« J'aime le terme de réalisme magique... parce qu'il dit certaines choses. Il s'agit d'élargir notre vision du monde. Le monde n'est pas figé. Le monde est un million de choses possibles. »
Charles de Lint
L'auteur canadien Charles de Lint parvient ici à cerner l'intérêt et la beauté du réalisme magique en ce qu'il permet un déplacement de regard sur le réel afin de mettre du sens sur ce qu'on observe. C'est probablement pour les mêmes raisons qu'on aime autant ce registre et, même, qu'on l'utilise en atelier d'écriture thérapeutique ou en bibliothérapie. Alors, nécessairement, on en trouve dans nos étagères, bibliothèques et piles diverses, dont plusieurs titres déjà chroniqués en ces pages par le passé. Avant de vous présenter nos nouvelles lectures automnales, nous vous proposons un petit retour dans les archives du Terrier...
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Le cycle Practical Magic, d'Alice Hoffman :
Best-seller de l'autrice et titre parmi les plus appréciés de sa bibliographie, Les Ensorceleuses raconte l'histoire de Sally et Gillian Owens, deux sœurs orphelines que tout oppose, contraintes de grandir dans l'environnement teinté de croyances et de superstitions de leurs vieilles tantes un peu sorcières. Mais peut-être qu'au-delà des contes de bonne femme que colporte le voisinage pré-existent un héritage et des dons particuliers... Lorsque Gillian débarque un jour dans la vie trop bien rangée de Sally avec le cadavre de son petit-ami sur les bras, la normalité est sur le point de basculer pour leur rappeler leur véritable nature.
Traduit une première fois sous le titre Drôles de meurtres en famille, Les Ensorceleuses vient de connaître une toute nouvelle traduction chez Verso ; on vous parle de cette nouvelle édition et de notre attachement à ce titre ICI.

Plus de 20 ans après la publication des Ensorceleuses, alors que le lectorat réclamait une suite, Alice Hoffman prenait tout le monde de court en publiant un préquel consacré à l'histoire des tantes, Jet et Frances. Si l'autrice puise davantage dans l'univers du film adapté de son roman que dans son propre livre, l'histoire est particulièrement réussie (elle est, de loin, la meilleure de la saga). On y rencontre les jeunes Jet et Frances dans le New-York des années 60, où leur mère tente de les tenir à l'écart de leur héritage magique. Mais la magie n'attend pas qu'on l'accepte, et quand les deux sœurs ainsi que leur frère Vincent réalisent qu'ils perdent ceux qu'ils ont la faiblesse d'aimer, ils n'ont d'autre choix que de partir dans le Massachusetts, à la rencontre d'une branche méconnue de leur famille...
Alors qu'Alice Hoffman donnait l'impression d'avoir bouclé la boucle avec The rules of Magic, elle publiait deux ans plus tard Magic Lessons, nouveau préquel cette fois consacré à la vie de Maria, l'ancêtre des Owens à l'origine de la malédiction familiale, déjà plusieurs fois évoquée dans les deux précédents opus. De nouveau empreint d'une forte dimension historique, Magic Lessons nous fait voyager de l'Angleterre à l'Amérique du XVIIe siècle, entre colonisation britannique et procès en sorcellerie. Le lecteur suit Maria dans les événements qui provoqueront le sort qu'elle jettera sur sa lignée, mais le roman dévoile aussi des intrigues autrement plus complexes impliquant ses filles, notamment le choix de l'une d'elles de suivre la "voie de la main gauche" et son acquisition d'un célèbre traité de magie noire...
Les lecteurs avaient compris qu'après avoir remonté le temps et les générations, la fin de Magic Lessons suggérait une ultime suite et, peut-être, le retour de Gillian et Sally. Ceux qui l'avaient pressenti avaient vu juste : avec The Book of Magic, cette fois, Alice Hoffman vient bel et bien "boucler la boucle". Retour au présent, donc : Tante Jet, à qui il ne reste plus que quelques jours à vivre, découvre dans l'ancienne prison de la ville reconvertie en bibliothèque un antique grimoire de magie noire, caché ici en son temps par Maria Owens. Lorsque Kylie, la fille cadette de Sally, s'envole en Angleterre avec le livre pour tenter de briser la malédiction, toute la famille doit s'unir afin de la retrouver et de conjurer le sort jeté plus de trois cents ans plus tôt par leur aïeule.
S'il n'est, à notre sens, pas le meilleur de la saga, The Book of Magic nous permet de retrouver les héroïnes du premier opus et de les suivre jusqu'en Angleterre, aux origines des Owens. A leur tour, les personnage remontent le temps comme le lecteur l'a fait avant eux ; Alice Hoffman achève ici de montrer tout le talent de conteuse (et d'architecte, car la construction générale du cycle témoigne d'un véritable talent pour la structuration de l'intrigue) qu'elle a mis au profit de cet univers. La récente sortie au cinéma des Ensorceleuses 2, directement adapté de cet opus, a permis de voir ce roman traduit chez Verso sous le titre Le grimoire des Ensorceleuses (on vous en reparlera d'ailleurs très bientôt).

Sur les écrans : Les Ensorceleuses et Les Ensorceleuses 2
Évidemment, dans la continuité des romans d'Alice Hoffman, on ne peut que recommander le visionnage des deux films, respectivement adaptés des Ensorceleuses et du Grimoire des Ensorceleuses, pour les similitudes comme pour les libertés prises par la réalisation. Parmi celles-là, des choix artistiques devenus iconiques et indissociables de l'univers des Owens, à l'image de la maison des tantes (l'un des plus beaux décors jamais imaginés pour le cinéma) ou de la Margarita de Minuit !
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Saga Chocolat, de Joanne Harris :
Best-seller de Joanne Harris magistralement adapté au cinéma au début des années 2000, Chocolat est, dans sa version papier, bien plus teinté de magie que dans sa transposition à l'écran. On y rencontre Vianne Rocher, chocolatière de talent qui parcourt les routes du monde entier avec sa fille Anouk, changeant sans cesse de nom et de lieu afin de fuir ce funeste vent du nord qui semble les poursuivre sans relâche. Dans le petit village de Lansquenet, elles semblent trouver la paix et ouvrent une chocolaterie que le prêtre du village, le père Renaud, perçoit comme une déclaration de guerre personnelle. Il a tôt fait de voir en la nouvelle habitante du petit bourg l'incarnation moderne de la sorcière... à tort ou à raison, car Vianne n'a-t-elle pas un don pour lire dans le cœur des gens autant que dans les cartes de tarot ?

Quelques années après les événements de Chocolat, le lecteur retrouve Vianne et Anouk bien loin de Lansquenet. Mère et fille se sont enfuies à Paris où, sous de nouvelles identités, elles tiennent une chocolaterie sur les hauteurs de la butte Montmartre. Vianne, devenue mélancolique et taciturne, a décidé de dissimuler ses dons pour plus de sécurité, et ne prépare même plus elle-même les chocolats qu'elle vend. Arrive alors dans leur vie la mystérieuse Zozie de l'Alba, qui propose de redonner des couleurs à leur quotidien ; ce qu'ignore Vianne, c'est que Zozie est, tout comme elle, une enchanteresse coutumière du changement, mais surtout du vol d'identité. Dans la brume parisienne, dans les semaines qui séparent Halloween de Noël, une lutte au sommet entre les deux magiciennes se prépare...
Surprenant dans son atmosphère et sans ses thématiques, Le rocher de Montmartre déstabilisera ceux qui avaient lu Chocolat et qui pensaient avoir tout cerné de son univers. Si ce deuxième opus souffre de nombreux défauts, il n'en reste pas moins intéressant pour son flirt constant avec le monde occulte.
Les suites dans notre PAL et dans notre wish list :
Des pêches pour Monsieur le Curé
Les secrets du Chocolat
La voleuse de Fraises
La saga Chocolat ne s'arrête pas à deux tomes ! Les aventures de Vianne Rocher se poursuivent à Lansquenet avec Des pêches pour Monsieur le Curé, qui voit aussi le père Renaud faire son retour, et avec La voleuse de fraises, qui sortira en avril prochain. Paru au printemps dernier, Les secrets du Chocolat est un préquel qui propose de raconter la jeunesse de Vianne, avant la naissance d'Anouk et avant que le vent ne les prenne en chasse toutes les deux.
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Le cycle des Waverley, de Sarah Addison Allen :
Souvent comparé aux Ensorceleuses (auquel il ressemble étrangement, au point que les similitudes ont réveillé toute la blogosphère à la parution du livre), Amour et autres enchantements (Garden Spell, dans son titre plus sobre en V.O.), raconte également le destin de deux sœurs que tout oppose et leur héritage magique supposé.
Depuis des centaines d'années, la famille Waverley suscite les rumeurs les plus fantasques dans le village de Bascom. On raconte que leurs plats auraient des effets sur qui les consommerait, et que le pommier qui pousse sur leur domaine révélerait l'avenir à qui oserait croquer un de ses fruits. Alors que Claire la sérieuse porte à bout de bras son entreprise de traiteur en s'interdisant toute distraction, sa cadette Evanelle enchaîne les frasques et les mauvaises décisions. Toutes les deux doivent cependant apprendre à cohabiter quand Evanelle revient s'installer à Bascom pour fuir un mari violent...
Dans la PAL, la suite :
First frost
Bien avant qu'Alice Hoffman n'écrive des suites et préquels aux Ensorceleuses, Sarah Addison Allen imaginait une continuité à Amour et autres enchantements. On y retrouve les Waverley quelque temps après les événements du premier opus, dans un Bascom pris sous les premiers givres de l'hiver...
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La trilogie Everyday Magic, de Sophie Nicholls :

Dans le York d'aujourd'hui, Fabia Moreno ouvre avec sa fille Ella une boutique de vêtements vintage qui fait rapidement fureur, n'en déplaise aux notables de la ville. C'est par exemple le cas de Monsieur Pike, conseiller municipal qui n'aime guère la peau ambrée et l'accent chantant de Fabia, d'autant que cette dernière semble avoir un don, et pas seulement pour dénicher la perle rare pour ses clientes. Dotée d'un sixième sens hérité de mère en fille, Fabia devra trouver son chemin et éviter les embûches que dresseront sur la route les gens bien-pensants.
Initialement publiée en auto-édition, la trilogie de Sophie Nicholls a rapidement rencontré un beau succès qui a permis quelque temps plus tard une sortie en édition traditionnelle dans de nombreux pays. Ne vous fiez pas au titre français un peu trop "guimauve" : les personnages, la plume et l'histoire valent qu'on accorde quelques heures à ces romans. Souvent comparé à Chocolat, ce premier livre de Sophie Nicholls présente en effet de nombreux points communs avec l'intrigue imaginée par Joanne Harris.
Dans la PAL, les suites :
Un rêve couleur de nuit
Un verre couleur de vent
Bien que le premier tome de la trilogie puisse se lire comme un one shot, les suites permettent de retrouver Ella, la fille de Fabia, devenue adulte, explorant ses propres dons et investiguant sur son histoire familiale.
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Un très bel exemple de réalisme magique français ! Dans le Nice et son arrière-pays des années 80, deux sœurs jumelles, Félicité, passeuse de fantômes, et Agonie, sorcière, sont contraintes de se retrouver après un silence de 30 ans. Leur mère vient de décéder et Félicité ne trouve son esprit nulle part – un constat franchement inquiétant. Mettant leurs différends de côté pour partir à sa recherche, les sœurs se remémorent en même temps leur enfance et les douleurs du passé.
Tout, dans ce livre, est d'une poésie et d'une profondeur qu'on ne croise que trop rarement en littérature. Récit familial transcendé par un sens du métaphorique et de symbolique qui vient sublimer le texte, Du thé pour les fantômes est avant tout porté par une superbe plume.
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Grand succès littéraire de 2023, La maison aux sortilèges flirte avec le réalisme magique dans une intrigue à trois temps qui a, sur le papier, tout de séduisant : trois femmes, trois époques différentes, mais, toujours, la domination masculine et la violence. Les héroïnes d'Emilia Hart puisent dans une magie de la nature pour se défendre, et l'autrice, dans un féminisme facile. Nous avons eu l'impression d'avoir lu ce roman au moins cinq fois en mieux par le passé, aussi a-t-on du mal à comprendre l'accueil qui lui a été fait quand tant de pépites passent inaperçues !
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Alice Hart, orpheline, grandit dans la ferme horticole de sa grand-mère June ; un lieu qui cultive les fleurs sauvages d'Australie et accueille les femmes meurtries par la vie. Experte dans le langage des fleurs, Alice grandit dans cet environnement matriarcal fait de transmissions. Mais June cache de nombreux secrets de famille à sa petite-fille, et quand la vérité éclate, Alice décide s'enfuir : elle quitte la terre de ses ancêtres et ses nombreuses légendes pour écrire sa propre histoire.
Clins d’œil à l'univers d'Alice Hoffman (citée dans les remerciements par l'autrice), suggestion de dons et de pouvoirs magiques, croyances ancestrales... Sans se réclamer ouvertement du réalisme magique, Les fleurs sauvages se fait une place discrète mais appréciée dans ce registre.
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Et si vous pouviez deviner les émotions d'une personne en mangeant ce qu'elle a cuisiné ? Fantastique, n'est-ce pas ? Ou catastrophique ? Pour Rose, ce don étrange est une malédiction. Une malédiction qui semble toucher tous les membres de sa famille, qui ont chacun hérité d'un talent particulier allant de l'odorat surpuissant à la capacité à se fondre dans le décor.
En amenant l'impossible fantastique dans le quotidien le plus ordinaire, Aimee Bender signe un roman de réalisme magique aussi sensible que réussi.
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Nous voilà arrivés au terme de ce florilège thématique, certes très tardif, mais sans lequel il nous semblait impossible d'introduire nos nouvelles lectures (tradition oblige). Nous revenons très vite avec des lectures inédites : des pluies de grenouilles dans un petit village au bord de la mer, une famille québécoise hantée sur plusieurs générations, l'au-revoir des Owens dans sa version française, ou encore une nouvelle famille qui semble apparentée aux célèbres dames de Magnolia Street...






