Miranda, Irma, et Marion ont disparu. Le temps d'accuser le coup de cette terrible nouvelle, et l'on réalise qu'une des deux enseignantes venues chaperonner le groupe s'est envolée également... C'est dans un état de panique que toutes regagnent le collège à la tombée de la nuit, où les attend une Mrs Appleyard fortement préoccupée. La nouvelle plonge toute la région sous une chape de plomb de mystère, qui gangrène tous ses habitants, d'autant que les battues pour retrouver les jeunes filles et les recherches de la police ne mènent nulle part... Mais une chose est sûre : plus rien ne sera plus jamais comme avant à Appleyard college, et le pire est à venir...

 Hanging Rock...

 " Trois matins de suite, le public australien avait dévoré en même temps que des œufs au bacon les détails savoureux du Mystère des Collégiennes, comme on l’appelait dans la presse. Bien qu’aucune information supplémentaire n’eût été découverte, ni rien qui ressemblât à un indice (...), il fallait donner sa pâture au public."

  Quel ouragan que ce livre : après des débuts tout ce qu'il y a de plus délicieux et romantique dans l'atmosphère de dentelles de ce pique-nique victorien, voilà que l'auteure nous pousse littéralement des hauteurs de Hanging Rock pour sombrer en plein mystère. D'un style magnifique qui évoque véritablement la littérature du XIXème, Joan Lindsay parvient à instaurer une atmosphère unique, éthérée et magnétique. A cette écriture purement onirique, elle ajoute des descriptions plus tranchantes, presque sarcastiques, lorsqu'il lui arrive de glisser dans la critique sociale ou psychologique de ses propres personnages. Elle s'amuse alors à semer les fausses pistes en prenant à parti le lecteur, créant le doute quant au genre véritable dans lequel se situe son roman... 


" Bien que nous soyons nécessairement concernés, dans un récit d'événements, par l'action physique qui se déroule au grand jour, l'histoire donne à penser que l'esprit humain s'aventure bien plus loin dans les heures silencieuses qui s'écoulent entre minuit et l'aube, ces fructueuses heures sombres rarement relatées, dont les secrètes floraisons engendrent la paix et la guerre, l'amour et la haine, le couronnement et la chute des rois. (...) De même, dans le silence et l'immobilité, les obscurs individus qui figurent en ces pages conspirent, souffrent, et rêvent."

  Partant du pique-nique à l'issue fatale qu'elle présente elle-même comme un "tableau" dont les retentissements s'étendent au fur et à mesure que l'intrigue progresse, elle met en relief l'impact du fait-divers sur le microcosme que constituent l'école et la ville voisine : affluence des journalistes, forces de l'ordre suspicieuses, colère des parents qui retirent leurs enfants, curiosité des impertinents, rumeurs et légendes urbaines... Le lot de dommages collatéraux qui ferait sombrer dans la folie n'importe qui d'un tant soit peu concerné par les événements. Parmi ces protagonistes, Mrs Appleyard en tête, dont l'implacabilité voit le vernis craqueler doucement jusqu'à l'irréparable, mais aussi des personnages secondaires d'importance : Michael, jeune lord anglais fraichement débarqué en Australie, hanté par le souvenir de Miranda qu'il n'a pourtant qu'aperçue avant sa disparition, tandis que Sara, jeune orpheline scolarisée à Appleyard, se laisse mystérieusement dépérir depuis le dramatique incident...



" Comme toujours dans les affaires d'un intérêt humain exceptionnel, ceux qui ne savaient rien, ni directement ni indirectement, s'avéraient les plus emphatiques dans l'expression de leur opinions - qui comme chacun sait ont le pouvoir de se transformer en faits établis au cours d'une seule nuit."

  Le lecteur se laisse lui aussi gagner par cette folie de questions incessantes : qu'est-il arrivé à ces jeunes filles? Sont-elles mortes? Se sont-elles suicidées? Se sont-elles enfuies? La réponse semble résider dans ces deux univers que Joan Lindsay met sans relâche en confrontation dans les pages de son roman, pour peu qu'on ouvre l’œil : le monde faussement propret et apprêté des humains de la respectable société victorienne, et leur part d'animalité, dissimulée dans le monde sauvage et fourmillant de la nature australienne. Car dès que les jolies jeunes filles s'assoupissent, ce n'est qu'invasions d'araignées, de lézards et autres reptiles qui serpentent entre les rochers... 

La Clyde School for girls, où fut scolarisée J.Lindsay...

  Le lecteur sera sans doute surpris par l'aspect volontairement "fait-divers" de certains chapitres (extraits d'articles de journaux, notamment) qui donnent à croire que l'histoire serait vraie, ou inspirée de faits réels. C'est là un point sur lequel Joan Lindsay a toujours refusé de se prononcer, créant encore un peu plus le mystère autour de son histoire, et d'une quadruple disparition apriori fictive sur laquelle persistent à enquêter des centaines de lecteurs aujourd'hui encore. Ceci dit, il se trouve que petite fille, Joan Lindsay avait elle-même été scolarisée dans un pensionnat situé non loin d'Hanging Rock, la Clyde School for Girls, qui a probablement été la source d'inspiration du collège Appleyard (ainsi que le prouveraient de nombreuses similitudes architecturales entre le pensionnat existant et les descriptions faites dans le roman). Quant à la résolution du mystère, elle restera suggérée : l'ultime dix-huitième chapitre, racontant sous forme de flash-back les dessous de la disparition des jeunes filles, fut supprimé de la versions définitive par choix éditorial. Un choix que l'on ne peut qualifier que d'excellent, tant il a fait couler d'encre depuis... (mais pour le curieux, ledit chapitre est désormais disponible en VO sous le titre The secret of Hanging Rock, publié à la fin des années 80... à bon entendeur...).

Filles de la Clyde School en promenade à Hanging Rock...

 " Les personnes de caractère qui détiennent une autorité sont en général capable d'affronter les problèmes pratiques posés par des faits (...). Les problèmes d'humeur et d'atmosphère, que la presse appelle "situations", sont infiniment plus sinistres. On ne peut pas classer une "situation" pour s'y référer plus tard, ni tirer d'un fichier la réponse appropriée. Une atmosphère peut surgir en une nuit à propos de tout et de rien, partout où des êtres humains sont rassemblés dans des conditions artificielles : à la cour de Versailles, à la prison de Pentridge, ou dans un élégant collège de jeunes filles où les miasmes de craintes cachées allaient en augmentant, empoisonnant l'atmosphère d'heure en heure."

En bref : Un conte victorien qui surprend par sa plume réaliste, avant de nous emmener dans sa chute vers une progression plus que mystérieuse de son intrigue. Magnétique et arachnéen, Pique-nique à Hanging Rock nous hante encore de nombreux jours après avoir refermé le livre. Un coup de cœur!

 

10 commentaires:

  1. je vais le dépoussiérer alors et le sortir du panier des livres à lire. Merci pour ce retour ! intrigant...

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    1. J'attends ton avis! Il faudra compléter ta lecture du visionnage du film ou de la série, tous les deux très bien mis en scène (ambiance hypnotique et vaporeuse à souhait!)

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  2. Je l'avais déjà repéré chez Milly mais ton billet relance ma motivation à le lire pour le prochain Mois Anglais ;-)

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    1. Ah oui, il faut! 😁
      Puis voir une des adaptations ensuite ;)

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  3. Je confirme : ce sera pour cet été :-)

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    1. J'espère que tu ne seras pas frustrée par le final et que tu aimeras tout le contenu. Je viens de commander l'ultime chapitre qui avait été ôté de la version définitive, et qui a été édité séparément en 2016. Après un an à imaginer toutes les solutions possibles au mystère, je suis prêt à découvrir de quoi il retourne ;)

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  4. Oh la la, je viens de finir : quel ouvrage fascinant !! Et il y a une suite ???

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    1. Ah non, ce serait trop beau ;) ... mais on peut se procurer facilement le chapitre manquant en VO ;)

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  5. Tu en as fait un billet très complet. J'ai 3 épisodes sur 6 d'écouter sur notre chaîne Radio-Canada. La directrice de l'établissement a l'air encore plus tortionnaire que dans le film original. Une histoire qui demeure envoutante! :)

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    1. Merci beaucoup Milly! Oui, dans la minisérie, la directrice perd en ambiguïté ce qu'elle gagne en sadisme, mais j'aime l'actrice qui interprète le rôle et les nombreuses interprétations du scénario. J'avais chroniqué la série également :
      http://books-tea-pie.blogspot.com/2019/05/picnic-at-hanging-rock-mini-serie-de.html?m=1

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