Les ados lisent-iels encore de la littérature ado ? Passent-iels plus de temps sur TikTok ? Doit-on censurer la Dark Romance ? Et le manga ? C'est quoi un roman ado, au fait ? L'Éducation nationale promeut-elle assez la lecture, et celle pour la jeunesse ? Ce sont autant de questions auxquelles Tom et Nathan Lévêque essaient de répondre dans ce nouveau livre, cinq ans après En quête d'un grand peut-être : Guide de littérature ado (vendu à 10 000 exemplaires).
À nouveau, les deux auteurs spécialistes de la littérature ado vous proposent de partir, carte et lampe torche à la main, à l'exploration de ce paysage littéraire : dates et chiffres clés, incontournables, portraits, analyses de ses grands genres et de ses grandes thématiques, pressions politiques et questions sociétales qui la traversent...
Ce livre de référence vous donnera les outils pour arpenter une littérature au moins aussi riche à défricher que les autres !
Un nouveau livre de référence pour les passionné·es de littérature ado !
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L'an dernier, on avait lu (avec un retard non négligeable – et sans avoir pris le temps de le chroniquer) le premier tome d'En quête d'un grand peut-être écrit par les jumeaux Tom et Nathan Levêque. Un guide fouillé de la littérature ado dont l'intérêt était de ne pas s'arrêter à la simple liste, au seul annuaire thématique, mais bel et bien de s'interroger sur ce qui fait la spécificité de cette catégorie de lectures. Noyée quelque part entre la littérature de jeunesse et la littérature young adult sans y avoir pourtant la place définie qu'elle mérite, assimilée à un genre ou à un registre faute d'avoir une vraie reconnaissance, la littérature ado s'y définissait finalement par son intensité, proportionnelle aux grandes étapes qui caractérisent cette tranche d'âge.
Revenir cinq ans plus tard avec une suite, est-ce légitime ? Très certainement : parce que le public qu'elle vise n'a de cesse d'évoluer, et cela de plus en plus vite, la littérature ado a été contrainte, en l'espace d'une demi-décennie, de s'adapter à un lectorat en pleine transformation. La métamorphose est constante pour continuer de séduire les jeunes et autant dire qu'en cinq ans, il s'en est passé, des choses. Les deux auteurs, connus depuis leur adolescence pour leurs blogs littéraires respectifs, proposent d'explorer ces mutations et, surtout, de les interroger.
C'est peut-être dans cette interrogation constante qu'on a trouvé ce second tome plus intéressant encore que le premier – et ce même si l'on n'est pas toujours d'accord avec eux (on y reviendra). Peut-être parce que les sujets qu'ils viennent questionner, loin d'être lisses ou faciles, dans une société en perpétuel mouvement, viennent polariser bien plus qu'ils ne font consensus. Mais n'est-ce pas le cas de tous les sujets d'importances, de tous les sujets sérieux ? Or, derrière cette étiquette faussement candide ou accessoire dont elle a trop souvent héritée, rappelons-le : la littérature ado, c'est du sérieux.
Le premier opus dressait un portrait pluriel de la littérature ado : ses grands thèmes, son actualité et ses codes, le tout ponctué de portraits, de témoignages et de nouvelles inédites signées de plumes devenues iconiques (ou en passe de l'être) en la matière. Ce nouveau titre conserve un plan similaire, si ce n'est que ses articles et différentes contributions élargissent ici le propos à des questions plus épineuses quant à ce qu'est en train de devenir la littérature ado et, à savoir, si elle n'est pas dans une certaine mesure en train de disparaître. Ou de se fondre dans les autres, peut-être : on en tient pour preuve ses codes esthétiques, que la littérature New Adult, voire la littérature adulte, se réapproprie sans qu'une tranche d'âge particulière semble visée. Les lecteurs de demain seront-ils d'éternels adulescents ?
Parmi les sujets brûlants qu'on apprécie de voir traiter sous ce jour dépassionné qui caractérise la recherche (celle avec un grand R) : celui de la dark romance et de l'attrait qu'elle provoque chez les adolescents. Un chapitre qui conduit à questionner l'existence d'une offre alternative et sécure pour les plus jeunes et la légitimité de collections traitant ouvertement de sexualité. Un thème en amenant souvent un autre, celui-là conduit ce guide à aborder l'autocensure des auteurs, quand ce n'est pas un cas de censure tout court qui a récemment secoué le monde de la littérature de jeunesse (mais silencieusement, parce que la littérature de jeunesse, ce n'est pas vraiment de la littérature, pas vrai ?). Tom et Nathan Levêque montrent ainsi tous les enjeux de cette littérature ado, son éthique et, on aurait envie de le dire ainsi : ses objectifs. Car il n'y a probablement pas plus engagée que la littérature ado. Peut-être est-ce d'ailleurs pour cette même raison que son avenir serait en danger...
Ne s'arrêtant jamais aux réponses faciles ou aux évidences, les jumeaux Levêque n'hésitent pas à gratter là où ça fait mal, quitte à questionner la déontologie de certaines pratiques commerciales qui, si elles sont nécessaires au marché du livre, n'en sont pas moins discutables. Il en est ainsi des questionnements sur la représentation/représentativité (la distinction entre les deux est très pertinemment amenée) parfois utilisée comme argument de vente ou au coût écologique de pseudo ouvrages collectors aux dos reliés et aux tranches jaspées. Pour les sujets les plus techniques, les auteurs ne s'improvisent pas spécialistes et cèdent la place aux pointures de la littérature ados, des plus connues (Sophie Van der Linden, Clémentine Beauvais...) aux figures émergentes (Céline Retrouvey et Julie Donizel), sans oublier les représentants des "métiers de l'ombre" qui ont ici enfin voix au chapitre (sensitive readers, traductrices, correctrices, etc.). Cette diversité est par ailleurs un très bel hommage à la pluralité des métiers qui font la littérature en général et les livres pour la jeunesse en particulier.
On reste cependant un peu plus sceptique quant à certaines analyses. Ce n'est pas une critique de notre part, seulement un constat. A notre sens, celui-là tient à un double biais (il y en a toujours, quoi qu'on en dise) : le biais d'une certaine catégorie de lecteurs dont font partie les auteurs, et notre propre biais de prescripteur du livre dans un environnement professionnel très spécifique au croisement du handicap et d'une réalité socio-économique complexe. Si on a à ce titre été touché de voir présentées des maisons d'édition proposant des textes adaptés ainsi que le cas des lecteurs en difficulté évoqués à plusieurs reprises dans l'ouvrage, ces derniers nous ont semblé manquer dans les équations et conclusions de certains chapitres.
Certains sujets épineux parmi ceux mentionnés plus haut ont parfois ouvert à des conclusions à notre sens trop relativistes : si l'analyse des effets de la dark romance est incontestablement bien menée et pertinente à plus d'un titre, explicitant notamment que les jeunes lectrices et lecteurs sont en capacité de lire ces textes avec une certaine distance et évoquant l'importance du discours des adultes pour accompagner les représentations, cela demande donc à ce que lesdits adultes soient effectivement de la partie pour apporter un contexte, un cadre, des valeurs, etc. Ce n'est malheureusement pas le cas d'une foule de jeunes qui deviennent dès lors des personnes vulnérables. Le cas des lecteurs en difficulté, évoqués plusieurs fois, ne donne lieu à aucune représentation concrète : on aurait aimé, en vis-à-vis des deux très bons lecteurs interviewés dans l'ouvrage, que soient aussi interrogés des jeunes qui entretiennent un rapport complexe avec la lecture (il faut dire, nous concernant, que ce sont ceux qu'on fréquente le plus). Enfin, on a trouvé un peu expéditive l'évocation de Michel Desmurget en début d'ouvrage, où son expression de "crétin digital" semble pointée du doigt comme un jugement de valeur facile, alors que son livre Faites-les lire ! reste un plaidoyer très bien documenté sur les multiples effets de la lecture.
Il s'agit-là, en vrai, de quelques détails, ceux-là alimentés par ce double biais qu'on évoquait à l'instant et à une vision nécessairement nourrie de notre propre subjectivité. La littérature étant, comme tout sujet de société, un sujet de débats, cela ne nous empêchera pas de recommander sincèrement cet ouvrage quoi qu'il en soit d'une grande qualité et fruit d'un travail objectivement titanesque, d'un indéniable sérieux.
En bref : Les philosophes, les romanciers et les essayistes l'ont démontré plus d'une fois : l'art est par définition inutile, et pourtant il est nécessaire. La littérature, comme toute forme d'art, est donc concernée. Tom et Nathan Levêque montrent ici une fois encore à quel point la littérature ado, malgré ses contours flous en perpétuel mouvement, est plus que jamais une nécessité. Et à quel point il est nécessaire de toujours la questionner. On espère vivement un troisième tome dans quelques années, que ce vivier continue de donner matière à réfléchir et à réinventer la littérature ado.
Un grand merci à Babelio pour cette lecture






